I-ON J U A N I S M E
Don Juan est toujours presse en amour.
Traitant l'amour comme une affaire, et t beaucoup de ces aimables affaires, celle qui le retient le prive du plaisir qu'il se promet des autres et l'irrite bien- • t. Ce n'est pas lui qui, pour être heu-
ux. attendrait plusieurs années la m d'un m:iri. A plus forte raison doit-il trour inexplicable le cœur d'un sigisbé; et, • fait, ce sont les sigisbés qui consolent une femme de l'amour d'un Don Juan.
r son impatience, Don Juan gâte
beaucoup d'amours où il eût réussi en
s'attardant davantage. Mais il est dans sa
turc de passer outre. C'e>t le nombre
qu'il lui faut encore plus que la quai,
qui ne s'obtient que bien rarement d'un
premier assaut. Le luanismt tombé donc
ment aux amours vulgaires, aux
femm rencontre : c'est son éeuei! et
)n châtiment.
•ni retiendrait tr> ip Ion lu m, lui inspirerait vite du m< pris pour lui-;; /lilcdirL
lui fait un devoir Je vainc [uelques
irs, 1 i ou il faudrait des mois à un autre.
LE DONJUANISME <, '
Le plaisir de la conquête ne vaut pas pour lui, celui d'en avoir privé quelqu'un. La femme qu'il quitte ne lui laisse qu'un regret : celui de faire inévitablement la place à d'autres. Sa jalousie, à lui qui est incapable d'en éprouver dans le sens qu'on attache à ce mot, est simplement une amertume, fort légère d'ailleurs, que lui laisse son imagination en plaçant quelque amant dans les bras qu'il vient de quitter. S'il en avait le pouvoir, il les enchaînerait toutes, non pour se les conserver ; simplement pour en priver les autres. Mais le temps de les enchaîner ne devrait pas être pris sur celui d'une nouvelle conquête.
A cette course d'amour, qui est sa vie, il perd une des chances les plus constantes des amants sans fierté : celle qui se trouve dans l'inépuisable pitié des femmes pour l'homme qu'elles croient malheureux à les aimer. Cette pitié demande trop de temps à faire naître. A-t-il besoin d'inspirer la pitié, celui qui sait inspirer l'amour?Et les Don Juan ne dédaignerontils pas le jeu trop prolongé des larmes
! E DON J l ' \ S' ! '
sous lesquelles se presse déjà le rire prêt à les trahir? Ces faunesques n'aiment point
le plaisir docile arraché à une âme froide.
Ce qui finit par être désespérant pour
Don Juan c'est l'uniformité de son plaisir.
Plus la femme qu'il possède est riche de toutes sortes de dons, moins il en jouit. 11 est comme l'hôte passager d'un palais qui coucherait chaque soir dans une autre chambre sans se donner le plaisir de passer quelque temps dans celle où il se lit trouvé le mieux.
Les sensations que cause une poss< sion de quelques mois ne sont pas du t u: celles qu^ ! possession de quel-
ques moments. Le plaisir ason zénith dans une femme. Combien de fois Don Juan l'atteint-il > Il y faudrait plus de temps.
Si 1 i satiété vient vite en amour, il e t constant que le plaisir
I ce fatal m< 'ment. Un nt aime
sa maîtresse aux premières heures de l'amour : six mois après, il l'adore et ne lus. D fuan nec i ti
Cett 1 Ition dans un ' femme. Il
: unné sensation dans
la variété des sujets. Sa grande volupté sera toujours dans l'art et la jouissance de séduire, dans l'étonnement qu'il cause dans la vanité du triomphe qui le met, constamment au-dessus des autres. Le plaisir de Don Juan se concentre dans les commencements de l'amour, dans les attaques successives, dans les combats d'avant-garde, dans l'escrime des sentiments, dans les soumissions hypocrites, dans les faux semblants de la passion : quel plaisir fou quand il rencontre la corruption la plus savante sous les dehors de la vertu la plus irrésistible! C'est le plaisir d'un Valmont.
Mais ne pas trouver un plaisir différent, bien qu'il passe d'une femme à une autre, est ce qui finira par désespérer et dégoûter Don Juan. Avant cinquante ans, il sentira le vide de ces amours qui l'auront si fort rempli jusque là. Une femme entre mille sera regrettée. Elle aurait pu être celle qui, l'âge atteint, remplirait ce vide dont il souffre.
