‹ Le Don Juan de MozartChapitre 9 sur 19 · AIR · texte numérisé non relu

AIR

« Vous allez vous partager, moitié « par-ci, moitié par-là; si vous rencon-

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(( trez à travers la ville un homme ayant a à son bras une jeune femme, ou soute pirant sous un balcon, allez, frappez « ferme, c'est lui ! »

Cet Air, assez peu remarqué, est plein de malice et de gaminerie. Il y a, entre autres, un dessin en syncopes de tous les instruments à cordes à l'unisson sous les mots «/er^Ve, feritel... »

qui est une trouvaille d'esprit.

Les camarades se séparent, conformément aux instructions du faux Leporello; pendant ce temps, Don Juan retient Mazetto pour lui dire deux mots à l'oreille.

« Voyons, Mazetto, es-tu bien armé,

« au moins?... » — « Certes, — répond « celui-ci. — J'ai d'abord ce mousquet, et « puis ce pistolet. » Là-dessus Don Juan s'empare des armes de Mazetto et le rosse d'importance. Cris désespérés de Mazetto qui se tord de douleur. Don Juan se sauve. Arrive Zerline.

« Eh I mon pauvre Mazetto 1 que «t'est-il donc arrivé?... » — Et Mazetto de geindre en racontant l'affaire.

« Allons, allons, — dit Zerline, — ■ ce « ne sera rien; viens-t'en à la maison; « et, si tu me promets de n'être plus «jaloux, je te guérirai, va, mon cher <( petit mari. »

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A Ht

Ce morceau est un pur chef-d'œuvre, d'un charme pénétrant et d'une ahsolue beauté de forme. La ritournelle est, à elle seule, une perfection; elle mérite un examen particulier. Dès la troisième mesure, on est ravi par le dessin caressant des altos et des violoncelles \^'^^^f^^^ aux mesures 3, i. Les mesures 7, 8, sont d'une grâce exquise et la répétition de l'accord de septième de dominante qui termine la mesure 7, sur le premier temps de la mesure 8, produit une impression positivement en-

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chantoresse. Les mesures 17, 18, avec le trille des premiers violons sur les accords des instruments à vent, sont d'un regard et d'un sourire pleins de gentillesse et de câlinerie, ainsi que la réponse de la voix (mesures 19, "20), sur l'accompagnement paisible des instruments à cordes. Quoi de plus tendre que la période comprise entre les mesures 24 et 32 qui ramène, d'une façon si simple et si charmante, la phrase initiale ! Et quelle instance de cajolerie dans cette uniformité des mesures 47, 48, 49, suivies de cette délicieuse œillade des mesures 50, 51 !

« Eh bien! » — dit Zerline, — '( ce

« remède à tes souffrances, veux-tu « savoir où il est? Mets ta main là, sur (. mon cœur : le sens-tu battre? » Les mesures 61, 63, 64, avec le dessin lié des violons en octaves sur les notes piquées des instruments à vent, sont absolument délicieuses : Mozart est le seul qui possède à ce merveilleux degré la grâce et le charme ; il y est irrésistible.

Zerline a emmené Mazetto. Et voici venir Leporello, toujours sous les habits de Don Juan, et fort incommodé de traîner partout cette madame Elvire dont il voudrait bien trouver moyen de se débarrasser.

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Le décor a changé ; on est en pleine forêt.

« Il me semble, — dit Leporello, — « que j'aperçois la lumière d'une quan- (( tité de torches qui s'avancent de ce « côté 1... »

— Il tremble comme une poule. — (( Que crains-tu, mon époux adoré ?... » — dit Elvire. — « Oh 1 ne me quitte « pas '....de grâce, no me quitte pas !... »

Ici commence l'admirable Sextuor :

Cevasto morceau, composé d'épisodes successifs du plus haut intérêt, est un

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modèle de musique dramatique. Dès les premières notes de l'orchestre, on deux simples mesures, Mozart nous fait partager les terreurs d'Elvire égarée dans ce lieu sombre et solitaire. Les suites de tierces du début répandent déjà autour du personnage une ombre inquiétante; on y marclie à tâtons; toute la phrase d'Elvire est accompagnée par des sursauts d'orchestre qui sont une image frappante de ses battements de cœur. Tout autres sont les tressaillements de Leporello. Dès la troisième mesure, on sent qu'il ne songe qu'à s'évader, sans souci de ce que deviendra la malheureuse Elvire. L'orchestre

