RuFiN, H. E., I, 14; PL., XXI
avec ses clercs, il aperçoit, par la fenêtre ouverte de sa demeure, des enfants qui jouent au bord de la mer. La singularité, la gravité de leurs gestes éveille son attention : manifestement, ces enfants reproduisent les cérémonies de l'Eglise ; le chef de la bande fait figure d' évoque et baptise ses petits camarades. On les appelle; l'interrogatoire démontre que tout s'est passé fort sérieusement, et que le jeune évêque a réellement voulu faire des chrétiens. Il faut conclure à la validité du rite; par ce geste pontifical, accompli naïvement, Athanase est désigné à l'attention de l'évéque d'Alexandrie, qui entreprend son éducation cléricale et, sans le savoir, se prépare un successeur. Légende, disions-nous, selon toute apparence. En effet, le cadre historique, où il faudrait l'introduire, ne s'y prête pas. Nous savons exactement à quelle date Alexandre devint évêque d'Alexandrie :
à cette date, Athanase n'était plus un enfant, et ne devait plus jouer au baptême. On a parfois essayé de retoucher le texte, pour l'accorder à la vraisemblance ; mais c'est courir trop de risques. Un fait ressort avec une pleine évidence : Athanase apparut extraordinaire dès l'enfance, et on ne demandait qu'à lui faire crédit de traits merveilleux.
Son histoire proprement dite s'ouvre vers
l'année 320. Il peut avoir vingt-cinq ans : il est diacre et secrétaire particulier de l'évêque Alexandre. Déjà il a prouvé la solidité de son esprit par un écrit apologétique, intitulé :
Contre les Gentils et sur V Incarnation du Verbe. Nous y trouvons, avec force réminiscences platoniciennes, une démonstration chrétienne adaptée au goût du temps.
Vient l'offensive arienne : Athanase est aux côtés de l'évêque, admis à ses confidences, associé à ses multiples sollicitudes, recueillant déjà sa part des haines. Il l'accompagne au concile de Nicée. Quelle y fut son attitude?
Il y tint un rôle éminent, au dire de saint Grégoire de Nazianze\ qui prononça le panégyrique d' Athanase, peu d'années après sa mort. Mais c'est là parole de panégyriste, et nous restons dans le vague. Athanase n'en parle jamais, ni Eusèbe, ni Eustathe d'Antioche, seuls témoins que nous puissions interroger. Le rôle d' Athanase ne put être que celui d'un jeune diacre devant une assemblée d'éveques; rôle sûrement modeste, même en admettant, comme tout nous y invite, que le vieil évêque Alexandre pensait tout haut devant son jeune diacre et s'appuyait volontiers sur la solidité de son jugement^. Mais,
ï. s. Grégoire de Nazianze, Or., xxi, 14; PG., XXXY, 1096. 2. C'est là sans doute le sens d'un mot de saint Hilaire, Opus
sans doute, l'esprit d'Athanase reçut là une trempe définitive, et sa mémoire se meubla d'impressions ineffaçables.
Moins de trois ans après le coneile de Nicée, au cours de l'année 328 selon les données les plus sûres, Alexandre mourait, désignant Athanase comme successeur. Bien que déjà cher au peuple d'Alexandrie, Athanase paraît n'avoir pas recueilli cette succession sans lutte. Mais la partie saine du clergé ne demandait qu'à se grouper autour de lui. Avec cet épiscopat de quarante-cinq ans, s'ouvre une carrière militante, où il déploiera une énergie indomptable et demeurera jusqu'au bout la conscience vivante de l'Église. Exilé .à cinq reprises par quatre empereurs, retenu loin de son peuple durant près, de dix-huit ans, en diverses fois, il reviendra toujours, et finalement, selon la réflexion humoristique du Bréviaire romain, mourra vdans son lit, en sa ville épiscopale, sous Valens, empereur arien, dont il aura lassé la rigueur. L'histoire de ses épreuves, diverse comme l'humeur des Césars, se con-
liistor., Fr. II, 33; PL., X, 658 B : Huius igitur intimandae cunctis fidei, Athanasius in Nicaèna Synodo diaconus, deinceps Alexandriae episcopus, vehemens audor exstiterat. — On sait qu' Athanase lui-même revendique pour Osius le premier rôle dans la rédaction du décret sur la foi. Historia Arîanorum ad Moriuchos,A2;?G.,XXY,m-74A.
fond avec l'histoire de l'Eglise en ce demisiècle.
