POSTULATS PHILOSOPHIQUES ET DOGMATIQUES
Tout se tient et s'enchaîne, dans l'ordre des idées non moins que dans les phénomènes de ce monde. Il n'y a sans doute pas une question dogmatique qu'on puisse traiter isolément; c'est tout particulièrement le cas pour le dogme de la Rédemption, qui se rattache par les liens les plus intimes et les plus nombreux au reste des vérités chrétiennes, dont il forme comme le centre. N'est-il pas évident, pour ne signaler que les principaux traits, que l'explication de ce mystère suppose une certaine notion de Dieu, de l'homme et de leurs mutuels rapports; du péché et de ses conséquences ; du Christ Sauveur, de sa nature et de son rôle ? Sur tous ces points la théologie catholique a une doctrine ferme, mais qui est trop souvent méconnue ou combattue, même par des croyants. C'est elle pourtant qui commande notre conception de l'œuvre rédemptrice; et comment être d'accord sur les applications, si l'on ne s'entend au préalable sur les principes ?
Aussi bien peut-on dire que là gisent les plus graves et fondamentales équivoques : les objections des incrédules contre le mystère de la Rédemption, les systèmes aventureux de certains théologiens modernes, même les controverses entre catlioliques.
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n'ont souvent pas d'autre cause; qu'une; diver^oncfî inaperçue sur les concepts les plus (;ssenti(;ls du christianisme. Voilà pourepioi il iin[)orl(; de ra[)peler avant tout les postulats j)liil(>s()plii(pi(;s et do^'-ruati(pi(^s qui servent de base à la théologie ('alholique de la Rédemption.
11 faut tout d'abord dégager hardiment les bases les plus lointaines, en pénétrant jusqu'à ces profondeurs où la métaj)hysique s'unit à la piété, jusqu'à ce point que les Exercices de saint Ignace, dans leur mysticisme si fortement philosophique et raisonné, ont appelé « le fondement », c'est-à-dire les rapports entre le Créateur et la créature.
Au sommet de toutes choses, notre raison conçoit Dieu, c'est-à-dire l'Etre excellent et infini qui réunit dans la plus admirable simplicité et la plus indissoluble harmonie toutes les perfections, FÊtre absolu qui ne dépend lui-même de personne et de qui dépendent tous les autres. En vain l'homme chercherait-il à étreindre son essence, en unissant aux concepts les plus élevés de la philosophie les enseignements supérieurs de la foi : devant sa divine transcendance nos idées restent courtes et notre langage impuissant. Tout ce que nous savons en dire, dans une sorte de muette adoration, c'est qu'il est en lui-même l'Etre par excellence et dans toute sa pureté, c'est qu'il est au dehors la source de tout ce qui est.
Car ce Dieu, qui n'a besoin de rien et trouve dans ses perfections mêmes la suprême béatitude, a voulu cependant produire des êtres qui fassent rayonner au dehors son ineffable beauté. Sortant donc un jour
de son éternel repos, par un acte aussi mystérieux que lui-même, il a créé du néant le monde et tout ce qu'il renferme, c'est-à-dire cet ensemble d'êtres qui reproduisent en des proportions variées les traits de Fexemplaire divin : toutes créatures distinctes de Dieu comme Toeuvre l'est de son ouvrier, mais par là même dépendantes en tout de lui jusqu'au plus intime de leur être.
Pourquoi cependant Dieu a-t-il créé? Il ne pouvait évidemment le faire que pour lui-même et la manifestation de sa propre gloire ^ : « Unwersa propter seinetipsum operatus est Do minus » [Pros>.^ xvi, 4). C'est pourquoi les êtres ne sauraient avoir une autre fin que Dieu, pas plus qu'ils ne peuvent avoir un autre principe. En un sens très philosophique le Seigneur dit au voyant de l'Apocalypse : « Ego sum alpha et oméga y primus et no^nssimus^ principium et finis » [Apoc.y xxii, 13). Parce que créateur, Dieu a sur toutes choses le droit souverain du maître ; et la créature revient vers son auteur par une sorte de destination nécessaire, de loi constitutive, dont on ne peut raisonnablement concevoir ni Fabsence ni la violation.
