‹ Le dogme de Nicée [microform]Chapitre 10 sur 79 · I Cor., I · texte numérisé non relu

I Cor., I

parler du stoïcisme, si puissant sur l'élite romaine dès le début de l'empire, acclimatant le culte mystique de son Dieu immanent à^ l'univers, diverses religions exotiques avaient travaillé dans le même sens. Religion égyptienne d'Isis, religion persane de Mithra, religion orientale du Soleil invincible. En l'année 313, une armée romaine allait à l'ennemi en chantant ^ :

Dieu, suprême, nous te prions.

Dieu saint, nous te prions.

Nous te recommandons toute justice.

Nous te recommandons notre salut.

Nous te recommandons notre empiré.

Par toi, noUs vivons.

Par toi, nous avons victoire et bonheur.

Dieu suprême et saint,

Exauce nos prières.

Nous tendons nos bras vers loi, exauce-nous,

Dieu saint suprême.

Qui avait dicté cette prière? Etait-ce l'empereur chrétien Constantin, le vainqueur du pont MilviusPNon, c'était son collègue païen, Licinius, qui venait de signer avec lui l'édit de Milan et marchait contre Maximin Daïa pour lui disputer l'empire de l'Orient.

Si le monothéisme trouvait à s'infiltrer jusque dans les milieux païens, beaucoup plus

1. Cité par Lactance, De moflibus persecutorum; 46; PL., Vlij 264. ■ • ■ " ■ . ■

trouvait-il sur des lèvres juives un accent persuasif autant que passionné. Appuyés sur la Loi de Moïse, que les chrétiens mêmes révéraient, les Juifs ne cessaient de battre en brèche l'Évangile, et leur propagande trouvait un écho dans les.sectesjudaïsantes, aux confins du christianisme. Le nom de a monarchie divine », qui sonnait comme un mot de ralliement contre l'erreur polythéiste, pouvait faire illusion à des fidèles peu instruits. TertuUien a rencontré de ces hommes simples qui ont toujours à la bouche le nom de « monarchie divine » — • simplices, ne dixerim imprudentes et idiotae, quae maior semper credentiuni pars est : — et qui ne songent pas à se demander s'ils ne sont pas dés Juifs inconscients. Tertûllien ne les ménage pas, d'autant que luimême, nous le verrons, abonde en sens contraire. Mais le danger existait. Ces fidèles peu instruits pouvaient être une proie facile pour la propagande hérétique, que nous voyons à l'œuvre au iif siècle en Asie, à Rome, en Afri-« que, avec les deux Théodote, avec Noët de Smyrne, avec Praxéas, avec Artémon, avec Sabellius, avec Paul de Samosate enfin. Ces hérétiques nous sont d'ailleurs fort mal connus, la plupart n'ont rien laissé d'écrit, ce ne sont guère que des noms. Mais nous savons très bien que leur propagande tendait à ruiner le"

mystère de la Trinité en confondant les personnes divines. Ne les distinguant que par de simples, modalités,, dans la divine Monade, ils méconnaissaient l'existence personnelle du Verbe divin. Dès lors, que pouvaient-ils bien penser de l'homme Jésus ? Ils devaient en faire un favori de la divinité, — un fils adoptif de Dieu, le plus grand des saints, non le propre Fils de Dieu. C'est-à-dire qu'ils glissaient par une pente fatale vers l'adoptianisme christologique, rendez-vous des anciennes sectes monarchistes, avant de devenir, au V siècle, le fond de l'hérésie nestorienne.

Passons à l'extrême opposé.

D'autres sectes, de tendance contraire, portent, plus ou. moins apparent, le cachet de leurs affinités polythéistes, et ne demandent ^ qu'à enrôler le Christ dans l'innombrable légion des fils de dieux. La plus effrontée est la gnose, — autant qu'il est possible de parler d'une gnose, car les gnostiqùes sont légion, et, parmi eux, c'est à qui exécutera les variations les plus originales sur le thème des premiers initiateurs. — 11 faut dire un mot de cette création, où des. noms et parfois des lambeaux chrétiens sont plaqués sur un fond de paganisme.

Le génie de Platon, qui donna l'essor à tant de mythes ) doit être compté parmi les ancêtres

m LE DOGME DE NICÉE.

lointains de la gnose* On sait avec quelle magnificence de langage Platon proclama la transcendance de l'Être divin. Or, à raison même de cette transcendance, il estimait néces^ saire d'admettre, entre Dieu et le monde, des intermédiaires : ce rôle ne pouvait être tenu que par une population de dieux subalternes, ces dieux engendrés, Ôeol y^vr/iTov, qu'on rencontre dans la théologie platonicienne. Latra-» dition de l'Académie reprit cette idée sous diverses formes, et tout au début de notre ère, le théosopbe juif d'Alexandrie, Philon, développa largement la théorie des intermédiaires divins, surtout du principal d'entre eux, le Logos. Entre le Logos de Philon et celui de saint Jean, il y a un abîme, que seule la révélation d'En-Haut a pu combler. Le Logos phi- Ionien, lorsqu'on essaye d'en synthétiser les éléments épars, apparaît comme une force cosmique, très vaguement personnifiée; le Logos joannique, dès les premiers mots du quatrième Évangile, est présenté comme Fils unique de Dieu, Dieu lui-même, incarné pour le salut des hommes. Les deux conceptions sont nettement irréductibles l'une à l'autre; néanmoins, la communauté de nom devait induire beaucoup de penseurs à leur soupçonner une origine commune.

