‹ Le dogme de la RédemptionChapitre 94 sur 183 · HuGON, op. cit., p · texte numérisé non relu

HuGON, op. cit., p

:>. HUGUENY, loc. cit., p. 31-2-ai3.

Ainsi du moins en jugeait saint Anselme, qui fait formuler en ces termes par son disciple Boson les difficultés que soulève cette conception.

Comment serait-il juste et raisonnable que Dieu ait infligé ou simplement permis un pareil traitement à l'égard de cet homme que le Père appelle son Fils bicnaimé et que le Fils a fait sien? Quelle est cette justice qui livre à la mort le juste par excellence au lieu du pécheur? Si un homme condamnait l'innocent pour sauver le coupable, ne l'estimerai t-on pas à son tour digne de condamnation?

A quoi le saint docteur fait la réponse classique : « Le Père n'a pas traité son Fils de la sorte, il n'a pas mis à mort l'innocent au lieu du coupable. Car il n'a pas ordonné, ni seulement permis, cette mort contre son gré : c'est le Fils lui-même qui, spontanément, a voulu souffrir la mort pour le salut des hommes ^ » Mais Boson continue sa pointe et demande encore : comment Dieu pouvait-il seulement consentir à ce sacrifice? C'est toujours, de quelque manière qu'on la présente, le point délicat de l'expiation pénale ; et voilà pourquoi, même comme raison de convenance, elle a besoin d'être complétée.

Il faut donc, pour qui a le sens de la sagesse divine, qu'en dehors du point de vue surnaturel de la sanction à fournir et qui semble n'intéresser directement que Dieu lui-même, la Passion et la mort du Sauveur soient justifiées par quelque motif appréciable à notre entendement. On peut dire que cette préoccupation s'impose à tout théologien qui veut réfléchir. Ainsi M. Laminne écrit très justement : (( Nous admettons qu(^ toute action mériloire,

l. Anselm., (ur Dvu.s lunno. I.S: /». /.., CJ.VIU, coi. :3G«)-370.

toute soiilîraiic«* du (lliiisi .nii'.nt |mi rire accepl«;0 |)i(Mi r\\ rcliauijr du s.dul dus liouiuirs. Mais

sans d()ut(; (Taulrcs l'aisoiis «pic la m'îcessilc d uiuf satisfactiDn sullisante ont justilir la mesure de doul(Mirs que le (ilirist a endurécîs. »

TaruH ces u autres rais«ms »>, voici celle que I auteur saUache à développrr

H lie fallait \r,\s (jU(» \v ptclic ajipariit a Tliouime couHiu» l'acil^Muent rxpiahle. mais plutùt (pU' les an;:oisscs et le sanu' de Jésus-Christ lui en apprissent la gravité... 11 fallait exciter dans les jirclM'urs la contrition de Icui's taules, détounuM* leurs ccrurs du mal, les conlirnicr dans le bien... Les soulVrances et la mort du ('hrist fureut nécessaires, parce (pie Dieu avait décidé de iv pardonner les péchés qu'à ce prix..., parce que la révolte contre son autorité ne doit pas être considérée comme chose de peu de conséquence^ et pour d'autres raisons dignes de sa sagesse'.

Ces derniers mots n'indiquent-ils pas que l'auteur a conscience de ce qu'il y a d'insuflisant dans une philosophie utilitaire qui réclamerait la mort du rdirist uniquement comme une bonne leçon? Kn tous cas, la réponse que saint Thomas fait à la même question nous paraît autrement compréhensive. Reprenant le mot de saint Augustin : <( il n'y avait pas de moyen plus convenable pour guérir notre misère », le Docteur Angélique le commente de la sorte :

Outre la délivrance du péché, on trouve bien d(\s choses dans la Passion qui concourent au salut de riiomme. 1^ Par là l'homme comprend combien il est aimé de Dieu et, de ce chef, il est provoqué à l'aimer à son tour — et c'est en quoi consiste la perfection de notre salut. *?>^ Dieu nous a donné par là un exemple d'obéis-

i. J. I.AMIN-Nn, np. cit.. \). UiOKil. Cl. p. lVO-Ii-2.

370 EXPJJCAÏION rATHOLIQLE DU MYSTÈRE.

sance, d'humilité, de constance, de justice et des autres vertus qui apparaissent dans la Passion du Christ, toutes nécessaires au salut de l'homme. 3" Par sa Passion, non seulement le Christ nous a délivrés du péché, mais il nous a mérité la grâce sanctifiante et la gloire. 4° Par ce moyen est inspirée à l'homme une obligation plus grave d'éviter le péché, du moment qu'il se sent racheté par le sang du Christ. 5" L'homme y gagne en dignité : de même qu'un homme avait été vaincu et trompé par le diable, c'est un homme qui en a triomphé; de même qu'un homme avait mérité la mort, c'est un homme qui en mourant a vaincu la mort'.

Sur quoi Ion peut observer, après Cajetan, que les divers motifs invoqués ici par saint Thomas se ramènent en somme à deux chefs : u {>el ad siuwitatem disposiiionis y ^eladhamanam dignitateni^ », c'est-àdire à des préoccupations d'ordre psychologique. D'où il semble qu'on dépasserait à peine la pensée du saint docteur en disant que, dans le choix qui] a fait de la Passion du Christ, Dieu s'est moins inquiété de ses droits que de nos besoins, comme si, alors cju'un acte quelconque du Verbe incarné pouvait lui offrir une satisfaction surabondante, il voulait chercher ce qui nous serait le plus avantageux.

