CHAPITRE IV
LEMENTS IIEELS DU MYSTERE l LA nEPAIlATIOX MOHALE,
Faute de controverse et aussi d'c^tudc directe, la doctrine de la Rédemption, dont les matériaux sont amassés dans TEcriture, ne fut pas systématisée chez les Pères. La plupart du temps, l'œuvre rédemptrice du Christ est plutôt décrite dans ses effets ou ses contours extérieurs que véritablement analysée dans son essence intime. On trouve cependant, dans la littérature patristique. non seulement des aflirmations isolées, mais des explications au moins fragmentaires, qu'il faut savoir recueillir comme des indications précieuses, en attendant qu'elles soient organisées dans les synthèses du moyen âge.
Sans que ces textes épars représentent un courani doctrinal toujours bien défini, il en n'^sulto du moins une idée g(Miérale ou mieux une impression : c'est que, si le divin Rc'dempteur nous a procun'' le salut par le mystère de la Passion, c'est moins par le fait matériel de sa mort que par le mérite de son dévoùment et la dignité de sa personne. De la sorte une théorie s'ébauche, que la scolastique devait systf'matiser et qui demeure encore celle de la grande théologie catholique. Or, tandis que la th(^orie classique de Texpiation s'arrête à l'aspect pénal de la R<''demption, celle-ci s'attache à son aspect moral.
KI.I'MKNTS HKI<:i.S \.\ i; Kl' \K \ IION MOllAl.i: '01
(|n'('llo iiicl en l'claliiiii avec, ic; tcutas culpt/r ou (Irsordrc canicl» risli(|iii' du [n'clu». Dnns ccttr pcrsptictivo, le (llirisl apparaît toujours, ainsi rpif» la foi Tonsoif^ne, couniir iioli-c subslihil ou mieux encore notre l'epi'éseiilaul : uiais c'est |)our aecoin|)lir en notre nom devanl l)i(Mi mir cruvre morale dr réparation.
Bien entendu, la \ airur de ««'Ile nuvi-e et la raison de son ellieaeile rt'dcuuphiee tient tout entière ii la dipnile liypostati<pu' du Sauveur : d(î ee clici'. la moindre de ses actions pouvait sullire à nous racheter r.r i'ondit^no. Maisencore ce minimum indispensable devait-il i)r('senter les (pialit«'S morales d'un acie humain. De plus - et sans nul doute pour rendre ))his saillante cette condition, la seule essentielle — Dieu a voulu que Tcconomie concrète delà Rédemption se di^roulàl dans la plus haute sainteté et le plus parfait héroïsme. La théologie catholique a toujours conc(Mitré sou atlenlion sur cet ( 'hument de moralité dans la vie et la mort du (Ihrist, en y comprenant, au sens le plus large encore que pas sur le même plan, et son minimum strictement re([uis. et sa providentielle surabondance. C'est pourquoi une doctrine de la Rédemption ainsi conçue nous paraît mériter le nom de thi'orie morale.
11 importe cependant de prévenir une surprise possible et, s'il était nécessaire, de se mettre en garde contre toute apparence même d'équivoque. Les rationalistes de diverses écoles depuis Socin, pour qui la mort du Sauveur se réduit à un acte de courage qui devient pour nous un encouragement et un exemple, décorent volontiers leurs maigres conceptions du titre de « morales > , tandis que l'épithète « juridique >> sert à flétrir les déchets de l'ancienne orthodoxie. De même chez nous, plusieurs théologiens ont pris Thabitude de réserver le nom de « théories
morales » de la Rédemption à tous les systèmes qui eu suppriment la valeur objective. 11 serait véritablement dommage de laisser à cette expression le sens péjoratif et minimiste qu'elle a pu recevoir au cours de certaines controverses, mais que rien nimpose absolument '. Car elle nous paraît apte, si on la comprend bien, à traduire la plus pure doctrine catholique, celle qui admet que la Passion du Sauveur vaut absolument devant Dieu pour le profit de nos âmes et la réparation de nos péchés, mais que cette valeur objective, l'union hypostatique étant supposée, trouve sa réalisation concrète et, si l'on peut ainsi dire, sa racine psychologique dans une série d'actions morales.
Or, telle nous semble être la conception traditionnelle de la théologie catholique. De grands esprits ont estimé que le principe en est conforme aux réalités de l'histoire évangélique. Et c'est pourquoi un système bâti sur ces bases a paru susceptible d'encadrer en les dépassant tout ce qu'il y a d'éléments viables dans les autres théories.
Dans l'Ecriture et la plus ancienne tradition de 1 Église, l'élément moral de la Passion est déjà mis en r(dief d'une manière qui mérite de retenir Tattcntion.
C'est, comme on l'a vu plus haut, le chapitre liiï d'Isaïe qui est la plus importante source scripturaire de la théologie rédemptrice et en même temps
1. M. d'Al('S admet sans diriicullc ce qu'il appelle « la catôi^orie morale de la Rédemption -; mais auparavant, il a\ait écrit de ces idées <■ qu'elles répondent à une mnceplion iuridi(|ue ». Eludes, <' avril i«,i3^ p. lîri-ioi;.
KLKMKMS RKILS I.A I^KPAUAIHjN MOUNLIv V\:,
lo plus renne .ippiii i\t' \ Ulrc d cxpialion |>én;ilr. Ni'anmoins la iiH'llMMJr n'est penl-elr(- pas oxcell(Mil(i «pii eonsislerail à ennslinirr mir lln''(»rie sur «pioKpies |)r()p()sili()ns assuiw'nienl très éneri^ricmcs, mais où la niéla|)li()r(î déhorde ridi'O d aulant (hkî 1(^ niènn» (exl(^ donne en Icrndnanl une iuilre note (pTon devrail moins né<i^liger. '{'(ml en insisl«int sur lo rôle passif du serviteui', le l*roplièl(i découvre aussi sa pai't de libre et g('m('reu\ devoùment.
