‹ Le donjon de VincennesChapitre 6 sur 14 · ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE

RUE NOTRK-DAm-DES-VICTOIRES , 20

sous U REGENCET

Prisohhrm : De Clermont. — De Polignac. — Quttre inconnus de la cooipiratinn

Cellamare.

GouTiRifiURS : Le marquis du Chàtelet. — (1720) Son fils lui succède.

Loui« XIV mourut le !•' septembre 1715; le même jour, Louis XY, âgé de cinq ans et demi, fut proclamé roi de France.

Dans un codicille ajouté à son testament, qui fut cassé par le parlement pour donner la régence à Philippe d'Orléans, Louis XIY avait disposé que le jeune xoi habiterait Yincennes pendant sa minorité. Yoici la clause qui y était relative :

u Par notre testament déposé au parlement , j'ai nommé

M. le maréchal de Yilleroy gouverneur du roi, et j'ai marqué 6« i

s HISTOIRE

qaelledoit être son autorité dans ladite fonction; mon intention est que, du moment de mon décès jusqu'à ce que Touverfure de mon testament ait été faite, il ait toute l'autorité sur les officiers de la maison du jeune roi, et sur les troupes qui la composent. Il ordonnera auxdites troupes, aussitôt après ma mort, de se rendre au lieu où sera le jeune roi, pour le mener à Vincennes, Vair y étant très-bon. »

Cette clause éprouva autant de controverse que celles qui étaient relatives à la régence. La majeure partie des seigneurs de la cour s'opposa à ce que le roi fût s'établir dans cette nouvelle résidence. Leurs motifs étaient bien simples. Ils avaient tous leurs maisons, leurs habitudes, leurs maîtresses, à Versailles, et ils ne voulaient rien quitter de tout cela; et puis le service était plus doux et plus commode, dans le vaste palais de Versailles, que dans celui de Vineennes, bien étroit pour contenir tous ceux qui avaient droit d'exercer des charges à la cour. On fit donc au régent des représentations très-sérieuses à cet égard, et on lui dit qu'ayant déjà fait casser le testament, quant à la clause principale, il pouvait bien en faire autant de la clause secondaire qui portait la perturbation dans toute la noblesse. Mais le régent, affectant une obéissance passive aux dispositions testamentaires de Louis XIV, toutefois qu'elles ne touchaient pas à ses intérêts, fit partir le roi pour Vincennes.

Le jour du convoi de Louis XIV, deux cortèges se mirent en marche à peu près à la même heure; l'un pour aller porter les restes du feu roi à Saint-Denis, l'autre pour escorter le nouveau roi -à Vincennes. De ces deux cortèges, le plus nombreux était celui qui se rendait à SaintrDenis.Les peuples avaient pour habitude, à cetle époque, de faire l'oraison funèbre de leurs

monarques sur les grandesf routes. Celle de Louis XIY fut sur« tout expressive par la joie qu'on manifesta de la mort d'un roi dont la vieillesse dégénérait en imbécillité. Ce roi de France n'éblouissait plus depuis longtemps par ses victoires et par ses fêtes, et les Français, ramenés à leur situation matérielle, ne voyaient que leurs souffrances et leur misère. Aussi songèrent* ils moins à exprimer leurs espérances sur le règne qui commençait, que leur haine et leur antipathie pour celui qui venait de finir. Le cortège du nouveau roi était peu nombreux, et ce fut presque solitaire qu'il arriva à Yincennes. Mais cette fois son séjour n'y attira pas la cour. Elle se tint au Palais-Royal, ches le régent, et cette résidence ne prit d'autre allure que celle d'un palais habité par l'enfant royal dévolu aux soins des femmes • Louis XY resta dans le château de Yincennes pendant un an et demi ; au bout de ce temps» le régent tint la promesse qu'il avait faite aux Parisiens pour s'en faire bienvenir, celle de fixer la résidence royale au sein de la capitale. Le 10 février 1717, jour où Louis XY eut sept ans accomplis, madame la duchesse de Rohan-Yentadour, sa gouvernante, le remit entre les mains des hommes, et il habita dès cet instant la palais desTuileries« Ce fut le dernier séjour des rois de France dans le château de Yincennes.

Pendant le temps que Louis XY y passa, le donjon resta vide de prisonniers, mais cinq mois après, il en reçut de nouveaux* Yoici à quelle occasion :

Louis XIY avait élevé le duc du Maine et le comte de Toulouse, enfants qu'il avait eus de madame de Montespan, et dont madame de Haintenon avait été la berceuse, comme on le sait, aux rang, honneurs et prérogatives des princes du sang légi-

fimes. n . avait même déclaré qu'en cas d'extinction de cett^ branche, ils seraient aptes à porter la couroone. Ces deux princes, déjà dépouillés par le parlement des charges qui leur étaient attribuées par le testament du feu roi leur père, quant à la régence, jouissaient des autres droits qui leur avaient été octroyés, et marchaient à l'égal des princes du sang. Le duc de Bourbon présenta requête au parlement pour les en faire dépouiller. Cette requête mit en émoi toute la cour. Le plus grand nombre prit parti pour le duc de Bourbon, qui était soutenu par le régent, malgré la violation scandaleuse et ingrate de tous les liens de famille qui unissaient les enfants de Louis XIV aux autres princes. Le régent était beau-frère du duc du Maine, dont il avait épousé la sœur, et le duc de Bourbon était doublement son neveu comme fils d'une autre sœur du même duc, et du frère de la duchesse, qui était une Condé. Nonobstant, ils ne craignirent pas de frapper leurs épouses et leurs mères, pourvu qu'ils fissent subir cette humiliation aux bâtards de Louis XIV; ils avaient tenu à honneur ces alliances quand le feu roi les leur avait proposées, et maintenant qu'il n'était plus, ils amassaient, pour en couvrir leur beau-frère et leur tante, de la boue qui rejaillissait jusque sur le lit nuptial de l'un, jusque sur le berceau de l'autre. Une partie de la cour et de la noblesse eut le courage de se ranger du côté des princes poursuivis. Trente-neuf personnes qui portaient les plus beaux noms de France intervinrent dans ce conflit ; prétendant que cette affaire intéressait la nation et ne pouvait être jugée que par l'assemblée des états, elles firent signifier au procureur général du parlement de Paris et au greffier en chef, une protestation contre tout jugement qui pourrait intervenir.

Le parlement rendit un arrêt qui ordonnait la suppression de cette protestation, comme contraire au respect dû aux cours souveraines qui représentaient le roi, et prononça l'interdiction de l'huissier qui l'avait signifiée. Le régent ne crut pas devoir se contenter de cet arrêt, qui du moins avait une espèce de légalité ; il eut recours de son côté à l'arbitraire. Plusieurs personnes furent arrêtées en vertu de lettres de cachet. Deux seulement furent conduites au donjon de Vincennes. Ce furent MM. de Clermont et de Polignac. Ils y entrèrent le 18 juin 1717.

Le 2 juillet de la même année intervint une déclaration du conseil de régence, qui privait le duc du Haine et le comte de Toulouse des noms, droits et privilèges des princes du sang, leur réservant néanmoins au parlement le rang dont ils jouissaient comme pairs de France. L'affaire étant terminée par cette déclaration, le duc de Chartres obtint la mise en liberté des deux prisonniers. Ils ne séjournèrent qu'un mois au donjon. Nous reverrons encore, dans le cours de cet ouvrage, le nom de Polignac figurer sur le registre d'écrou à Vincennes.

Quatre autres prisonniers furent aussi renfermés dans le doDJon durant la régence du duc dOrléans. Ces prisonniers étaient compromis dans la conspiration Cellamare. Leurs noms ne figurent nulle part; leurs visages n'ont jamais été vus ; leurs personnes sont demeurées entièrement inconnues, leur mort ou leur mise en liberté est encore un secret. On* a usé de toutes les précautions possibles pour entourer du plus profond mystère la captivité de ces quatre personnes, et l'on y est parvenu. Malgré toutes nos recherches, nous n'avons rien pu découvrir de notre côté. Le nœud de la conspiration Cellamare, obscur sur beaucoup de points, est peut-être là. Le seul renseignemenl

que nous ayons pu ayoir sur ces quatre prisonniers, c'est qu'ils sont entrés au donjon le 7 janvier 1719.

Ici. se termine la série des prisonniers de Yincennes sous la régence. Car, ainsi que nous l'ayons dit dans la Bastille, le régent ne fut ni cruel ni despote, et se servit des lettres de cachet comme d'un moyen de gouvernement qu'il trouva en usage.

LE DONJON DE YTNCENNES sons louB XV.

PusoNNlERS : (Haade Leblanc. — L'abbé Pucelle. — Le curé de Yincennes. — YaiU lanU — Des Essarta. — Le père Boyer. — Jourdain. — Gaspard Terrasson. — Cabrisséan. — Louis-Joseph de Vendôme. — Laroche Guérault. — Le cheyalier de Langoula. — Latude. — Le baron de Yenac. — Le baron de Vissée -^ Crébillon fils. — Le prince Charlea Edouard. — L*abbé Prieur. — Pompignan de Mirabelle. — Le baron de Winsfeld. — Diderot. — L'abbé Moneriff. — BerteL — Madame ' Teaye Saint-Sauveur. — Mademoiselle Haguenin. — Vérit. — Bro ehette de Flessigny. ^ Louis Marchai. — Thoring.— L'abbé Mo reliée — Le marquis de Mirabeau. — Le comte de Saint-Ange. — Le colonel Rapin. — Constant Mercourt. — Le prévôt de Beaumont. •-■ Le cheralier de la Porquerie, etc., etc. — Inconnus.

GouTBAifiUEa va Ghàtsau : Le marquis du Chàtelet. — (1754) Le marquis Voycr d'Argenson.

Lieutenants de Roi, Gouyerneurs du Donjon : Guyonnet. — (1767) De Rougemont^

A la Bastille, comme à Vincemies, comme 4aQS toutes les prisons d'état, le r^e de Louis XV est celui qui a fourni le plus de prisonniers. L'impérilie, Tinsouciance et l'égoïsme du prince, les vengeances des ministres et des grands, les caprices de leurs maîtresses, outre deux causes principales dont je parlerai plus tard, remplirwt surtout le donjon.

Le premier prisonnier de ce règne mérite une mention particulière, tant par son importance par rapport à la place qu'il occupait, que par la persévérance qu'on mit à ourdir une intrigue contre lui.

