CHAPITRE II
Une question voisine de celle du dogme grec et de ^intellectualisme est celle du dogme grec et du dogma-r tisme. C'est peut-être au fond la même question.
Tout d'abord, que faut-il entendre par dogmatisme? Ouvrons le dictionnaire de Littré. Le dogmatisme, dit-il, est a la doctrine de ceux qui ont des dogmes, c'est-à-dire de ceux qui admettent des certitudes. » Cette déflnion est vague et insuffisante, comme la plupart des définitions philosophiques du dictionnaire de Littré. Nous ne pouvons nous en contenter.
Voici comment on peut décrire le dogmatisme (1) :
Le dogmatisme, peut-on dire, c'est l'état d'esprit des philosophes adeptes de l'évidence contraignante,
(1) Pour cotte caractéristique du dogmatisme, nous avons largement profité de l'ouvrage de M. Lionel Dauriac {Croyance et réalité, chapitre intitulé Dogmalisme^ scepticisme y probabilisme), et de divers articles do la Critique philosophique y de MM. Pillon et Renouvier {passim).
des philosophes qui croient à l'évidence objectivé. D'après eux, la vérité a pour signe l'évidence, et elle l'a pour signe, parce qu'elle l'a pour effet. La vérilé deveoue visible n'est autre que l'évidence. L'évidence est la clarté qui produit la certitude. L'évidence brilU de sa propre clarté ; quand elle brille et quand on tient les yeux ouvei'ts, on ne peut manquer de Tapercevoir clairement) distinclemeiil. Il n'y a pas d'ôcrao enire le sujet et l'objet, pas d'intermédiaire. NoB perceptions sont adéquates aux choses. Etendre cette théorie de la perception à la connaissance, c'est donner la formule générale de tout dogmatisme. La tendance commune de tous tes dogmatismes consiste h se représenter l'acte de connaître comme s'il ne différait pas de celui do voir ou de loucher.
Le dogmatisme se fonde sur la séparation arbitraire des facultés dont on fait des espèces d'êtres indépeudants, agissant chacun dans sa sphère, et sur la supposition d'un critère qui assure à l'enteudement la possession de la vérité, et qui serve de règle et, pour ainsi dire, de mesure à nos Jugements. Le dognnalisme recherche ou plutôt affirme posséder un principe d'infaillibilité. Il repousse comme insuffisante et invalide la certitude relative et subjective. On ne peul, à l'entendre, échapper au doute universel et radical , il faut désespérer de la vérité sur la terre, s'il n'est pas possible d'atteindre une certitude impersonnelle, immuable, infaillible, absolue, une certitude pleiaemeut certaine de sa valeur objective et de sa légillmité. Le dogmatisme, c'est l'affirmation de cette chimère : une certitude absolue, soustraite aux variationa
de la pensée; c'est le rêve de l'édiScation d'une science qui s'impose absolument à ta raison et bannisse de la sphère inlellecluelle, avec la passion et la volonté, l'erreur, riDcertitude et le doute.
A entendre les dogmatistes, ils aéraient, en quelque sorte, appréhendés au corps par la vérité; ils croiraient malgré eux, et ils énonceraient la plupart de leurs sentences, comme si une force exlêrieure les contraignait à les énoncer. Et cet état de servitude intellectuelle, non seulement ils le subiraient, mais ils iraient même jusqu'à l'accepter, le désirer, se glorlQant de leur esclavage volontaire. Les temps od ils ne sentiraient plus le poids de leurs chaînes leur seraient des temps d'épreuve, et ils aspireraient à recouvrer leur captivité. Les dogmatistes seraient enhn les € prisonniers de la certitude. »
Kl dogmatisme est l'aunemi de la tolérance. » Du lent où le soleil luit pour tous, » se dit-on, « ceux De le voient pas sont des infirmes; de même, si ni est évident pour nous ne l'est pas pour vous, l^les des infirmes. » Voilà oit en viendraient les batistes, si, par bonheur, le devoir de la tolérance ne les rendait inconséquents. Il est certain que le dogmatisme exclut la tolérance proprement dite; car, k ses adeptes, et envers cens dont les convictions ne sont point les leurs , il ne permet qu'une indulgence où la compassion tient décidément trop de place pour eo laisser assez au respect; mais là d'où le respect est absent, peut-on dire qu'il y ait tolérance ? — Pour nous exprimer d'une façon plus complète, le dogmalisme contraint logiquement ses adhérents à teuir ce lan-
gage à ses adversaires : Vous ne peasez pas comme nous ; vous êLes des pauvres d'esprit ou des gens de mauvaise foi. Imbéciles ou déloyaux : voilà les deui termes entre lesquels il faut choisir.
