‹ Le dogme de la RédemptionChapitre 54 sur 183 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ELEMENTS lOUMELS DU MYSIKHE

Au théologien désireux de réaliser rintelligence (le sa foi, la première et plus importante tâche qui s'impose, c'est d'en préciser exactement la signification : ce qui revient à fournir une interprétation rationnelle du donné révélé.

Double, à cet égard, est le rôle qui revient à renseignement de l'Église. On doit, d'une part, le considérer comme un terme, en tant qu'il fixe un point quelconque de la révélation et assure par le même à l'intelligence un minimum de vérité. Mais en même temps il devient un principe, parce que la vérité acquise pose de nouveaux problèmes, qui stimulent à des analyses plus approfondies. S. G. M"' Mignot a écrit avec autant de bonheur que de justesse :

La marche de la théologie, dans le mystérieux domaine ({u'elle explore, ressemble à celle d'une armée envahissante; les définitions de l'Kglise sont comme les ouvrages avancés (pii iiiar([uent les progrès successifs du corps d'occupation. Mais, devant le conquérant, le champ s'élargit et s'fMirichit à mesure qu'il s'éloigne du point de départ; à chaque étape, il déplace le front de sa ligue, et

KMvMKNTS l'OKMKI.S HV MVSTI.i:i:. l'.H

chaqiu* arrrt n'rst, (ju'iiii |)i»iiit (r.ij»j)ui pour une procliaiiK» inarcluî vn avant '.

Ici les points IVrim^s marqués par le ma^nslùrc ('(•clt3siasli(|U(' sont, comme on a [)U lo voir f)liis haut, peu nomhi'iMix et peu ('\[)liciles. Néanmoins, pour commencer par ce (|ii il y a de plus général et de; plus profond, deux [)ropositions essentielles dcUerminent la position do^T^-maticpie prise par TK^^^lise en la matière : la ru'dcni[)lion est le relablissement de l'ordre surnaturel détruit j)ar la chute originelle; la mort du (Ihrist en est le moyen. Clés données de la foi constituent précisément le problème que la théologie spéculative doit maintenant s attacher à résoudre et qu'il importe de se bien remettre devant les yeux.

Toute la question est, en effet, de chercher un rapport intelligible entre ce moyen et cette fin, c'està-dire en quoi et pourquoi la mort du Christ est l'agent providentiel de notre salut, en quoi et pourquoi elle est devant Dieu un remède au désordre du péché. Il ne manque pas de croyants qui tiennent la question pour insoluble et ne voient d'autre abri pour leur foi que dans un vague agnosticisme. D'autres sans doute la trouveront bien vaine, estimant que mieux vaut s'approprier les fruits de l'œuvre rédemptrice ([ue disserter sur sa nature. Ce serait rouvrir le procès déjà gagné de la spéculation en matière de foi. Qu'il sulîise de dire que la théologie catliolique n'a pas admis cette abdication, ni connu ces timidités. Sentant que, bon gré mal gré. pour Tintelligence qui croit à la Rédemption, le problème se pose d'en savoir le comment, elle a consacré à le résoudre tout l'eiï'ort de son investîo-ation.

!. M-' Mk.not, Lettres s»ir les ctufir^'i ec^lt-siastiques. Paris. lOOS,

p. an.

Mais de quels éléments dispose- t-elle pour cela? Bien entendu, Va priori n'est pas de mise en ces matières; le théologien n'a pas d'autre ressource, de même qu'il n'a pas d'autre devoir, que d'exploiter les données positives de la révélation. Or, comme on l'a souvent remarqué, l'Ecriture n'a pas d'expression unique pour désigner la Rédemption. Les auteurs sacrés s'efforcent de rendre saillante la réalité de ce mystère par des images aussi nombreuses que peu coordonnées, et la langue ecclésiastique, en consacrant le terme desatisfcictio {ncaria^ n'a pas voulu sacrifier les expressions anciennes. Au total, on retient généralement après saint Thomas, pour les appliquer à l'œuvre salutaire du Christ, les notions de mérite, de satisfaction, de sacrifice et de rachat. Puisqu'ils sont adoptés par la tradition, il n'est pas douteux que ces quatre concepts — et l'on pourrait évidemment leurcn adjoindre bien d'autres — necorrespondent en quelque façon à notre mystère; mais peut-on les transformer de ce chef en principes de spéculation théologique ?