Durant la régence, époque de dissolution et de débauche générale, vivaient à Paris deux femmes qui scandalisaient le monde par leur conduite et leurs mœurs. C'étaient madame de Planeuf et madame de Prie, sa fille. Ces deux femmes habitaient ensemble. Madame de Planeuf, maîtresse en titre de H. Leblanc, ministre de la guerre, menait un train de princesse, grâce aux libéralités de son amant. Madame de Prie, non moins coquette, était jalouse de sa mère et cherchait à arriver à une * plus belle position que ses charmes et sa jeunesse semblaient lui promettre. Le marquis d'Angennes, surnommé le beau d'Ângennes, qui ne fit qu'apparaître dans les salons de Paris, porta au plus haut point la rivalité entre la mère et la fille. Elles se disputèrent publiquement ses faveurs. La plus jeune l'emporta, comme cela devait être ; madame de Prie devint la maltresse du beau seigneur dont la disparition subite donna lieu à tant de bruits contradictoires. Madame de Planeuf ne put pardonner à sa fille ce triomphe. Des disputes indécentes, des reproches honteux, des violences scandaleuses, eurent lieu dans l'hôtel habité par ces deux femmes, devant leurs gens, devaat les gentilshommes qui le fréquentaient, et toutes deux forent bientôt d'accord qu'elles ne pouvaient plus vivre ensemble ; restait la question de savoir laquelle devait quitter la maison, de la mère ou de la fille. Emportées toutes deux par la passion et la haine, elles en firent une seconde affaire d'amour-propre, et chacune refusa d'en sortir; mais celte fois force resta à la mère.

Db DONJON DE VINCENNES. 9

(Ja ffiàlin H: Leblanc se présenta chez madame de Prie et lui dit:'

— Madame, je suis propriétaire de cet hôtel et je viens vous signifier d'en sortir sur l'heure^

A ces mots, madame de Prie entra en fureur et voulut résister encore; mais Leblanc la menaça d'employer la violence, s'il le fallait. Madame de Trie fijt contrainte d'obéir. En sortant , elle dit à Leblanc ces paroks que les événements rendirent prophétiques :

— Ha mère vous a associé à sa vengeance, monsieur; soit; Je ne tous crains ni l'un ni l'autre; vous poursuivre^'esl poursuivre ma mère, je vous poursuivrai; vous me chassez de celte maiscMi; je prendrai cruellement ma revanche. Vous ne savez^ pas ce t|ue peut la haine d'une femme qui est prête à tout faire pour se venger. Je vous (Passerai à mon tour du ministère, et, plus polie que vous, je vous fournirai un logement qui vous . fera regretter l'hospitalité que vous me refusez.

Dès ce jour madame de Prie chercha partout des ennemis à Leblanc. Au nombre de ses intimes étaient les quatre frères Paris Duvernay, qui g^vernaient les finances du royaume, et dont l'alné avait été emprisonné à Dunkerque par Leblanc, qui en était alors intendant. Ils étaient tout disposés à lai nuire. Madame de Prie saisit avec empressement celte circonstance, et ^ n eut pas grand'peine à attirer ces redoutables auxiliaires dans son complot.

Mai9 Leblanc paraissait mébranlable par le crédit dont il

jouissait auprès du régent. Il fournissait avec largesse à toutes

ses dépenses, et était en outre l'agent secret de ses plaisijrs, mé^

4i6r toujours si envié à la hOnte des courtisans. Sa faveur crois- 6. - .2

sail en proportion de son habileté et de sa complaisance^; et Ton sait si le régent mellait l'un et l'autre à l'épreuve. Prévenu de cette espèce de complot de madame de Prie , il semblait la défier du haut de cet ignoble emploi, dans lequel il avait nedoublé de zèle et d'activité. Mais madame de Prie avait au cœur la passion de la vengeance, et quand cette vengeance est assez vive pour s'étendre jusqu'à une mère, rien ne peut l'arrêter *^dans son essor. Calculant en femme habile les avantages de son enne mi, elle 1 alloqua de front sur ce qui faisait toute sa securilé, et parvint à le perdre par le moyen même qui devait le sauver. #

Madame de Prie, avant de s'occuper de ses projets envers le ministre, pensa à se faire une position supérieure à cellerde sa mère. Son luxe et son crédit l'humiliaient, efl^ voulût avoir plus de crédit et de luxe qu'elle. Sa mère était Ja maîtresse d'un ministre, elle voulut devenir celle d'un prince du sang."

Une nuit le prince de Condé fut poursuivi par deux femmes masquées au bal de l'Opéra. L'une d'elles surtout, grande, belle, agaçante et spirituelle, eut le -mérite de le captiver. Le prince voulut la connaître ; mais il ne put y parvenir. Au bal suivant, il rencontra encore ces deux masques qui continuèrent Ifgm manèges; cette fois il reconnut l'une des deux, c'était madame Daussi; mais il ne put parvenir à savoir quelle était l'autre. Enfin au troisième bal, plus épris que jamais, le prince sollicita, comme ' une faveur, que le masque fid ôlé : on obéit, et il vit la belle^ marquise de Prie, dans tout l'éclat de sa beauté, dans toute la grâce de ses charmes et de ses manières. Jamais femme ne iqt peut-être plus séduisante. Elle jetait à l'esprit et à la vivacité d'une Française, la chaleur et la tendresse d'une Italienne do&f

GoQgle

DU DÇ^JON DE yiNCENNES. 11

elle avait su étudier les manières pendant le séjbur qu'elle ay^it fait à Turin, où son ifiari était ambassadeur. Le prince de Condé devint si amoureux d'elle, [qu'il lui sacrifia madame de Neste, qu'il aimait épwrdutnent» Fière de ce premier triomphe, elle voulut le second qu'elle s'était proposé : ce lui celui d'écraser sa mère par son luxe, El!e y pcirvint facilemeuL Dans peu elle^'emparaj^î.étroitemenl do Tespril de ce pauvre prince, qu'elle finit par le dominer .-çutièremeût. Elle régla sa maison, ses dépenses, sa conduite, enûn toutes ses actions, et quand le prinûé"' de^ Gondé devint premier ministre , elle gouverna la ^Tance comme elle gouvernait son amnot.

Telle fut la prédestination du règne de Louis XV, si spirituellement divisé par .le roi de Prusse, Cotillon P"^, Cotillon II et Cotillon III. Il ne pouvait échapper en aucune occasion à la domination des fenwaes, et avant que le roi eût des maîtresses pour régner, les ministres en avaient qui régnaient à leur place.

Une fois installée sur son trône de courtisane d'un prince du sang, du haut duc^el elle dominuit sa mère, madame de Prie songea.au ministre Leblanc. A l'aide des frères Paris et du prince de Condé, elle commença à ruiner le crédit du mioMre dans l'esprit du régent; ensuite elle attaqua elle-«lême et fit attaquer le cardinal Dubois, sous le rapport de l'amour-propre et din.a:4alousie. Elle lui dit et lui fit dire que la confiance du jlp régent envers Leblanc était une insulte pour lui et un danger pour sa position; qpe l'intention secrète de Leblanc était de le supplanter, d'obtenir sa disgrâce et de le remplacer; elle jeta adroitement Quelques mots sur le luxe et les folies de sa mère;- ^il était constant que Leblanc payait en papier ce qu'il devait

payer en argeol et que cet argent passait en folles dépenses. Ces bruîte circulaient déj^ dans le public, qoi murmurait tout haut contre ce qu'on lui inontrait comme des déptédatious, te cardinal Dubois saisit ce prétexte h l'égard du régent, et, blessé dans son amour-propre, plus que craintif pour sa position, il Q]bt)nt de lui la disgrâce et leiil de Leblanc, qui fut remplacé par le baron de BreleuiK Le jour oîi le ministre disgracié sortit de Paris pour gagner la Normandie, lieu de son exil, la marquise de Prie lui ûi un corli^ge de gens du peuple, qui entourèrent sa voiture et raccablèrent d'insultes et d'outrages. Au moment ou il y mon lait on lui nniit un billet ainsi conçu :' w Vous m'avez chassé de votre hôtel, je vous chasse de votre palais et de la cour. Je n'oublie, pas que je vous dois un logeipent ; je vous le donnerai. »

En effet, la marquise de Prie aspirait déjà à yrivef oii ^lle est «

parvenue, plus tard. Poursuivie par une atf^tron insatiable, elle montait sans cesse la* tête à Momieur le DW, c'est ainsi qu'on appelaiJt: à cette époque le prince de Condé ; elle le forçait à s'occuper d'âffairfs, le faisait intervenir dans toutes les circonstanceaun peu importantes, et lui persuadait qu'il devait un jour sucgéder au régent. La marquise avait bien calculé. Déjà la majorité du roi avait été déclarée, et dès ce jour le duc d'Orléans, cessant d'être régent du royaume, en était devenu le premier minisUre. Mais avec l'exisience qu'il menait, il ne pouvait vivre longtemps ; lyie ]cataslrophe devait l'eplever. tout à coup. »** C'est ce qui arriva. . I*

Le 2 décembre 1723, le duc d'Orléaqjs mourut d'une attaqj^ ^ d apoplexie foudroyante excitée ^r le paroxy^e de la d^ bauche. En six heures de temps il n'était plus.

pu DQNJON DE VINCENNES. 1S

La nouvelle était à peine certaine, que le prince de Condé se présenta devant le jeune roi Louis XV pour lui demander la succession du duc d'Orléans en qualité de premier ministre. Louis XV était seul en ce moment avec Tévêque de Fréjus, depuis cardinal Fleury, son précepteur. Habitué à ne rien faire sans prendre son avis, le jeune monarque se tourna vers lui. et le consulta du regard. Fleury baissa les yeux sans répondre, ce qufi Louis XV prit pour une approbation. M. le Duc, à qui madame de Prie avait fait la leçon, avait tout préparé, le roi n'avait plus qu'à signer : il signa. Le prince de Coudé prêta immédiatement serment entre ses mains, et au bout de dix mf^ nutes qu'avait duré cette scène, il sortit de la chambre du roi premier ministre. Il alla rejoindre madame de Prie, qui l'attendait dans sa voiture, et qui était enQn parvenue au comble de ses vœux. Dès ce moment elle était reine de France.

Ce que nous. A|ons là n'est nullement exagéré. S'il entrait dans notre cadre ae le faire, nous prouverions facilement que durant ce ministère, trop médiocre pour être remarqué, trop court pdur avoir fait beaucoup de mal, ce fat cette femme qui disposa des emplois, des grâces et des finances de la France. Ce fut elle qui conçut et conclut le mariage du roi avec Marie Lekzinska, princesse dfe Pologne, après avoir fait renvoyer l'infante d'Espagne, fiancée depuis longtemps à Louis XV ; enfin ce fut elle qui régna comme régnèrent plus tard tant de femmes durant la vie honteuse de ce monarque. Si l'empire de madame de Prie fut court, il ne faut Tattribuer ni au bon sens du roi ni à celui de la cour qui dirigeait alors, mais à une de ces circonstances secrètes et mesquines qui ont toujours dirigé en France les plus grands événements sous les rois absolus.