Pour notre part, nous repoussons absolument le dogmatisme ainsi compris et défini. Contre le dogmatisme, nous affirmons qu'il faut abaisser la barrière par laquelle iî cherche à séparer les facultés, qu'il faut reconnaître, et largement, l'action de la passion, de la volonté , de la liberté sur l'intelligence. La certitude s'acquiert, se forme, se cherche, se prépare, s'élabore; et elle s'élabore daus les profondeurs d'une àme qui est tout ensemble passion, volonté, intelligence. Aux doctrines imposées par le déterminisme intellectuel de l'évidence, par la force irrésistible et contraignante de la vérité, nous opposons la libre croyance — la croyauce, qui est une aOirmatioii volontaire de la réalité objective, et, hors de noua, do certaines de nos idées.
Ainsi : pas de dogmaCisme!
Faut-il, pour être conséquent avec uous-même, ajouter à cette conclusion la suivante : pas de dogmes! pas de dogmes ijrecs ?
Nous ne le croyons pas (1).
(1) Haraack voit dans lo- dogme lo décret infaillible d'une EglUo infatlliblH. Do cotta déSnition ressort pour lut cotte conclusion : plus d'Eglise iafailliblB, partant plus de dogme; que pourrait âtre, eu offct, le dogme sans l'infaiUtbilitâ ti ;. AsUo {Revue de théologie et lie phiiosopliie, de Lausanne^ I jUiUel 1891 ; La fin des dogmes, p. 367) trouve avec raison que ' dêfioiUoii est arbitraire et, d'accord avec Lùdemimn, la
La négation du dogmatisme s'oppose assurémenl à l'affirmatioa de dogmes coiiças selon le système du dogmatisme, envisagés comme des doctrines évidentes, exprimant la vérité absolue à laquelle doivent se aoumeltie tous les hommes d'intelligence moyenne et de bouue foi. Cette conception dogmalisle des dogmes est à rejeter : nul De la rejette plus que nous. Et si celte conception dogmatiste se trouve être un u dogme grec », tant pis pour les Grecs! les Grecs ont tort. Mais rieu ne s'oppose à ce que les dogmes divers, grecs ou autres, soient envisagés comme des croyauces libres, — et par conséquent nous pouvons conserver des dogmes tout en repoussant le dogmatisme. Et, de ce que nous repoussons le dogmatisme, il ne s'ensuit pas que nous soyons tonus, de ce fait, de repousser tous les dogmes grecs.
au fond, la conception dogmatiste des dogmes est elle-même une croyance, que les dogmatistes s'en rendent compte ou non. C'est une croyancequi a ceci de particulier qu'elle cherche à se cacher à elle-même son caractère de croyance et qu'elle consiste à enlever aux autres croyauces professées par les dogmatistes leur caractère de croyances (1), — Eh bien!
rejette. Pour noua, si nous l'acceptions, noua conclurions bien certainement, avec Harnack, à la condamnation du dogme, et nous proclamerions a la Su des dogmes, n comme lui.
(IJ Bien entendu, ies dogmatistes considèrent volontiers comme das croyances les croyances de leurs adversaires, oSn de pouvoir d'autant mieux les repousser comme subjectives, relatives, etc., et les remplacer par leurs idées , â eux, abso- , d'après eux, et qui sont, pour eux , non dos croyances.