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fouille dans tons los coins, et se heurte îi chaque pas avant de trouver une issue. Elle est enfin trouvée; et c'est merveille de voir comment, soudain, le chant et l'orchestre s'esquivent sur la pointe du pied : ici encore, la ressemblance de la forme musicale avec l'action est d'une vérité scénique absolue.

Mais voici venir Doua Anna et Don Ottavio. Les deux mesures d'orchestre qui les introduisent en scène sont d'une souveraine beauté. 11 n'y a peut-être que Mozart dont le génie ait pu condenser aussi instantanément, en aussi peu de notes et avec une telle puissance, la forme juste et complète du personnage

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qu'il va faire parler ou agir. Avec l'entrée de Doua Anna el de Don Ottavio, le langage musical prend une noblesse d'attitude et une dignité d'accent incomparables. La phrase entière de Don Ottavio : a Tcrgi il ciglio » (Sèche tes larmes), est d'une admirable tendresse, en môme temps que d'une réserve et d'une délicatesse touchantes. Ce n'est point l'accent do la passion, mais celui d'un amour profond et sûr. La réponse de Doua Anna : « Lascia alnien alla mia pena, » est superbe détenue et d'élévation de sentiment: c'est une fidélité inconsolable à ce deuil qui lui parle sans relâche du père qu'elle doit venger.

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Celte phrase et celle de Don Ottavio sont accompagnées par un dessin continu des seconds violons qui semble vouloir exprimer le lien immuable qui unit ces deux âmes dans une même tendresse et dans une même douleur.

Mais voici que, tout à coup, un nouveau rythme caractéristique apparaît dans l'orchestre. C'est le retour de cette recherche à tâtons dans la nuit obscure. Elvire et Leporello rentrent en scène, chacun de son côté. «Mais oii donc est « mon époux?» gémit Elvire au comble de l'inquiétude. — « Si elle me trouve, » — dit Leporello transi de peur, — « c'en « est fait de moi ! » Tous deux aper-

çoivent enfin une issue ; mais au momenl de fuir, ils sont refoulés en scène par Farrivéc subite de Doua Anna, de Don Ottavio, de Mazetto et de Zerline, prenant Leporello pour Don Juan. « Arec rète, scélérat ! » s'écrient Zerline et Mazetto lui barrant le passage, tandis que le pauvre diable enfonce son chapeau sur sa tête et relève son collet pour n'être point reconnu. Ici l'orchestre prend une fermeté de rythme d'une énergie saisissante ; on se sent en présence d'une arrestation. « Voilà le bri- (( gand I » s'écrient Doua Anna et Don Ottavio. « Mort au perfide qui nous a « trahis 1 » reprennent toutes les voix,

moins Elvii'c dont la plainte suppliante cherche à calmer leur coiun-oux.

« Pitié! », — dit-elle, « pilié pour mon « époux! » et Torchestre reprend le rythme haletant qui accompagnait sa frayeur et son anxiété en cherchant à retrouver son ('poux dans l'obscurité de la nuit. Mais tous s'indignent et se révoltent : " Non ! non ! il faut qu'il « meure ! » Elvire implore avec instance ; mais c'est en vain. La lutte obstinée des deux rythmes contraires est d'une expression frappante.

Au milieu de cette bagarre, Leporelio se sent perdu. Le visage toujours caché dans son manteau, il se lamente sur un

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ton d'une misère indescriptible. Le chant, les instruments à cordes, les instruments à vent, tout cela, pâle d'effroi, se traîne littéralement aux pieds des témoins, avec le claquement de dents et la chair de poule de la poltronnerie, pendant que les basses de l'orchestre sont immobiles et comme paralysées. Il faut admirer ici, comme toujours, la sûreté prodigieuse et la soudaineté avec lesquelles, sans perdre un instant, Mozart entre, de plain-pied, dans le caractère des personnages et de la situation. Cette lamentation de Leporello qui se termine par une supplication pileuse des hautbois, aboutit, par

une cadence rompue, à une période d'un rythme nouveau. Leporello se découvre enfin, à la stupéfaction de tous ceux qui l'entourent.

