Paris, Editions Spes, 1925, iii-8, xii-308 pages
efficace en faveur du premier Gésar chrétien; j'allais dire une réhabilitation.
On' sait comment Dioclétien, devenu empereur, à l'âge de cinquante ans, jeta le monde , romain dans un moule nouveau en créant sa fameuse tétrarchie. Deux Augustes doublés par deux Césars : à ses yeux, il ne fallait rien de moins pour entretenir la vie dans les membres disparates de ce grand corps. Tandis que lui-même se réservait l'Orient et se fixait à Nicomédie, où il allait faire figure de Jupiter, il abandonnait Rome et l'Occident à l'autre Auguste, Maximilien Hercule. L'Orient eut pour César Galère, « une forte brute », capable de mater les soldats; l'Occident eut Constance Chlore. Le choix de Constance Chlore fut heureux. Quand, après vingt ans de règne, Dioclétien déchaîna sur l'Eglise la grande persécution, la Gaule et la Grande Bretagne durent au César d'Occident une tranquillité relative ; la persécution y fit beaucoup de ruines, mais peu ou pas de martyrs.
Cependant Galère, devenu par démission de Dioclétien, seul ïhaître de l'Orient, gardait entre ses mains un gage : c'était le jeune Constantin, fils de Constance Chlore, doué" des qualités militaires les plus brillantes et singulièrement cher aux soldats. Constance Chlore, sachant qu'il pouvait tout craindre
pour ce fils et se sentant lui-même mourir, manda près de lui Constantin : Galère ne put s'opposer à ce départ, mais s'était bien promis que le jeune homme n'atteindrait pas vivant le terme du voyage. Constantin le prévint par un départ brusqué; franchissant inopinémentle Bosphore, il utilisa les relais de la poste impériale pour gagner l'Occident à toute bride et s'assura contre les poursuites en coupant les jarrets des chevaux qu'il laissait derrière lui. Le 25 juillet 306, à York, il recevait le dernier soupir de son père. Les légions l'acclamèrent Auguste.
Le 31 mars 307, il épousait Fausta, fdle du vieil empereur Maximilien Hercule. Mais il allait se trouver aux prises avec son propre beau-frère, Maxence, fils du même Maximien, devenu maître ou plutôt tyran de Rome. En 310, Maximien s'était donné la mort, après avoir essayé de tuer son gendre. Constantin ne pouvait ignorer que Maxence levait des troupes en Afrique et se préparait à revendiquer par les armes la domination de tout l'Occident. Avec cette rapidité de décision qui était dans son caractère, au mois de sep- 'tembre 312, il descendait la vallée du Rhône, à la tête des troupes victorieuses qu'il venait de conduire contre les Germains, forçait le passage des Alpes efc, avant la fin d'octobre,
paraissait sous les murs de Rome. Au cours de cette marche foudroyante vers le Sud, un événement s'était produit que tous les témoignages s'accordent à déclarer surnaturel.
Témoignage de Lactance, qui écrivait, moins de deux ans plus tard, à Nicomédie. Témoignage d'Eusèbe, qui en avait recueilli le récit des lèvres mêmes de Constantin et le rédigeait après vingt-cinq ans. Témoignage de l'Arien Plïilostorge. Témoignage d'Ammien Màrcellin, le très neutre annaliste. Témoignage d'un panégyriste païen, parlant à la cour d'Arles en 321. La version d'Eusèbe est la plus explicite. Elle parle d'une croix lumineuse apparaissant dans le ciel après midi, vers la chute du jour, aux yeux de Constantin et de toute son armée; en même temps, on lut dans le ciel ces mots : TOTTOINIRA. « Par là, tu vaincras, »
Constantin était parti de Gaule païen. Il songeait alors à relever le culte du Soleil, cher à la dynastie Flavienne, à laquelle il se rattachait par le souvenir de l'empereur Claude II (268-270). Il arriva devant Rome chrétien. Sur son ordre, les soldats marquèrent leurs boucliers du monogramme du Christ : J.; sous de tels auspices, J' armée -de Maxence fut culbutée, son chef périt dans les eaux du Tibre (28 oct. 312). Le lendemain,
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Constantin entrait triomphant dans Rome ; le Sénat, venu à sa rencontre, voulut, pour lui faire honneur, marcher devant son char, à la place où, d'ordinaire, marchaient les captifs. L'arc érigé au triomphateur, par la volonté du Sénat et du Peuple romain, atteste lui aussi que cette victoire libératrice fut remportée par inspiration divine : instinctv divi- NiTATis. Dans la mémoire dés Romains, Maxence devint comme un autre Pharaon englouti dans les eaux, et Constantin devint un autre Moïse.
