Ibid
LE CONCILE DENiCÉE. 97
et de piété. On remarqua ses yeux baissés, la rpiigeur de son visage, la gravité de sa démarche et de son mstintiën, la majesté ixiçomparable de sa personne, l'éclat d'une grâce et d'une force invincibles, alliées à une doupeur et Ê^ménité princière. Parvenu au premier rang, il s'arrêta, face à l'assemblée. Un trône doré, assez bas, lui avait été préparée II attendit, pour s'asseoir, l'invitation des évêques, et l'on s'assit après lui.
Alors r évoque placé en tête du premier rang à droite — ■ d'après Théodoret, c'était Eustathe d'Antioche, — prononça une courte harangue pour saluer l'empereur : hymne de gratitude à sa religieuse initiative. Quand l'évêque eut fini, tous les regards se fixèrent sur Constantin. Et lui, promenant sur l'assemblée ses yeux où brillait une joie tranquille, prit doucement la parole \
Mon vœu le plus cher, amis, était ^e vous voir réunis. Ce vœu est comblé. Je rends grâce au souverain Roi qui, après tant d'autres biens, m'accorde ce bien suprême : vous recevoir tous ensemble et contempler votre accord unanime. Que nul ennemi n'attente à ce bien qui est vôtre. Après que les tyrans qui s'étaient élevés contre Dieu ont disparu, par la puissance de notre Dieu Sauveur, que
1. La date du 20 mal, rencontrée dans les annotations— èv icapaaYitteiwffecJw, — des pièces conciliaires, par Socrate, H. E., I, 13; PG., LXVII, 109 A, paraît d'autant plus acceptable que la présence de Constantin à Nicée à la date du 23 mai est d'ailleurs attestée par deux lois du Code Théodosien, I, n, 5^ II, xvni, 3.
l'esprit du mal ne s'avise pas d'un aUtre moyen pour livrer au blasphème la loi de Dieu. A mes yeux, il n'est guerre ni bataille plus terrible et plus funeste que la lutte intestine dans l'Eglise de Dieu, ennemi plus redoutable que ceux du dehors. Après avoir remporté la victoire, par la volonté et l'assistance du Tout-Puissant, je pensais n'avoir plus qu'à remercier Dieu et à me réjouir avec vous de la liberté qu'il nous a rendue par mes armes. Mais ayant appris, contre toute prévision, le débat qui s'est élevé entre vous, je n'ai rien eu de plus pressé que d'y porter remède; aussi vous ai-je convoqués sans retard. Je me réjouis de vous voir réunis, et ne souhaite rien tant que de voir toutes vos âmes confondues, un parfait accord régnant parmi vous, qui devez être des ministres de paix, de par votre consécration à Dieu. Donc n'hésitez pas, amis, comme ministres de Dieu et bons serviteurs de notre commum Maître et Sauveur, à faire disparaître immédiatement tout ce qui vous divise, puis à dénouer tout lien de controverse selon les lois de la paix. Ainsi vous aurez fait œuvre agréable au Dieu Très-Haut; et à moi, votre .frère dans le service de Dieu, vous procurerez une joie extrême.
L'empereur s'était exprimé en latin. Après qu'un interprète eut rendu son allocution en grec, il céda la parole aux présidents du concile. Aussitôt commencèrent à se croiser les accusations avec les défenses et les contreattaques. Beaucoup de griefs étaient soulevés, et la discussion s'échauffait. L'empereur écoutait tout avec patience, se prêtant à tous avec calme et attention, appuyant tantôt un parti, tantôt l'autre, apaisant d'un mot ceux qui s'emportaient. Il s'adressait aux uns et aux autres doucement, soit en latin soit en grec,
car cette langue ne lui était pas étrangère; plein de charme et de suavité, tour à tour persuadant, réprimant, félicitant les orateurs, faisant toujours œuvre de paix, jusqu'à ce qu'il amenât les parties à s'accorder sur tous les points.
Constantin eut donc — toujours selon Eusèbe — tous les honneurs de cette discussion. On s'entendit sur la foi; on s'entendit également sur une même date pour la célébration de la Pâque. Les résolutions communes furent mises par écrit et confirmées par la signature des Pères. Alors Constantin déclara qu'il venait de remporter une deuxième victoire, en terrassant l'ennemi de l'Église, et fit hommage à Dieu de ce triomphe. Il achevait précisément alors sa vingtième année de règne :
des manifestations enthousiastes eurent lieu dans tout l'Empire. A Nicééy Constantin voulut déployer une splendeur incomparable. Tous les évéques, invités à sa table, défilèrent entre deux haies de soldats, épée au clair. Comblés de présents, ils se préparèrent à revoir leurs ouailles, porteurs d'une lettre impériale, où Constantin se félicitait d'avoir rendu la paix à l'Église. Une dernière fois, il les avait réunis pour leur recommander la concorde et les mettre en garde contre l'esprit de vaine contention.