Aussi l'amour à la Don Juan implique-t-il une éternelle jeunesse.
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m chose porte nu Don Juanisme : le be\ >/ji d'être préféré
. ' tte noble ambi-
n qui pourrait conduire au
bonheur, si elle se bornait ï n us faire
Férer ï tous les autres par la seule
femme de notre amour, dérive, dans
■ ibles 1 1 >fl luans, d'une
: femme à toutes celles qu'ils
rencontrent.
Il ne leur d'être préférés par
. il leur faut la préférence de
toutes les femmes. C'est cette pointe
d'ambition enragée — et folle assurément, mais de noble folie; car le cœur qui se refuse est plus impossible à soumettre qu'un empire, et, lequel vaut le mieux : être César ou être Antoine? — c'est cet impérieux emportement, cet inassouvissement de l'âme qui fait des Don Juans, des cœurs durs et cruels : car pour jouir de la préférence de toutes il faut nécessairement renoncer à quelqu'une et après l'avoir obtenue, montrer le mépris de ce qu'on paraissait désirer le plus; c'est-à-dire blesser profondément un sentiment d'amour-propre et peut-être un sentiment d'amour et de dévouement :
blessure parfois trop facile et dont il n'y a pas toujours à triompher.
Pour la plupart des hommes il y aura plus de bonheur à n'être aimé que d'une seule femme et surtout à n'en aimer qu'une. Mais Don Juan nesaurait se laisser enchaîner : Que deviendrait sa liberté, cette faculté si chère, de passer de l'une à l'autre, d'étaler partout cette queue de paon constellée de cœurs, où se mire sa vanité triomphante >
6o I E DON J L'AN lr- ME
C'est un déiicieux et malin [ laisir,
pour lui, de mener parfois, mais pour un temps seulement, plusieurs amours de it et de cultiver ses victimes selon son humeur et le caractère de chacune, s'égayant avec les joyeuses, se donnmt ivec les tendres et les rêveuses.
Il n'admet ni de souiïrir la solitude quand elle lui pèse, ni de subir une come imj me.
Un amour comme celui de la Grande Mademoiselle pour Lauzun, flatterai!
ité, mais p 'urrait lasser sa patience. 1 'amour d'une sainte 1 h< U d'une
Héloïse lui serait parfaitement insupportable. Il est pour lui une de bonheur cons ser tous les autres, • IS ces bonheurs inférieurs qui auraient pu retenir et charmer les pauvres êtres qui s mi des hommes mais qui ne -
semblable . s :i bonheur pris de I
' pas r.a vie, qu'il lui : >urs l'es- et l'in-
L'inconnu, voila le sel de l'amour, le
LE DON JUANISME 6l
piquant de la vie, la source de i'éternel désir, le puits sans fond des inassouvissements juanesques: L'inconnu et l'imprévu qui sont presque même chose, car ce sont les voiles mystérieux sous lesquels se déroulent les choses en nous entraînant, voiles d'égale obscurité que soulève de loin en loin l'événement, ce Messie de l'ennui , l'événement , c'est-à-dire l'aventure. Tout est aventure pour le Juanisme, toujours aux champs de bataille de l'amour. Toute l'histoire humaine est là pour lui, et peut-être serait-ce la meilleure part de l'histoire si les masques n'y étaient pas.
L'imprévu, pardessus tout, exerce une puissance extraordinaire sur nos âmes.
C'est une révélation dans ce qui est connu, une sorte de renaissance spontanée et sans cesse renouvelée. Trouver l'imprévu dans une femme aimée est une source infinie de jouissances. C'est un rajeunissement qui met le cœur à l'abri de la lassitude. L'àçe d'une femme cesse d'être senti. Elle gouverne comme à vingt ans. Son amant la préférera tou-
Ù2 I.E DON JUANISMf
jours à une belle jeune fille d'une douceur germanique et d'une monotonie parfaite.
La Sanseverina de la Chartreuse de Parme
met au coeur du duc de l'arme et du comte Mosca une passion bien plus forte qu'aucune Dorothée de Goethe ne pourrait faire. Cette femme, véritablement hanteresse, est toute en imprévu et son empire d'autant plus solide qu'autour d'elle, à la cour où elle se meut, l'ennui est constitutionnel.