Fleary voulait être premier ministre. Du jour oh il devint gouverneur du roi, il conçut le projet de Télre de la France. II aspirait aussi à Thérilage du duc d'Orléans, et son silence, qu'avait interprété Louis XV comme une approbation . exprimait tout le contraire. Pourtant, prêtre au fond de Tàme, nourri des doctrines des sulpiciens, fragment de secte des ésuiles, il se garda bien de rien manifester; mais taritlis que le prince de Condé roulait joyeux et fier dans son carrosse avec la marquise de Prie, Fleury, resté immobile à la même place dans le cabinet du roi, calculait déjà la durée des fondions du nouveau ministre* et la disgrâce dont il le frapperait. C'est aiai[| que la France a presque toujours été gouvernée sous les monarques faibles ou passionnés ; c'est ainsi qu'elle est devenue la propriété, le domaine, la proie, des ambitieux qui se disputaient les lambeaux du pouvoir."

La marquise de Prie n'oublia pas le premier mobile de son ambition, sa mère et Leblanc. Elle raviva Taffaire de ce ministre, contre lequel elle eut l'adresse de tourner la famille d'Orléans. Elle fit circuler le bruit que le déficit du trésor provenait desr sommes données en cachette par Leblanc au régent. Dès ce jour, cette famille priuicière demanda elle-même que cette calonmie fût détruite, et, rejetant le déficit tout entier sur l'ancien ministre, réclama son arrestation et son procès. Le prince de Condé eut l'air de céder aux vœux de cette famille , et Leblanc fut arrêté quelques jours après le nouveau ministère, an fond de la Normandie, où il passait tristement le temps de son exil. ' Cette arrestation en entraîna beaucoup d'autres. Couches, Séchelles, du Charron, la Barre, et les deux Belle-Isle, les uns brigadiers du roi, les autres ministres des requêtes, les autres

commis du ministre» furent renfermés dans diverses prisons d'état, comme compromis dans celte affaire. On fil au ministre Leblanc les honneurs du donjon de Yincennes. Quant il fut seul dans sa prison, il trouva sur sa table un papier qui paraissait oublié. 11 rouvrit avec avidité, croyant que c'était peut-être une main amie qui lui donnait une marque d'intérêt; il le laissa tomber quand il eut Ui ce qui suit,: « Je vous avais promis un logement, je tiens ma promesse aussi magnifi-^ quement'que possible. Je vous donne un château royal. >i . Leblanc avait reconnu l'écriture de la marquise. Il serra ce IMSipier, qui pouvait lui être utile pour prouver la haia« et Tacharnemmt injuste déployé contre lui; mais le lendemain il ne le trouva plus. Profitant sans doute de son sommai, on l'avait enlevé pendant la nuit.

Leblanc, qui pouvait bien avoir quelques torts à 3e reprocher, était pourtant innocent des déprédations dont on laccusait. L'iflfortune lui donna la force et le courage. Mesurant -vf élen&ue de la vengeance que la marquise de Prie voulait tirer 4e lui, il supposa qu'elle ne serait contente que lorsqu'eRe l'aurait fait condamner. Déjà on lui avait dit que moyenqant la restitution de huit millions il pourrait étouffer son affaire. n refusa de restituer ce qu'il nav^t pas volé, et attendit avec confiance des juges pour le condamner ou l'absoudre.

Pour être plus à même de savoir tout ce qui se passait, madam^ePrie avai| songé d'abord à la charge si importante de lieutenant général de police. Elle y avait fait nommer M. Dombreval, son parent. £e lut lui et M. de Boëp mattre des requêtes, qu'on rtiargea d'instruire l'affa^. On iosH(ua ensuite une commission extraordinaire à l'Arsenal pour la juger.

le HISTOIRE

La première fois que Leblanc fut interrogé par M. de Boë, il apprit tous ces détails. Le Blanc était plus à même qu'un autre de calculer le danger de ces sortes de commissions. Maintes fois, durant son ministère, il en avait institué lui-môme, et' toutes avaient fon lionne ainsi qu'il le leur avait enjoint, toutes avaient condamné; il prolesta donc contre cette commission qui ne (fêvait être, comme de soç temps, qu'un instrument soumis au pouvoir.

^ — Quels juges reclamez-vous donc? lui dit de Boë.

— Mes juges naturels, le parlement.

— A quel titre? •

— Je suis maître des requéles honoraire.

— Prenez garde, monsieur, de vous livrer à ce corps. Vous oubliez trop facilement que vous avez voulu, de concert avec le cardinal Dubois, le faire exiler à Pontoise, et le parlement a de la mémoire, lui.

A ces mots Leblanc baissa la têle. Le fait était vrai. Reconduit dans sa prison, il repassa dans son esprit tous les a(Àes du despotisme qu'il avait commis dans son ministère, tontes les lettres de cachet qu'il avait signées. Les craintes les plus fortes, les terreurs les plus profondes, s'emparèrent de son âme. La marquise de Prie semblait suscitée par ses victimes pour user de représailles. Il passa la nuit dans la plus vive agitalion, et cette fois une prison d'état- présenta le spectacle du repentir amer d'un homme déchu du pouvoir, qui voyait tourner jcon Ire lui*mèm^ toutes les mesures d'arbitraire qu'il avait inventées contre les autres. Ces exemples sont malheureusement trop rares dans l'histoire qiie nous écrivons.

Cependant Leblanc, qui au fond du cœur ne manquait pas de

DU DONJON DE VINCENNES. i-,

grandeur d*âme, et qui avait élé plutôt entraîné que volontaire dans ses actes sous la réjrence, se détermina à réclamer le par* lement pour juger son affaire. Il croyait assez à la pudeur de cette compagnie, la seule institution respectable en France alors, pour penser qu'elle oublierait le mal qu'il avait voulu lui faire et déciderait sans partialité. Armé de cette résolution, il protesta de nouveau à l'interrogatoire qui suivit, réclama ses juges, et refusa de répondre. Dans toute autre affaire, les protestations eussent été méprisées, et la commission eût condamné sans entendre ; mais dans celle-ci où l'honneur de la famille d'Orléans était intéressé, il n'en pouvait être de même. Cette famille, de son côté, avait récusé la commission de l'Arsenal, et demandait aussi le parlement et la plus grande publicité. Les partisans de la maison d'Orléans entouraient ce dernier corps et le sollicitaient. Eùfin, le prince de Condé, se voyant forcé dans ses derniers retranchements, fit droit à ces diverses protestations, et chargea cette cour de connaître de l'affaire. Madame de Prie changea alors de batteries. Elle parvint à mettre dans ses intérêts le commissaire chargé d'interroger Leblanc, qui le tourmenta par les questions les plus insidieuses et les plus perfides. Elle essaya ensuite de la corruption sur le parlement, et ne pouvant pas réussir, mit au jour le projet d'exil formulé contre cette compagnie par Leblanc et Dubois, et produisit toutes les lettres de cachet signées d'avance par le premier. Mais celte fois, aussi aveugle que maladroite dans sa haine, elle ne parvint qu'à mettre en suspicion légitime la sentence qui était à intervenir. Elle dévoilait en outre toutes les menées qui étaient faites dans cette affaire, et faisait croire à toutes celles qu'on supposait et qui dépassaient même

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la réalité. La famille d'Orléans, proleclrice obligée de Leblanc, De négligeait rien de son côté pour faire ressortir tout ce qu'il y avait d'indécent dans une pareille conduite. Pourtant les chances se balançaient lorsque la première séance eut lieu. Le prince de Condé envoya, pour soutenir ses partisans, les maréchaux de Richelieu et de la Feuillade. et le duc de Brancas, en qualité de pains ; le duc dOrléans s'y rendit en personne de son côté. Son entrée fut saluée par d'unanimes applaudissements : celle des pairs que nous tenons de nommer fut huée. L'opinion publique s'étaitmanifestée parla. Le parlement rendit la sentence qui lui était indiquée. Il traita de plaisanterie le crime de lèsemajesté, dont Leblanc et ses complices étaient accusés, et les acquitta complètement sur le rapport des déprédations qui leur étaient reprochées, de concert avec le régent. Cet arrêt fut approuvé par tout le monde, et fit triompher la maison d'Orléans* Furieuse à cette nouvelle, la marquise de Prie ne voulut pas se tenir pour battue, et puisqu'elle n'avait pu obtenir du parlement une punition légale, elle la sollicita de l'arbitraire. Elle eiigea que le prince de Condé retint Leblanc dans le donjon de Vincennes comme prisonnier d'état. Ce faible prince y consentit. Alors commença pour Leblanc une captivité d'autant plus rigoureuse, qu'on n'en devait compte à personne. Pendant que le parlement instruisait son procès, Leblanc pouvait réclamer et se plaindre. Les libertés des prisonniers lui étaient accordées, maintenant il ne voyait personne, il ne parlait à peronne, il n'entendait personne. Jeté dans un de ces cachots obscurs du donjon, il éprouya toutes les souffrances qui peuvent s'étendre sur un prisonnier qui est à la merci du geôlier le plus brutal. Privé d'air, de soleil, de nourriture, de vêtements, il

subit ^ès tortures d'autant plus cruelles qu'elles étaient plus injustes après un acquittement solennel, et qu'il n'en prévoyait pas la fin. Ce supplice dura huit mois de par la mégère qui s'était dévouée à cette vengeance. Enfin, au bout de ce temps, ce fut encore la voix publique qui força la main au prince de Condé. Les orléanistes et le peuple ne l'appelaient que r assassin de Leblanc, et les bruits les plus sinistres couraient sur le compte de lancîen ministre qu'on avait 6ni par rendre intéressant à force de cruautés commises à son égard.

c On disait, écrit Richelieu dans ses mémoires, que leurs principes étaient tels que Leblanc innocent devait être puni par la cour, et que Leblanc trouvé coupable devait l'être par le parlement, et qu'ainsi, soit innocent, soit coupable, madame de Prie devait attenter à la vie et à la liberté de l'amant de sa mère» et qu'enfin les Français étaient bien endurants de se laisser gouverner par une pareille femme. »

Le prince de Condé fut obligé de céder devant cette rumeur, qui devenait de plus en plus menaçante. Mais madame de Prie, toujours constante dans sa haine, fit encore eii!er son ennemi à Lisieux; il sortit de Vincennes le 7 mai 1725, heureux d'échanger les souffrances d'un cachot contre la disgrâce et l'exil, qui lui paraissaient la vie la plus fortunée auprès de ce qu'il avait souffert.