Au commencement de l'année 313, Constantin,, empereur d'Occident, et Licinius, empereur d'Orient, se rencontraient à Milan et arrêtaient de concert la proclamation suivante — c'est le célèbre édit de Milan' ,:
Depuis longtemps déjà, considérant qu'on ne doit pas refuser la liberté du culte, mais laisser à la raison et â la volonté de chacun la libre décision des choses divines, nous avions ordonné aux chrétiens de garder fidèlement le culte qu'ils ont embrassé. Mais plusieurs sectes différentes ayant été manifestement mentionnées par surcroît dans le rescrit par où cette faculté leur fut concédée, peutêtre quelques-uns d'entré eux se sont-ils vus bientôt écartés de cette observance.
Nous étant heureusement réunis à Milan, moi Cons-
1. Texte latin original dans . Lactance, De mort. persecuL, PL., VII, 267-270; traduction grecque chez Éùsèbe, ff. E., X, 5; PG., XX, 880-885. — L'introduction (Depuis longtemps., observance) manque dans le texte latin. Nous traduisons le texte la,tin, sauf pour l'introduction conservée seulement en grec.
tantin Auguste et moi Licinius Auguste, et ayant examiné toiit ce qui intéresse le bien-être et la sécurité de tous, entre plusieurs mesures d'utilité générale, nous avons cru devoir d'abord arrêter ce qui concerne le respect de la divinité, pour accorder aux chrétiens et à tous libre pouvoir de suivre la religion de leur choix, afin que la divinité céleste pût se montrer favorable et propice à nous et à' tous nos sujets. Donc une pensée salutaire et la droite raison nous ont inspiré de ne refuser absolument à personne la faculté de suivre l'observance chrétienne, soit telle religion qui sera plus à sa convenance ; afiii que la divinité suprême, à qui va le libre hommage de nos âmes,, puisse nous accorder en tout sa faveur coutumière et sa bienveillance. Ainsi convient-il de faire savoir à Votre Dévouement qu'il nous a plu, retranchant complètement ce qui concerne les sectes mentionnées dans nos précédentes lettres à votre administration au sujet du nom chrétien, de laisser désormais vraiment et simplement chacun de ceux qui sont animés du désir d'observer la même religion chrétienne, le faire sans être inquiété ni molesté. Ce que nous avons cru devoir signifier très pleinement à votre sollicitude, afin que vous sachiez que nous avons accordé aux dits chrétiens libre et absolue faculté d'observer leur religion. Comprenant pleinement cette liberté que nous leur avons accordée, Votre Dévouement entend bien que nous avons pareillement accordé aiix autres personnes pleine et entière liberté de religion et de culte, dans l'intérêt de la paix commune; ainsi chacun pourra exercer le culte de son choix, attendu que nous ne voulons refuser à aucune personne ni à aucune religion les égards qui lui sont dus. De plus, en ce qui concerne les chrétiens, nous avons cru devoir statuer que, si les lieux où ils avaient précédemment coutume de se réunir, lieux même expressément désignés dans les lettres adressées à votre administration, ont été jusqu'ici acquis soit par nôtre fisc soit par quelque personne que ce soit, ils soient restitués aux chrétiens sans frais, saris stipulation d'aucun prix, en toute droiture et loyauté. Ceux qui les auraient reçus à titre de dons, devront éga-