Nous touchons ici aux plus grands problèmes de l'ordre providentiel. Dans l'état présent du monde, c'est un fait constant que tout liomme est éprouvé au creuset de la douleur. L'accomplissement modeste du devoir le plus ordinaire coûte à notre nature, sans parler des actes de réel sacrifice qui peuvent, un jour ou l'autre, être demandés à chacun. En dehors de cette voie normale de l'épreuve, c'est encore un fait que les innocents subissent le contre-coup de la

1. Suin. ///.. pars 3% qu. '<!>. art. \\. Cf. opu^c. cit., ir' îl'X), p. iOl. tî. Caieian, iu lumr Incinn. Lyon, 1588, j). -il".

MAISON ui^rnu: m mvstkrk. an

ni<'ili('C limnainc : les Anus 1rs plus (b'Iicates (;l leH plus pures sont priMisi'imiil crllrs <pii m souffrent (lavanljij^T.

Dieu n'a pas voulu cpic sou (Jirisl lui soustrait à ces eoiulilions, qui sont eomine la loi ^\^t notn» Immaniti'. C/esl par la «pic sa vir. en t(»u( srïnl)ial)le h la notre sauf le f>éelié, devient un exemple de forée morale et de résignation, une source de générosité où les Ames croyantes ne ec^ssent dr wnir alimenter l(Mir héroïsme. La earriérr du Sauv(uir, c'est, ])euton dir(\ r]^vau«^ile en action. Il demande aux siens de l'aire j^asseï* avant tc^ut les intérêts de leur ame, de confesser son nom au prix de tous les sacrifices : n'est-ce pas ce cpi il a fait éminemment lui-même, en devenant le premier martyr de sa propre cause? A ce renoncement il promet les plus amples b('nédictions : il faut perdre sa vie pour la retrouver; le grain de blé doit pourrir dans le sillon avant de produire des épis. Voilà pourquoi il fallait également que le (Ihrist souffrît pour entrer dans sa tî;"loire.

Pour ces divers motifs, nous concevons que la sagesse divine ait pu ordonner le plan de Toeuvre messianique qui devait se terminer au Calvaire et nous bénissons notre Sauveur cT'avoir accepté Taccomplissement de ce douloureux programme.

Au demeurant, il faut répéter encore que ces diverses considérations n'ont rien d'absolu ni d'exclusif et qu'il est bon de les appuyer l'une par l'autre. Qui donc aurait la prétention de pénétrer toutes les fins de ce mystère et d'en réduire le sens à la mesure de ses cliétives conceptions? Nous y percevons du moins, par-dessus toutes choses, la plus grande manifestation de l'amour de Dieu à notre égard. De la Passion, comme de l'Incarnation en général et de la Rédemption elle-même, le dernier mot est encore contenu dans la déclaration du maître :

« Sic Deus dilexit mandant ». En tout cas, faut- il éviter avec soin d imposer à Dieu la servitude d'une nécessité quelconque et spécialement toute conception qui ferait de la mort du Christ une sorte de iîn en soi. La saine théologie se préoccupe toujours, en respectant ce qu'il y a de mystérieux dans les initiatives divines, d'encadrer^le drame de la croix dans un plan providentiel, où la sagesse du Père se combine harmonieusement avec la libre volonté du Christ Sauveur pour le plus grand bien de nos âmes.

Telle est. si nous avons bien su la comprendre et la traduire, la doctrine catliolique de la Rédemption.

Elle a son point de départ dans le dogme du péché originel; car le problème essentiel qui se pose au croyant, on ne saurait trop le répéter, est de savoir comment a pu être réparée cette immense catastrophe, qui brisa dès le premier jour les destinées surnaturelles de l'humanité et fit dans le plan divin une brèche aussi proforîde que définitive. Dieu pouvait abandonner l'œuvre ainsi interrompue : par amour il a voulu la reprendre. Parmi tous les moyens qui s'offraient à son infinie sagesse de rétablir Tordre surnaturel, il a choisi ITncarnation et la Passion de son Fils; il a voulu tout restaurer dans le Christ, en rattachant à son œuvre rédemptrice, aux mérites de sa vie et de sa mort, la rémission des péchés et le don de la grâce, de manière à faire de lui le centre spirituel du monde régénéré.

Cette foi fondamentale en la llédemption, que VVgliseallirMie comme un lait — et l'un des plus précieux — compris dans la révélation divine, Tintelligence

iiAisoN m nu: luj mvsti iii:. :i:3

croyaiilc I ex|)li(jU(' en r.iis.iiil. .ipprl U dnix principes (M)njii^iu'5S : hi (lignite pcrsoîinrllr du VopIm; in<;irrn* et son f'olc providcnlicl. I) inir pnil, I iini«»n liyposl.iti(|uc assurait aux actions (3t souil'rauces du (ilirisl, outri^ leur valeur propre* connue acies liurnains, un pi'ix inlini di^vanl Dieu. Mn un nie lenips, le (llirist aji^issail en loules clioses coniinr le rrprfisentant da noiro race : ])our ce motif, en vc^'tu d'uno solidarité surnaturelle voulue par Dieu, s(\s in<'rites et satisra<"tions sont déià U(\tres en prineipti et j)euvenl le devenir en fait, si nous voulons nous les ap[)roprier par une collaboration ellieace.

Ainsi riiumanitc' retrouve un eliel', cpu' est n'^ellenient pris dans son sein, tout eu la dépassant par le lien })ersonnel (pii Tunit au \ erbe, et par suite se montre caj)al)le, non seulement de réparer au nom de tous la faute liéré<litaire, mais d(^ leur obtenir le don d'uni^ vie nouvelle et de leur assurer devant Dieu un capital inépuisable de grâces. Comment la mission du Verbe incarné pourrait-elle ne pas avoir aux yeux de Dieu une valeur objective, définitive et absolue? La Rédemption telle qu'elK^ s'esl faite suppose l'Incarnation; mais aussi rincarnation sulTit à fonder la Rédemption : les deux dogmes se soutiennent et s'appellent l'un l'autre dans l'économie actuelle du salut.

