‹ Le dogme de la RédemptionChapitre 49 sur 183 · Ibid,, p. :i · texte numérisé non relu

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170 EXPLIC.VTION CATHOLIQUE DU MYSTÈRE.

riiomme; au théisme spiritualiste de la simple philosophie elle ajoute le dogme fondamental de Félévation surnaturelle. Ainsi Dieu et Thomme sont des êtres distincts; Thomme, venant de Dieu mais différent par là même, est fait pour se donner à lui librement, reconnaître sa dépendance et offrir sa filiale soumission. Dans l'accomplissement de cette destinée, il est superflu de dire que l'homme trouvera son bonheur. Mais ce qu'il faut maintenir avant tout, c'est que tel est son devoir, parce que tel est le droit inaliénable de Dieu, tel le fruit qu'il attend de ce monde par lui créé. De même que, par le jeu des lois naturelles. Tordre règne dans l'univers physique pour la gloire de son auteur, il appartient à la volonté humaine de produire Tordre et l'harmonie de l'univers moral.

Cependant, même avec le concours de la grâce, Thomme reste libre. Et ce privilège, qui fait la dignité de sa nature, lui crée par là même une redoutable responsabilité. Par son libre arbitre, Thomme est le maître de ses actes, de telle sorte que ce don divin le constitue jusqu'à un certain point indépendant de Dieu : de même qu'il peut s'ordonner vers son créateur, il peut aussi se détourner de lui ; il a le pouvoir de lui offrir ou retirer à son gré son amour et sa fidélité. L'acte par lequel un homme se dérobe à la loi régulatrice de son être moral, pour se conduire, d une manière quelconque, contrairement à la volonté de Dieu, s'appelle le péché; et c'est le péché qui est la cause prochaine de la Rédemption. Il faut donc analyser maintenant cette importante notion, d'autant que, même dans certaines intelligences chrétiennes,

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clh» (IciiKîUi'c ('nvt'loppi'c (Je lourdes ( onfiisidiis ou compromise par de graves erreurs *.

Quasi iustinctivcmciit notr(; raison eonçoitle péché comme» un acte diT^'f^li'*, (jui nous dlnnuuc dcvanl notre conscience et nous rend coupables dcivant Dieu, en un mot comme la forme la plus grave du mal. Sous prétexte de réagir contre l'esprit juridicpie des temps liasses, de faire à l'expérience [)sy('linlogique une plus grande place dans rapprécialion des réalités religieuses, on a imaginé des modifications en sens divers de cette notion traditionnelle.

I^^aut-il ])arler de ces philosophes rpii regarderjl le j)éché comme la condition inévitable du progrès de ràm(\ comme une expérience salutaire dans les voies de la vie spirituelle ? Ainsi Tenfant n'apprend à marcher qu'aj)rès bien des chutes: il faut à l'ouvrier des tâtonnements parfois longs et douloureux pour se former à son art; même la conquête du vrai ne se fait d'ordinaire qu'au prix de quelques erreurs -. Une telle explication est à sa place dans un panthéisme évolutionniste, qui supprime la distinction du bien et du mal pour tout confondre dans un universel devenir, sans règle comme sans limite ; mais elle ne saurait entrer, à titre de conception systématique, dans l'esprit d'un chrétien qui admet Dieu et l'homme comme des réalités distinctes. Sans doute nous sommes invités à tirer prolit de nos fautes et, de fait, le péché vient souvent à propos jouer dans notre vie morale le rôle de réactif. On connaît le mot de saint Augustin, commentant saint Paul : « Diligentibus

1. Consulter, parmi les théologiens catholiques, card. L. Bn.un, Disquisitio de natura et ratione peccafi personaiis. Rome, 1900. et B. DOERUOLT, op. cit., JK 15-2G.

"2. Tel est à peu près le point de vue de Sclileiermacher. voir F. BoNUAS, La doctrine de la Rédemption dans Schleiermacher, p. .VJ-TO.

Deuin oinnia cooperantur in boniuiiy etiam peccata. » Mais, au regard de toute conscience saine, le péché ne demeure pas moins le mal, même s'il lui arrive par contre-coup de contribuer à notre bien.

Une conception plus séduisante et plus répandue est celle de certain protestantisme libéral, pour qui le péché n'est plus qu'une faiblesse venue de l'ignorance, c'est-à-dire une misère digne de pitié beaucoup plus qu'un désordre méritant réprobation ' .