Certaine théologie classique semble les considérer comme aptes à fournir autant d'explications adéquates et autonomes, tandis que les grands maîtres ne croient pas diminuer la doctrine en la synthétisant tout entière autour de l'idée de satisfaction. Il y a dans ce contraste l'indication que ces notions traditionnelles n'ont pas la même valeur spéculative, ni la même importance, par rapport à la question qui nous intéresse. A l'analyse, en effet, chacune apparaît avec ses imperfections et ses lacunes; toutes ensemble ont le commun défaut de ne pas sullisamment définir par elles-mêmes la réalité du mystère et, par conséquent, d'offrir au théologien qui cherche le comment de la llédemption plutôt des cadres à garnir que des matériaux de construction.

KI.KMIONIS I on.MKLS IMJ MVSTKIU:. l'Jt

Il l'aul Jonc les cxiMuiFicr loiil d ahord, j)uis(|u elJrs sont au prcMiiier |)hiii ; mais à coiiditiuii dr wc pas s'y arrêter. De toutes, eu elîel, on peut dire (pi'elles sont iusullisantes sans plus à eouslituer uru* théorie explicative du mystère, hieu (|ue tnules expriment Tuu ou Tautre de scîs aspects partiels (ît doivent prendre place comme telles dans une syntlièse intégrale. En termes d^u'ole, qui fixent tout à la fois leur valeur et l(Mirs limites, elles nous apparaissent dans la théologie comme les (déments formels du mystère '. Ni leur notion tliéorique, ni l'usage qu'on a tenté d'en faire ne permettent d'y voir autre chose.

A une époque où régnait partout l'esclavage, il était assez naturel de se représenter sous cette forme le malheur de l'humanité et, par conséquent, de considérer la délivrance des amcs sous l'image d'un rachat. En effet, avant de devenir quasi technique sous le nom de « Rédemption », cette analogie est une de celles qui se trouvent dans l'Ecriture le plus fréquemment employées -.

Déjà, dans l'Ancien Testament, Dieu est salué maintes fois comme le « Rédempteur », le Goë/^ de son peuple. 11 l'est au sens historique, lorsqu'il brise le joug des Egyptiens [Exod,^ vi, 6; xv, 13), lorsqu'il

î. Ajoutons, pour bien préciser notre pensée, que le formel ne s'oppose pas entièrement au réel, mais le suppose comme donnée concrète pour s'y superposer à titre d'interprétation logique.

iî. .Entre les diverses analogies (lui peuvent aider à concevoir et à traduire la condition de l'homme avant la mission du Christ, l'état de servitude oifre ceci de particulier qu'il porte l'empreinte indélébile d'une civilisation disparue. » A. d'Alks, Études, -20 avril 1913, p. 189.

194 EXl>LlCAHOi\ CATJlOLIQLi!: DL MYSTÈRE.

ramène Israël de Texil iIsaïj:. xijii. 1: xlviii, 20: JkiuLmik, XXXI, 11 . Mais il Test aussi au sens moral : c'est lui qui délivre les siens de toutes leurs épreuves iPs, XXV, 22; Lxxii, 14); c'est lui spécialement qui les rachètera de la misère de leurs péchés [Ps. cxxx. 8 . Dans ce sens spirituel, lo mot convient très bien au grand œuvre des temps messianiques (Isaïe. i.iv. T), 8; Lix, 20; lx, 10 . « Jéhovah est par excellence le rédempteur d'Israël, écrit M. Lesêtre, parce qu'il doit le délivrer des ennemis temporels qui le tiendront en captivité... et que, par son Messie, il délivrera le nouvel Israël, Thumanitf^ rachetée, de la tyrannie de Satan et du péché ^ . »

A Tépoque du nouveau Testament, en effet, les Juifs pieux attendent l'heure de la « rédemption » promise (Luc, I, 68; II, 38) et, sur le chemin d'Emmaûs, les deux disciples se confiaient avec tristesse que la mission de Jésus de Nazareth leur avait un moment donné cette espérance (Luc, xxiv, 21 . Jésus-Christ cependant était bien le Rédempteur attendu, mais dans un tout autre sens que celui du messianisme populaire : il l'était par le mystère de son humiliation et de sa mort. Lui-même avait dit : « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner son âme r/f rançon pour beaucoup ». couvât i7)v 'l'u'/yiv auTOu Xuxpov àvT- -oXXtov Mahc, X, 45 : Matjh., XX, 28 .