On s'étonne qu'un homme grave et de mérite, né pour de nobles amours, s'attache à une fille sans condition et sans moralité : car la moralité touche toujours ceux qui ne sont pas en cause. Mais cette fille n'a pas même besoin d'être jolie; il lu lit d'être naturelle, enjouée et
imprévue. Cet homme . c veut être
'. Voilà le ' de son attache -
ment. Plus il scr plus il sera
soumi loi des contrasta .
L'être humain est mobile. Nos impressions sont fugitives. L'uniformité inspire la tristesse. Le plus vif bonheur devient
insupportable, si rien ne vient l'agiter: L'âme s'y sent bientôt prisonnière. La soif de l'inconnu nous donne souvent autant d'ardeur à sortir du bonheur qu'à y entrer.
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— — .,4 Un homme qui ne ressemble
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, l'amour qu'on lui inspirer. i, i
n'y a que la distance d'un peu de har- L'amour vient par beaucoup he-
inins. L'homme qui ' est natu-
cment intéi «Paraître, | <rler, se
comporter d'une manière toute personnelle : c'est s'imposer. La femme croit à la puissance de ce qui est singulier. Et elle aime d'autant plus la force, cette fragile créature, qu'elle en est elle-même plus dépourvue. Soyons-lui compatissants.
Les hommes ne soupçonnent pas assez tout le mérite d'une résistance. Si la vertu est dans la résistance, les femmes en auront toujours plus que nous : car nous ne résistons pas à grand'chose et elles ne nous cèdent pas toujours.
Il faut: se faire craindre pour se faire
aimer. Un amour sans crainte, c'est
l'amour sous un bandeau mal attaché. Un
îamour qui voit clair très-vite, devient
irailleur, et s'échappe en moqueries et
trahisons.
Pour aimer beaucoup, il faut tout au moins craindre de perdre l'objet de son amour. Voilà un souci qui n'embarrasse pas souvent l'amour juanesque. Mais les femmes sont ordinairement pleines de ce souci-là et parfois à en mourir quand celui qu'elles aiment est un Don Juan.
Elles ont toutes plus ou moins, pour
leur malheur, le goût de l'élégance,
l'instinct de la distinction, le mépris des intérêts qui passionnent les hommes -, elles leur sont bien supérieures par i mépris-là, mais elles en sont victimes.
Quand elles ne demandent à un homme que de l'amour, le moins qu'il puisse leur laisser est le déshonneur, ou tout au moins ce qui passe dans nos moeurs pour un déshonneur.
Un amant abandonne une femme qui lui a tout cédé : C'est la femme qui est déshonorée. C'est mettre l'honneur où il n'a rien à voir. L'amour et l'honneur sont aux deux pôles de l'âme humaine. Ils forment
vie une antinomie constante,
condamnent, se subju l'étranglent
sur les débris du cœur humain avec une
cru.iuté dont la société. > préju-
lles mœurs et son universelle
ititude, est la l ble et inconsciente
L'h< inneur qu'un ire
n'( • iutre, 1 i jeune
fill tient. Elle peu »serd'ell
l'homme qu'elle se
LE DONJUANISME 67
donne, il n'y a point pour elle de déshonneur. J'aimerais mieux lui voir aimer Don Juan que le meurtrier de son père, comme fait Chimène. Mais comment l'amour, plus fort que la mort, ne serait-il pas plus fort que le respect humain ? Tant pis pour la galerie qui ne comprend pas.
L'amour peut faire de l'horreur une chose sublime !
La femme appartient à son mari. C'est l'honneur du mari dont elle a la garde. Le sien n'est pas ailleurs. Mais cet honneur du mari n'est qu'un honneur confié, un honneur de dépôt, c'est l'honneur du mari et non l'honneur de l'homme. Si la femme infidèle livre ce dépôt sacré, elle perd l'honneur du mari où était aussi le sien : l'homme reste entier ; il n'a qu'à se reprendre. La faute de sa femme reste à peine pour lui un ridicule, et non toujours.
Ceci constitue pour la femme une dépendance de nature, très-réelle, et à laquelle aucun progrès du temps ne l'arrachera. Par compensation, cette dépendance n'est pas sentie, dans quatre-