DUETTO
Ce duo, sous une apparence comique, est d'une couleur profondément tragique qui tient non seulement au milieu dans lequel il se produit, mais au contraste puissant et terrible entre l'impudence sceptique de Don Juan et le respect silencieux que commande le cimetière. 11 n'y a pas jusqu'à la frayeur de Leporello qui ne cesse d'y être bouffonne, tant il s'y mêle de crainte d'in-
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SLilter les choses sacrées. Mais il faut entrer dans le détail de ce morceau et voir avec quelle prodigieuse intelligence Mozart a saisi les moindres traits de cette scène tragi-comique.
Sur les deux premières mesures, Leporello salue avec une sorte de hardiesse affectée la statue du Commandeur. Puis, il ahorde respectueusement cette invitation qui lui coûte des efforts inouïs, comme on le devine au soubresaut des violons (mesure 4). A la sixième mesure, il n'a plus la force de continuer et se rapetisse de frayeur. Mesure 9, il tremble de tous ses membres. Mesures 10, 11, 1^, 13, Don Juan l'a-
postrophe vertement : « Assez, ma- « raud 1 ou je te passe mon épéc à tra- « vers le corps! » Ces quatre mesures sentent le pourfendeur sceptique qui se divertit de l'épouvante de son valet. A la mesure 20, même jeu de civilité de Leporello qu'au début du duo. Mesure "28, nouvelle menace de Don Juan : « Coquin! je te tue!... » — « Non! non! ■ — dit Leporello; — « attendez un peu!... y> Et il poursuit poliment. Ici commence un dialogue d'orchestre d'une analyse merveilleuse et qui pénètre jusque dans les détails physiques les plus intimes de la peur. Mesures 3:2, 33, Leporello se met en garde
contre le tour que pourraient lui jouer ses entrailles; il appelle à son aide les premiers et seconds violons qui se rapprochent prudemment. Mais voici que, mesures 34, 35, le danger s'annonce déjà dans les ilûtes et les bassons. Une plus grande vigilance devient nécessaire, mesures 36, 37. Le danger s'accentue, mesures 3S, 39. Redoublement de précautions, mesures 40, 41, i-2, 43. Hélas! vains efforts!... La déroute est consommée, en dépit de toutes les digues opposées au courant parles dissonances de seconde arc-boutées les unes contre les autres. Toute cette période, de la mesure 32 à la mesure 43, s'appuie sur
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un battement obstiné d'altos dont le regard iixe et bébété est à mourir de rire, jusqu'à ce que la modulation sur la mesure 4i vienne révéler le désastre!... Ohl alors, sur le trémolo des violons et sur la désolation des basses, le blêmissement du pauvre diable est à son comble; il ne parle plus, il grelotte, il geint, il bêle, a Ya te faire pendre. » — dit Don Juan, — <( tu n'es qu'un poltron! » — « Ah! monsieur, »
— dit l'autre, — '< i-egardez plutôt!... Il remue la tête!...» Et, sur un rythme d'une étonnante vérité d'abrutissement, la voix et l'orchestre imitent le mouvement de tête de la statue. «Allons! »
— dit résolument Don Juan à l'homme de marbre, — « parlez!... Si vous pouce vez... viendrez -vous souper avec moi? »
— « OUI! » répond la statue en inclinant la tête.
Une tenue de cor d'un effet glacial accompagne cette réponse et se prolonge dans l'orchestre comme un glas de mort. Pour le coup, Leporello n'en peut plus, c'est de refTondremont; on ne perçoit plus dans l'orchestre qu'un tremblement nerveux et un claquement de mâchoires. Quant à Don Juan, il prend gaillardement son parti de l'aventure. « Ah! la bonne farce! le vieux
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« va venir souper! Allons vite nous « préparer à le recevoir. »
Et, sur nn decrescendo alerte, plein de la fanfaronnade de Don Juan et du sou-lagement de Leporello, tous deux gagnent du pied au plus vite.
Ainsi se termine cet étonnant Duo, une des plus merveilleuses peintures de caractère et de sensation qui aient jamais existé dans l'art dramatique musical.