Telle fut la vengeance qu'eierça une fille contre sa mère, une courtisane contre un ministre. Ceci est sans exemple dans rbistoire. Mais cette vengeance devait avoir sa punition. Fleury, qui avait suivi toutes les phases de cette affaire, et qui n'y était pas resté étranger malgré son apparente indifférence, en avait parlé au prince de Condé et l'avait surtout déterminé à la mise

en liberté de Leblanc. II ne s'était pas arrêté là, et attaquant vivement madame de Prie, il avait menacé le prince de toute son influence auprès du roi, s'il ne rompait avec elle. Fleury espérait par là que le cbao^p lui resterait libre, parce qu'il comptait sur l'attachement du prince pour sa maîtresse. La lutte venant à éclater, en effet, il devait le renverser plus facilement, pouvant manœuvrer ouvertement et à son aise. Mais cette fois, le prêtre fut deviné et joué par une femme. Madame de Prie s'éloigna de Paris, et Fleury resta désarmé. Pourtant cet exil ne pouvait être de longue durée. La marquise, qui ne doutait de rien, se voyant attaquée par Fleury, résolut aussi de le renverser. La reine lui devait tout, ainsi qu'au prince de Condé; elle la mit de son parti, et un jour on entraîna le roi à tenir conseil chez elle. Fleury se présenta pour entrer, on lui refusa la porte. Étonné, le précepteur ne savait que croire d'un pareil refus, lorsque, se retournant, il aperçut madame de Prie qui, inopinément de retour à Versailles, lançait au prélat des regards de raillerie et de vengeance. Sa présence lui expliqua tout. Alors certain du complot qui existait contre lui, il ne demanda aucune explication, ne manifesta aucune colère, et partit pour sa terre d'Issy, feignant de se résigner à un exil volontaire. Ce manège lui avait déjà réussi sous la régence , il le tenta une seconde fois avec espoir. En effet Louis XV fut désolé en apprenant le départ de son précepteur. Louis XV n'aimait pas Fleury; ce prince était trop égoïste pour aimer quelqu'un; mais le précepteur ayant su captiver son élève, lui rendit chères certaines habitudes, l'allégea dans son travail, et surtout le déchargea de la responsabilité des grandes mesures en les prenant sur lui et lui évitant même l'embarras de la réflexion. Louis XV regretta

tout cela en voyant le départ de Fleury ; il se sentit seul, isolé, forcé de penser par lui-même , travail qui lui déplaisait pardessus tout; il envoya sur Tbeure un message à Issy. Fleury se rendit aux ordres du roi, et celle fois il fit ses conditions. Ces conditions furent acceptées, et Fleury eut soin de faire exécuter les clauses de manière à prendre une éclatante revanche. Rien n'avait transpiré dans le complot formé par ses ennemis; il lui avait été révélé tout à coup ; rien ne transpira dans la disgrâce qu'il préparait au prince de Condé, et elle lui fut révélée d'une manière aussi éclatante que dure. Ce fut la première grande leçon de perfidie que le précepteur donna à son élève. Ce dernier sut en profiter de manière à surpasser son maître dans la suite.

Le 11 juin, le roi parlit pour Rambouillet après le conseil. En partant, il dit au prince de Condé : <c Mon cousin, ne me faites pas attendre pour souper. » Puis la voiture royale s'éloigna. A peine était elle hors de portée, que le comte de Charost s'approcha du prince, et lui remit une lettre de Louis XV, conçue en.ces termes : « Je vous ordonne, sous peine de désobéissance, de vous rendre à Chantilly, et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. » Le prince fut atterré par celle lettre, à laquelle il élait loin de s'attendre, et le premier nom qui sortit de sa bouche fut celui delà marquise de Prie. Celle-ci était chez la reine en ce moment, où elle se félicitait de la disgrâce de Fleury, quand ce dernier enlra et remit à la reine une lettre de son époux, par laquelle il lui ordonnait d'obéir à l'évéque de Fréjus, qu'il venait de nommer son premier minisire, comme à lui-même. La reine fondit en larmes en lisant cet ordre, et madame de Prie s'étant trouvée mal, on l'emporta hors de la chambre. Elle ne revint à elle

que pour apprendre le lieu de son exil. Elle s'y rendit Irislement, et à peine y fut-elle arrivée , qu'il lui parvint une autre nouvelle plus cruelle encore que celle de la disgrâce de son amant; ce fut celle de la réintégration de Leblanc dans ses fonctions de ministre de la guerre. Rien ne pouvait plus humilier cette femme hautaine et haineuse. Elle parut craindre dès les premiers moments que son ennemi, remonté au pouvoir^ ne cherchât à tirer vengeance de tous les mauvais traitements qu'il avait subis. Mais Fleury, satisfait de tenir le prince de Condé en exil â Chantilly, défendit à Leblanc de s'occuper de la marquise de Prie. Il ne fallut rien moins que cet ordre formel pour la préserver de représailles que sa mère était la première à solliciter.

Ainsi finit cette lutte entre ces trois personnages. Lutte aussi indécente dans ses motifs que cruelle dans ses résultats, et qui montre â quel point les lettres de cachet et les prisons d'état pouvaient devenir arbitraires et injustes en servant les plus mauvaises passions de l'humanité.

L'évéque de Fréjus prit donc les rênes de Fétat, régna sur la France et la gouverna en maître absolu. Il n'avait plus de rival. Louis XV, âgé seulement de vingt ans, annonçait dès cet âge ce qu'il serait un jour, c'est-à-dire l'insouciance pour tout ce qui ne serait pas lui, et l'égoîsme pour tout ce qui le concernait. Il passait sa vie auprès de la reine, à la chasse et dans des fêtes moins bruyantes que celles qu'avait données Louis XIY, mais plus en harmonie avec la jouissance qu'il voulait seul en retirer, et laissait à son minislie autant d*autorité pour diriger son royaume qu'il en avait eu pour diriger son éducation. Louis XY était toujours l'élève de Fleury. Celui-

ci, devenu cardinal peu après son ayénement au pouvoir, et connaissant à fond le caractère du roi, ne cherchait qu'à développer en lui celte insouciance naturelle pour les affaires, dont son autorité s'accroissait de jour en jour.

Ami de Tordre et de la paix, le cardinal Fleury voulait résoudre ce problème d'un homme d'état menant une existence paisible. Il passait son temps à sa maison de campagne dlssy, entouré d'évêques et de prêtres.

Poli, aimable et simple dans ses manières, il prévenait d'abord en sa faveur; mais malgré celte douceur naturelle de caractère, on ne tardait pas à apercevoir le fanatisme du prêtre. Comme tous les gens médiocres appelés à diriger les grandes choses, le cardinal Fleury sentait le besoin d'êlre encouragé et consedlé dans ses résolutions , aussi prit-il trois conseillers intimes qui le dirigèrent constamment pendant les seize années que dura son ministère. Le premier était le père Polet, son confesseur ; le second le père Couturier, général des sulpiciens; le troisième Barjac, son valet de chambre. Le père Polet, jésuite fanatique, voulait jouer sous Louis XV le rôle de Letellier sous Louis XIV, et pour cela il s'était fait confesseur du vrai roi de France. Mais les jésuites avaient fait tant de mal sous le règne précédent que leur nom et leur personne étaient en juste défiance. Paraître au grand jour était maladroit, et le cardinal Fleury, d'un esprit naturellement timide, n'eût osé peut-être les protéger ouvertement. Avec les ressources d'hypocrisie si naturelle à cet ordre, le père Polet jeta son pénitent dans les bras des sulpiciens, qui jusque-là avaient été effacés par les jésuites. Il eut soin de passer un pacte avec eux et de s'entendre pour servir également leur ordre dans un but commun. Le

cardinal se laissa guider et prit bienlôl en amour Saint-Sulpice, comme son confesseur le lui recommandait. De là cette grande influence du père Couturier, qui, de concert avec Polet, présida aux destinées de la France.

Quant à la troisième personne qui mettait aussi son poids dans la balance, Barjac, son yalet de chambre, comme nous l'avons dit, elle demeurait neutre sur toutes les affaires de religion, et se contentait, comme Ta publié maintes fois Barjac lui-même, d'opiner du bonnet. Mais pour toutes les autres affaires il avait son opinion et surtout son influence. Ainsi la France, qui venait d'être gouvernée par une femme, l'était maintenant par deux prêtres et un valet ; et qu'on ne croie pas que ce fait est exagéré, tous les mémoires du temps rapportent les paroles de Barjac, qui, s'idenlifiant avec le cardinal, disait à qui voulait l'entendre : « Nous avons donné ce matin telle commission au duc dAntin; le maréchal de Villarsnous est venu voir ce matin; hier à dîner nous avions beaucoup de monde, etc. )> Tous les courtisans, depuis les plus grands seigneurs jusqu'aux plus petits, allaient faire leur cour à Barjac, qui les protégeait et les admetlait à sa table, car le cardinal l'avait autorisé à tenir maison et ne craignait pas de dire aux plus huppés : « Allez donc dîner chez Barjac. »

Les pères Polet et Couturier avaient aussi leur cour pour des affaires plus importantes et ne cessaient de travailler à la persécution des jansénistes et au maintien de la bulle Unigenitus. C'était là le but de tous leurs efforts, de toutes leurs cabales. C'était leur œuvre , et pour en venir k bout ils ne reculaient devant aucun moyen, devant aucune mesure.

Or plus la rigueur et l'absolutisme augmentaient de leur côté.

plus la persévérance et le courage augmealaient aussi du côté des jansénistes. A leur (èle, s'appuyant à la fois sur le clergé et sur la magistrature, était l'abbé Pucelle, conseiller au parlement.

Elevé au même séminaire que le cardinal Fleury, et étroitement lié avec lui dans sa jeunesse, labbé Pucelle avait perdu de vue le cardinal à cause de la différence des carrières qu'ils avaient parcourues. Ils s'étaient retrouvés plus lard, l'un évéque et précepteur de Louis XV, l'autre simple conseiller au parlement. L'évéque était devenu cardinal et premier ministre, l'abbé était resté conseiller. Us avaient eu maintes fois l'occasion de se revoir, et jamais un souvenir n'était tombé de la bouche du cardinal pour l'abbé Pucelle, qui, trop fier pour lui rappeler dans sa haute position ce qui aurait eu l'air d'une démarche intéressée, lui avait aussi parlé comme à un étranger. Mais depuis que le cardinal était devenu le persécuteur et l'abbé Pucelle le soutien des jansénistes , l'indifférence du dernier s'était changée en colère, et le dépit du premier en rage et en haine.

