TERZETTO
Je ne crois pas qu'il existe un morceau de musique plus parfait que ce Trio. Est-ce parce que j'ai un faible tout particulier pour le charme constant et inexprimable qui s'en dégage? Je ne
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sais. J'y cherche en vain un passage qui ne soit pas d'une beauté accomphe ; je ne puis l'y trouver. L'art musical s'y manifeste avec une telle supériorité que, fût-ce l'unique spécimen qu'on en pût posséder, on posséderait l'essence même de la musique. Je ne connais rien au monde de plus exquis.
Elvire est seule à son balcon. Elle pense, avec la tendresse obstinée du véritableamour, àl'ingrat quin'y répond que par ses scandaleuses inûdélités.
« Ah! mon pauvre cœur! tais-toi! ne « me parle plus de cet impie, decetraî- « tre, c'est une honte d'avoir pitié de « lui ! »
Tel est le sentiment qui remplit les treize premières mesures. Elvire accuse son propre cœur; elle lui reproche de battre encore (mesures 3 et 4, 7 et 8) pour celui qui en est indigne, elle est résolue (mesures 9, 10, 11) à le chasser de son souvenir; elle a honte d'être si faible (mesures 12, 13). On ne peut pousser plus loin la ressemblance morale dans ses moindres détails au moyen du rythme, du tour mélodique, des accents, des nuances, de la ponctuation musicale, de l'harmonie et de l'emploi des timbres.
La période suivante, qui comprend les mesures 14, 15, iO, 17, IS, est un
appel à la prudence et à la précaution. « Silence, » — dit Leporello, — «il me « semble que je reconnais la voix de « Dona Elvira! » — « Bon, » — dit Don Juan, — « je veux profiter de l'occasion : et toi, ne bouge pas! » L'expression de ces cinq mesures est si frappante qu'il parait impossible d'en imaginer une plus vraie.
C'est la conformité absolue du son avec l'action.
L'appui sur le second temps, le dessin des bassons imité par les basses et repris ensuite par les flûtes et les clarinettes, enfin l'accent mystérieux de la mesure 18, représentent, avec une jus-
tesse merveilleuse, l'atlitude de gens qui cherchent à se blottir.
A la mesure 19 reparaît le dessin de la première phrase. « Elvire! mon « idole ! » soupire Don Juan sous le balcon. L'instinct du génie ne s'y est pas trompé. C'est dans les intonations mêmes d'Elvire que Don Juan va chercher l'impudente expression d'une tendresse mensongère. Cet emprunt musical est un abus de confiance; c'est un faux que commet Don Juan, mettant ainsi le langage sincère de sa femme sur ses propres lèvres pour la mieux tromper. A la mesure 27, Elvire tressaille! « N'est-ce point la voix de cet
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« ingrat? » Aussi les mesures 27, 28, reproduisent-elles l'accent indigné des mesures 9, 10. Mais Don Juan calme aussitôt ce ressentiment passager. « Oui, « ma vie! » — s'écrie-t-il avec une exagération mielleuse, — « c'est moi; moi « qui implore mon pardon ! » (Mesures 29, 30, 31.) « Quel trouble étrange « s'empare de moi? » — dit Elvire.
« Voyez cette folle qui va encore se « laisser duper! » marmotte Leporello dans son coin. (Mesures 32, 33, 3i, 33, 36.) Une imitation d'une extrême élégance reproduit, pendant ce passage, le dessin piquant et malicieux des mesures 14, 13. — A la mesure 37 appa-
raît une phrase mélodique d'un tour infiniment caressant, et qui est comme un avant-goût de la fameuse sérénade que Don Juan roucoulera tout à l'heure pour la came'riste d'Elvire. Les mesures 47, 48, 49, 50, soulignent, par le trémelo des instruments à cordes, la résistance d'Elvire, pendant que les instruments à vent protestent de la tendresse hypocrite du séducteur. «Grois- « moi, )) — dit Don Juan, — « sinon je « me tue ! d Pendant ce temps-lù (mesures 51, 5i2, 53, 54), Lcporello murmure à l'oreille de son maître : « Si « vous continuez, je vais pouffer de « rire! » Le syllabique descendant est
là d'un effet extraordinaire et fournit une rentrée merveilleuse dans le thème initial du morceau, sur lequel les trois voix se réunissent avec une incroyable suavité de forme et d'harmonie. Mais, ce qui est véritablement prodigieux, c'est le parti que Mozart a su tirer ici de la forme J^^^g^J^-'-j dont les imitations, à partir de la mesure 68, se superposent par octaves, puis par tierces, puis par mouvement contraire, puis en crescendo jusqu'au F de la mesure 72, pour aboutir (mesure 73) à un P staccato qui peint, avec une extrême flnesse, l'indécision d'Elvire, le piège de Don Juan et l'incertitude de Lepo-
rello sur le dénouement de ce quiproquo déshonnête. L'ensemble se termine sur le retour des mesures 63, 6i, 65, G6, 67, suivies d'une coda de six mesures emprunte'e au dessin de la mesure 12.
Cependant Elvire est descendue de son balcon. L'obscurité de la nuit l'empêche de reconnaître Leporello qui, à la faveur de son déguisement, prend goûta l'entretien et se met à embrasser Elvire pour tout de bon. Don Juan les apostrophe, les effraie et les fait fuir. Une fois maître de la place, il en conte à la chambrière sur la délicieuse sérénade qui suit et qui est intitulée « Roman za ».
Cette sérénade est une perle d'inspiration, comme élégance de mélodie d'harmonie et de rythme. Sur la per, sistance de l'accompagnement d'orchestre, se détache un dessin d'accompagnement spécial confié à la mandoline, et dontla division rythmique en six douhles croches et trois croches est des plus heureuses. La chanson elle-même est un chef-d'œuvre de grâce et de galanterie.
Les mesures 15, 16, 17, 18, présentent une succession harmonique ravissante ; les mesures 20, 21, sont d'une intensité
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de désir et de séduction merveilleuse, mais on vient. C'est Mazetto qui, escorté de quelques amis, est à la recherche de Don Juan... pour l'assommer.
'( Qui va là? » — « Leporello », — répond Don Juan. « Ah! c'est toi le « valet de ce brigand ! Nous le cher- « chons pour le tuer! » — « Bonne « idée ! » dit Don Juan : en ce cas, écoutez-moi.