Tel est, fidèlement résumé, le récit d'Eusèbe, biographe, ou plutôt panégyriste de Constantin. On n'y trouve pas un mot qui puisse faire soupçonner la grayité de la question dogmatique agitée à Nicée. Tout se réduit à une querelle entre évêques, querelle où les questions de personnes sont tout, et ou la doctrine subit une complète éclipse. Épisode singulièrement misérable, n'était le rôle personnel de l'incomparable empereur.
Pourtant, ce récit est supplémenté par un autre récit d'Eusèbe, qui soulève quelque peu le voile des délibérations conciliaires : c'est la lettre que,- avant de revoir son Église de Gésarée, il adressait à son peuple en lui communiquant le symbole nicéen^. Lettre assuré rément importante, et qui doit retenir notre attention.
L'évêque prévoit que le peuple de Césarée a pu recueillir, sur l'œuvre conciliaire, des runieurs plus ou moins inexactes; Il veut remplir un devoir, en donnant une version authentique sur l'œuvre du concile et sur la part personnelle que l'évêque de Gésarée y a prise.
Le symbole baptismal, en usage dans
l.PG.jXX, 1536-1544.— Le texte nous aété conservé parTHÉo- DORET, par SocRATE et par Gklase de Cyzique. Il offre de meilleures garanties que la Vie de Constantin, dans laquelle il est difficile de ne pas soupçonner le travail des éditeurs, au temps de la réaction arienne.
l'Église de Césàrëe, a eu les honrieiirs d'uiié lecture au concile; L'évêque l'a préselitë coïïltïie l'expression de la vraie foi, et a fectieilli une approbation unanime. L'empereur en particulier à déclaré y souscrire complètement. Néanmoins, on proposa et l'empereur appuya , quelques additions, dont la pltis notable est belle du mot opoucioç. Gomme il a reproduit le symbole baptismal de Gésarée, Eusèbe reproduit le nouveau symbole de Nicëe. Il ajôtitë qu'en ne doit pas prendre ombrage des additions que comporte ce symbole, et sur lesquelles il a tenu à provoquer toutes les explications nécessaires. Voyons ces explications.
En disant que le Fils est de la substance du Père, — sjc T-^ç oÙGt'aç Tou HtfTpoç, — on a voulii affirmer qu'il procède du Père, mais non pas comme une partie de sa substance. A cela, Eusèbe n'avait pas d'objection.
En disant que le Fils est èngendi'é, mais
iiôn pas fait, — yevvviôeVTà -/.cà ou TCbiViôs'vTa, — cri a voulu marquer qu'il n'est pas une de ces créatures que le Père a faites par le moyen du Fils, mais qu'il les dépasse entièrement, procédant du Père par une génération ineffable. A cela eriëore, Eusèbe n'avait pas d'objection. ^ En disant que le Fils est coiisùb&tantiel au Père, — ôpoucioç^ — on a voulu préciser qu'il
ne procède point du Père par mie sorte de génération corporelle, écarter toute idée de scission ou d'altération de la substance ou de la puissance du Père, affirmer sa ressemblance parfaite avec le Père, dont il tient tout ce qu'il est. Cela, d'anciens évêques et auteurs ecclésiastiques Font affirmé, parfois même en usant du mot opoudioç. Eusèbe n'a pas d'objection.
Quant à l'anathème final, joint au symbole, on ne doit pas s'en mettre en peine. Le concile anathématise ceux qui prétendent que le Fils a été fait de rien, l^ oùx ovtwv; — qu'il y a eu un temps où il n'était pas : h xoxe ôre où/- viv. Et c'est juste. Pourquoi? Remarquez bien la raison qu'en donne Eusèbe : ces expressions ne se trouvent pas dans l'Ecriture, et le besoin ne s'en fait pas sentir. — On aurait pu lui faire observer que Vb^Qoûaioç non plus ne se trouve pas dans l'Écriture ; et pourtant le concile a jugé opportun de l'introduire dans le symbole, comme l'expression précise de la foi catholique. Il y a donc une différence entre ce mot consacré, bien que non scripturaire, pour traduire la doctrine catholique, et les autres mots non scriptur aires, qui furent écartés parce qu'ils expriment la doctrine arienne. De cette différence, Eusèbe ne dit pas un mot.