Cette idée de rachat, si clairement énoncée dans la tradition évangélique. est retenue par les autres écrivains du Nouveau Testament.

Saint Paul parle souvent de la rédemption que nous devons au Christ en général (f Cor., i, 30), plus spécialement k son sang répandu pour nous [Roni.^

\. H. Lksf.tri:,' dans le Dirlionnairr >le hi liiOfr, art. RrfleiUptfoi!. fasc. 34; col. 1007. Cf. 1". Vh;oi:koi;\. /^/V.. art. Goëlj fasc. ^27; col. 2fî'é-2^).'i et .1. Wiuiv. I)ir f.rhrr vo)) ilry ApoJ.i/trnsis. p. '2-'*.

IILKMKMS loKMII.S 1)1 Nnsllim:. l'.i.,

III. 2^1 ; l\p/i., I, l\C()l.y I, ^11. Poussant jilus Inin la coîupnraisoii, il cnscii^FUî (|U(; « l<' (llirisl s'<'8t doiin** Ini-mrrnc en rançon j)onr hms >•, o oo'j; {^otov àvii/u- Tpov uTTsp 7ravT(t)v / l'ini.^ ii. C» , (pi il s rsl acrjuis son M;;lise au prix do son sang* (Ir/., w, 2.S . Il ('st[)ar('il- Icnicuil (pioslion dr rc'dcMiiplion en Icriiics «^'•éfiéraux dans r('*[)ili'o aux ilchrcux i\, 12), dans J'iApocalypse (v, 0), et saint Pierre liadiiil Tidr-e c^n (oiimdes d'un n'^alismc exj)rcssir. lorsqu'il dit à ses fidèles : u (le n'(*st pas avec des matières corruptibles comme l'or ou Tarifent rjue vous avez été rachetés..., mai^ par le sang précieux du Christ qui (^st Fa^T^neau sans lâche » [l Pet7\, i, 18-19).

Ces données de l'Ecriture ont étcî répétées maintes fois et plus ou moins g-losées dans la liltératun^ patristique. Il est inutile de multiplier des citations qui n'ajouteraient rien d'essentiel; mais on peut en conclure que l'idée de rachat appartient à la tradition théolog-ique sur le dogme de la Rédemption.

Quand il s'est agi de donner à cette idée un développement qui pût prendre figure de système, les théologiens ont été amenés à considérer le pioché comme une dette. La mcHaphore n'est-elle pas suggérée par la formule même de l'oraison dominicale : « dinnttc nobis débita noslrt/ ^> ? Souvent on a cru la voir indiquée dans ce « c/iirographiun decreti » que nous avions contre nous [Coï,^ n, 14), et qui se laisse traduire d'une manière assez plausible par l'idée de créance insolvable. De ces éléments rapprochés surgit la doctrine suivante. Nous étions, depuis le péché originel, lourdement endettés vis-àvis de Dieu et aucun de nous ne pouvait acc[uitter cette dette personnelle, moins encore la dette de ses frères : c'est pourquoi nous étions passibles d'une irrémédiable condamnation. Mais Jésus-Christ est venu : lui qui ne devait rien à la justice divine, il a

196 EXPLICATION CATHOUQUE DVj MYSTERE.

soldé notre dette en s'offrant lui-même pour prix de notre rançon.

Tel est le schéma général d'un exposé qu'on retrouverait sans peine chez plusieurs Pères de TEglise et dont quelques auteurs ont cru pouvoir se contenter si/ie addito. Ce long usage ne nous ôte pas le droit d'examiner ces formules de près pour en vérifier le contenu réel.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ces mots de dette, de rançon et autres semblables, ne sont qu'une manière de parler; leur caractère métaphorique est manifeste. Et sans doute toute métaphore n'est pas condamnable: comment le langage humain pourrait-il exprimer les objets du monde divin, si ce n'est à l'aide d'analogies empruntées à nos connaissances naturelles? Mais encore faut-il bien se garder, suivant la parole bien connue de Leibniz, de prendre la paille des mots pour le grain des choses.

Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'émouvoir, lorsque nos adversaires rationalistes affectent bruyamment de se scandaliser en présence de ces anthropomorphismes, sous prétexte qu'ils matérialiseraient la révélation divine, pas même s'il arrive que leurs critiques ont pu recevoir chez quelques-uns des nôtres des échos inattendus. On a fait à la théologie populaire de la Rédemption que nous avons esquissée des reproches de cet ordre. Elle réduirait les relations de Dieu et de l'homme à un processus tout extérieur; c'est l'esprit latin, Tertullien spécialement, qui est rendu responsable de cette invasion du langage juridique et on a prononcé contre cette conception le gros mot de « théorie commerciale ))^. Objections

i. Voir G. -P.. Stevens, Tho rfirif^tiau doctrine of salvation.Èôïmbourg, 1008, p. 13(>. Par un surcroît d'injustice, c'est à saint Anselme (lue l'auteur attribue cette conception, on verra j)!us loin que tout autre est l'idée du i,^rand docteur de Canturbcry.

KLIOMIONTS lOKMIOl.S 1)1 MVSII lU; \\H

qui Iraliissc.rit au moins aulant (rininh^lli^nMicc; ([Uiî (le parti pris. Clonimc si dans toutes les laufjfucs ou u employait pjis courauimcut, pour (^xprinnu* les rc'alités de Tordre moral, <les iuia<^^es tirées du monde matériel ! Nos moralistes les plus raflinés prêchent eneon^ le « devoir», à moins qu'ils ne préfèrent parler d' « ohli|^ation )>, ce (pii ne l'ait (pieeli;in<^-er la UK'taphore. Kt pour souli^^ner tel ou tel devoir plus important, qui n'emploie le mot de t< dette » sacrée? ('e ne sont [)as les modernes théoriciens de la solidarité et du (piasi-contral qui désavoueront pareil langa<;'e. I.es écrivains catholiques ne sont pas plus coupables ni plus arriérés, qui, pour traduire les rapports de riionmie avec Dieu, recourent à des expressions métaphoriques dont le sens est obvie, et sur lesquelles, aussi bien, aucun iidèle éclairé n'a jamais eu la naïveté de se méprendre.

Cette observation de principe étant faite, le théologien garde une entière liberté d'appréciation. Son rôle n'est-il pas précisément de critiquer les images traditionnellement en cours , de préciser quelle valeur appartient à chacune pour exprimer le dogme ou en faciliter l'intelligence ? Ace point de vue, outre l'inévitable déficit devant le mystère, l'idée de rachat olîre de particuliers défauts sur lesquels on ne saurait fermer les yeux '.

Toute idée, pour devenir un système, doit se développer suivant sa direction propre ou plutôt s'épanouir par une distribution extérieure de ses éléments

i. « Ledanger des métaphoreset des allég^ories, écrit très justement M. Laminne, est (ju'on s'expose à les pousser à l'excès et à attribuer à l'objet qu'elles représentent des caractères qui ne se trouvent que dans l'image. Toute comparaison cloche! On ne saurait tro[) sen souvenir lorsqu'on l'emploie comme moyen didactique ou comme base de raisonnement. » Op. cit.. p. lT->. Ce que l'on peut bien dire sans partagerle puritanisme de Sabatier. qui, dans toute métaphore, redoute « un germe ou un reste de nnthologie ». Ojj. cit.. p. 48, notel.

198 EXPIJCATION CAÏHOIJQUK DU MYSTÈRE.

constitutifs; et c'est la nature du développement qui est d'ordinaire le meilleur critérium pour apprécier la valeur du germe. Si donc l'achat suppose un objet qui change de maître moyennant un juste prix, le rachat se dit lorsque c'est l'ancien propriétaire qui rentre en possession de son bien; dans les deux cas, il faut un acheteur et un vendeur, puis une convention entre les deux qui aboutit à une translation de propriété. Comment ces divers éléments du contrat d'échange s'appliqueront-ils au mystère de notre Rédemption? On dira que le Christ nous rachète au prix de son sang, et jusque-là l'analogie reste satisfaisante ; elle peut même sembler assez heureuse pour faire entendre que Dieu, qui pouvait nous délivrer par un seul acte de sa volonté souveraine, a choisi une voie plus onéreuse et n'a voulu nous sauver que par la mort de son Fils. Mais si Ton veut poursuivre la métaphore — et il le faut pour avoir une construction qui tienne — une question se pose inévitablement : à qui le Chrisl nous a-t-il rachetés et en vertu de quelle entente? J^a réponse sera sans doute difticilc.

