IM DOGME DE NICÉÈ
catéchèses romaines. Ecoutons maintenant un docteur de Gappadoce.
L'Orient comptait des esprits rompus à la dialectique, et persuadés que la possession tranquille de la vérité exige l'emploi de termes bien définis. Tel saint Basile de Gésarée, qui avait traversé les écoles d'Athènes et pouvait évoluer dans le domaine métaphysique avec la souplesse d'un aristotélicien. Profondément attaché à la foi de Nicée, il n'était pas éloigné de croire que la formule de Nicée pouvait appeler quelque précision ultérieure.
Vers l'année 370, il adresse à son jeune frère Grégoire de Nysse un très belle lettre ^ , où il s'explique sur la propriété des mots essence et hypostase, — oôdt'a et ùTrotJTaaç, — revendiquant Tuflité d'essence comme le projire du dogme de Nicée, mais d'autre part affirmant la triplicité d'hypostases comme constituant le dogme trinitaire. ,
L'essence, dit Basile, est le fonds de nature commun à plusieurs individus; par exemple homme ^ pour tous les iiïdividus de notre espèce. L'hypostase est l'individu subsistant, Pierre ou Paul. Entre individus d'une même espèce, le fonds de nature est un; les individus subsistent chacun 'pour soi. Appliquaut ceci à
ï. Ep., XXXVIII ; PG., XXXII, 325-340.
ï'être divin, Basile conclut qu'il faut reconnaître un même fonds de nature divine, une même substance divine, c'est le dogme de Nicée; et trois subsistants dans la nature divine, c'est le dogme trinitaire. Mais aussitôt il est frappé de la disproportion infinie entre l'ordre humain, d'où il a tiré cette analogie, et l'ordre divin, auquel il l'applique; il va donc se reprendre et se compléter. Pour donner à sa pensée une expression aussi approchée que possible de la réalité, il recourt à une comparaison gracieuse, sans se dissimuler Timpuissance de toutes les images créées à rendre la réalité incréée \
Prenez mes paroles pour une image et une ombre de la vérité, non pour la réalité même. Car on ne saurait adapter parfaitement les images aux objets qu'on se propose de rendre par le recours à ces images. Où donc trouverons-nous la rencontre de la distinction et de l'union, représentée dans le domaine sensible? Tu as parfois, au printemps, contemplé la splendeur de F arc-en-ciel, de cet arc communément dénommé iris. Au dire des savants, il se forme quand s'est répandue dans l'air une vapeur, et que la force des vents, agissant sur l'humidité de l'atmosphère, l'a condensée en nuage et s'apprête à la résoudre en pluie. Et voici comment on explique sa formation. Quand le rayon solaire, pénétrant obliquement le corps ; opaque d'un nuage, a imprimé directement sur la face du nuage son propre disque, il se produit comme une inflexion et un rebroussement de la lumière sur elle-même,
L Ibid., 5, 333 A-336 C.
la clarté faisant retour hors du milieu humide et rayonnant, et se dissipant. En effet, il est dans la nature des radiations lumineuses, quand elles tombent sur une surface polie, d'être réfléchies sur elles-mêmes; et le disque du soleil est imprimé par le rayon sur la surface humide et polie de l'air : d'où il suit nécessairement que, d'après la forme du disque solaire, l'air environnant le nuage s'entoure d'un cercle radieux. Or, cette radiation est à la fois continue et multiple. Douée de couleurs et d'apparences multiples, elle revêt insensiblement la fleur de diverses nuances, fondant les couleurs dans un ensemble où la transition échappe à nos regards : en sorte qu'on ne distingue pas de milieu entre l'azur et le feu, pas de fron- . tière entre le feu et la pourpre, ou entre la pourpre et l'ambre. Toutes ces radiations, que nous embrassons d'imcoup d' œil, resplendissent au loin et nous dérobent leur fusion, elles échappent à l'analyse : impossible de déterminer jusqu'où s'étend le flamboiement ou le verdoiement, où ils cessent d'être tels qu'ils apparaissent au loin. Eh bien, comme dans cette image, nous distinguons clairement la différence des couleurs, et pourtant nos sens ne perçoivent aucune démarcation de l'une à l'autre, essaie d'appliquer ceci à la considération des dogmes divins. Les propriétés des hypostases, comme la fleur des nuances qui apparaissent dans l'iris, rayonnent pour chacune des personnes que la foi reconnaît en la Trinité; mais pour la propriété de la nature, on ne saurait concevoir de distinction entre l'une et l'autre : c'est dans là communauté d'essence que brillent pour chacune les propriétés distinctives. Tout à l'heure, dans l'image, le rayonnement multicolore procédait d'une essence unique, réfléchie dans le rayon du soleil, mais la fleur phénoménale était multiple : ainsi la raison nous enseigne-t-eîle, même par la créature, à ne pas nous déconcerter en matière de dogme, quand, rencontrant le mystère, nous ne pouvons acquiescer sans vertige. Car, de même que; pour les phénomènes visibles, l'expérience va plus loin que la recherche des causes, ainsi, pour les dogmes transcendants, là foi va plus loin que la compréhension
rationnelle, en nous enseignant tout ensemble la distinction des hypostases' et l'unité d'essence. Donc, si dans la sainte Trinité la raison a considéré un élément commun et un élément propre, l'élément commun se rapporte à l'essence, l'hypostase est l'élément propre et distinctif.
