J. COIWE, op. cit., p
2i8 KXPLICAÏlOiN (ATIIOUQUE DU MYSTÈKE.
du péché ne trouve pas grâce devant l'impitoyable haine de Dieu. Son propre Fils, en se couvrant du manteau de notre nature, a pris... un air de péché... : c'en est assez pour qu'il le traite comme s'il était le péché même. » Et l'on s'édifie à la vue de cette « divine explosion de haine qui a ensanglanté le Calvaire^ » .
Qu'il y ait une idée juste au fond de tous ces développements, nous le reconnaîtrons sans peine, à condition que Ton reconnaisse également que la forme en est singulièrement exagérée.
Sans doute Tentraînement de l'éloquence peut excuser ces outrances de langage et certainement l'habitude empêche de voir tout d'abord la portée des affirmations doctrinales qu'elles impliquent; mais à les regarder de sang-froid, qui oserait les soutenir? Ce juge cruel et sanguinaire n'a rien de commun avec le Dieu de la raison, moins encore avec le Père que l'Evangile nous apprit à aimer. « Encore une fois, demande admirativement le P. Corne, qu'est-ce donc que cette justice si rigoureuse..., si sainte, que. pour effacer la souillure du péché, elle demande le sang d'un Dieu-? » C'est, en effet la question que plusieurs se poseront, mais dans un tout autre sens que ne le pensait le vénérable auteur. La justice comprise de la sorte serait, comme on la dit, « un blasphème involontaire », si elle n'était une méchante fiction.
lin réalité, c'est à la Réforme qu est due l'origine et l'entière responsabilité de ces doctrines outrancières. Ces thèses sur la rigueur de la vindicte divine, les horreurs tragiques du Calvaire, la malédiction infiigéc au Christ, Thistoire les relève pour
I. yU)y^\i\i\i.,Relrailc }H(s<'(i/r {\c l8S:i, j). '*() cl 41, '2. .]. CORNK, Op. cit.. p. 'M'.\.
KLKMKMS IU:KLS I/IAriAlloN niNAIi:. 2V.>
la |M'(»mi('r(; fois dans la sc()lasti<|ii(' |)r()lcsl5nil(' «lu \Nii'' sirclc, ol l(\s llM'(>I()j4i('hs ('allioli^jiK'S nul «ii «^'l'aiid soin de lui en laisser le ni()n()|)(>lu.
Ponnjiioi corlains pn^licatrurs ont-ils été moins attenlifs '^ isl ponrcinoi, landis (pic I(î prol(îstantisrnc uiodiMMic, coninnî on le veiM'a |)liis loin, drssinrî contre ce (\m l'ut sa doctriiuî primitive un mouvement unanime de n'^aclion, ces idées <ît ce lano^a<jfe trouventils encore quelques éclu^s dans mts chaires:' I.e i)esoin d'exploilcM* un (lième patliéli(pu; et de |>rorurer à Tauditoire dt»s émoi ions fortes en est probablement la principale cause, sans oublier la IVéquenlation exclusive des grands orateurs qui ont accrédité cette tradition dans notre langue jusqu'à faire oublier les tares de sa première origine. Nos pieux auteurs ne se doulent [)as, ([uand ils répèlenl ces formules brutales, qu'ils suivent le sillage ouvert par les docteurs de la Réforme. Le fait est cependant indéniable et, si leurs bonnes intentions sont une sullisante excuse, elles n'empécbent pas l'erreur.
C'est pourquoi, gardienne vigilante des principes et de la tradition authentique, la théologie doit maintenir sa protestation contre un langage qui ne fut jamais le sien et qu'elle a toujours condamné. Et peut-être le jour viendra-t-il où nos orateurs sacrés, choisissant d'autres modèles qui d'ailleurs ne manquent pas, sauront retrouver dans les vrais principes catholiques des inspirations sans doute non moins fécondes et certainement de meilleur aloi'.
l. « M. Rivière, écrit le P. Hiii^ou, a pu avec raison critiquer certaines formules outrées dont les orateurs derexpiation pénale n'ont pas su se détendre. » Revue ^/?o/;n*s/é', janvier-lévrier lîH-2, p. 90. « Le thème populaire de l'expiation pénale, dit également M. d'Alès, a pu souvent être exploité d'une manière peu tlieologique. ^ Loc. cit., p. 172. Cependant <« la plupart des exemples apportés •< ne lui paraissent pas « très répréhensibles ». Ibnh,p. iS\.