S'il ollrt» sa vie en sacrilice pour le j)éch('', il aura un(^ postérité, il nudti])liera ses jours, en ses mains ToMivre de .lalivé })i'ospérera.
... Le Juste mon Serviteur justifiera des multitudes, il se chargera de leurs ini(iuit('s:
(■'est pourquoi je lui donnei'ai, j)Our sa pari, des nmltiil recevra des foules pour sa part de butin : ^tudes ;
Parce (lu'il s'est livré à la mort et qu'il fut compté })armi les i)éclieurs.
(ISAÏE, i.ni. 10, 12).
Des brèves paroles du Sauveur conservées par ri^vangile on ne saurait tirer môme le soupçon d'une théorie systématique. Pourtant on ne peut pas ne pas être frappé de la place qui est faite à la liberté de Jésus dans la réalisation de sa destinée souffrante, ('.ette liberté, que le récit des Synoptiques montre surtout en acte, se déclare dans les atlirmations bien connues du quatrième Evangile : « Le Père m'aime parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me l'enlève : c'est moi qui la donne spontanément, et j'ai le pouvoir de la donner et de la reprendre » (x, 17-18 . Au cours du même chapitre, Jésus se donne comme le bon pasteur, dévoué jusqu'à sacrifier sa vie pour ses brebis. Sous une autre image non moins expressive, c'est la même idée que Jésus exprime dans ce logion retenu par deux Synop-
tiques. « Le Kilsde lliomme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour beaucoup » Marc, x, 45 = Matth., xx, 28 .
On n a pas toujours assez remarqué que ces affirmations éparses sont recueillies par saint Paul, avec une ampleur et une insistance qui en font une véritable doctrine. 11 répète à plusieurs reprises que Jésus est mort pour nous [I Thess.^ v, 10; Il Cor., v, 15 et plus précisément pour nos péchés GnL, i, 4 . Parlant de lui-même, T Apôtre s'écrie : « Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier / 7V/;?., i, 15) ; il m'a aimé et s'est livré pour moi » [Gal.^ ii, 20). D'une manière plus générale, « Jésus a aimé l'Eglise et il s'est livré pour elle afin de la sanctifier » [Eph,, v, 25-26 . Tout le monde connaît la belle tirade de Tépître aux Romains : « Alors que nous étions encore faibles, il est mort, au temps marqué, pour des impies. A peine mourrait-on pour un juste, et pour un homme de bien quelqu'un peut-être consentirait à mourir. Mais Dieu nous prouve son amour parce que, tandis que nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous » ;/?o/?z., v, 6-9). Puis, de ce fait qui charme sa piété s'élevant à une sorte de philosophie religieuse du monde, TApôtre montre dans Jésus le nouvel Adam et la rébellion du premier père réparée par la soumission du Fils de Dieu : « De même que par la désobéissance d'un seul homme beaucoup ont été constitués pécheurs, par l'obéissance d'un seul homme beaucoup seront justifiés »
ibid., \\) . Tout cela se tient dans la pensée de saint Paul et, en un mot, si la mort du Christ a été « pour Dieu un sacrifice d'agréable odeur )>, c'est parce que
« Jésus nous a aimés jusqu'à se livrer lui-même pour nous y> Eph.^ V, 2 .
Amour généreux aboutissant* à un sacrifice volon-
KLKMKNTS KKII S I A llKPAliAUON MdHAI.K '1,7
l.iirc dans la plus parlaiU^ nlMissaricc : voila ce (|u«' saint Paul coiisidrrr, ru dciiiicîn; analyse, dans la inorl du Sauveur. 1,1 Imit cela conslitiic devant Dieu, <'tanl doniH' le vnlr. du Cdirisl e(unin(î ( lief de riiunianile, un aet<' (riiniuense reparalion, (|ui r<'tal)lit Tordre surnaturel rompu jiar la faute du preFni(?r père. N'est-ee |)as une coneeption or^Muique d«* la Hédeniption. et (jui emprunte» toute sa valeur à des catejj^ories morales, hasi'es elles-mêmes sur les réalités l(»s plus vitales de Fiotre foi?
Cette doctrine, i-amassée pai- TApc'jtre en (juel- (pi(*s ti'aits vit^oureux, a été, à vrai dire, peu exploitéi? par les Pères ; mais elle n est |)ourlant pas restée sans écho. Saint I renée plus qu<' tout autre a retenu ridée l'ondamentale d'obéissances ré[)aratrice, (jui joue un rôle central d.ins son système de la tecapituldtio. Car. d'après lui, le V(^rbe de Dieu s'est incarné pour v( récapitultu» «en lui-même toutes choses, c'est-à-dire ramener Thumanité à son principe en réparant la déchéance primitive; dansée plan divin. Tohéissance que le Sauveur manileste dans sa vie et dans sa mort est destinée à compenser notre malencontreuse désobéissance.
Dans le premier Adam, nous avons offensé Dieu en désobéissant à son précepte; dans le second Adam, nous avons été réconciliés en devenant obéissants jusqu'à la mort de la croix i... Devenu médiateur entre Dieu et les hommes par son incarnation, il nous a rendu l'amitié de Dieu, apaisant pour nous le Père contre qui nous avions péché et réparant notre désobéissance par son obéissance-.
Pour rendre intelligible le mystère du salut par la croix, Origène évoque le souvenir des héros pa'iens