Ainsi parle saint Basile.
L'opposition des points de vue,' entre Rome et la Gappadoce, est manifeste. A Rome, comme un demi-siècle plus tôt à Nicée, on parle d'une essence ou d'une hypostase divine, indifféremment; et l'on ajoute : trois personnes divines {peisonae). En Gappadoce, on parle d'une essence divine, niais de trois hypostases. L'opposition est même si nette, que de nos jours on a conclu parfois à une diversité, non pas seulement de langage, mais de concept et de doctrine. On a cru pouvoir avancer que, au cours du premier demi-siècle après le concile de Nicée, sous la pression des Ariens et pour échapper à l'accusation du sabelliànisme, l'Orient chrétien évolua vers une conception nouvelle de la Trinité; qu'après avoir admis, au concile de Nicée, une seule essence divine concrète, on admit une seule essence abstraite, dont les trois hypostases seraient les individus, comme Pierre, Paul et Jacques sont trois individus de l'espèce humaine; ce qui reviendrait à professer le trithéisme. Les Pères cappadociens, saint Basile, saint Grégoire de
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Nazianze, saint Grégoire de Nysse sont cités comme témoins principaux de cette évolution.
Telle est la thèse du TSéorpic^nisme, lancée, il y a quelque soixante ans, par le docteur allemand Theodor Zahn, dans un important ouvrage sur Marcel d'Ancyre^, accueillie favorablement par plusie^rs bjsjtoriens des dogmes : Harnack, Loofs, Seejbefg en Allemagne; en Angleterre fiwajtkin, dans ,ses études sur l'arianisme.
Thèse certainement ruineuse, contre laquelle se retournent les autorités mêmes qu'on invoque pour la ;Soutenir. On vient 4 'entendre saint Basile aux prises avec le mystère de la Trinité -.s'il affirme la distinction des hypostases, il ne laisse pas d'affirmer, avec la même vigueur, l'unité d'essence concrète : c'est le but de l'antithèse qu'il souligne &fi%j^ oùgi'a et ûTcooTTaaK;. C'est aussi le but de l'image à laquelle il recourt : s'il distingue les couleurs de l'arcnen-ciel, il a bien soin de les décrire comme de simples manifestations, comine des efïlores.cences superficielles d'une senle et même réalité sous-jacente. Et, sans doute, il convient de ne pas trop presser une comparaison dont lui-même a commencé par noter le défaut. Mais cela ne doit pas faire oublier
1, Marzellus wn Ankyra, Gotha, 1867.
l'intention expresse qui, sous la multiplicité des radiations, clierche l'unité de lumière.
Pour montrer rattachement des Pères cappadociens à la doctrine traditionnelle de la Trinité, on pourrait citer également saint Grégoire de Nazianze qui, repoussant le reproclie de sabellianismo, lancé contre les catholiques par les Ariens .et les Macédoniens, fait ressortir la complète disparité entre l'union des personnes dans la Trinité chrétienne et la distinction des dieux dans le polythéisme hellénique * . Les dieux du panthéon hellénique se distinguent les uns des autres comme des personnes humaines, les personnes de la Trinité chrétienne sont un seul et même Dieu.
La théologie grecque le savait, aussi bien que la théologie latine ; et il ne faudrait point les opposer en cela. Ce qui est vrai, c'est que la théologie grecque, plus proche, en quelque sorte, de l'Évangile que la théologie latine, aborda généralement le mystère divin par l'aspect trinitaire, immédiatement révélé, au lieu que la théologie latine l'aborda généralement par l'aspect unitaire, qui appelle un effort de réflexion sur les données de la foi ^.