L'abbé Pucelle, justement estimé dans sa compagnie, était avec l'abbé Titon» son collègue, le membre le plus inQuent, toutes les foisque des affaires impoi^tanles étaient portées au parlement. Il possédait une éloquence mâle et entraînante qui produisait d'autant plus d'effet sur ses auditeurs, qu'il ajoutait à cela la prestance d'une belle figure et la majesté d'une haute taille; son caractère était ferme et énergique, sa conviction profonde et son courage à toute épreuve pour la cause qu'il défendait. Neveu du fameux Catinat, il recevait un nouveau lustre dé ce nom qu'il portait si dignement dans les assemblées. Cet

adversaire élail surtout redoutable pour la cabale dlssy, parce qu'il appartenait à un corps qui avait donné des gages d attih chemenl et de protection aux libertés de l'Église gallicane qu'il soutenait dans toutes les occasions. Prévenu du nouveau sys« tème du premier ministre, éclairé par son entourage, le parlement se maintenait dans une réserve courageuse jusqu'au moment de l'attaque, qui ne pouvait être longtemps à éclater; c'est en effet ce qui arriva peu de temps après.

Le but de la cabale dlssy était d'enlever la connaissance des affaires ecclésiastiques de toute espèce au parlement. Pour cela elle fil un premier essai qui fut d'établir à Embrun une commission ministérielle en forme de concile pour juger et condamner l'évéque de Senez, qui professait le jansénisme et ay^t publié ses sentiments dans une instruction pastorale. Il fut en effet condamné et son instruction fut supprimée. Cet acte porta le trouble dans le parlement et dans le clergé, et trois curés ayant été interdits pour la même cause, firent appel commç d'abus au parlement, qui s'empara de laffaire; immédiatement défense du conseil à la compagnie, de s'en occuper, remontrances, lits de justice, protestations, etc. Les choses étaient en cet état lorsqu'une occasion plus positive fut donnée au parlement de manifester son droit de juridiction.

Il paraissait à Paris un journal intitulé : Nouvelles eccUsiasti'' ques. Ce journal, organe des jansénistes, fait avec autant de profondeur que d'esprit satirique, était publié clandestinement, malgré les recherches de la police, et régulièrement dis« tribué, sans qu'on pût en découvrir ni les auteurs ni les colporteurs. Ces diverses conditions lui attiraient la plus grande vogue» et l'on s'arrachait toujours les derniers numéros de œ

jourDaly dont on r^^pélait les mots toute la semaine. Celte publicalion troublait les jésuites et les sulpiciens, attaqués de la manière la plus vigoureuse. Ne pouvant l'atteindre par les moyens de police, ils voulurent le faire d'une autre manière. M. de Vintimille avait succédé à M. de Noailles, comme archevêque de Paris, et était aussi partisan des jésuites que son prédécesseur en avait été l'ennemi. La cabale fit des démarches auprès de lui, et M. de Vintimille, dans un mandement fougueux, attaqua violemment le journal des Nouvelles ecclésiastiques, le jansénisme et la liberté de l'Église gallicane. Ce mandement excita la rumeur dans Paris et surtout dans le clergé. Vingt-deux curés de la capitale refusèrent de le lire à leur paroisse et rédigèrent une plainte au parlement, auprès duquel ils firent de nouveau appel comme d'abus du mandement de leur archevêque. Le parlement saisit avec empressement cette circonstance plus favorable que les autres, et se déclara valableblement nanti. Hais un nouvel arrêt du conseil, généralisant cette fois, défendit à cette compagnie de connaître sans Tau* torisation du roi d'aucune cause concernant la discipline ecclésiastique.

La question était grave et s'étendait plus loin que l'ordonnance ne le semblait faire prévoir; Elle se résumait en ces termes : « Les parlements peuvent-ils, ou non, condamner les entreprises des évêques dans la juridiction civile? »

L'importance de cette question, réduite à l'appel comme d'abus, est encore agitée au moment où nous écrivons ces lignes, et doit donner à notre récit un intérêt de circonstance que les jésuites et la partie du clergé qui pense comme eux ne manquent pas d'exciter à chaque nouvelle occasion.

28 fflSTOIRE

Celte ordonnance brutale et despotique, qui privait le parlement d'une de ses prorogatives les plus précieuses, fut accueillie par une protestation énergique et des remontrances sévères. Hais comme le parlement était convaincu que c'était la cabale d'Issy qui inspirait tant de rigueur au roi et qu'il désirait la paix avant tout, ayant appris que le roi était à Marly sans le cardinal, il résolut d y envoyer sur l'heure des députés pour lui faire part des senlimonls de la compagnie. Arrivés à Marly, ils demandèrent à être introduits près du roi; le roi refusa de les recevoir et leur ordonna de retourner à Paris. Ils insistèrent, mais en vain; Tordre était absolu et formel. Le cardinal avait pris ses précautions. Outrés d'une pareille circonstance, les ma gistrals délibéraient encore sur ce qu'ils allaient faire, lorsque, prévenu de leur démarche, le cardinal se présenta :

— Eh quoi ! s*écria-t-il, à Marly, messieurs; jusque dans une maison de plaisance de sa majesté, et sans m'en prévenir!

— Le parlement n'a jamais admis de tiers entre sa majesté et lui, répondit l'abbé Pucelle. Comme première cour du royaume, il a droit de lui parler directement, et les affaires ne s'en traitent qu'avec plus de célérité et plus de bonne foi.

— Mais sa majesté, par pitié pour vous-même, dit Fleury, ne veut pas entendre des discours séditieux pareils à ceux que vous avez prononcés même aujourd'hui au sein du parlement.

— Il parait que les espions de votre Éminence la servent avec promplilude, el j'ajouterai avec trop de zèle, car ce qu'ils appellent séditieux n'était autre chose que l'expression de la vérité el de l'honneur dictée à ma conscience.

Visiblement embarrassé de la tournure que prenait la conversation, le cardinal voulut la rompre pour ne pas discuter; et

s'adressant au premier président après aToir tourné le dos à l'abbé Pucelle, il lui dit:

— J'honore cependant le parlement de Paris.

Mais Vabbé Pucelle n'était pas homme à subir un affront, et saisissant le cardinal par sa robe il le fil retourner et lui répondit aussitôt :

— Il paraît bien que tous faites un grand cas de la compagnie. Elle n'a jamais été avilie que sous votre ministère; à jamais on en fera le reproche dans l'histoire à votre mémoire, et on y rappellera que sous votre gouvernement, le parlement en corps n'a pu voir le roi.

Les deux partis se séparèrent plus irrités que jamais. Fleury, poussé par la cabale, signa une foule de lettres de cachet pour lesprisons.rexil ou le bannissement, contreles jansénistes. L'irritation du parlement s'en accrut à tel poiot, qu*on proposa d'en demander compte au ministre, et l'assemblée, plus tumultueuse que jamais, allait délibérer des moyens extrêmes, quand une lettre close du roi manda le parlement à Versailles. L'espoir revint dans cette compagnie , et l'on crut le ministère ramené à de meilleurs sentiments; mais à peine arrivés dans l'antichambre de Versailles, les membres du parlement virent venir vers eux M. de Maurepas, qui, au nom du roi, leur défendit à tous, et surtout au premier président, de prendre la parole quand le roi aurait cessé de parler. Cet ordre, le plus despotique qui eût été donné jusqu'à ce jour à cette compagine, la révolta au dernier point. Déjà l'on proposait de retourner à Paris, de ne pas paraître devant le roi; mais les huissiers ayant ouvert les portes , la premier président entra et tout le monde le suivit.

so msTomE

Le roi était sur son trône, ayant à ses côté s le duc d'Orléans , le cardinal, le chancelier, le girde des sceaux et divers autres seigneurs. Le chancelier s'exprima en ces termes , au nom du roi : « Ce qu'il y a d'indécent et d'irrégulier dans la conduite du parlement, depuis les ordres du roi, vous fait sentir combien sa majesté est irritée. Elle m'ordonne de vous dire que tout ce que vous avez fait soit nul et supprimé, comm^ contraire à l'obéissance qui lui est due. Elle défend toute assemblée à ce sujet; elle regardera comme rebelles et désobéissants ceux qui éluderont ses ordres.

» Le roi connaît toute l'étendue des droits de sa suprême puissance; il empêchera qu'ils ne souffrent aucune atteinte; la plus inviolable des maximes qui regarde l'autorité royale est qu'il ne soit jamais souffert qu'on manque à l'obéissance. Le roi ordonne de faire insérer dans les registres tout ce qu'il vous dit par ma bouche. »

Le roi prit alors la parole et dit d'un ton bref, comme un automate qui répète sa leçon : « Voilà ma volonté ; ne me forcez pBS à vous faire senlir que je suis votre maître. »

Ces dernières paroles animèrent surtout les membres du parlement, qui pressèrent par signes le premier président de prendre la parole, malgré la défense qui était faite. Celui-ci la prit en effet; mais, cherchant à concilier son obéissance aux ordres du roi et ses devoirs envers la compagnie, il dit : w II nous est défendu d'expliquer au roi l'excès même de notre douleur. »

Ces paroles ne satisfirent point le parlement, qui sortit indigné de ce qui s'était passé. Celait en effet le despotisme poussé dans ses bornes les plus reculées. On entoura de tous

côtés le premier f résident» on lui reprocha sa pusillanimité et sa crainte, et comme il cherchait à s'excuser sur robéissance qu'il devait au roi, et arrivait même jusqu'à critiquer la conduite de la compagnie, l'abbé Pucelle lui dit :

« Les ordres verbaux du roi ne sont pas plus forts que les letlres de jussion contre lesquelles nous protestons journelle* ment. Alais pour savoir résister à des actes de tyrannie, il faut avoir autre chose dans la poitrine que le cœur d'un courtisan, et mieux apprécier Thonneur de représenter un corps aussi illustre que le parlement. Jamais vous ne serez plus grand qu'à la tèie de vos confrères; on vous méprisera à la cour, même quand vous en serez séparé, et si la compagnie périssait, il TOUS serait encore glorieux de périr avec elle. »

Os paroles étaient dites dans la galerie même de Versailles et accueillies par l'assentiment de tous. « Au palais I au palaisl s'éaiait-on de toutes parts, et nous ne le quitterons que lorsque nous aurons pris une résolution digne et énergique. »