« Leporello ! 1 1 quelle est cette mysti- « fication? »

Huit mesures sont consacrées à la surprise de tous ces gens qui demeurent déconcertés; puis le rythme saccadé reparaît, exprimant l'incertitude dans laquelle chacun est plongé. Enfin, attaque le robuste Allegro qui forme la dernière période et comme l'explosion de ce magistral Sextuor. Cet Allegro est d'une puissance colossale. Bien que la partition ne porte pas de changement du

signe antérieur qui correspond à quatre temps, il me paraît hors de doute que la mesure doit être battue (^ , c'està-dire à deux temps. Quelques mots seulement fournissent la matière de cotte page vigoureuse : « Mille pen- « sées confuses s'agitent dans ma tête ! « Quelle journée que celle-ci, et quelle « déception inattendue! » Le morceau est traité avec la science d'un symplioniste consommé ; on y trouve, en même temps, la verve éblouissante et la transparence radieuse qui caractérisent le génie italien d'un Gimarosa ou d'un Rossini. Par Salzbourg sa patrie, Mozart était plus Italien qu'Allemand; et

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par ses précoces voyages en Italie, il s'était assimilé le tempérament méridional; il avait bu le soleil et respiré l'atmosphère de ce paj'S enchanteur qui, après la Grèce, aurait mérité d'être la terre des Dieux.

En deux coups d'archet et comme par une secousse magique, l'allure du morceau se transforme. Leporello, tout à l'heure écrasé sous le poids de l'épouvante, se redresse et commence à entrevoir la possibilité du salut dans la fuite. Au mouvement agité de l'orchestre, on devine que les oreilles lui bourdonnent encore, et qu'au premier moment il s'enfuira à toutes jambes.

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« Ahl pour le coup, si j'en réchappe, » — dit-il, — « ce sera miracle! » Un syllabique littéralement ahuri donne ici l'image exacte de ce qui se passe dans cette tête affolée (mesures 17, 18, 19, 20 de l'Allégro, et, surtout, de 27 à 35), où l'égarement du malheureux serviteur esta son comble etlejelte, éperdu, dans une conclusion de phrase d'un effet irrésistible. Soixante ans après le jour oîi j'entendis pour la première fois cette œuvre immortelle, j'ai encore présent à la mémoire l'enthousiasme, le délire que soulevait, dans le public tout entier, le puissant organe de Lablache, ce comédien de génie, ce chan-

teur inimitable qui mettait le feu aux quatre coins de la salle. Mais aussi, quels éclairs de génie, à chaque instant, sillonnent l'œuvre du maître 1 Quel coup de foudre que cette prodigieuse saillie do la voix de basse qui éventre, pour ainsi dire, le terrible unisson de l'orchestre! Enfin, il faut signaler la superbe péroraison vocale qui apparaît à la vingt-septième mesure avant la lin du morceau et qui est une merveille de contrepoint et de combinaison harmonique.

La soumission de Leporello aux hu-

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miliantes volontés de son maître menace pourtant de lui coûter cher, et chacun réclame le privilège d'être le premier à la lui faire expier. Cette concurrence fournit matière à un air caractéristique de Leporello. Peut-être, scéniquement parlant, ce morceau fait-il longueur, en ce sens qu'il n'est guère qu'une redite des frayeurs dont Leporello nous a donné un spécimen complet dansle Sextuor qui précède. Aussi le supprime-t-on d'ordinaire à la représentation.

Leporello parvient enfin à s'échapper.

Don Ottavio s'adresse alors à ceux qui l'entourent, u Mes amis, » — dit-il,

« après de telles énormités. nousnepou- « vons douter queDon Juan soitlemeur- « trier du père de Doua Anna. Attendez- « moi tous dans cette maison ; je vais re- <( courir à qui do droit, et d'ici à peu, « vous serez vengés, je vous le pro- « mets. »

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