Que fallait-il au Verbe incarné pour réaliser cette oeuvre réparatrice? En principe, rien de plus que sa présence dans Tliumanité : la moindre de ses actions avait une valeur sudisante. ^lais, afin de mieux manifester ses attributs et aussi de pourvoir plus utilement à 1 intérêt de nos âmes, Dieu a décrété un plan de Rédemption où le maximum de perfection humaine se joindrait dans notre Sauveur à l'absolu qui lui venait de sa dignité. D'où cette carrière d'amour et de dévoûment dont la croix fut

1(^ terme : 1 Evan^^ile nous en a conservé le touchant récit; sur Tautorité de Jésus lui-même et de ses premiers disciples, la foi de TEo^lise nous la montre orientée tout entière vers la réparation du péché et le plein rétablissement de nos rapports surnaturels avec Dieu.

Là cependant où le cœur aimerait s'abandonner à Tadoratioii et à la reconnaissance devant ce grand mystère d'amour, la raison éprouve le besoin de préciser. Tout spécialement elle veut savoir comment et en quoi l'œuvre humaine du Christ a pu contribuer devant Dieu à la rémission du péché et à la restitution de la grâce : la théologie catholique est la réponse à cette indiscrétion. Elle est suspendue tout entière à une métaphysique du péché, dont les principes éclairent la révélation évangélique.

Puisque le péché est un désordre, et qui mérite un châtiment, on conçoit que Dieu, bien quïl pût le remettre sans conditions, n'ait pas voulu le pardonner sans une peine correspondante à sa nature. L'humanité coupable devait expier sa faute : le représentant de l'humanité expiera pour les fautes de tous. Dans ce plan, on verrait mieux la justice de Dieu et sa haine pour le péché, cependant que notre "fragile volonté serait plus elTicacement détournée du mal. Et l'on s'explique de la sorte les souffrances de Jésus innocent : c'est une première et bien touchante forme de substitution, voulue par la sagesse de Dieu et acceptée amoureusement par le Christ. Mais on voit en même temps leur signification rédemptrice : elles sont un acquittement devant la justice divine de la peine duc aux pécheurs. Dans la sainte Passion du Christ, la piété chrétienne et la théologie sont d'accord pour découvrir un mystère d'expiation.

Mais, ce disant, on n'est encore qu'à la surface du problème. Si le péché mérite un châtiment, c est

iuis()\ D'i riu' 1)1 m^^ii:hk *?'%

«ju'il est un mépris d»» Dini, nw\ sorte» de «liiniiiiilion (lo SCS droits souverains : voilà sa vraie iialure et sa i'e<loutal)le ^ravit»', voila aussi où doit porter la !•( paralinii. l'ji ([iioi, s'il était rationnellement concevaUIci, le transl'erl juridijjiie d(; notre châtiment sur la personne du iniMJiati'ur. m quoi ni^mo les expiations les plus t'oinpleles du C^hrist innocent pourraient-ollos, si aucun autre el«'Mierit ne s'y ajoutait, rétablir Tordri» vioh» cnlvo, 1(3 (Iréateur ot ses créatures, rendre à l)i(Mi la gloire dont il fut dépouillé j>ar 11» l'ail de la faute ori;^inelle'r' Au contraire, les lioiumaj^'cs d'une volonté libre honorent réellement la majesté divine, et cela d'autant mieux (\ui) la personne qui les olTre est })lus grande et plus sainte.

C'est pourcpioi la théolog-ic catholitpie ne s'est pas arrêtée au concept d'expiation : tout en conservant le fait et l'idée, avec tout le sens providentiel que nous venons de dire, elle les di'passe, pour les encadrer, à titre d'éléments accidentels, dans un système plus vaste de réparation morale.

En effet, le Christ Fils de Dieu, par la perfection de ses sentiments et de ses actes, est l'adorateur par excellence de Dieu son Père : tout rKvangile est là qui témoigne de ses dispositions filiales. Par là même, qui ne voit qu'il se trouve être le plus parfait réparateur du péché? A nos oublis, il oppose ses religieuses adorations : à notre orgueil, son humilité ; à nos révoltes, son admirable soumission; à notre lâche égoïsme. la perfection de son renoncement et de son sacrilice. C'est à cette même fin et dans les mêmes sentiments qu'il accepte la souiïrance lorsqu'elle lui est envoyée par Dieu, à moins que ce ne soit la générosité de son cœur qui le pousse à dépasser dans cette voie ce qui lui serait strictement imposé. Ainsi la Passion, qui était expiatoire par elle-même, devient proprement réparatrice par le fait

(le la volonté libre qui s'y soumet avec amour : eu termes d'école, un fait matériel d'expiation s'achève t'ormellement en acte moral. Tel est son caractère le plus essentiel et le plus profond.

N'est-ce pas ainsi que la piété de tous les Ages a compris l'Evangile? On n'en saurait douter; il est tout aussi certain que la théologie catholique en a interprété la valeur rédemptrice d'après ces principes. Et il advient, par surcroît, que cette manière de concevoir la Rédemption nous transporte au cœur du problème. Car le péché, qui est dans son essence intime un désordre moral, ne saurait être réparé que par un acte du même ordre; mais, d'autre part, comment la réparation ne serait-elle pas sufïisante. ])lus que cela infiniment surabondante, quand il s'agit des actes d'un Homme-Dieu?