Poursuivons. Le concile anathématise encore
ceux qui prétendent que le Fils n'existait pas avant d'être engendré : Trpo tou yswviO-flvai ovY^h. Et c'est juste. Pourquoi? Ici, redoublons d'attention : « C'est que le Fils de Dieu existait avant sa génération selon la chair. Et le pieux empereur expliquait que, selon sa génération divine, il est avant tous les temps, vu qu'avant d'être actuellement engendré, il était en puissance dans le Père sans génération : ^uvàp-ei vlv Iv tô IlaTpi, âysvv/iTwç... » — Ainsi donc, la raison pour laquelle le Fils existait avant d'être engendré, c'est qu'avant d'être engendré selon la chair, il était au sein du Père, non encore engendré, sinon en puissance. — Le moins qu'on puisse dire de cette explication, c'est qu'elle voile entièrement la génération divine du Fils ; or, avant toute génération selon la chair, le Fils était dans le Père, non en puissance, mais en acte. Eusèbe prononce pourtant le nom de la génération divine et témoigne que l'empereur Constantin l'a prononcé au concile. Mais il glisse sur la chose, alors que son raisonnement devait l'amener à y insister très fort. Et ceci est grave, du point de vue du doQ:medeNicée.
En terminant, l'évêque de Gésarée redit à son peuple que, jusqu'à la dernière heure, il a lutté pied à pied contre les additions faites au symbole traditionnel de son Eglise. Elles ne
104 LE DO&iVIÉ i)Ë
lui plaisaient pas. Mais enfin, il a crû devoir se rendre sut* les points où on lui prouvait^ par de bonnes raisons, que l'enseignement traditionnel de son Eglise était sauf.
Du rapprochement de ces deux écrits, la Vie de Constantin et la Lettre à l'Eglise de Gésarée, il résulte, n'est-ce pas, qUe, tout en donnant à l'opoijcioç nicéen l'adhésion de complaisance requise par le puissant empereur^ Eusèbe y fut toujours opposé ; que la campagne menée par F évoque d'Alexandrie contre Arius lui parut toujours Une mauvaise querelle, et que ses sympathies allèrent toujours à l'arianisme.
Au lendemain du concile, Eusèbe ne peut se dispenser de présenter à son peuple le dogme qu'il vient de souscrire, et d'expliquer sa conduite. Mais ses explications mêmes n'ont qu'un but : éluder le sens du dogme.
Quelque dix ans plus tard^ dans son Panégyrique de Constantin encore vivant, et quelque quinze ans plus tiàrd, dans sa Vie de Constantin, il ne fait aucune allusion directe à l'opoucioç et ne prononce pas une seule fois le mot. C'est le temps où l'opinion orientale avait subi'un revirement complet ; l'influence arienne, après avoir ressaisi l'esprit du faible Constantin, dominait dans tout l'Orient, et un concile d'Antioche, en 341^ allait s'évertuer à don^ner,
au lieu du symbole nicéen, toute une sérife de nouveaux symboles, soigneusement expurgés de ce mot litigieux.
Dans tout ce qui précède ^ Eusèbe de Gésarée a été notre principal témoin ; sa déposition paraît accablante pour sa mémoire.
Ici nous rencontrons la déposition trop brève, mais singulièrement grave, d'Eustathe, évêque d'Antioche ^ , qui probablement présida le concile. On y lit que, lors de la délibération sur la foi, certain écrit d'Eusèbe, plein de blasphème, fut produit, comme pièce à conviction. Le nom d'Eusèbe désigne ici, sans doute possible, non pas Eusèbe de Gésarée, personnage très cauteleux, très effacé, mais Eusèbe de Nicomédie, véritable chef du groupe arien ^ . Eustathe ajoute que la lecture de cet écrit remplit les Pères d'une immense douleur et couvrit l'auteur d'une honte ineffaçable. Dès lors, l'officine arienne
1. Ap. Théodoret, h. E., I, 7 -, PG., LXXXII, 9-21. — Sur le rôle d'EusTATHE au début, du conflit arien, v. F. Cavallera, Le schisme d'Antioche, ch. i. Paris, 1905.
2. Cette interprétation, clairement suggérée par le texte d'Eustathe, est corroborée par un passage de saint Ambroise, DeFide, III, xv, 125; PL., XVI, 614 : Auctor ipsorum Eusebius Nicomediensis episiola sua prodiditscribens : Si verùm, inquit, Dei Filiûm et increatum dicimus, ôpoùfftov cum Pâtre indpimus confiteri .Eaec^cum lecta esset epistola in Concilio Nicaeno, Iwc verbum in tractatu fidei posuerunt Patres, quia id viderunt adversariis esse formidihi; ut tanquam evaginato ab ipsis gladio ipsorum nefandae çaput haereseos amputarent.