On entraîna le premier président vers les voilures, et on alla descendre directement au perron de la grand'chambre. L'audience s'ouvrit tumultueuse et menaçante contre la cour, malgré les efforts du premier président pour calmer les esprits. H allait jusqu'à engager le parlement à ne rien délibérer, comme l'ordonnance du conseil le prescrivait, assurant que les ministres feraient la paix. A ces mots, des cris d'indignation éclatèrent de toutes paris, et l'abbé Pucelle, dominant le tumulte, s'écria d'une voix vibrante : c( £h quoi! voir de nos places le feu s'allumer de toutes parts, gagner le palais, le trône de nos rois , et non-seulement ne pouvoir agir contre les incendiaires, mais même ne pouvoir être écouté sur les moyens de

réteindre; voir au pied du Iribunal des communautés dispersées, des particuliers dépouillés, des vivants, des mourants, réclamant la justice et les lois dont nous sommes dépositaires, et ne pouvoir leur tendre la main pour les secourir.,. Nous voir dégradés, anéantis; car c'est nous ôter lêtre que de nous défendre de délibérer... N'est-ce pas séparer Tâme du corps? n'est-ce pas réduire à Timpossibilité de satisfaire à ces obligations?... Triste situation, de ne pouvoir remplir ses devoirs sans tomber dans le crime de désobéissance et s'attirer les menaces et l'indignation du roil Les ministres annoncent la paix, et en la promettant ils s'en éloignent. Après avoir dispersé des corps, des citoyens vertueux, après les avoir jetés dans les prisons comme des criminels; après avoir séparé le père de ses enfants, des religieuses innocentes de leurs communautés, de pieux ecclésiastiques et des sujets fidèles, après les avoir exilés dans une terre étrangère, sans conseils, sans défenseurs, et après tous ces excès, traiter les magistrats, leurs prolecteurs nés, en criminels de lèse-majesté, en hérétiques, en schismatiques, n'est-ce pas le comble des excès du pouvoir? Le conseil du roi nous juge ainsi sans nous entendre; nous parlons, et on nous défend la parole; nous délibérons» on nous menace. Quelle paix, après cela, le conseil du roi veut-il nous laisser entrevoir, sinon celle qu on n'ose nommer?... Non, je ne puis me taire quand je vois les conseillers du roi prêter la main à ce qui est capable d'écarter la paix et avilir la compagnie. Que nous reste-t-il donc dans cette situation déplorable, sinon de représenter au roi Timpossibiliié d'exister en forme de parlement sans la permission de parler, l'impossibilité par conséquent de continuer nos fonctions? »

Et formulant sur-le-cbamp la délibération suivante, il la fit adoptera une immense majorité:

« Attendu, disait-elle, que l'ordonnance du conseil est contraire à rinstilution de la cour des pairs et du parlement, le parlement déclare qu'il ne peut continuer ses fonctions si cette ordonnance n*est point révoquée. »

On chargea le premier président de porter au roi cette délibéra ion, à la léte de députés qu'on nomma sur-le-cbamp. Le premier président et les députés partirent et tentèrent en yain de pénétrer auprès du roi. Les ordres de Fleury et de la cabale empêchèrent qu'ils ne fussent reçus. Alors, réduit aux dernières extrémités, le parlement se rassembla de nouveau, et comme l'attitude de la cour commençait à effrayer plusieurs membres de la compagnie, l'abbé Pucelle dit avec fermeté : « Je vois bien qu'il ne nous reste plus qu'à aller porter nos télés au roi. 11 est le maître de nos biens et de notre vie ; mais non de ma conscience, et pouvons-nous de sang-froid observer les ravages que les ennemis de la paix font dans le diocèse de Paris? Quant à moi, à la vue de ces maux, je ne garderai jamais le silence, et malgré les défenses les plus positives, je délibérerai sur les affaires ecclésiastiques qui sont du ressort du parlement, ou je donnerai ma démis^iontx) Ces paroles raniment la compagnie; mille propositions se croisent, on va mettre aux voix lis plus énergiques, lorsqu'on apporte encore une lettre close du roi. On refuse d'abord de la lire et on veut la renvoyer ; mais croyant trouver peut-être dans elle un nouvel incident qui aide à terminer cette afiaire, on consent à l'ouvrir. Le roi mandait le parlement par députés.

— £h bien, allons-y, dit l'abbé Pucelle; ce sera l'occasion

que nous cherchions de lui faire part de notre délibération. Monsieur le premier président. engagez-TOus sur l'honneur à dire au roi sans ménagement Topinion de la compagnie.

— Encore faut-il que je sache ce que nous dira le roi Icdméme, répond le premier président.

— Cela n'est pas difficile à deviner, répond l'abbé Titon avec colère. Vous devez répondre comme le premier président de Verdun, en 1626 : dans une semblable occasion, il dit au roi que comme il s'agissait de la religion, de la sûreté de sa per* sonne et de son état, il ne devail pas réputer à désobéissance, s'il ne pouvait déférer à ses ordres.

— Mais, dil le premier président, si le roi me fait défendre par un ministre de prendre la parole, comme cela est déjà arrivé?

— Le parlement est plus fort et plus puissant que les ministres, répliqua l'abbé Pucelle; vous mépriserez cet ordre et n'obéirez pas.

— Mais cependant. . .

— Empêcher le parlement de parler au roil... Mais notre compagnie est-elle au séminaire de Saint-Sulpice pour être soumise à la règle du silence?

—Et si le roi lui-même me défend de parler?

—Eh bien! » vous ne vous sentez pas la force de faire revenir le roi sur un ordre aussi injuste, copiez à l'avance les paroles du président de Verdun, nous allons les signer tous, et vous déposerez ce papier au pied du trône; mais jusque-là plus d'assemblées, plus de délibérations, plus de séances. Que les portes du palais soient fermées en signe de deuil, et que l'absence de toute justice apprenne aux citoyens que la cour a

brisé entre les mains des magistrats le glaive des lois et la balance de la juslice.

Ces résolutions sont adoptées sar Vheare; on copie les paroles du président de Verdun, et on les signe, puis on sort du palais, et les séances demeurent suspendues jusqu'au jour du lit de justice.

Ce jour-là, Fleury, prévenu des projets du parlement, avait voulu donner la plus grande solennité à cette cérémonie pour imposer à cette compagnie. Toute la maison militaire du roi était sous les armes, et le roi lui-même attendait sur son trône, entouré dune cour nombreuse, au sein de laquelle on distinguait le prince de Condé, le comte de Clermont, le duc du Maiae, le comte de Toulouse, le prince de Dombes^ le comte d'Eu, Yillars, Charost, etc. , et tous les ministres, le cardinal en tête. Les magistrats traversèrent silencieusement les rangs de l'armée qu'on avait réunie pour les menacer de la force brutale. Ce q[>ectac1e n'en effraya aucun, excepté le premier président, qui, pèle et tremblant, arriva jusqu'au pied du trône et n'osa soutenir le regard irrité du roi et de tous les membres de cette assemblée. L abbé Pucelle était derrière lui, et lui dit à mi-voii : ce Rappelez-vous vos devoirs, monsieur, et songez à soutenir dignement l'honneur de la compagnie. y> A ces paroles, le premier président releva la tête, et le roi débita, d'un ton brusque et sec, cette leçon qu'on lui avait apprise : « Je vous ai fait savoir ma volonté ; je veux qu'elle soit pleinement exécutée; je défends toute délibération ; ce que vous avez fait mérite mon indignation : soyez plus soumis, et retournez à vos fonctions. »

Poussé par les abbés Pucelle et Titon, qui étaient derrière lui, le premier président fit une profonde inclination, et se prépara

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à prendre la parole; mais le roi. se levante demi sur son trône, s'écria d'un air menaçant : <c Taisez-vous , je vous défends de parler. » Interdit à celte apostrophe, le premier président s'en allait sans laisser la délibération, comme cela avait été convenu, lorsque l'abbé Pucelle s'élance vers lui, la lui arrache des mains, se met à genoui devant le trône, et la dépose sans rien dire sur les marches. Aussitôt toute la cour se lève indignée. H. de Maurepas saisit ce papier, le déchire, et en jette les morceaux aux magistrats. Alors une espèce de tumulte règne dans cette enceinte, malgré la solennité du lieu, et les valets se bâtent de fermer les portes sur le parlement, qu'on semble chasser du palais du roi.

Les deux partis combinent dès cet instant de nouvelles mesures; mais celles des magistrats, pour être revêtues de formes légales, devaient être plus lentes que celles de la cour. Le ministère continue d'agir par la voie du bon plaisir et de l'arbitraire, et ses coups sont prompts comme la foudre. Quelques heures après, les abbés Titon et Pucelle sont arrêtés en vertu de lettres de cachet. Des mousquetaires se chargèrent de l'abbé Titon, qui fut conduit à Ham : quaot à l'abbé Pucelle, on dépécha vers lui M. de la Plane, brigadier des gardes du corps du roi, qui l'arrêta de sa propre main. Pucelle résista autant qu'il était en lui.

— Je n'obéirai pas, dit-il à M. de la Plane, je ne veux pas obéir. Je suis magistrat; je fais partie de ce corps institué pour conserver la légalité et opposer une barrière au despotisme de la cour ; je ne recoonais à personne le droit de la franchir.

— Monsieur l'abbé, répondit de la Plane, je suis porteur d'ordres dont je ne dois pas discuter le mérite. On m'enjoint de

VOUS conduire au donjon de Vincennes de gré ou de force ; dî gré ou de force, je vous y conduirai.

— Employez donc la violence, dit Vabbé, car je vous l'ai dit, je refuse d'obéir.

M. de la Plane alors, s'avançaijt vers lui, le prit par les bras et le remit aux mains des gardes. L'abbé Pucelle n'opposa aucune résistance.

— Je ne serai pas assez fou, lui dil-il, pour engager une lutle avec des satellites tels que vous. J'ai voulu seulement qu'il fût bien constaté que j'avais obéi à la force brutale Maintenant je suis prêt à vous suivre, et vous pourrez dire à Fleury que c'est ainsi qu'agissent les tyrans.

On le fit monter en voiture, et peu de temps après il était au donjon de Yiocennes, dans la première tour à droite du quatrième étage, celle qui porte aujourd'hui le numéro 39. C'est la plus sombre de toutes. Il y entra le 31 mai 1732.

La nouvelle de ces arrestations se répandit avec d'autant plus de rapidité que la cabale dlssy en espérait une terreur salutaire, et qu'elle ne pouvait l'obtenir que par la publicité. Mais au lieu d'inspirer de la crainte, celte mesure n'excite que la colère et l'indignation. Le parlement se rassemble à l'instant, délibère des remontrances pressantes, char^ge des commissaires d'aller réclamer la mise en liberté de ses deux collègues, et déclare qn'û ne reprendra ses fonctions que lorsqu'ils seront rendus à la compagnie et que l'ordonnance du conseil, cause de tout ce trouble, sera révoquée. Les commissaires partent pour s'acquitter de leur mission. Celait le président Ogier, les conseillers Yrevins, Robert et la Fautrière. À peine arrivés, ils sont entourés et arrêtés à leur tour. L'arbitraire, comme on le voit.