Faut-il maintenant rendre responsable de ces déplorables excès le système entier de Texpiation pénale et condamner l'idée même à cause des applications fâcheuses qu'elle a reçues? Rien ne serait plus injuste, ni plus loin de notre pensée.
Néanmoins, avant toute autre considération, ne semble-t-il pas que le mauvais usage qu'on a pu faire de cette idée doive servir d'avertissement et qu'il impose à tout le moins quelques précautions? On abuse plus d'une fois de Vargumentiun ex consequent'iis et peut-être n'est-il pas, dans l'histoire des controverses, de pire et de plus fréquente source d'injustices. Cependant, de même qu'on juge l'arbre à ses fruits, il est bien permis dans l'appréciation d'un principe de tenir compte de ses conséquences, surtout quand il s'agit de celles qui sont dans le développement logique de sa ligne initiale et devant lesquelles n'ont pas reculé ses propres partisans. Voilà pourquoi sans doute le R. P. Prat écrivait naguère : « Ces conséquences absurdes ont jeté sur la théorie de la substitution pénale un discrédit dont elle n'est pas près de triompher '. » En tout cas, le fait qu'elles aient pu se produire invite les défenseurs du système à les réprouver avec soin, comme aussi à prendre les moyens nécessaires pour en prévenir le retour-.
1. F. Pr.AT, op. rit.^ p, 28S. Ceslii^iies concluent un développement (le plusieurs pages (|ui est une critique forte et motivée de la substitution pénale, f). -284-:2kh.
2. « Si on doit la maintenir iridce de l'expiation i)énale|, je reconnais volontiers d'autre part qu'elle doit être proposée avec toutes les réserves voulues et que les exagérations peuvent se glisser facilement dans \o. lani^ag^e oratoire. » HrooN, Hevur Uiomistc, 15H3, p. 200.
ILKMKNTS niA'A.S : LI-IMM A I loN l'K.NAr.i:. :>.,!
Ici nous n;ncoiitr()iis la loriiu^ tln'olojji'iqiie de l'exj)i,ili()n |n''nal(% la seule <|ui jHiissc ('()m()lnr si'i-ieuscinent. Nous l avons exposée^ plus liauL (mi (empruntant les termes du \\ iNscii et Ton a |)u voir que, dans cette perspective, la Uédemption se caractérise (essentiellement pai* la substitution du (llirist innocent à riunuaniU' |)(!»clieresse en vue d'acquitter devant la justice divine les peines méritées par les coupables. Le plan divin se ram('nc à une procédure juridi(iue reh^vant spécialement du code j)énal. Pour la faute commise un châtiment est du : c'est la loi de justice, et Dieu n'a point voulu en dispenser les pécheurs, même en leur pardonnant. Mais le (Christ est venu prendre leur j)lace et Dieu a accepté l'échange : c'est la loi de miséricorde, qui s'exerce gratuitement en notre laveur. La satisfaction — ce point est important à remarquer — est ici formellement identifiée avec la peine et la satisfactio vicaria du Christ, c'est-à-dire tout l'essentiel du mystère, se doit entendre d une substitution pénale.
Tout le système repose sur un fait, qui devient le point de départ d'une théorie. Ces deux éléments, encore que d'un regard sommaire on puisse parfois les confondre, doivent être distingués et le sont effectivement par tous les théologiens qui ont le souci de Texactitude. En effet, autant le fait est certain, autant est contestable la théorie qui s'en contente pour expliquer la Rédemption.