Au 11^ siècle de notre ère^ la théorie des

intermédiaires divins fit fortune ; des penseurs ambitieux, décorés du nom de gnostiques, la cultivèrent et y introduisirent des éléments de provenance chrétienne. Ils édifièrent des romans métaphysiques où, sous le nom d'ÉonSj aiwveç, ou sous d'autres noms encore, s'étage entre ciel et terre toute une population de rêve, sojt anges, soit abstractions plus ou moins personnifiées, dans les rangs de laquelle interviennent quelques-uns des souvenirs les plus augustes de l'Ancien et du Nouveau Testament.

Basilide, qui enseignait en Egypte sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le Pieux, édifie une théorie du monde suprasensible. Dieu, qu'il appelle Abraxas, en occupe le sommet. Audessous de Dieu, une hiérarchie d'entités aux noms abstraits ; les derniers degrés sont occu-r pés par des anges, artisans de 365 cieux, dont le dernier est le nôtre. L'un de ces anges est le Dieu de l'Ancien Testament ; il a reçu en partage le peuple d'Israël.

Valentin, qui fleurissait au milieu du if siècle, pour combler la distance qui sépare de Dieu, Père suprême, notre monde, imagine une dynastie d'éona, qui vont par couples : chaque couple, comprenant un éon masculin et un éon féminin, projette de son sein le suivant. Au sommet, le couple Bythos et Sigè, c'est-à-dire, l'Abîme et le Silence; puis le couple Esprit et

Vérité; puis le couple Verbe et Vie; puis le couple Homme et Église. Ces quatre couples primitifs comprennent ensemble huit épns :

c'est rOgdoade. Puis vient la Décade, comprenant cinq couples, et la Dodécade, comprenant six couples. Ainsi l'on arrive au total de trente éons, constituant le Plérôme^ société parfaite des êtres invisibles. Jésus, le Sauveur, est le produit collectif du Plérôme.

Arrêtons-là ces développements, reproduits et analysés avec une logique impitoyable par saint ïrénée. Ils nous montrent les divagations extrêmes d'une pensée entièrement étrangère à l'Evangile.

Revenons au domaine chrétien.

Les Pères de l'Église, qui s'attachent à l'Évangile, ne donnent point dans ces excentricités, mais ils ne sont point, pour autant, garantis contre toute contagion du siècle. De bonne heure, la tâche s'est imposée aux meilleurs d'entre eux de mettre l'Évangile à la portée de tous et de contrebalancer la puissance de séduction très réelle exercée par la gnose païenne. Car plusieurs de ces gnostiques étaient remarquablement doués, et leur œuvre ne se bornait pas aux bizarreries dont nous avons cité des échantillons. Parmi les Pères qui durent se mesurer avec eux, quelques-uns firent preuve des plus rares qualités d'esprit,-

tel saint Irénée. D'autres s'aventurèrent sur la frontière de l'erreur, et quelquefois un peu au delà.

Le monarchisme antitrinitaire d'un Noët et d'un Sabellius nous apparaît, à travers le témoignage de Tertullien et d'autres encore^ comme l'hérésie des simples. La gnose, au contraire, est proprement l'hérésie des esprits cultivés ; et les Pères qui prirent contact , avec elle se distinguèrent souvent par une culture supérieure. Tel saint Justin, un penseur qui avait fait le tour de toutes les philosophies avant d'aborder au port de la foi chrétienne. Tel un Tertullien, fin lettré, styliste puissant, polémiste redoutable. Tel un Clément d'Alexandrie, qui eut l'ambition de créer une gnose chrétienne. Pour lui déjà, comme pour son disciple Origène, le vrai gnôstique est un chrétien, un chrétien d'essence supérieure. Origène a laissé le souvenir d'un des plus prodigieux travailleurs que compte l'histoire de l'Eglise, et d'un esprit très puissant, malgré ses erreurs. ,

Or, la tendance commune de ces grands esprits, appliqués à l'illustration du dogme chrétien, est de raisonner leur foi, en^quoi ils n'ont pas tort. En raisonnant, ils ont pu errer. Qui leur jettera la première pierre ?

Voyez-les donc à l'œuvre.

Les Pères ont appris de saint Jean ^ que « le Verbe était au commencement en Dieu ^ que le Verbe était Dieu, qu'il était dès le commence-ment en Dieu.. i, avant même l'heure où il se fit chair et demeura parmi nous » . Le Verbe divin qu'ils prêchent n'est pas l'être hybride enfanté par l'imagination de Philon. C'est d'abord la Sagesse hypostatique, révélée par l'Ancien Testament, où elle dit^ : « Dieu m'a possédée au commencement de ses voies, avant ses œuvres les plus anciennes. » C'est encore et surtout le Dieu révélé par le Nouveau Testament, qui est la Voie, la Vérité, la Vie^ Néanmoins^ la théorie des intermédiaires divins flotte devant leur esprit. Pour peu qu'ils détournent les yeux de la lettre de l'Evangile, ils sont exposés soit à perdre de vue dans leur exposition la géné^ ration éternelle du Verbe, soit à la confondre plus ou moins, tantôt avec la manifestation extérieure de Dieu dans l'œuvre de la création^ soit avec l'incarnation personnelle du Verbe. De cette confusion facile, est né un courant de pensées qui circule plus ou moins à travers • l'œuvre de saint Justin et de Tatien^ de Théophile d'Antioche, de Tertullien et de saint Hip^ polyte, de Novatien ; d'autres encore. C'est ce

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