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continaait à fonctionner. Déjà même il ayait fait des pas immenses; aatrefois les rois se contentaient de lits de justice» maintenant ils y ajoutaient les lettres de cachet.

Le cardinal et sa cabale se félicitaient de ces mesures qu'ils appelaient de Ténergie et qui n'étaient que la tyrannie la plus odieHse.

« Que deviendrons-nous, disait-on dans Paris, si un autre Dubois succède à Fleury, de qui nous attendions des mesures plus douces? On ne pourra donc plus rien faire passer au roi, quand il sera de l'intérêt du ministre d'égorger quelqu'un ; des ministres injustes feront de notre roi une machine oii un perroquet (1).

A ce mécontentement de l'opinion publique si hautement manifesté, se joignaient les représailles du parlement. Celte com^ pagnie avait cessé de siéger. Le palais était fermé et Paris était sans justice.

Ces symptômes alarmants n'effrayaient ni le cardinal ni ceux qui le poussaient dans ces voies de rigueur. Le maréchal de Villars seul, qui était quelquefois admis dans les petits concilia* bules dlssy, faisait craindre que l'on ne parvint pas à réduire le parlement en s'y prenant de cette manière. L'opinion de Villars devait avoir du poids dans cette circonstance. Ses liaisons et son intimité avec les principaux membres de cette compagnie le mettaient à même de connaître mieux que personne l'esprit qui l'animait. Mais la haine aveugle qui agitait les jésuites et les sulpiciens empêcha qu'on ne fit attention à ses paroles.

« Parla rigueur salutaire qu'a déployée votre Éminence.ditte père Polet^ le parlement est privé des brouillons et des meneurs;

s'il y a mconTénient à ce qa'on ne rende pas la justice aux Parisiens, ordonnez-lui de reprendre ses séances, et il se soumettra sans plus s'occuper du passé. La cause de la religion doit ainsi triompher. »

Le cardinal suivit ce conseil. Ordre fut donné au parlement de siéger comme à Tordioaire. Celui-ci obéit sur l'heure; mais» constant dans sa marche et dans ses principes, et interprétant cet ordre comme une concession tacite qui révoquait l'ordonnance du conseil, il s'occupa immédiatement de prononcer sur le mandement de l'archevêque de Paris. Il rendit un arrêt qui le déclarait abusif et contraire aux lois de l'État. A cet arrêt, nouvelle colère et nouvel abus de la part du cardinal. Une ordonnance du conseil cassa la décision du parlement elle manda de nouveau à Compiègne.

Ce fut alors que le cardinal, qui commençait à être fatigué de cette lutte, ainsi que Barjac, qui avait résolu de se donner de l'importance dans l'affaire, se rappelèrent les paroles du maréchal de Yillars. Le conseil intime l'envoya chercher, et après plusieurs heures de conférences qui se prolongèrent bien avant dans la nuit, on vit le maréchal s'éloigner dans sa voiture qu'entraînait rapidement le galop des chevaux.

Depuis vingt jours l'abbé Pucelle était dans le donjon de Yincennes, sans nouvelles, sans interrogatoire , sans avoir vu personne, sans avoir pu obtenir la permission d'écrire, lorsque Ters le milieu de la nuit la porte de sa prison s'ouvrit, sa chambre s'éclaira d'une vive lumière, et un homme richement vêtu parut devant lui ; c'était le maréchal de Yillars.

Étonné et saisi à cet aspect, l'abbé Pucelle le regarda avec une stupéfaction inséparable du brusque réveil que son entrée

lui avait occasionné. Puis reyenu à lui, et s*étant mis sur son séant, il attendit que Yillars lui adressât la parole :

—Je viens, dit le maréchal, prenant le ton enjoué qui l'abandonnait rarement, savoir de vos nouvelles et comment vous vous trouvez dans le donjon de Vincennes.

— Horriblement mal, répondit labbé.

— C'est ce que je supposais, continua Yillars; aussi suis-je accouru, malgré l'heure avancée de la nuit, pour vous proposer d'en sortir.

— J'accepte, et vais me lever.

— Vous consentez donc à rayer votre nom de la protestation contre l'ordonnance du conseil et à continuer à rendre la justice?

— Je n'ai pas dit un mot de cela.

-* Vous savez pourtant que c'est pour ce motif que vous êtes au donjon et que la seule manière d'en sortir est d'en effacer la cause.

— Jusqu'ici, répondit l'abbé, je m'en doutais, mais cela ne m'avait pas été officiellement annoncé. Je ne supposais pas que je l'apprendrais de votre bouche. Les conseillers d'état et les maîtres des requêtes interrogent seuls les prisonniers du donjon ordinairement, quand on veut bien les interroger ; auriez-vous changé, monseigneur, l'épée pour la cape?

— Rien n'est changé en moi, mon cher abbé, et l'intérêt que je vous porte bien moins que toute autre chose. Vous êtes le neveu du grand Catinat, mon maître et mon camarade» c'est le plus beau titre à mon attachement.

— Dès l'instant que monseigneur invoque le nom de mon oncle, c'est qu'il ne veut plus railler.

DU nONION DE VINCEN^S. W

— Sans doule toul esl sérieiijc à Tabrî de ce vénérable nom. Je voui disais donc que ponr s^orlir d'ici il fallait...

— Rayer mon nom au bis de la protestalioa, û*esl-ce pas?

— Sans doute.

— Je croyais que monseigneur m*avjit dit qu'il renonçait à railler-

— Ce que je vous dis est très grave, en effet.

— Permettez-moi de ne pas laccepler comme tel, car alors ce serait une iosulte-

— Une insulte!

— Eli ! que croyez-vous donc me proposer si ce n est une infamie? Non-seulement j'ai signé cette protestation, mais j'ai entraîné tous mes collègues. Je Tai fait parce que ma conscience me dictait cette conduite; je Tai fait parce que je ne reconnais à aucun pouvoir, pas plus au roi qu'à tout autre, le droit de dépouiller le parlement d'une prérogative sanciionnée pnr le temps, les lois, la raison, la justice. Je l'ai fait parce que j'appartiens à une comp;ignie dont je dois faire ret^pecter les pouvoirs attaqués par des intrigants et des misérables... Le parlement dont vous faites partie aussi comme pair de France, monseigneur, est le seul contre^poids dans la balmce de Tarbitraire; ôtez un fleuron de sa couronne et la balance diMt pencher; tant que je serai vivant et que je pourrai rempêcher, elle ne penchera pas pour le caprice et l'intrigue*

— Je connais vos sentiments, mon cher abbé, et il n'est personne qui ne rende justice à ce caractère si noble...

— C'est donc unejuslice qu'on a voulu me rend re en me faisant arrêter arbitrairement comme un malfaiteur? moi, un magistrat de la première cour du royaume, traîné dans un cachot, mis au

secret, en proie aux privations de tous les jours, de toutes les heures; détenu par le bon plaisir d'un ministre, pour afoir Youlu faire connaître au roi la vérité. Ohl croyez-moi, monseigneur, la partie serait trop belle pour les tyrans sur cette terre, si par la force brutale ils réduisaient ceux qui résistent à leurs injustices... mais je ne suis pas de cette trempe... J'ai engagé la partie après avoir réfléchi à toutes ses conséquences, et dans ma position on meurt, mais on ne cède pas.

— Il parait que la toque et le bonnet carré recouvrent d'aussi mauvaises têtes que les casques.

— Je l'ignore, mais ce que je sais c'est qu'il y a autant de courage sous la robe que sous la cuirasse, et je vais vous en donner une preuve en ne cédant pas aux mouvements de colère bien légitime dans ma position. Le vrai courage consiste à envisager de sang-froid sa position et à s'y résigner. Vous voyez y monseigneur, que je n'ai plus d'irritation et que je suis prêt à traiter avec vous l'affaire la plus grave comme la plus légère.

— Le vrai courage consiste aussi quelquefois à se sacrifier en cédant malgré sa propre conviction plutôt que d'occasionner des malheurs et des troubles. La cour est disposée à être sévère. Vous êtes déjà prisonnier, et vous devriez songer...

—C'est parce que je le suis que je me trouve plus ferme et plus inébranlable. C'est parce que je le suis contre toute espèce de légalité et seulement par l'arbitraire et la vengeance, que je veux à mon tour donner une leçon à l'arbitraire et à la vengeance. On a besoin de moi à la cour... Âh I la preuve en est évidente, puisque vous êtes ici, monsieur le maréchal; on a besoin de ma rétractation ; eh bien, on me rend aussi puissant

que le roi, que le cardinal Fleury et toute sa cabale. Cette rétractation je la refuse.

— Mais songez-vous aux conséqueces que ce refus peut avoir pour vous?

— ^Monsieur le maréchal, la veille de la bataille de FriedlingeUt songiez-vous à ses conséquences?

— J'étais libre du moins, à la tête de mon armée, et je voyais sur le champ de bataille le bâton de maréchal, la gloire de la France ou la mort.

— Et moi, plus courageux que vous, je ne vois ni l'hermine du président ni la mort qui est la fin de toutes les misères. Je vois la prison perpétuelle; mais je vois aussi Tindépendance du parlement, ma conscience et mon honneur; je ne suis pas libre comme vous Vêtiez, à la tète d'une armée; je suis prisonnier, entouré de geôliers qui me gardent; je dois être plus én^* gique que vous, car je suis plus malheureux; vous pouviez ne pas livrer bataille et rester dans votre force, je ne puis me rétracter, moi, car on croirait que la terreur de cette prison, que les promesses de la cour, ont dicté ma rétractation, car ce serait une lâcheté... Monseigneur, qu'il porte l'épée ou la toque, le neveu de Catinat ne peut être un lâche.

— Pourtant...

— Parlons d'autre chose, si vous l'avez pour agréable*.. Aurons-nous bientôt la guerre, monseigneur, et vous verronsnous encore remporter des victoires?

-— Àh I malgré votre persistance je continuerai à traiter de l'objet qui m'amène* Je ne me tiens pas encore pour battu.

— Et je n'ai pas la prétention de faire à moi seul ce que n*ont pu accomplir le priBce de Bade avec son année.

Googk

— £b bien! alors écoulez-moi. Depuis Tolre captiTité il s'est passé bien des évéDemenls au parlement.

— Je m'en doute.

— Sur l'ordre du roi il a repris ses Irayaui. — L'ordonnance a donc été révoquée?

— Nullement. Mais le premier acte de YOtre compagnie, à la Térilé, a été de séyir contre le mandement de monseigneur de Yintimille.