L'empereur Constantin, avec un naïf sentiment de son importance, avait une théologie très courte, théologie d'un homme de gouvernement, pour qui les questions de doctrine n'existent guère, et qui, à tout litige sur la foi, croit pouvoir couper court par cette raison péremptoire : « Je veux la paix. » Le concile de Nicée fut son œuvre, qu'il avait pu croire définitive. L'événement ne tarda point à le détromper. Ému et scandalisé des intrigues qui se déroulaient autour de lui, peu habile à démêler les motifs secrets des volontés humaines, il se laissa encore persuader de rétoucher, par voie administrative, l'œuvre du concile. D'où une série d'interventions malheureuses, dont Athanase fut la plus illustre victime.
Les difficultés ne manquaient pas. Tout d'abord, le schisme mélétien, dont on connaît l'origine : ouvert par un évêque ambitieux, brouillon, qui, par des ordinations clandestines, avait dressé en face de l'évêque légitime un clergé irrégulier. Appelé à statuer sur une situation délicate, le concile de Niéée infligea un blâme sévère à Mélèce, mais crut bon de passer largement l'éponge sur les consé-
quences, en validant ses ordinations irrégulières.' Athanase déplora cette mesure, comme une faiblesse et une imprudence; mais il devait la subir, et les inconvénients apparurent aussitôt. A la validation des clercs mélétiens, les chefs ariens, Eusèbe de Nicomédie en tête, conclurent avec eux une alliance offensive, et réussirent à troubler l'Église.
Dès son élévation au siège d'Alexandrie, Athanase avait parcouru l'Egypte et la Pentapole, ralliant autour de lui Fépiscopat catholique. Il avait même poussé jusqu'au désert, et pris contact avec les moines. La confiance et l'amitié des Antoine et des Pachôme lui étaient acquises; l'union resserrée avec ces hommes de prière lui donnait le sentiment d'une force indéfectible; c'est auprès d'eux qu'il reviendra plus d'une fois, traqué par ses ennemis, mettre sa vie à couvert et attendre des jours meilleurs.
On sait déjà comment quelques mois suffirent aux Eusébiens pour reconquérir le terrain perdu; pour arracher à Constance, empereur d'Orient, une sentence de déchéance contre Athanase; comment le siège d'Alexandrie fut attribué d'abord au prêtre Pistos, puis à Grégoire de Gappadoce; comment l'intronisation de Grégoire eut lieu, le 23 mars 339,
par les soins de Philagre, rendu tout exprès aux fonctions de préfet d'Egypte. Alors commence le second exil d'Athanase.
Dès le 19, Févêque avait disparu, après une nuit passée dans l'église Théonas, où il avait conféré de nombreux baptêmes. Quelle fut la violence de sa douleur, en quittant l'Egypte, on l'imagine en lisant sa vibrante encyclique aux évêques d'Egypte \
Il évoque, en commençant, un souvenir emprunté au Livre des Juges. Un lévite s'était absenté de sa demeure; au retour, il trouva sa femme morte, victime d'un odieux attentat. Alors il coupe le corps en morceaux et les envoie aux douze tribus d'Israël, avec un cri de vengeance. Combien plus justement, poursuit Atbanase, demandé-je aujourd'hui vengeance pour l'Eglise de Dieu outragée. Les auteurs de l'attentat sont connus : ce sont les Ariens, c'est Eusèbe, c'est Grégoire, c'est Philagre, instrument de toute violence. Dans quelle persécution, dans quelle guerre a-t"On vu rien de tel? L'église et le baptistère incendiés; des vierges dépouillées, déshonorées; des moines foulés aux pieds; d'autres, expirant sous les épées et les bâtons, l'orgie sanglante à la table sainte... le souvenir de telles scènes