De même donc qu'il représente Dieu auprès de 1 humanité, le Christ représente l'humanité auprès de Dieu. Sans lui, elle était déchue de sa dignité primitive et coupable de lourdes fautes : elle ne })ouvait trouver en elle-même de quoi rentrer en grâce. Mais voici qu'elle se réhabilite en Jésus-Christ. Car celui-ci est le Fils bien-aimé en qui Dieu met toutes ses complaisances : dès lors, sa vie sainte, couronnée par une mort héroïque au service du Père, est le plus grand acte d'amour et de religion qui fut jamais — et sans doutcî qui puisse être. Où pourrait-on trouver affirmation plus solennelle de la majesté divine et de ses droits éternels? Et comme tout cela est fait en notre nom, c'est donc l'humanité, dans la personne de son chef, qui paie sa dette morale à son maître et créateur, qui retrouve un titre réel à ses miséricordes toujours gratuites. Il dépend ensuite de chacun de nous, en nous unissant à lui par la foi et les œuvres, de participer pour notre compte^ personnel à cette œuvre rcparatiice, de trouver, dans la Ré-

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(Icmpliuii (|iM> le (Jinsl a r<''alis«'T iiu<' fnis pi loulcs, l(» {'(Hilrcpoids dr. nos faiitrs ri Ir |ninci|>(; (I luic vie ihnivcllc dans Ini-dir siinintnrri.

Uiu' comparaison rendra pciil-iHrc l'ic^Mî plus saillanlc. Supposons (pTun |)<'r(; <lo famille a (iU\ ^ravrinent oITcnsù par un de ses (ils. (lonseient dn la blessure laite à rii(Hiiieni' palernel, le Mis r(;sl(' lidêle se s(mU priasse d(» la rt^parei'. Dans ce htit, non conlenl de i(Mnplir les devoiis ordinaires de respeel et (Tohéissanee. il en MinUij)lie les nel(»s, il en ralline Tcxpression; de loutes laei.ns, il s"in<>;"énie à lui témoigner un surcroît d'amour. No serait-ce pas, aux yeux du père, une compensation déjà sullisanle de rollense reçue et, s'il m était besoin, un motif nouveau de pardonner au cou])abley A plus Inrte raison, quand ce lils riscjue son repos, son iKmneur et sa vie, dans une entreprise danp:ereuse, rendue précisément nécessaire par le crimc^ de son mis('*rable frère, une conduite aussi généreuse sera-t-elle une excellente réparation — et sans doute la seule possible — de la faute commise. Par surcroît, il n'est pas de meilleur moyen, si toute libre généreuse n'est pas morte en lui, pour réveiller la conscience du maliieureux. Mais aussi n'est-il pas vrai, pour qui a le sens de la dignité paternelle, qu'une telle réparation ne sera pas de trop, même le jour où le lils égaré, reconnaissant enfin ses torts, viendra lui-même solliciter son pardon?

Mettons maintenant, au lieu d'un père et de son lils, le créateur et la créature : le rapport est analogue. Le péché est une offense de Dieu qui demande à être réparée, et qui devrait l'être, autant que possible, en proportion de sa grandeur. C'est ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu faire pour nous, en offrant à Dieu son Père, au nom de l'humanité oublieuse et pour une bonne part im-

puissante, le parfait hommage de sa soumission et de son amour.

Voilà, telle qu'elle nous apparaît dans la g-rande tradition catholique, la doctrine de la Rédemption : les théologiens de Técole en dissertent dans de savants traités et les auteurs mystiques ne manquent pas pour en exploiter le riche contenu spiritueP. Les uns et les autres l'expriment d'ordinaire sous le nom de satisfaction, parce que la langue chrétienne n'en a pas trouvé de plus synthétique et de plus exact. Sans doute cette idée n'est encore qu'une analogie; mais comment exprimer autrement les mystères de la foi? Et il est très vrai qu'on peut lui découvrir des défauts; mais, outre que l'enseignement des maîtres fournit largement le moyen d'y remédier, quelle doctrine veut-on lui substituer dont elle n'otfre l'équivalent et quel terme qui ne lui soit de beaucoup inférieur en précision?

Certains apologistes, qui supportent impatiemment pour la spéculation théologique le joug des concepts du moyen âge, se plaisent à la proclamer insuffisante, sinon tout à fait défectueuse. En vertu du progrès des idées et des systèmes, ils se croient en mesure de se Caire du dogme une idée plus profonde et proclament le droit d'en chercher une meilleure expression -. Et la tentative n'est peut-être pas interdite en principe, à condition de respecter ce qui est acquis dans l'enseignement de l'Eglise. Mais, en attendant qu'une théorie nouvelle ait vu le jour et qu'elle ait lait ses preuves, qu'un autre système se soit montré apte à mieux exprimer la foi tradition-

I. Voir, par exc^mplo, Louis de Grfnadf, Introduction au symbole (In la foi, 3'', 4' et S" parties. Œuvres co/nplètes, trad. Bvueille, Paris. I8<»:i, t. XV et t. XVI, p. ^2:^-Wi.

'2. Voir L. LAnEmiioNNiiiiF., dans les Annales de j^hilosophir chrètir II ne. février 1906, p. ,*i'28.

KMSON h'KIHK IM MVSTKHK. 37V)

jH'lIc, s;ms rini laisser pciMlrr i\(' srs iimllijiirs <l<niniMvs, la thé()l()^^i(^ (;atli(»li(jiir de la .satisfaction nous ])araît de luiture à coiilcMiter t()iil(^s les (îxijfcînces l(\t^''iliiii(vs (rime raison (|ni vent rester soumise à la révélation. Il s'a«;il seuleuiml de la hien coni prendr(\ et ceux qui l.i iHcd'esscnl en ont parfois anliint de Ix^soin (jne ceux ({iii estiment d(»voir la r(\j(*ter. Nous voudrions rh«' sur (]U(Hes patres (pli précèdent pourroni à cet <'L;;n.l fournir (juelcpu' lumière.

