ACTE PREMIER
Jjo 1 (1),
Leporello, le valet, ou, pour parler plus exactement, la bête de somme de Don Juan, est seul en scène, attendant, à la belle étoile, son maître qui a pénétré de nuit dans le palais du Commandeur pour ravir la noble et belle Doua Anna. Instantanément, dés les premières notes de la ritournelle, l'or-
(1) J'adopte ici, pour la division par numéros, Tordre de la partition italienne qui est en deux actes.
D0.\ JL'AN. 11
chestre grelotte avec Leporello — (Cœur de lièvre) — plus transi encore de peur que de froid, et qui tressaute au moindre bruit. En deux mesures, Mozart a dessiné son homme.
'< De jour et de nuit martyr,
« Par Dieu fait quels temps courir,
» La iiluie et le vent soutiVir^
» Manger mal et mal dormir !... »
Après ces griefs si plaisamment soulignés par la même formule ramenée quatre fois, Leporello s'enhardit. Ah !
bah ! moi aussi ! « je veux faire le gentilhomme,
« El je ne veux plus servir. »
Et là-dessus, voici l'orchestre qui
h VOUS prend un air de résolution et de I i bravoure. Et puis, « Voyez un peu ce « galant homme, qui se goberge là « dedans avec sa belle, et qui me laisse « là, moi, en sentinelle ! Ah ! non '. Je « veux faire le gentilhomme, et je ne « veux plus servir ! »
Il y est bien décidé.
« Mais quelqu'un vient, je crois! »
Nouvelles transes dans l'Orchestre :
« Cachons-nous ! » Et, prudemment, il se tient à l'écart, pendant qu'un rythme précipité introduit en scène la lutte acharnée de Doua Anna et de son ravisseur. Quelle étreinte corps à corps ! quelle énergie dans cette dé-
DON .lUAN. 13
sespérée criant : «A l'aide '.au secours ! « qu'on saisisse le traître ! » Quel Orchestre ! quelle merveilleuse peinture de ce duel haletant auquel vient se mêler, dans un coin de la scène, le syllabique éperdu de ce poltron de Lcporello ! Devant une telle vérité d'expression, on pourrait fermer les yeux : la musique, à elle seule, rend le drame visible.
Éveillé par les cris de sa fille, le Commandeur paraît, l'épée à la main, et demande raison de l'outrage. On croise le fer; et après quelques passes rapides que les gammes desjdolons et des basses font scintiller dans l'ombre, le
Commandeur tombe, blessé à mort.
Ici s'engage un court Trio, d'une majesté incomparable, un chef-d'œuvre d'impression tragique, et l'une des pages les plus grandioses qui se puissent concevoir dans le drame musical.
Comme toujours, la situation s'établit dès la première note. Point de tâtonnements ni de préambule inutile. La gravité lugubre du mouvement, l'uniformité rythmique des triolets de violons sur les tenues des instruments à vent, les basses, en quelque sorte interdites devant ce meurtre, et marquant, avec une régularité glaciale, le premier et le troisième temps de la
DON JCAiN. lo
mesure, l'agencement de ces trois voix de basse qui se meuvent, chacune dans son caractère, avec une aisance et une liberté prodigieuses, tout cela répand, sur cette scène inoubliable, une stupeur que la plume du Dante et le pinceau de Michel-Ange n'ont point surpassée.
Ce Trio s'achève par cinq mesures d'orchestre si saillantes qu'elles méritent de faire l'objet d'une analyse spéciale. Oui, cinq mesures ont suffi à Mozart pour y faire éclater la puissance de son génie, comme l'instant a suffi au u Fiat Lux » du Créateur. C'est que le génie exprime d'un seul mot ce qu'il voit d'un seul regard, et que ce mot
est le nom même de la chose vue. Celte justesse absolue d'expression ne faiblit pas un moment dans ce Maître des Maîtres, le plus vrai et le plus beau, le plus humain et le plus divin de tous.