Or, au sixième jour, Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre » [Gen.^ i, 26). Ces simples paroles de la ]3ible ne sont-elles pas la plus belle définition de l'homme et de son rôle, la charte solennelle où l'humanité peut trouver la formule de ses droits et de ses devoirs ? Elles signifient
1. Ce poinl. a (Hé defmi {)ar le concile du Vatican comme une vérité (le loi : « Si quis... inujidum ad Dei gloriam conditum esse negaverit, A. S. » Const. Dci Filius, [, can. :>, Dknzingep.-Bannwart, n''
POSILLATS riIlLOhoniigLhh 1.1 Im x .MA I 1^1 MS. 107
(jue IMionune «st en lui-mriiK; la plus parfiiitcî ot la phis (îxcdiciilo (les ( réaLiii'cs, parce (pi'il esl tout spécialement l'iinaj^tî de iJieu dont il reproduit les perfections les plus hautes : conscience, raison, liberté; qu'il est mis, de ce chef, à la tête de ce monde comme un roi dans son empire. Certaine pliilosophif;, éprise d'une* soudaiiu; humilité'', a beau s'insurger contre cet anlhropoecMitrisme ; la doctrine catholicjue ne fait pas autre chose (|ue d allirmer, avec le spiritualisme traditionnel, la valeur de la personne humaine.
Voilà pourquoi l'homme est doublement tenu de rendre hommage à Dieu, en son nom personnel et au nom de la création dont il est le chef. En tant que créature raisonnable, consciente et libre, il doit s'ordonner vers Dieu, qu'il connaît comme l'auteur de tout son être ; en tant que représentant du monde, il doit payer à Dieu le tribut de louanges dû par toutes les créatures et que celles-ci ne peuvent acquitter que par son intermédiaire. Tout cela est le devoir de l'homme, et ce n'est pas le moment de dire ici ce qu'il peut entrer dans son accomplissement de respect, de religion et d'amour. Mais tout cela est aussi le droit de Dieu, son droit strict de créateur, auquel il ne peut pas plus renoncer qu'à sa divinité même.
Et l'on peut apercevoir maintenant l'harmonie de cet admirable poème qu'est la création. C'est déjà une splendide expression des perfections divines que ce monde matériel au milieu duquel nous vivons, dont la poésie a souvent célébré les charmes, dont la science nous découvre de jour en jour les lois et les richesses. L'intarissable fécondité de vie qui s'y manifeste, les forces à la fois puissantes et parfaitement disciplinées qui s'agitent dans son sein, le fini des détails non moins que la grandeur de l'ensemble,
tout cela ne forme-t-il pas comme un concert grandiose à la louange du C.réatcur?
De cette muette harmonie les âmes religieuses ont toujours aimé se faire les interprètes, témoin le Psalmiste qui chantait :
Les cieux racontent la gloire de Dieu
et l'étendue manifeste l'œuvre de ses mains. Le jour en instruit un autre jour,
la nuit en donne connaissance à une autre nuit. Ce n'est pas un langage, ce ne sont pas des paroles
dont le son ne soit point entendu.
Leur retentissement parcourt toute la terre.
leurs accents vont aux extrémités du monde ^ .
Mais de toutes ces merveilles l'homme constitue sans contredit la plus grande.
Jahvé. notre Seigneur,
que ton nom est magnifique sur toute la terre! ... Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes mains,
la lune et les étoiles que tu as créées, Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui
et le fils de l'homme pour que tu prennes garde à lui ? 'J^u lui as donné la domination sur les œuvres de tes mains,
tu as tout mis sous ses pieds-.
Aussi le concert du monde n'est-il complet que lorsque 1 homme y mêle sa voix. Quelle que soit la grandeur de ce culte permanent rendu par la création inanimée, n'cst-il pas vrai qu'il y a un hommage incomparablement plus parfait, lorsque Tàme du dernier des hommes se tourne vers Dieu pour reconnaître en lui son maître et son père, pour faire jaillir de son cœur un liymne de reconnaissance, pour lui soumettre sa volonté et sa vie? Ce que