On vei'rail alors counueut la doctrine do la satisfaelion (^xpriint* r(niicaeile ohjiM'tive de la mort du (llirist, (jui (^st requise; par h» dot;-me, el donne en môme temps de Tit^uvre du Sauveur la j)lus haute idée, en la |)roj(»tant essentiellement dans l'ordre des réalités morales. Par suite, on coin|)rendrait que nous soyons requis — et tout à la t'ois puissamment sollicités — d'entrer pour notre compte dans la voie du sacrifice réparateur que le divin maître nous à ouverte, et que le mot de saint Paul : « .le complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du (]hrist » [Col. y 1, 24 , bien [loin d'être, comme on l'a voulu dire '. incompatible avec l'orthodoxie telle que l'entend l'Eglise, est, au contraire, appelé et exigé par la logique intérieure de sa foi. Mais on sentirait également ce que donne de coniiance à une àme de pécheur l'assurance que ses pauvres réparations sont centuplées par les mérites du Fils de Dieu.

Ainsi envisagé, le mystère de la Rédemption s" illumine au regard du croyant et devient capable, comme il doit l'être selon le plan divin, de stimuler nos énergies morales, en même temps que d'accroître en nos cœurs un sentiment de religieuse dépendance

1. Auj;. Sabalier % trouvait de quoi » scandaliser toutes les ortiiodoxies futures -. op. cit., \^. 112.

380 EXPLICATION rATllOLlQUK DVl MYSTKUK.

à l'égard du Dieu qui a tant aime le monde et du divin Rédempteur qui a voulu souiïrir la mort pour nous.

Rn tout cas, s'il fallait une contre-épreuve, elle nous sera fournie par Texamen des théories protestantes, dont Texagération — qui n'a d'égale que leur fragilité — fait ressortir par constraste Tharmonie de la doctrine catholique.

TUOISIMMK PAHTIK

diAPrriiK imii:miku

svsri:.Mi:s ci.AssiouES : u: i»KOri:s iantis.mi: oin iiodoxi:.

Uieii n'indi([uo lout d'abord (jur. parmi les points doclrinaux qui divisent entre eux les catholiques et les croyants de la ilérorme, on doive faire entrerle dogme de la Rédemption. En elïet, non seulement les protestants ont conserve les termes traditionnels de satisfaction et de sacrifice expiatoire, non seulement ils ont affirmé la valeur objective de la mort rédemptrice du Christ: mais ils Tout exagérée, en déclarant que la satisfaction fournie par le Sauveur suffit à ce point devant Dieu que nous sommes dispensés d'offrir la notre. Pour échapper aux conséquences de son péché, le chrétien n a qu'à s'approprier par la foi les richesses du Christ. Cette manière d'entendre l'application personnelle de l'œuvre rédemptrice a été désavouée par l'Eglise: mais il est frappant que le concile de Trente, qui formule avec tant de force et d'ampleur la doctrine de la justification, parle à peine

382 DEFORMATlO^iS PUOTESTAMES DU MVSTEKE.

incidemment de la Rédemption qui en est la base. Autant les deux Eglises diffèrent sur les conséquences, autant elles semblent d'accord sur les prémisses dogmatiques.

Cependant, avec la Réforme, sans parler du système de la justification par la foi, s'introduit une manière toute nouvelle d'envisager la satisfaction du Christ. L'identité du vocabulaire a pu faire illusion à des esprits mal avertis; mais, au fond, tout en retenant les expressions usuelles et croyant sans doute continuer le passé, la Réforme professe une théologie différente de la Rédemption, qui aura tôt ou tard sa répercussion sur le dogme lui-même.

Des théologiens catholiques ont signalé cette divergence et en ont très exactjement analysé les caractères* ; mais nous préférons en emprunter l'esquisse à des auteurs protestants, moins suspects de céder aux préventions de la controverse. Edouard de Hartmann rapproche en les opposant la doctrine des deux Eglises.

La doctrine anselmienne de la satisfaction fut utilisée dans le sein du catholicisme par Thomas d"Aquin,et la Réforme en fît le principe fonclamental de la dogmatique protestante. Mais chez elle, en vertu des tnnisformations qui s'étaient introduites dans la conscience du droit, le caractère tout privé d'une compensation destinée à effacer l'injure faite à l'honneur divin fait place à une conception tirée du droit criminel : l'exécution d'un châtiment (^xigé par la justice*.

Ainsi le trait essentiel de différence, c'est que l'idée d'expiation pénale est substituée à la notion

I. Voir en |)aiti(Milier IJoniard I)(n:iiiioi,T, Die Le/ire von dcf Gcninjthuung ('/in\s(.i\ p. :M)-'ah et K.'nl Siam;, Dir Lclirc von dcr slcllvcr- Irrtoi'ien (ie)iu(fn.i.nn(/ Christ i, p. -ilS-'i-il.

-2. Haiitmann, cite dans Dof.I'.iioi.t. op. cit., p. :!3.

Li: PUnTKSTANTISMi: OKTIlOhOXK. 3»:J

pruprt' (lo salist'act.ion, nii |)liil<»( tarilniiciit idniliiitMî avec (^ll(^ ' . l 'il liishu-icii moderne donne la même nol<! (|U(' !<' |)liil(>s()|»li(' «le l'Inconseieiil.

pour saint Anselme, la satisfaction ac<-()nipiie par le ('hrist n'<'sl pas re^Mrdùe comme une punition, mai» comme l(^ i'emi)lae(Mnent d'une j)unition. ("est ici le point où la tli('M)l()L!:io île la Kidoi-me et. d'après la Kt-t'ormc; s'éloigne de lui et de la tliéolop^io médiévale on général. L(\s KiMormatcui's ont rêtrcH'.i la question des hicud'aits (pn provienncMit de la mort du (In'istcMi eonsid('Tant moins sa nécessité gém'rale et s;i raison d'être <jue sa relation spécifuiue av(»c le p.ii'don. Le j)éclié est rei^Mr(Jé comme la violation d'une loi inexorable de Dieu, et non pas seul(Mnent comme un alïiMmt à son honneur. S'il surgit de là <piel(iu(^ nécessité, ce n'est })lus celle d(^ revendiciuer sa majesté, mais de punir une faute. Il n'est })lus (question de la dignité ou de l'honneur de Dieu, mais de son intlexible justice. Il ne» s'agit plus, avec saint Anselme, d'une alternative entre la satisfaction et le châtiment, mais d'une satisfaction par le châtiment. Si le péché doit être pai'donné, il doit tout d'abord étrt^ puni. Tels sont les postulats de la doctrine protestante : il est visible qu'ils n'impliquent pas seulement une modification, mais (qu'ils sont une transformation de la théorie anselmienne-.