Quoi de plus douloureux que ce dessin chromatique qui descend lentement, comme épuisé par le sang qui coule de la blessure ! Comme les pau- , pières s'abaissent sur ce regard qui va s'éteindre! Comme la vie essaie de se reprendre, par un dernier effort, à la troisirme mesure, pour retomber enfin sur cet accord effrayant qui annonce le départ de l'âme et où commence l'immobilité du cadavre !
DON .lUAN. 17
Ici se termine cette puissante Introduction, la plus belle exposition de drame lyrique que je connaisse.
Cependant Doua Anna, qui est par venue à s'échapper des mains de son ravisseur, rentre en scène avec son fiancé Don Ottavio. Il faut suivre pas à pas, note par note, cette scène d'une constante et inexprimable beauté. Et d'abord, quel trouble, quel effarement d'inquiétude dans ces quatre mesures qui précèdent et amènent le récitatif!
« Ah ! quai mai s'offre, o Dio, spettacolo
18 UON JUAN.
« funesto agli occhi miei! » A la vue de ce corps étendu sur le sol, la pauvre fille bouleversée a deviné son père!
Comme elle accourt, haletante, affolée de terreur et de pressentiment! Hélas!
c'est lui! c'est bien lui! « Padre mio! Caropadre! Ah!... padre amato !... »
Quel sanglot déchirant et tendre à la fois que cette résolution sur l'accord de Septième de dominante du ton de la \,\ Que de deuil et d'indignation réunis dans la déclamation des mois suivants : " Ah! l'assassino mel' trucido!
Ah! l'assassin! il me l'a tué!... " — VA alors, c'est un flot de larmes dont on ne sait qu'admirer davantage, tant il
faut y admirer tout; cette plainte si touchante de la voix dialoguant avec \ * la plainte de l'Orchestre, cette progrès- ^ sion ascendante d'accords qui, dans l'allreuse réalité, se prennent à tout.
« Quel sangue... quella piaga... quel volto, tinto e coperto del color di morte!... » Oh 1 l'harmonie lugubre sur\\ le dernier mot « di morte » ! Qu'elle est morne et livide! Et ce qui vient ensuite! Ce rythme égal et palpitant des quatre noires! — « Ei non respira più. !... » — « Freddcle mcuibra » !... — Comme les mains tremblantes de la pauvre fille voudraient rappeler la vie dans ce père adoré ! Enfin, le déses-
poir l'emporte, au retour de ces trois exclamations plus poignantes encore que la première fois : «Padre mio!...
Caro padre ! ... Ah ! padre amato ! ... » Ce dernier cri et l'accord qui l'accompagne sont à faire fondre en larmes; la douleur ne va pas au delà.
Mais ce qu'on ne saurait trop remarquer ni trop essayer de faire comprendre, ce qui fait de Mozart un génie absolument unique, c'est l'union constante et indissoluble de la beauté de forme et de la vé?-ité d'expression. Par la vérité, il est humain; par la beauté, il est divin. Par la vérité, il nous touche, il nous émeut, nous nous reconnaissons
tous en lui, et nous proclamons, par là, qu'il connaît vraiment bien la nature humaine, non seulement dans ses différentes passions, mais encore dans la variété de forme et de caractère qu'elles peuvent affecter. Par la beauté, il transfigure le réel, tout en le laissant entièrement reconnaissable; il l'élève et le transporte, par la magie d'un langage supérieur, dans cette région lumineuse et sereine qui constitue l'Art, et dans laquelle l'Intelligence redit, avec la tranquillité delà Vision, ce que le cœur a ressenti dans le trouble de la Passion. Or le vrai dans le beau, c'est l'Art tout entier.
22 DOiN JUAN.
Mais, poursuivons l'analyse de celle scène admirable.