Chicane de logicien, dira-t-on, pour compromettre une idée juste par la perspective de conséquences qui n'ont rien de nécessaire. Mais l'histoire est là qui vérifie cette induction de la logique abstraite. Les Pères de l'Eglise, qui parlaient volontiers de rançon à propos de la mort du Christ, ont été amenés à se demander quel pouvait en être le destinataire et plusieurs n'en ont pas vu d'autre que Satan. D'où ces doctrines bien connues sur les droits du démon, don( nous avons ailleurs raconté l'histoire ^ Par le péclu' nous nous étions éloii>nés de Dieu et le démon était devenu notre maître : c'est donc à lui que le Sauveur

I. Noir Le dor/rne de la îli'dcwjdion. r.ssiu d'étude historique, cmriuièiiic pnrlic, p. riT:v4H«;.

l'iLKMI'NTS rOK.MKI.S IM M^Slllil:. 1<JÎJ

innis iMclirlc et sa inoiL doil servir* de; (|ncl(|ue fn(;oii à d(''d()iiiinaj;(M* noire dctcut^îiir de ses droits. ()ui ne voit rinconvfiiaiicr de paicil marchanda^'-c i' Il faut se rappeler assm^'^iKiiit (jikî celte eoiieeption ne fui jamais la seule chez aucun Père, iu(uns encore dans TiMisenible de rh]ti;'lis(î; ([ue, sous la ^rossièretr* naïve de ses formes, elle teiidait à expriinei une vérit(* spirituelle. Telle (juelle ])ourlaut, (il si réduili; cpTon la su[>pose. il est certain (ju'elle est faite aujourd'hui poui nous surprendre. Si pourtant elle fut la conséquenct^ d'une métaphore prise à la lettre, n'est-on j)as en droil de dire cpu^ Tiniaye du rachat olîre plus de sur- ])risesque de ressources à la spéculation th(''ologique '^ Aussi bien, et depuis longtemps, la théologie n'est-elle plus tentée de s'engager dans cette direction. Cependant T image l'ondamentale a surv(''cu : on parle encore volontiers de dette à payer et de rançon fournie par le (Christ. Mais on entend que eest à Dieu (]ue nous avons é'ti'* rachetés. Quelle peut être la valeur réelle de ces expressions? Le plus souvent on les emploie comme si elles se suffisaient à elles-mêmes et sans même entreprendre de les expliquer. Voici pourtant un essai de syst(''matisation, dû à un auteur, qui, pour nctre pas un th(''0logien, n'en fut pas moins un penseur original et vigoureux, M. Paul Lapeyre.

En créant l'homme et en le dotant de forces et de facultés diverses, Dieu a imposé à chaque être humain un certain emploi de ces forces et de ces facultés... ; cet emploi peut être comparé au paiement d'une somme déterminée, somme proportionnelle aux talents de cliacun. mais somme exigible de tous. En vertu de notre socialité. nous sommes tous solidaires du paiement de cette somme, c'est-à-dire que si un membre de l'humanité n'acquitte pas sa contribution et meurt insolvable, cette dette contractée par lui ne peut pas être répudiée par hi

société qui est alors obligée de payer pour lui; pour me servir d'expressions de droit très connues, les dettes de chacun tombent forcément dans la communauté, qui en devient responsable. Si un homme fait tout ce qu'il doit, ni plus ni moins, il n'endette pas la communauté, mais il ne l'enrichit pas non plus ; celle-ci ne peut être enrichie que par les mérites de celui qui fait plus qu'il ne doit. Mais où sont-ils ceux qui font plus qu'ils ne doivent?... En sorte que, dès le moment où le premier péché a été commis, l'humanité est allée sans cesse en augmentant sa dette vis-à-vis de la justice divine.