lement lès rendre aux chrétiens sans retard; d'ailleurs, ceux qui les auraient achetés ou acquis à titre de dons, pourront recourir à, notre' bienveillance par le moyeri du vicaire'', afin que notre clémence avise à leurs intérêts. Tous ces biens devront être livrés au corps des chrétiens par vôtre entremise, de suite et sans délai. Et comme il est notoire que les dits chrétiens possédaient non'seuleriient des lieux de réunion mais encore d'a,utres hiens corporatifs, c'est-à-dire appartenant à leurs Eglises, iion aux particuliers, nous les comprenons tous dàïis la disposition ci-dessus; vous les ferez rendre sans nulle anibiguité ni controverse aux dits chrétiens, c'est-à-dire au corps et aux coiiventicules des chrétiens, observant là. règle susdite, à savoir que ceux qui les auront rëstilués sans compensation, comme nous l'avons dit, pourront attendre une indemnité de notre bienveillance. En tout ceci, vous devrez prêter au dit .corps des chrétiens votre entremise parfaitement efficace, afin que notre ordre soit accompli saiis retard, notre clémence voulant par ce moyen pourvoir à la paix publique. Ainsi adviendra-t-il, comme nous l'avons dit plus haut, que la faveur divine, éprouvée par nous en de si grandes choses, continue à promouvoir nos succès avec le bonheur public: Et pour que cet acte de notre bienveillance puisse parvenir à la connaissance de tous, vous devrez le répandre en tous lieux par voie d'affiche et le porter à la connaissance de tous, afin que nul li'ignore l'acte de rotré bienveillance.
L'édit de Milan inaugurait utie politique
1 . Vicarium postulent. M^'-' Ddchesne et P; Allard traduisen t : «Qu'ils demandent une compensation. » Effectivement, c'est bien de cela qu'il s'agit Mais il ne faudrait pas croire que vicarium est un neutre. C'est le nom du vicaire impérial, à qui l'on recourra pour obtenir cette compensation. Cf. la traduction grecque officielle : upoffsÀGwcrt t(5 è-nl foirœv £7tàp"/tî> SwàÇovti. , Cod. histin.,1, tii. xxxviu, i (des empereurs Y alentinien, Valens etGratien) : De officio ■yicani.-Incivilibuscausis vicarios comitibus militum convenit anteferri; in militaribus negotiis comités vicariis anteponi...
résolument chrétienne. Pour la première fois, le pouvoir impérial ne se bornait pas à ignorer les chrétiens comme tels, ainsi qu'il l'avait lait dans rintervalle des persécutions; il les reconnaissait officiellement et les admettait au bénéfice du droit commun. ■
Il est naturel de se déman.der pourquoi Constantin ne fit rien de plus. Mais si l'on réfléchit à la difficulté de soulever le fardeau de l'empire romain, à la somme énorme de traditions que représentait l'établissement des Césars, on estimera que l'édit de Milan constituait déjà une bien grande nouveauté.
D'ailleurs, Constantin ne s'en tint pas là.
M. Jules Maurice a cherché une formule pour définir l'œuvre politique de Constantin, et après mûre réflexion, il s'arrête à celle-ci : « Il y eut, à partir de Constantin, une monarchie nouvelle et chrétienne dans un empire païen. » — Formule véritablement heureuse et profonde. Par la vertu de l'esprit chrétien, infusée au cœur de l'empire, une monarchie nouvelle grandit, prête à recueillir les débris d'un monde usé, qui s'effondre lentement. En même temps qu'il pourvoit, par des donations de biens, meubles et immeubles, à l'avenir de l'Église, Constantin appuie sur son autorité impériale les fondements d'un droit nouveau, cadre de la chrétienté à venir.