Après ce dernier cri de désespoir :
« Ah ! père bien-aimé 1 )> Doua Anna retombe anéantie près du cadavre :
« lo manco... io muoro... » — « Je dé- « faille I... Je meurs!... » — Quelle justesse et, en môme temps, quelle noblesse d'attitude dans les deux mesures d'orchestre qui précèdent les mots :
« io manco!... » et se reproduisent, plus défaillantes encore, devant les mots : « io muoro!... » Soudain, Don Ottavio s'adresse aux serviteurs de Doua Anna, accourus aux cris de leur maîtresse. « Ah! soccorrete, amici, il mio
« lesoro »; — « Ah! mes amis! venez « en aide h ma bien-airnée ! » que d'empressement, que do sollicitude dans ce rythme entrecoupé de l'Orchestre I Et lui, l'infortuné! comme il souffre pour celle qu'il aime I Avec quelle sollicitude il épie ses moindres mouvements ! «Ah ! « il duolo estremo la meschinella uc- « cidel... » — « Ah! pauvre enfant!
« l'excès de sa douleur la tue!... » — Mais non : « Già rinviene... » — « La « voici qui revient à elle... » — « Date « le nuovi aiuti... » — « Redoublez de « soins... » Enfin Dona Anna recouvre ses sens et murmure faiblement : « Pa- « drc mio!... » — « Vite!... « (s'écrie
Don Ottavio), « emportez loin de ses « yeux cette effrayante image I... » Puis, se retournant vers Dofia Anna : « Chère « âme! reprenez courage'....» Mais Doua Anna se relève et, dans un élan superbe d'indignation, elle s'écrie : «Ah!
« cruel! que me parles-tu de résigna- « lion? Fuis! laisse-moi mourir, puisce que celui-là est mort qui m'a donné « la vie!... »
Quelle énergie de résolution dans celle attaque de la voix qui devance l'Orchestre: «Fuggi,crudele, fuggi!.., »
pour revenir, presque aussitôt, à cet accent de douleur :
« Laisse-moi mourir, puisque celui
DON JL'AN.
à n'est plus qui m'a donné la vie !....» Ce qui est merveilleux dans iMozart, c'est l'aisance avec laquelle il sait faire, pour ainsi dire, h chaque mot sa part spéciale de justesse d'intonation, sans troubler en rien l'unité d'allure et do caractère de la phrase musicale. Tout y coule de source avec une telle abondance que rien n'y semble cherché, bien que chaque détail y satisfasse le contrôle le plus rigoureux de la pensée et de la réflexion. C'est que le génie véritable est la forme la plus haute de la raison dont le privilège est d'atteindre directement et infailliblement son but, comme le sens commun, sans avoir be-
soin de gravir les degrés successifs du raisonnement : le génie, c'est l'autorité de l'évidence par le vrai et du ravissement par le beau.
Aux larmes de Dona Anna, Don Ottavio répond sur un dessin de violon des ^plus caressants, qui se déroule avec me tendre compassion sous les mots :
<( Écoute, ma bien-aimée! regarde-moi un seul instant! c'est ton amant qui te parle, ton amant qui ne vit que pour toi!... »
Et quel charme, quelle grâce touchante dans la réponse de Dona Anna!
que de mesure et de noble simplicité dans cette lutte si naturelle entre la
douleur do la fille et la tendresse do l'amante! comme chaque note, dans la voix suffoquée, dans l'émotion discrète et contenue de l'orchestre, traduit fidèlement cette réserve que le deuil impose momentanément à l'amour! « Oui!.., « tu es mon bien-aimé (dit-elle), mais... « ma douleur... ma tristesse... ah ! mon « pauvre père!... où est-il?... » Quoi de plus noble et de plus suave et de plus pur que ces arpèges des premiers et des seconds violons qui semblent verser, pour un moment, sur la plaie saignante de la douleur l'adoucissement de la pitié !
Don Ottavio répond : « Laisse, chère
âme! laisse ce souvenir déchirant! lu as en moi un époux et un père!... »
Rien de loyal, de généreux, de protecteur comme cette intonation de septième sur les mots : « Hai sposo, hai padre, » rien de ferme et de rassurant comme les deux dernières mesures :
<( Hai sposo e padre in me. » Il y a, sous de tels accents, un cœur et un bras sur lesquels on peut s'appuyer sans crainte.
Après ce dialogue si émouvant qui se reproduit deux fois et donne, par là, plus d'ampleur à la période et plus d'intensité à l'expression, Dona Anna, désormais tout entière au sentiment de