On conçoit que les raisons psychologiques ne manquent pas à l'appui de cette thèse, qui trouverait un confirmatur dans les théories du positivisme moderne sur les atténuations de la responsabilité. Elle entraîne par voie de conséquence la notion d un Dieu débonnaire toujours prêt à pardonner, dun Christ idyllique venant rouvrir les cœurs à la confiance par des paroles toutes d'amour ; et c est ainsi que l'Evangile se transforme en un mysticisme purement sentimental. Mais ce poème de sensibilité s'écroule au contact de deux faits : le fait de la conscience humaine, qui, malgré toutes les sophistications des théoriciens, apprécie autrement la gravité du péché ; le fait de la révélation, qui nous montre Dieu, et non moins dans 1 Evangile que dans l'Ancien Testament, irrité contre le pécheur, jusqu'à le menacer de sa colère et de l'enfer éternel s'il ne fait pénitence. Sur la foi de cette double autorité, il faut conclure que le péché est une défaillance du libre arbitre, par conséquent un acte coupable dans la mesure de la malice qui 1 inspire.

Tout à Topposé de ces notions insulTisantes du péché, il en est d'outrancicres. L'orthodoxie protestante a présenté le péché comme je ne sais quel état

4. Kitschl s'est complu dans le développement de cette idée. Voir K. Bertrand, Une nouvelle conception fie la Hrdcmption, p. 6,*^ 7r». Cf. p. 2-24 -iofi.

rosTi'LArs niii.osoniiQi i:s i:t docmatk^i i;s. 173

conslitiUif dr notn; nature», commcî une perversion

fônd.'micnl.ilc (»t innmi.'il)le d(» riiiimaniti* drTÎiue. Il est douteux (|ue les llirses rij^ides de (lalvin trouvent aujourd'liui un seul défenseur; maison en retrouve res|)rit dans nombre d'ex|)Osés, d'allure plus inod(MMie, où le jx^cIh' est, plus ou moins eonsciemnient, plus ou moins com|)letenient, ideiitilie avec cette propension au mal (pii forme le mouvement instinctif de notre être, avec cet égoïsme irn-duclible qui nous |)orte à elierelirr notre salisfaction au détriment de Dicni.

Si c'est là une conception plausible du pc'clié, ce n'est pas la conception catholique. D'après renseignement (le rÉglise, c'est un dogme de foi que, même après le péché originel, la nature humaine est demeurée substantiellement saine; d'après la théologie, c'est un truisme élémentaire que le péché ne saurait être constitué que par un acte responsable. 11 n'y a qu'à relire la formule lapidaire de saint Thomas : « Peccatuni proprie nominal actuni inordinatuni » ; ou celle-ci, plus simple et plus formelle encore : « Peccalunt niliil alind est qunm actus humdnus malus '. »

Voilà donc de quoi nous parlons en parlant de péché; mais encore faut-il en bien comprendre le caractère et la gravité.

On n'envisage quelquefois le désordre du péché qu'en fonction des soulïVances qu'il entraîne dans ce monde et dans l'autre. 11 est très vrai que le péché est, par excellence, le mal de l'homme ; et la théologie connaît le rcatus poenae, dont saint Thomas dégage très bien la raison d'être.

Le péché étant un acte désordonné, il est clair que

1- Sum. th., V -2^^ qu. 71, art. 1 et (J. Cf. L. Billot, op. cit.. p. 15-18.

celui qui pèche agit contre un ordre quelconque. Il est loijjique, par conséquent, qu'il soit atteint douloureusement par cet ordre môme^ et ce clioc constitue la peine. D'où il suit que, selon les trois ordres auxquels est soumise la volonté humaine, l'homme peut être puni d'une triple peine... : une qui lui vient de lui-même, savoir le remords de la conscience, l'autre qui vient de l'homme, la troisième enfin qui vient de Dieu ^

C'est ainsi que, outre les sanctions individuelles qui relèvent d'une disposition exceptionnelle de la Providence, la mort et les souffrances de la vie sont un châtiment de la première faute, sans compter les peines éternelles qui attendent le pécheur obstiné.

Mais ce serait faire preuve d'une théologie étrangement superficielle que de s'arrêter à cet aspect subjectif et intéressé. Dirons-nous pour autant que le péché est le mal de Dieu? Les polémistes qui ont voulu synthétiser la doctrine de l'Église catholique dans cette expression sommaire seraient sans doute bien empêchés d'en montrer l'emploi chez aucun théologien^. Ce qu'il faut dire, c'est que le péché, quelle qu'en soit la matière occasionnelle, parce qu'il est une violation de l'ordre établi, constitue une offense de Dieu. Non pas certes que Dieu puisse être atteint par aucun de nos actes; mais transgresser sciemment une loi ne peut que signifier du mépris pour son auteur et donc constituer une injure à son adresse, d'autant que, dans Tordre moral où nous sommes, si la volonté coupable se détourne du bien incréé, c'est qu'elle lui préfère indûment le bien créé : aç^ersio a Deo et co/wersio ad crcaturas.