Le fait initial est le caractère expiatoire de la mort du Christ : en souffrant et mourant, Jésus portait la peine de nos péchés. En dehors de toute controverse, et malgré les commentaires excessifs qu'on a pu en faire parfois, ce fait doit être maintenu; il n'en est pas de plus touchant ni de plus avéré. Dans ce sens il est vrai de dire que le système de l'expiation pénale n'est pas sans fondement dans la tradition théolo-
>52 i:\PLlCATION CATHOLIQUE DU MYSTERE.
gique et dans les sources de la révélation. Une des plus souvent et des plus justement exploitées est le célèbre chapitre lui d'Isaïe, où non seulennent la foi catholique a toujours vu une éclatante prophétie de la Passion, mais où la théologie a cherché parfois le secret de son eflicacité rédemptrice.
Nous y voyons le serviteur de Dieu « méprisé, rebut de l'humanité, homme de douleurs et familier de la souffrance » (v. 3), tellement qu' « il paraissait à nos yeux châtié, frappé de Dieu et humilié » (v. 4> Ainsi le serviteur est innocent et cependant il subit les plus cruelles souffrances. Douloureuse énigme ou contradiction choquante pour la raison, dont le prophète inspiré dévoile aussitôt le mystère : c'est que le juste est frappé pour les coupables, c'est que Dieu lui fait porter le poids des péchés d'autrui.
Il a été transpercé pour nos péchés,
broyé pour nos iniquités...
Et lahvé a fait tomber sur Lui
l'iniquité de nous tous (v. 5-6).
Mais aussi, par cette douloureuse expiation, la délivrance est acquise à son peuple :
Le châtiment qui nous sauve a pesé sur lui et par ses plaies nous sommes guéris (v. 9).
11 semble inutile d'insister sur l'application : la proj)hétie n'est-elle pas transparente, et tout autant la théologie qu'elle implique? Dès lors, nous sommes invités à dire que, si la mort de Jésus nous rachète de nos péchés, c'est parce que, dans sa Passion imméritée, Dieu lui en a fait expier la peine. En effet, nous avons vu que, de très bonne heure, l'oracle d'Isaïe fut appliqué à la mort du Seigneur par les ])remiers prédicateurs de rii]vangile [Ac/.^
liLKMKNTS IU::KLS : i;i;\riATION l'KNALi:. ?:.:«
^IM, 2S-."{()) ('( (|ii(' 1rs Apolrcs insisfcnl rniiurllrnicnt sur la valeur cxiiialoiie de la croix [Hom., m. 2501 IV, ^f) ; / Pcn., Il, 21-2/i cl m, 18y. Lorscpif plus tard les Pères do l'Mj^Iise, au cours do leurs prédicalions ou de leurs coinmeiitaircs, oui reucorilrr* ces tcxles de riùîriluic, ils les oui ex|)li(|U('*s dans le niômo sous : la suhsIituLion pénale constitue |)OUtôlro le courant le plus visible et le plus marqué de la théologie pali'istique. Hrei", l'idée d'ex[)iatioii est bien une des l'onucs sous lesquelles s'est exprinné, dans la tradition chrétienne, le réalisme de notre llédempticm. IMus (|uc cela, il faut y voir un des aspects du mystère lui-même, dont toute théorie se doit de tenir compte.
A cet aro'umont d'autorité, décisif pour le théologien, le rite universel du sacrifice ajouterait un précieux confiniuitui', s'il était vrai ([u'il fallût l'entendre comme une affirmation de la loi de justice par la substitution au pécheur d'une victime innocente. Kt telle est bien une des manières — la manière classique — d'expliquer ce que le P. Monsabré appelait avec insistance de u religieux carnages « '. Cependant Tidée de substitution, comme on Ta vu plus haut, n'est pas sufdsamment universelle pour qu'on puisse établir sur cette base un argumeni assuré.