... Dieu ne pouvait pas ne pas en exiger le paiement intégral, et cette exigence inéluctable nous tenait et nous tient encore sous la domination de sa contrainte. Par l'effet du péché originel et de tous ceux qui l'ont suivi, l'humanité était dans la situation des débiteurs insolvables; elle est en prison pour dettes et nous naissons dans cette prison.

... Ceci établi, pour racheter les fautes de l'humanité..., il aurait fallu un nombre de saints égal au nombre des pécheurs antérieurs... Se figure-t-on plusieurs milliards de saints surgissant tout d'un coup du sein d'une société corrompue..., ou bien, ce qui revient mathématiquement au même, un saint acquérant une sainteté plusieurs milliards de fois supérieure à un saint ordinaire?.... Si je me suis bien fait comprendre, le lecteur doit voir dans l'une et l'autre hypothèse une impossibilité mathématique. Cette impossibilité mathématique, c'est celle où se trouvait l'humanité de racheter ellemême les crimes commis par tous ses enfants ; cela ne pouvait être que l'œuvre d'un être surhumain..., plein d'un mérite supérieur à celui de tous les hommes réunis, antérieur à la création du monde et immortel..., et cependant pouvant rentrer dans le cadre de la société humaine, homme par conséquent sous un certain rapport... Cet homme, qui ne pouvait pas être un homme semblable aux autres, fût-ce à un degré éminent..., cet homme no pouvait être qu'un homme-Dieu ^

i. p. LAPEvnF, Le calholirismc social, t. F ; Les vcrilcs mâles, Paris,

kli:mi:m'S formkls di mnsti:iif: 201

Nous nr conleslrroiis pits (juc ((itc p«'ig<; nerveus(\ eL (|ii'on al)n'<^c à regret, ne soit de natiir»* à rendre saillants certains aspects du prohlèin*' de notre salut ; mais n*est-il pas évident (|ue ce luxe d'expressions linancières n'est qu'un jeu d'esprit V Aussi l)ien l'auteur lui-môme ne donne-t-il tnut («la (ju'a litre de comparais(m.

C'est ainsi, du reste, (pi'en ju«^enl les théologiens les plus qualiii(''S. Saint Thomas, se demandant « si la Passion du Christ a opéré notre salut par manière de rachat », répond de la sorte : « Parce que la Passion du Christ a été une satisfaction sullisante et surabondante p(>ur le péché et pour la peine du genre humain, elle est pour ainsi dire une sorte de rançon [quasi quoddain pretùun) qui nous délivre de Tune et l'autre char^-e'. >> Suarez a bien dégagé le sens de cet article de la Sonimc^ quand il écrit : « Quod in hoc articula quaevitur... soluni proponitur ad cxplicandani mctaphoram eniptionis'. »

Les auteurs modernes n'ont pas une autre manière de voir, témoin ces lignes de Jungmann : « Oblatuni pretiuni est ipsa satisfactio et mcritum Christi... Satisfactio igitur et meritunf Chris ti cum (iliqua metaphora pretiu//^ /io/?n'nantury et sic etiam i'ox redejiiptionis metaphoruni istam includit'^. » De

s. cl., p. :2:2'i--227. Plus Iciu p. :2"l-272\ liiuteiir tlcveloppe des consiilérations du m<''me i^enre i)our élablir la nc<:essité pour chacun do coopérer à l'evpiation colleotivo. l>'liumauiu% dit-il, resseml)le à une ville prise par l'ennemi : afin d'obtenir la libération commune, les plus riches et les plus j^énéreuv sont invités à payer pour les autres. Voir aussi t. U : Les remèdes amers, p. 17-18, et 3'2-Xi.

i. Sum. th., pars 3\ qu. 48. art. 4.

"2. Suarez, i/i hioïc lociim. Opéra omnia, édition Vivf.s. î. XIX. |). Gll. Cf. CA.1EÏAN, in hune locv.m. Lyon, 1588, j). 231.