Ainsi le péché ne doit pas être défini seulement

I. Ibid., qu. 87, art. 1. Cl. L. Iîillot, op. cil., p. ()9-7î).

'2. Il est vrai que celle expression eslcourante dans la litlcrature ascétique; mais, outre qu'elle y reçoit les correctils nécessaires, on peut discuter ropporlunité de ce langage.

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par rapport à nous, mais aussi par rap|)(>rt à Oicu. (( Il y a uuo double rc^Hr de 1 activité* Ininiaincr, dit saint Thomas : lu ut; procjiainc et lioiuof^ène, savoir la raison (dle-nirmc ; lautrr |)r<'înirn' et lointaine, savoir la loi éternelle, cjui est pcuir ainsi dire la raison de Ditui. » (?est pourcjuoi il aj)prouve la (hlinition augustinienne dn péché : « Dictimt, vcl faclinn, ^el concupituni conlra /r^cn/ artcrnarn^ , » Kt IMi^'-lisc, parla voix d Alexandre N'Ill, a condamné ce mythe fort^'é par les Jansénistes d'un péclu; purement philosophi(pie qui ne serait pas une ollense de Dieu'*^.

Donc \rs prédicateurs et les mysti(}U(îS n'ont pas tort, lorsqu'ils montrent, au fond de tout p(*clié, une rébellion, une inj^ratitude, un mépris de la majesté divine; lorsqu'ils allirment que Dieu se doit de le détester et de le punir, aussi nécessairement (|u'il s'aime lui-même. Clar Dieu a un droit absolu à rentière soumission de ses créatures. Or, tandis que la création matérielle obéit à sa volonté avec une ponctualité parfaite, le pécheur ne profite de sa liberté que pour s'affranchir de son devoir. N'est-ce pas un intolérable désordre, une sorte de dépossession et d'attentat? Funeste à celui qui le commet, le péché va plus loin encore, puisqu'il tend à frustrer Dieu lui-même de la gloire qui lui revenait du chef de ses œuvres.

Et si cela est vrai d'une faute individuelle, que faudra-il dire lorsque la foi nous montre, aux origines de notre histoire, cette déchéance collective qui a nom le péché originel? Ce n'est plus seulement un homme, c'est toute l'humanité qui se trouve, par le fait de notre solidarité en Adam., dans un état contraire à la volonté de Dieu; qui, au lieu d'offrir à

1. Sum. th., qii. 71, art. G. Cl. I.. Billot, op. ciL, p. !23-30 et 35-41 sur le reatus culpae, voir p. Gl-t)8.

± Décret du -ii août 1G90, dans Denzinger, n^ 1-290

son auteur les fruits précieux de Tordre surnaturel, demeure frappée d'une désolante stérilité. Pour exprimer cette lamentable faillite, cette catastrophe du monde spirituel, on pourrait reprendre, en Tapplicant à l'ensemble des hommes, Tallégorie si expressive du vieux prophète.

Mon ami possédait une vigne

sur un coteau fertile.

Il la bêcha, il la sarcla;

il y planta des ceps choisis.

Il construisit une tour au milieu,

il y creusa même un pressoir.

11 comptait qu'elle donnerait des raisins; '

et elle donna du verjus ^..

Tel est, au regard de la théologie catholique et de la droite raison, le sens profond du péché '^. Faut-il rappeler qu'à cet égard les analyses des spéculatifs ne font qu'interpréter imparfaitement les intuitions des âmes religieuses, qui ont toujours vu dans le péché une défaillance positive, un désordre coupable, dont la répercussion s'étend jusqu'à Dieu même? Avec le Psalmiste pénitent tout pécheur se sent porté à dire :

J'ai péché contre toi seul et j'ai fait ce qui est mal à tes yeux. {Ps. u, 6).

En tout cas conviendra-t-il d'avoir présente à l'esprit la nature du mal lorsqu'il sera question d'apprécier les conditions du remède.

1. TsAÏi:, V, 1-2: Iraduclion A. Cono.vmin. np. rit., p. 3.1.

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