Moins fragile est la raison suivante, qui est une conclusion des vérités les plus certaines de la foi. l^tant donné que les souffrances et la mort sont, dans Tordre présent de la Providence, la peine du péché, le Fils de Dieu, qui était l'innocence et la sainteté mêmes, ne méritait pas de souffrir. Si cependant il a souffert, ce ne peut être qu'à cause de nos péchés:
\. M(»s.vi;ni.. t'arème de 1871), 41^ Conférence, p. -2GT. et Carcinc de 1S81, 49® conlérence, p. 14.
i.i: i))(.Mi: i)i: ia HL:ni:Mi>Ti()>. 15
on peut lui appliquer à bon droit, comme on Ta fait si souvent, la parole du psalmiste : « Qaae nonrapul tune exsoheham. )> Et ceci n'est point vrai d'un point de vue simplement historique. Va\ soi, même dans sa personne sainte et là au contraire plus qu'ailleurs, la souffrance et la mort gardent leur caractère matériel de peine, et de peine du péché; mais, puisqu'il ne saurait être question de péchés personnels, elles sont, Dieu Tayant ainsi voulu, la peine des péchés d'autrui. La conséquence s'impose. Et c'est là ce qu'il y a de vrai au fond des exagérations oratoires citées plus haut; c'est l'élément solide qu'il faut en retenir.
Tels sont les fondements inébranlables sur lesquels repose l'idée d'expiation; encore est-il qu'il faut la bien entendre. Sur la foi de quelques textes bibliques, dont le caractère anthropomorphique aurait bien dû mettre en garde contre une interprétation trop servilement littérale, quelques prédicateurs ont représenté parfois le Père céleste transférant sur son Fils, par un décret spécial et un vouloir direct, les fautes du genre humain. Rien n'est plus éloigné de la saine théologie, qui s'attache à préciser le sens et la portée da décret divin.
Historiquement, les souffrances de Jésus-Christ s'expliquent par le jeu normal des causes secondes. Ayant revêtu notre humanité, le Verbe de Dieu ne pouvait, à moins d'un miracle, qu'y rencontrer la douleur : douleur dans son corps, exposé aux misères communes de l'existence terrestre; douleur dans son àme, heurtée par les passions vulgaires ou brutales de son milieu. Son innocence, au lieu d'être un préservatif, était à cet ('gard une source de souffrances plus nombreuses et plus vives. Tout cela est la conséquence logique de Tlncarnation telle qu'elle est ordonnée dans le plan actuel de Dieu, dont la volonté
KLKMKMS KKI.LS : LIIXPIATIO.N IM'^ALK. 2:,:,
saiiito (Je .Irsus a a(u:<'|)l<' les condilions avrc une amoureuse ohéissanee'. Il faut moins parler dr substitulioii (|U(^ (le solidarili', mais d'une solidarité Ix'névole (|ui suppose la doiilde li|j(;rh' de l)i(Mi et du (llirist.
La même loi s'appli(|ue au drame linal de la i*assion. Dans un des plus rc'eents traités poj)ulaires de rinearnation, on peut lire la question suivante : u Pourquoi, humainement |)arlaut, J(''sus a-t-il échoue? » l^t Tauteur de répondre, avec le W Didon. en invoquant U^s eontin^enees au milieu des(|uelles s'est déroulé son ministère'-. La mort expiatoire apparaît donc au terme (Lun drame historique, amené lui-môme par le concours naturel des circonstances. (l'est d'après ces principes qu'il faut comprendre la réalisation concrète de Texpiation.
Maintenant, par delà les causes secondes, notre raison et notre foi nous révèlent l'action de Dieu. Il est incontestable que c'est un décret divin qui a ordonné la Passion telle qu'elle se présente à nous. Et puisque l'expiation de nos fautes par la peine y est contenue, c'est Dieu qui La voulu ainsi : dans ce sens la Passion est une manifestation de sa justice, qui n'a pas voulu laisser le péché sans un châtiment^.
A ce décret faut-il encore sous-entendre le rôle de la liberté humaine qui en est la condition. « Livrer un innocent à la soutfrance et à la mort contre son gré, dit saint Thomas, est impie et cruel. Aussi bien n'est-ce pas ainsi que Dieu le Père a livré le Christ, mais en lui inspirant la volonté de souflrir pour nous'*. » Cette « volontt^ de souffrir » suppose eile-