Plus énergiquement. le D*" Dale avait déjà dit, et d'ailleurs avec une parfaite exactitude : « C'est proprement l'antithèse du Car Dciis hojïio^. »

I. De ce principe ilécouleni les dilïérences, plus IVaijpaiiles parfois bien qu'en i-ealilé moins importantes, dont les textes qui suivent leront sans peine apercevoir le détail : lutte entre les attributs divins, nécessite absolue de la punition du péché et, par suite, de la satisfaction du Christ, distinction entre robéissaiice active et passive, punition réelle du Sauveur jusqu'à la peine de l'enfer, etc.

-2. G. B. Stevens. Tlie c/iristian doctrine of salvatio)i, p. lol-i:)-2. Cf. i:)'2-i56. Voir également Lidgeïï, The spiritual principle of thc atonements Londres. 180". p. 139-140.

a. R. \Y. Dale. The atonement 2t, Londres, iim, p. 351. Cette formule est retenue et commentée par G. G. Foley, Anselm's thconj of the atonement, p. «îK) et suivantes.

3Si DEFORMATIONS PKOTKSTAiNTES Dl MVSTÈKE.

Jl est d'ailleurs curieux, comme l'observe M. Ménégoz, que rantitlièse ne fut pas aperçue tout d'abord.

Li) changement de point de vue fut si inconscient que les Réformateurs, en enseignant que le Christ a subi le châtiment du péché, croyaient être d'accord avec saint Anselme. Il se trouve même aujourd'hui encore des théologiens qui confondent la doctrine d'Anselme avec celle des Réformateurs'.

Trop souvent la même confusion est entretenue par des historiens tendancieux, qui ont par-dessus tout le désir de compromettre la doctrine catholique par les outrances de la théologie protestante. Ainsi Albert Uéville, lorsqu'il écrivait : « La pensée protestante, aiguillonnée par la controverse catholique, s'attachait toujours à perfectionner logiquement et religieusement la théorie d'Anselme'^. » Même appréciation, si ce n'est encore plus excessive, chez Auguste Sabatier : a La théorie d'Anselme, ou plutôt de Thomas d'Aquin, est entrée dans les livres symboli- ([ucsdes deux l^glises protestantes et a été développée par les scolastiques protestants du xvir' siècle jusqu'à ses conséquences extrêmes et nécessaires^. »

On ne saurait formuler avec plus de sérénité une ]dus complète erreur. Il est historiquement certain, comme l'ont bien vu les observateurs impartiaux, que la théologie protestante do la Rédemption est dilférentcde la doctrine catholique, parce que basée tout entière sur la notion de peine et engagée, par voie de conséquence, dans une procédure de code pénal que la théologie catholique la plus imparfaite n'a jamais connue.

I. 1>. Mknkgo/. Le péc/ir et la Rrdemption d'apris; saint Paul. p. 210. CI. Dai.e, p. 3 'il).

"1. A. lU,virj-F. op. cit., p. (»3. Texte utilise par F. Ijciitemikiigi r,. dans VEnryclopédic des sciences relifiicuscs, art. R^de^npfion, t. \î. p. li.'î.

.'{. A. Sahatie», oji. cit., p. <;(i.

i.K rnnii;s'iAMis.Mi; (Huiimix.m .{m:.

l'aul -il voir (huis rc (^liani^-ciiirnl mu» source dr proorrs, on hirii uiir ciiiist» dr, faihU.'Ssi; cl tiii comiMcnccnicnt de dccadciicc -^ ('/est ce que niofitrera la suilc de celle «Hudcd» ml nous nr jxmivoiis préjuj^er ici les cou( lusions. hiii alUîiidanl, nous avons à fairr connailr(î celte docli'ine dans la foi-inr nirinr *\\\r lui (Mil donnée ses inilialeurs.

(diez les premiers llérormalenrs, la llieolo|^ie de la Uédeniption n'est ])as encore org-anisée d'une ni.inière systématique; mais on y trouve d»''jii tous 1rs principes (pii se développeront plus lard.

Deux doctrines capitales et connexes constituent, dès la première heure, Tessence de l'hlvangile protestant : savoir la cnlpabililé incurable de riiomme. (|ui entraîne comme remède la juslitiealion par la loi. Par Teiret de la déchéance, Thommc est de lui-même tellement enl'oncé dans la corruption et le péché quil est incapable du moindre bien : il n'a donc à attendre de Dieu qu'un châtiment implacable. Mais il peut s'abriter par la foi derrière la sainteté du Christ, et c'est ce qui le sauve. Dans la dogmatique protestante, la substitution du Christ à l'humanité est totale et essentielle; pour la rendre plus complète et plus efficace, on était assez facilement amené à dire que le Christ a pris littéralement notre place pour nous épargner les rigueurs de la justice '. La logique de

1. Ces promisses (.logiuatuiues sufliraient à montrer la dKfereiice essenliolle qui existe entre la doctrine protestante et la théologie ealholique de l'expiation, alors même que certaines expressions peuvent offrir un(> certaine ressemblance. Le fait est à retenir pour (|u'on se garde bien soit de les appuyer soit de les combattre l'une par 1 autre.

