‹ Le Don Juan de MozartChapitre 2 sur 19 · L'OUVERTURE · texte numérisé non relu

L'OUVERTURE

Dès le début de l'Ouverture, Mozart est en plein drame, et l'Ouverture ellemême en est la synthèse. Les premiers accords, si puissants et si solennels avec leur rythme syncopé, établissent de suite la majestueuse et redoutable autorité de la justice divine, vengeresse du crime. Après les quatre premières mesures (que rend plus terribles encore le silence qui remplit la seconde et la quatrième), commence une progression harmonique dont le caractère sinistre glace d'épouvante

comme la vue d'un spectre. C'est ce même passage que nous retrouverons à la dernière scène du drame, lorsque la statue du Commandeur se présente chez l'assassin qui l'a invitée à souper. Rien n'égale la tranquillité tragique do cette succession d'accords dont l'enchaînement est une des innombrables trouvailles de ce musicien unique, et qui sont soutenus par un rythme dont la persistance fatale laisse deviner qu'il n'y a plus de rémission possible pour cet impénitent qui a bravé la terre par ses crimes et ie ciel par ses blasphèmes. Tout, dans cette formidable introduction, respire et inspire la

terreur : le rythme monotone et inexplorable des instruments à cordes, le timbre sépulcral des instruments à vent dont les intervalles d'octave, de mesure en mesure, semblent les pas d'un géant de pierre, ministre de la Mort, les syncopes des premiers violons qui, à partir de la onzième mesure, fouillent les replis les plus secrets de cette conscience obscurcie, le dessin des seconds violons qui s'enroulent comme un immense reptile autour du coupable, la résistance opiniâtre de ce damné qui se débat jusqu'au bout dans l'insulte etl'aveuglement, ces gammes, ces effroyables gammes montantes et

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descendantes qui s'ouvrent comme les flots de la mer dans une tempête, la menace, enfin, suspendue sur la tête du criminel par la solennité de cet imposant début, tout, dans cette page prodigieuse, est de la plus haute inspiration tragique : l'effroi ne va pas plus loin.

-Mais voici que, tout à coup, dans une fiévreuse insolence, éclate, en majeur, cet Allegro plein de fougue et de vertige, sourd aux avertissements du ciel, impatient du remords, affolé de plaisir, effréné d'inconstance et d'audace, rapide et impétueux comme un torrent, étincelant et prompt comme une épée,

DOX JUAN.

franchissant tous les obstacles, escaladant les balcons, déroutant les alguazils. On y rencontre, au point de vue du rythmC; deux sortes d'accents que Mozart paraît avoir spécialement affectionnés. L'un, qui se présente à la troisième et à la quatrième mesure, est l'appui sur le second temps (qui, dans la mesure à quatre temps, est un temps faible, ou qui fait office de syncope sur la moitié du premier temps dans la mesure 0 qui se bat à deux temps). Cet appui sur le temps faible donne au rythme, surtout dans un mouvement vif, quelque chose d'empressé, d'impatient, de haletant, qui exprime bien

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la course écheveléo de Don Juan à travers ces plaisirs si vite oubliés, si constamment renouvelés. L'autre accent esilesforzandnqui donne tant d'énergie au premier temps, sur lequel rebondit, avec tant de souplesse et de légèreté, le reste de la phrase musicale. Exem pies :

Mais que de traits saillants, que de piquants détails à relever dans cette Ouverture dont la verve éblouissante n'a,

dit-on, coûté à son auteur qu'une nuit (le travail ! Et d'abord, quelle sonorité obtenue avec si peu de notes et par des moyens si simples î Quelle jeunesse d'allure et quel éclat de grand seigneur dans les deux mesures qui suivent les sept premières de l'Allégro ! Que de lumière dans les timbres et le rythme des instruments à vent y succédant à la sonorité fine, délicate et discrète du quatuor à cordes ! Quelle fougue dans le dessin en croches qui, à partir de la seizième mesure, amène ce bouillant crescendo si vivant et si impétueux ! Quel charme câlin dans les tierces des hautbois et des clarinettes à la trente-

deuxième mesure! Quelle vigueur dans cet unisson des mesures quarante-sept et quarante-huit sur la tenue des deux cors et des deux trompettes! Et quel tumulte, pourtant si clair, dans cette double imitation en canon à partir de la mesure cinquante-quatre ! Quel ingénieux contre-point apparaît à la mesure cent deux dans cette merveilleuse combinaison des instruments à vent en imitations et le dessin plein de malice et de gaieté des violons ! Enfin que de grâce et d'inattendu dans la modulation en fa qui enchaîne l'Ouverture avec le

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