3. B. Jungmann. De Verbo Incarnato -, Ratisbonne. 1873, p.2:>o 2:>«). Cf. F. SïENTRUP. Prael. theol. de Verbo Incarnato : Soteriologia. Innsbriick,1889, t.I, p. 2G4 : < Nonien redemptionis, ut saepius iani notavimus, metaphorice adhibeturad designandum Christi satislactionem et meritum... Ilaque. si metaphoricae loquutioni propriam substiiuere

même, M. Laminnc range à plusieurs reprises la rançon et le rachat parmi « les métaphores qu'emploie rKcriture pour désigner Toeuvre de Jrsus- Christ^ ».

On ne saurait, en réalit(\ y voir autre chose. Ce n'est pas une raison d'abandonner ces termes; mais du moins faut-il no pas se méprendre sur leur signification et leur portée. Si, dans certaines limites, une comparaison peut être utile — bien que toutes, suivant la règle du genre, clochent par quelque côté — on aura garde, en tout cas, de la prendre pour une explication.

Une tradition encore plus vénérable et plus accréditée recommande la notion de sacrifice.

(( Il n'est certainement pas un autre mot, dit M"'" Hedley, qui ait joué un rôle aussi important dans les annales de la religion depuis Torigine du monde-. » Et il faut en dire autant de la chose qu il exprime. Le sacrifice représente l'acte le plus essentiel de toutes les religions, quand il n'en constitue pas l'élément unique. I^]t sous des formes sou-

velimus. opus rodeinpiionis in'hil a/iud est (juam opus ()iio pro peccatis nosiris Christus satisfei it atc|iie gratiam vitamquo aelei n.tni nobis i)r«)rncruit. »

1. .1. L.VMINNK, oy>. (•//., |r. î>7. Voir p. i;i-i4, .Vî, KîDss. Pour>L «TMês <îSylern(nil, << le rachat ne signilie plus que la compensation olïerle à la majesté divine pour l'exoDération de l'homme coupal)le... liéduite à des termes aussi simples, la théorie du rachat ne présente plus de dillerence appreciabhi avec la clause l'ondametitale d<,' la théorie de la satisfaction ». Loc. cit., p. 193.

2, M"' J. C. }h:in.i:>, Ln Sainte llwliaristie, Irad. Roidu iii I^ari-^, 1îH)S, p. l«î).

KLKMKNTS lUUMKLS DU .>nSTIJU:. '2n\

M'iit pin'rilcs ou grossières, <;ii (1rs i^estos <Jonl le sens j^rofoiid (Hail plus du ru.' lois oublié, sinon travesti, il n'en Iraduisail pas moins les senlimcints les plus iulirnes de 1 auie i'eliL;i(nise. (IIkîz les Juifs eu particulier, on sait ([uelle plaee la Loi faisait aux divc^rs sacritices (^t comment il y avait des oblations déterminées |)our lous les actes de religion, pour lous les besoins de la vie individuelle et sociale. Une notion si profondément ancrée dans Ic's mœurs, et si chargée pour ainsi dire de lointaines expériences, n'était-elle pas tout indiquée pour fournir à des chrétiens une expression de ce grand acte de religion, de cette immolation salutaire, qu est pour eux la mort du Sauveur?

Jésus-Christ lui-même a clairement indiqué cette appropriation, lorsque, à la dernière cène, il dit à ses disciples : « Ceci est mon sriUg, le sang de Talliance, qui est répandu pour beaucoup » iMarc, xiv, 24 et par.), et le texte de saint Matthieu ajoute : « pour la rémission des péchés » (xxvi, 27). A n'en pas douter, révocation de l'ancienne alliance est ici intentionnelle. Quand il eut achevé la promulgation de la Loi. Moïse voulut sceller le pacte que Jahvé contractait avec Israël; c'est pourquoi il immola des victimes et aspergea de sang le livre et le peuple [Exod., xxvi, 4-9. Cf. Hcbr,. ix, 18-21 . De même Jésus, qui crée l'alliance nouvelle, se donne comme la victime qui la scelle dans son propre sang.

Cette idée d'alliance reste propre à l'Evangile: mais souvent les Apôtres ont appliqué à la mort du Sauveur les catégories du vocabulaire rituel.