38r, r3ÉF0RMATI()NS PROTESTANTES Dl" MYSTÈRE.

Fesprit était d'accord avec les besoins du cœur ; l'Ecriture ne devait pas tarder à fournir les arguments nécessaires, et la théorie serait fondée qui requiert le châtiment du Sauveur pour le salut des hommes.

Luther sentait trop vivement le poids du péché pour n'être pas incliné à chercher dans cette considération un motif d'espérance et de pardon. Voici en quels termes Dorner résume sa doctrine sotériologique.

L'incarnation, hi vie, les souffrances et la mort de Jésus- Christ ont un rapport direct avec le péché et la responsabilité de l'homme. Elles raffranchissont de la terreur qu'il éprouvait à la seule pensée de Dieu, en satisfaisant à la justice divine, on accumulant sur sa tôte innocente les colères et les châtiments que l'humanité pécheresse avait attirés sur elle^

Comme preuve, il suftit de rappeler quelques passages classiques, où le père de la Réforme développe avec une âpre éloquence cette identification du Christ aux pécheurs.

Nous ne devons pas nous représenter le Christ comme une personne privée innocente — ainsi que les scolastiques, Jérôme et d'autres, l'ont fait — personne qui en elle-même serait sainte et juste. 1 1 est vrai que Jésus-( 'hrist est une personne très pure; mais il ne faut pas s'arrêter là : tu n'as pas encore conqiris le Christ, même si tu sais qu'il est Dieu et homme. Mais tu le comprendras véritablement si tu crois que cette personne très pure et très innocente t'a été donnée par le Père pour être pontife et sauveur, ou plutôt pour être ton esclave, qui, se dépouillant de son innocence et de sa sainteté, revêt ta personne pécheresse, porte ton péché, ta mort et ta malédiction.

1. j. A. DoKNKi;. Histoire de la théologie protestanlc, U'adiuiioii A. IVvL.MiKiu raris. ISTO. p. I7(».

Li: i»u<)TKSTANTiSMr. oimiohoxK. 'ah:

(IrMciil jxMir toi victiiiic et iiMiulit, .'itiii (Ir ir «Irlivrei* <!<• 1.1 malrdictioii th- l;i- Loi '.

Le principe ainsi allirnu' i\sl pousse juscpi aux plus nunuliciix ili'lails (ra|)pli('ati(>ii.

Vax etlrt, notio très ^nisf'ricordicux i*(îre, nous voyant (»|)priui(''s et (loniinrs p.ir l.i uialédiction dr la Loi, trlienirnt emportés jiai' clIcMpril nous était impossible de nous rii délivrer par nos j)ropr('s nioviMis, (»nvoya son Fils uni- (jue dans le monde et plaça sur lui 1rs péchés de tous \rs litMumes, lui disant : Sois Pierre le renégat: Paul le p(M"sccuieur, le l)las})liémateur, roj)j)i'ess(Mir cruel des ciirétiiMis; David l'adultère; sois ce pccheur (pli mangea la pomuK* du paradis, ce voleur (jui fut pendu à la croix; br(*f, sois la personne (pli a connnis les péchés de tous les hommes. Par conséquent, tu as à payer et satisfaire pour eux. La loi vient donc et dit : .le le trouve pécheur, et de t(dle sorte qu'il a pris sur lui les péchés de tous les hommes, et je no vois de péchés ({U'en lui : il faut donc qu'il meure sur la croix. Alors elle se précipite sur lui et le met à mort. Par ce moyen, le mon(le est délivré et puritié de ses péchés-.

... Tous les prophètes ont bien vu en esprit que le Christ serait de tous les hommes le plus grand voleur. assassin, adultère, brigand, sacrilège, blasphémateur, (pi'il y ait jamais eu dans le monde. Du moment (ju'il est victime pour les péchés du monde, il n'est plus une personne innocente et sans péché, il n'est plus le tils deDieu ni de la vierge; mais un pécheur, qui a sui* lui et porte le péché de Paul qui fut un blasphémateur et un persécuteur violent, de Pierre qui renia le Christ, de David qui fut un adultère et un meurtrier et fît maudire par les Gentils le nom du Seigneur. En un mot, il est celui ([ui a et

1. LiTiiFK. Opéra, édition d'Iéna. IV. p. "S. Rapporté dans I.a>iinnf. Ojt. cit., |). 148 liî).

± Corn. în (îaL. rapporté dans Dai.k. ojj. cit.. p. 350. Snr toute cotte doctrine de Luther, voir CF. G. Hef.d. De opère Jesi' Chn'sti saluiari ;>'f'ri }f. I.uiherus seyisen't. (iotlinj^ue. istio.

;.88 DEFORMATIONS PUOTESTAiNTES DU MYSTERE.

})ortr en son propre corps tous les pécliés de tons les hommes. Non pas (iii'il les ait commis; mais il les a pris sur lui, afin d'offrir satisfaction pour eux dans son propi-e sang.

On dira : c'est chose souverainc^ment absurde et irr(^spectueuse d'appeler le Fils de Dieu un pécheur et un maudit. Je réponds : Si vous voulez nier cela, niez aussi ([\\i[ a souffert, qu'il a été crucifié et qu'il est mort. Car il n'est pas moins absurde de dire que le Fils de Dieu a été crucifié, a subi les peines du péché jusqu'à la mort, que d'affirmer qu'il fut un pécheur et un maudit. Si donc il n'est pas absurde de confesser et croire que le Christ fut crucifié entre deux voleurs, il ne l'est pas davantage de dire qu'il fut un maudit et le pécheur des pécheurs. Par un effet de Tamour divin, le péché a été mis en lui. La Loi intervient alors et dit : Il faut que le pécheur meure. Si donc tu veux, ô Christ, devenir caution, sois coupable et porte la peine des pécheurs, porte aussi le péché et la malédiction. Avec raison TApôtre applique au Christ la loi générale de Moïse : Quiconque pend au bois est maudit de Dieu. Or le Christ a été pendu au bois ; donc le Christ a été maudit de Dieu'.