62 LE DOQMB GREC.
nous repoussons la croyance dogmatiste, et nous persistons, malgré elle, à ne voir dans les croyances que des croyances. Mais il ne découle nullement de là que, en bloc , nous devions rejeter toutes les croyances. Les rejeter toutes, ce serait aboutir au scepticisme, pas même cela, — au néant — au silence, à la suppression de Tintelligence.
Ajoutons ici une remarque qui a bien son prix, puisque nous parlons du dogme grec et de Tinfluence de la philosophie grecque :
Le dogmatisme est un terme qui a pour termes corrélatifs et opposés ces deux termes : le probabilisme, le scepticisme. En dehors de ces trois termes : dogmatisme, probabilisme, scepticisme, il n'y a donc rien; ils épuisent la modalité (1), ils épuisent les attitudes intellectuelles possibles.
mais des vérités contraignantes pour tout esprit aussi bien équilibré <3u aussi honnête que le leur.
(1) L'analyse du jugement conduit, depuis Kant, à la distinc* tion d'une matière, de provenance empirique, et d'une forme, œuvre de l'esprit. Trois formes irréductibles, essentielles à tout jugement, sont : 1* la qualité ; 2* la quantité ; 3' la modalité. Les coefficients de la qualité et de la quantité sont variables; celle-ci est universelle, ou générale, ou particulière; , celle-là est affirmative ou négative. La modalité comporte, elle aussi, des coefficients variables. Ces coefficients, on les connaît, et on sait les noms qui les désignent; les mots doute, pvobabilité , certitude offrent au premier venu un sens suffisamment précis. — Juger, c'est unir un concept à un autre, en tout ou partie de son extension, et marquer ce double rapport qualitatif et quantitatif d'un coefficient de doute, de probabilité ou de certitude. Affirmer avec Kant que la modalité
Pour nous, repoussant le dogmatisme, nous repoussons également le scepticisme, et Oxoiis notre libre choix sur le probabilisme, qui n'est qu'un autre nom du criticisme.
Or, qu'on le remarque, ces trois attitudes intellectuelles, qui se retrouvent en théologie aussi bien qu'en philosophie, se reucontrenl toutes les trois dans la philosophie grecque (1). C'est chez les Grecs qu'elles se sont pour la première fois dessinées avec netteté. Si on est dogmatîste, ou ressemble aux Grecs, assurément, mais nou pas à tous, à quelques-uns. Car, si l'on est sceptique, on peut se réclamer d'ancé- Ires helléniques. Et, si l'on est criticiste, ou peut se réclamer du probabilisme. MM. Renouvier et Brochard ont distingué très nettement entre le probabilisme elle scepticisme grec ; et M. Brochard a appuyé celte distinction sur des textes décisifs. Il en résulte (jue le probabilisme est le légitime ancêtre du criticisme.
A moins donc qu'on ne sacrifie l'intelligence, à moins qu'on ne la supprime, si ou réagit contre le dogmatisme, ou ne peut réagir contre lui qu'au nom de la philosophie grecque et qu'en la reproduisant, il serait plaisant que la négation du dogmatisme en-
eat une catëgorio, c'est affirmer qu'aucun jugement ne se produit s&ns déterminer un ctat de certitude, d'opinion ou de
torique, ni apodictique, no peut so concevoir (L. Dauriac}.
[1] La phiioeophie grecque, à parler strictement, n'eiciate pas, pas plus que n la philosophie u : il y a des phitosophics, et il j B divers systèmes philosophiques i^recs.
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traînât la condamnation de la philosophie grecque, puisque c'est au moyen de la philosophie grecque répétée, conservée et développée que Ton bat en brèche le dogmatisme. Nous exhorter à renoncer au dogmatisme pour passer au probabilisme ou au criticisme, c'est nous exhorter à passer d'une conception philosophique grecque à une autre conception philosophique grecque. Et du moment qu'on cesse d'être dogmaliste, si l'on veut pouvoir encore penser et parler, et si Ton veut échapper au scepticisme, il faut être criticiste.