Dans saint Paul, on peut dire que ces sortes d'expressions sont plutôt rares, vu l'abondance des passages qu'il consacre au mystère de la croix rédemptrice. Le Christ immolé est cependant pour lui « notre

20i EXPLICATION CATHOLIQUE DU MYSTERE.

agneau pascal » [/Cor., v, 7) ; mais son immolation est volontaire : « Il nous a aimés et s'est livré luimême à Dieu pour nous en sacrifice d'agréable odeur » (Eph., v, 2). Voilà pourquoi cette mort bénie est devenue, par le bon plaisir de Dieu, la source de notre salut. « Celui qui ne connaissait pas le péché, Dieu Ta fait péché pour nous » — où il faut voir, semble-t-iL une allusion aux sacrifices pour le péché prévus par le Lévitique — « afin que nous devenions en lui justice de Dieu » (// Cor,, v, 21). Si ridée peut encore paraître voilée, elle se dégage formellement dans le texte classique de Tépître aux Romains : « Notre rédemption nous vient de Jésus-Christ, dont Dieu a fait une victime propitiatoire (iXotŒTr^piov), par la foi en son sang » [Ro/}i., III, 24-25).

Plus nombreuses sont les allusions sacrificielles chez les autres écrivains du Nouveau Testament. C'est par une visible réminiscence du langage lévitique que saint Pierre représente les fidèles comme ayant reçu « Taspersion du sang de Jésus-Christ » (/ Petr., I, 2 et le Sauveur lui-môme comme « lagneau immolé « [ibid.^ 18 . On sait combien cette image est familière à l'Apocalypse. C'est pourquoi le sang de l'agneau est comme un bain salutaire où les élus ont lavé leurs robes (vu, J4; : métaphore transparente pour signifier que Jésus-Christ nous purifie de nos péchés dans son sang (i, 5 et 7 loan., I, 7). Dans sa dernière prière, le Sauveur lui-même se donne comme accomplissant par sa mort un acte sacerdotal : « Je me sacrifie pour eux (aYta^w £{jLauTov) afin qu'ils soient eux-mêmes sanctifiés en vérité )> (Jean, xvii, 19 . Ce que l'apôtre précise en disant (ju'il s'agit d'un sacrifice d'expiation : « Dieu nous a aimés et il a envoyé son Fils pour être la victime expiatoire (iXacaov) de nos péchés » (/ loan., iv, 10;,

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(( et non pas |)()iir les nùlres scultîiucnt, mais jxjur ceux du inoudo entier » (ihid.^ ii, 2).

Knliu, cette idée de sacrifice, donloii vient de voir un piMi partout les traces franrmentairM.'s, forme le Ihème dcî ré])itre aux Hébreux. .Iésus-(ilirist, vrai prêtre selon Tordre de Melcliisédec, y est présente'' comme réalisant dans son san^^ les sacrifices prophétiques de rancienne Loi, tout sfx'cialement celui de la ti^rande expiation fix, .'J-S, 12 et 24 . A la difl'i'rence des oblalions impuissantes, qui ne pouvaient conférer qu'une sainteté tout extérieure et légale, son sacrifice purifie véritablement les consciences IX, l,')-!^! : X, 1-4 . Voilà pourquoi il est unique et définitif, tandis que celles-là doivent être renouvelées tous les ans (ix, 25 et 28; x, 1-2, 14 . Mais le Sauveur, s'il a ofTert son sacrifice une fois pour toutes, ne cesse plus de le présenter à Dieu pour nous dans le ciel (vu. 2,^; ix. 24-25 .

Les données de IMcriture étant si nombreuses et si claires, il est tout naturel que les Pères aiment à parler de la mort du Sauveur comme d'un sacrifice. C'est, en elïet, l'expression qui revient peut-être le plus souvent sous leur plume, soit qu'ils se contentent de répéter en les glosant les atlirmations scripturaires, soit qu'ils en tirent le principe plus ou moins développé dune construction théologique. Nous avons dit comment le mot est entré pour ainsi dire de plain-pied dans le langage ofTiciel de l'Église : plusieurs théologiens en font volontiers l'idée-mère qui les guide dans leur exposé de la Rédemption * ; grâce aux prédicateurs et aux écrivains mystiques, cette notion est sortie de Técole pour se répandre dans la piété populaire. On sait, en particulier, combien était chère à nos o-rands auteurs du

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