Celte malédiction devait aller jusqu'au bout, cL Ton a collectionné les passages de sermons où Luther laisse entendre que le Sauveur, pour vaincre plus complètement Fenfer, a voulu souffrir Fangoissc des damnés-. Les théologiens postérieurs, comme nous le verrons bientôt, sauront tirer parti de ces prémisses un peu oratoires; mais on ne doit pas oublier que Forigine en remonte au père même de la Réforme.

Mélanchthon cependant, comme après l^aur tous

1. (Joui, in G'i/.. lapporlé dans Ijix.nr, op. cit., ]). 'ti'é-'tChi. Kw citant ces passages, l'auleur observe avec raison cprils totU résonner une noie raremeni entendue jns(|ne-là.

2. Voir KorriiNc,, Die S'itisfnc/io riniria^ l. H, Giitersloli, 180!». p. 3i?>-3:.0.

Lie iMuni:sr\MisMi; «nmioDuM.;. :wj

1rs liislorieim en foui l.i rnn.n «juc, n'accorde à l;i Kcdeinptioii ((iruiuî placer incidcnlc. Dans ses /jjci f/n'o/oi^ici, la satisfaction iTcst pas r(d)jet d'un examen spécial cl intervient a peine, en passant, à propos de la cause méritoire de la jnstilication. Mais c'est lui pourtani (pii écrivait dans sa défense de la confession d\\u;4shonrj^- : - /.ci damnât onnios hnmini's; scd (hristus, (juin sine pcccdta sitbiif pocnain pcccati et s'ictinin pro nahis fuctiis est, sustn/it illud ius legis^, >' Où Ton peut voir (pie la conception inndamcMitah^ d(^ la r^'lornie iiis|)irait \r fond dr sa pensée.

Avec Calvin, nous reni ontions un déveloj)pcmenl plus abondant et déjà niétliodicpie, naturellement par lui opposé à la doctrine callmlirpie.

C'ombieu ([iie les Papistes résonniMit à plcMne bouche (prils tiennent le Fils de Dieu pour rédempteur du monde, toutesfois, d'autant qu'après avoir proféré ce mot. ils le dépouillent de sa vertu et dignité, ce que dit sainct Paul leur est vrayement approprié, (ju'ils ne tiennent point le chef-.

On voit que Calvin n'entend pas diminuer l'œuvre rédemptrice ; voici comment il la comprend :

Nostre Seigneur Jésus est apparu ayant vestu la

I. MELAM.UTintN, Apolo(j., ail. 3, cik' dans n.Mr., Die christlic/w Lehre von dcr Versô/inuiuj, Tubingue, 183S. p. -2S0. « Mélanclitijon, at-on dit, plus docteur que propliète, est aussi plus précis • [que Lutlier], et Ton cite de lui ce passage : « Si grande est la sévérité de la justice qu'il n'y aurait point de réconciliation s'il n'y avait une peine subie; si grande est la colère que le Père Eternel n'est apa-sé que par la mort de son Fils: si grande est la miséricorde que le Fils s'est donnt^ pour nous ; si grand est l'amour du fils pour nous qu'il a l'ait dériver sur lui cette vraie et immense colère. • A. BoLViKU, Do(jmaiique chrcticune, publit^e par Edouard Momf.t. Paris, 1903, t. l\, p. 180.

'2. Calvin. Jnst. christ., livre II, c. w, 1. t'dition BAiMG.vr^ïNF.r,, (.cnève, 1SS8. p. "l'iiu

3VK) DEFORMATIONS PKOJESTANTKS DU MYSTÈRE.

personne d'Adam et prins son nom pour se mettre en son lieu, afin d'obéir au Père et présenter au juste jugement d'iceluy son corps pour prix de satisfaction et souffrir la peine que nous avions méritée, en la chair en laquelle la faute avoit esté commise *.

La doctrine ici esquissée est plus loin l'objet d'une exposition explicite. D'abord il rappelle comment les hommes sont les ennemis de Dieu et ont besoin d'une satisfaction.

Car l'ire de Dieu tient tousjours les pécheurs saisis jusques à ce qu'ils soyent absous : pource que luy estant juste juge ne peut souffrir que sa Loy soit violée, qu il n'en face punition, et qu'il ne se venge du mespris de sa majesté-.

Mais Jésus-Christ est venu nous sauver par tout le cours de son obéissance et spécialement par sa condamnation à mort.

Pource que la malédiction nous estoit apprestée et nous tenoit comme saisis cependant que nous estions tenus coupables devant le siège judicial de Dieu : la condamnation de Jésus Christ nous est mise à i'opposite, faicte par Ponce Pilate gouverneur de Judée : afin que nous sachions que la peine à laquelle nous estions obligez a esté mise sur l'innocent pour nous en délivrer. Nous ne pouvions escliapper de Thorrible jugement de Dieu : Jesus-Christ pour nous en retirer a souffert d"estre condamné devant un homme mortel, voire meschant et profane.

... H ne suffisoit point pour abolir nostre damnation (jue Jésus Christ endurast une mort telle quelle : mais pour satisfaire à notre rédemption, il a fallu eslire un genre de mort par le(iuel il prist à soy ce que nous avions mérité : et nous ayant accpiitté de ce que nous

1, Ihid., c. XII, a, p. «213.

-i. Ibid., c. xvi, 1, |). -2 M.

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