— Je la reconnais là, elle a bien fait. — La cour a cassé la décision.

— Je la reconnais aussi, elle a mal fait,

— Le président Ogier, les conseillers Robert, Yrevins et la Fautrière ont èlé arrêtés.

— La cour m'bonore, monseigneur, en me donnant pour compagnons d'aussi nobles victimes.

— Le parlement est mandé à Compiègne.

— S*il s'y rend, ce sera probablement sans nous. — Le cardinal veut la paix.

— Qu'il cède.

— Vous avez deviné juste, mon cber abbé, et je ne dois plus vous le dissimuler, il m'a chargé de vous voir et de vous engager...

— À la résignation?... Vous voyez que j'y suis tout préparé.

— Écoutez-moi, je vous en prie. Réfléchissez à votre position.

— Je n'ai fait que ça depuis vingt jours que je suis ici.

— Par l'emprisonnement des quatre membres du parlement vous avez perdu' vos principaux appuis.

— Il me reste le parlement tout entier.

— Mais le parlement lui-même, effrayé deFéoei^e de la cour, peut faiblir et céder.

— Si cela élail à craindre, monseigneur, tous ne seriez pas

Yillars, déconcerté par ces derniers mots, garda un instant le silence, puis il reprit :

— Le cardinal ne yeul pas céder dans cette lutte. Il est décidé à tout.

— - Et moi aussi, répondit Tabbé Pucelle.

— Pour prix d'une rétractation que l'on serait loin de considérer comme une làeheté, quoi que tous en disiez, qui entraînerait tout le parlement et que tous auriez faite dans le noble motif d'éviter des troubles à la France, le cardinal ma remis ce blanc-seing que tous remplirez à votre guise.

— Donnez-le-moi, monseigneur.

Villars lui remit le blanc-seing et un crayon, et l'abbé Pucelle s'empressa d'écrire ce qui suit, au-dessus de la signature de l'Éminence.

« Je m'engage à faire une prière par jour pour le mlut de l'âme de ïabbé Pucelle, si les affaires de létat et mss causeries avec les sulpidens m'en laissent le temps. »

Puis il remit le papier à Villars. Celui-ci y jeta les yeux, et après l'avoir froissé avec colère, s'écria :

— Malheureux I vous tous perdez.

— Monseigneur, répondit l'abbé avec le plus grand sang-froid , je suis au donjon de Vincennes; je suis déjà perdu.

— Mais on dirait que vous ne connaissez pas le cardinal Fleuryî

kS HISTOIRE

— Je le connais depuis trop longtemps. Vous oubliez, monseigneur, que nous avons été éleyés ensemble.

— Au contraire, j'espérais que ces souvenirs de jeunesse qui ne sont pas effacés de sa mémoire...

— Ni de la mienne. Vous pouvez lassurer que je me rappelle toutes les circonstances... même celle où il m'enleva certaine

maîtresse...

— Que dites-vous?

— La vérité I ... oh ! je l'avoue, à cette époque il a triomphé de moi... il a employé mille petits moyens hypocrites que je n'ai pas devinés, et aujourd'hui il me semble qu'il voudrait recommencer... Mais je suis sur mes gardes; depuis longtemps ma maîtresse c'est ma conscience, et vous pouvez lui dire que je le défie de rendre celle-là infidèle... Mais assez*. . brisons là, je vous prie...

— Cependant, je voudrais...

— Encore une fois, parlons d'autre chose. — Eh quoil rien ne peut donc...

— Est-il vrai, monseigneur, que le roi soit toujours 'fidèle à la reine?

— Monsieur le conseiller, je vous adjure de répondre...

— Monseigneur, donnez-moi d'abord l'exemple. Je suis un pauvre reclus, n'ayant vu personne depuis ma captivité ; vous êtes libre, vous venez de la cour, mettez-y de la pitié, c'est à vous à me donner des nouvelles.

— Il est plus facile de venir à bout d'une armée que d'un seul membre de votre compagnie. J'y renonce, monsieur.

— Donnez-moi donc votre main, monsieur le maréchal, et.

oubliant la mission qui vous a été donnée, dites-moi que tous approuvez ma conduite.

Le maréchal tendit en silence, à Tabbé Pucelle, sa main que ce dernier serra affectueusement. La pression de celle du maréchal était plus significative .

-i-*Du moins je voudrais adoucir votre position, dit Yillars ; je vais parler au gouverneur.

— Merci, monseigneur, répondit l'abbé; j'accepterai avec reconnaissance tout ce qui me viendra de vous. Hais songez à une chose, et ceci est sérieux : puisque vous avez bien voulu vous mêler de l'affaire du parlement et de la cour, engagez la cour à faire de son côté ce que vous êtes venu m'engager à faire du mien; car le parlement ne faiblira pas; la justice, le bon droit et le peuple sont avec lui. Nous avons dans le sein de notre compagnie des vieillards qui sont nés sous la fronde, et entre nous, le cardinal Fleury ne vaut pas le cardinal Mazarin.

— Et Louis XY ne ramassera pas le fouet de poste avec lequel Louis XIV s'est présenté au sein de votre compagnie, dit Yillars entraîné malgré lui; puis, comme craignant d*en trop dire, il sortit de la prison après avoir de nouveau tendu la main à l'abbé Pucelle.

Yillars par ces derniers mots faisait allusion à une conversation qu'il avait eue avec Louis XY pour l'engager à régner par lui-même et à secouer l'indolence qui l'assimilait à un roi fai* néant. Mais le jeune roi lui avait montré tant d'apathie, que le maréchal désespérait à tout jamais, puisqu'à vingt ans il n'avait pu allumer en lui cette énergie et ce courage naturels à la jeu« nesse. Lui-même, élevé à la cour de Louis XI Y, pendant le règne duquel le parlement avait fait une complète abnégation de ses

Zi8 HISTOIRE

droits, il élail étourdi du courage de Tabbé Pucelle et l'upprouvait au foad du cœur. Ce fui avec ces senliments qu'il se rendit chez le cardinal Fleury. où il trouva le conseil au complet. Les pères Polet et Couturier élaient déjà dans le cabinet avec Barjac.

— Eh bien, monsieur le maréchal, dit le cardinal à Villars, qu'a laissé tomber des plis de sa toge l'abbé Pucelle? est-ce la paix ou la guerre?

— La guerre, répondit Villars.

— La guerre, répétèrent les quatre personnages.

— Je m'en doutais, dit le père Couturier; Dieu nous punit pour avoir fait une démarche envers ce maudit janséniste.

— Je ne me suis pas opposé à cette démarche, dit le père Polet d'un ton patelin , parce je crois qu'il faut préférer toujours les voies de la douceur à toutes les autres. Mais quand M. Barjac Ta proposée je n'en augurais pas bien, et connaissant mieux que lui le caractère de l'abbé Pucelle, j'étais à peu près sûr du résultat.

— Ma foi, mes révérends, répondit Barjac, j*ai fait tout cela dans l'intérêt de la santé de son Eminence. Ces troubles du parlement lui tournent la tète et Tempéchent de dormir. Cette nuit encore il a été atteint d'une toux sèche qui m'a fort inquiété, et si on avait pu en finir de cette manière... Vous seriez bien avancés si son Eminence venait à mourir?

— k Dieu ne plaise, dit Couturier, que de pareils soins abrègent une existence si précieuse; mais puisque cela peut porter atteinte à la santé de son Éoiinence, il faut en finir tout d'un coup. %

— C'est mon avis, dirent les trois autres..

— Mais le moyen? demande Barjac.

— Il n'en est qu'un, répondit Coulurier, la rigueur.

Barjac et Villars hochèrent la télé. Le cardinal et le père Polet restèrent impassibles. Polet dit au bout de quelques minutes :

— Rien n'est plus contraire à mon caractère et à mes principes que la rigueur et la yiolence. Mais dans cette occasion nous ayons épuisé les voies de conciliation, et je crois que ceux qui ont refusé de nous y suivre, seront seuls coupables de tous les malheurs qui pourraient résulter des mesures qu'on propose. Or notre conscience étant à l'abri, je pense que nous ne devons plus rien ménager quand il s'agit du triomphe de la religion.

Ces paroles dites par le confesseur du cardinal lui traçaient sa conduite comme s'il eût été au tribunal de la pénitence. Le père Polet d'ailleurs était trop adroit pour ne pas avoir mêlé les affaires de l'état k celles de la confession, et il avait fait à Fleury un cas de refus d'absolution s'il ne suivait pas ses avis dans cette circonstance , pour la gloire de Dieu et de la religion. Aussi le cardinal reprit-il aussitôt :

— Eh bieni j'y suis détermmé : la rigueur. Demain le parlement est mandé à Compiègne, nous allons résoudre les mesures à prendre pour le réduire.

— Que votre Éminence y réfléchisse bien, dit Villars. Le parlement n'est pas facile à va'mcre.

— Il n'est pourtant pas invincible, dit Couturier; déjà le premier président est avec nous.

— Mais le premier président ne peut faire que ce que veut la compagnie, et vous avez vu par l'exemple de l'abbé Pucelle comment elle s'y prend quand il n'exécute pas ses délibérations.

no HISTOIRE

— L'abbé Pucelle est au donjoo de YinceDoes, nous n'avons plus k nous en occuper. Les chefs des jansénistes sont en d'autres lieux sûrs, et la grand'chambre nous est acquise.

— Sans doute» ajouta Polet, ces vénérables magistrats qui ont traversé le règne du grand roi compreanent l'obéissance à ses ordres. Avec eux, le premier président» et une fermeté salutaire, nous devons arriver à notre but.

— Quoi qu'il en soit, dit le cardinal, nous allons réfléchir à ce qui nous reste à faire pour demain. Barjac, fais que personne ne vienne nous interrompre. Envoie chez le roi dire que je n'irai qu'à cinq heures, et reçois toi-même les gens qui vi^idront me parler.

Barjac s'inclina profondément, heureux de cette mission qui lui permettait déjouer au grand seigneur, et sortit avecVillars,, laissant les trois prêtres délibérer les mesures les plus sévèrei contre le parlement.

Quand Yillars se trouva seul avec Barjac, il lui témoigna ses appréhensions ; mais Barjac, au comble du bonheur dans ce moment, lui répondit :

— Nous sommes bien heureux que toute cette cabale de prêtres qui nous environne tombe sur le parlement et sur les jansénistes. £t que ferait son Éminence si tous ces gens-là s'ai prenaient à lui? nota ne serions pas.huit jours en place.

— Mais le parlement est un corps aussi très-redoutable, répondit Yillars, et vous devriez user de toute votre influence pour apaiser les choses.

— Eh I mon Dieu, je ne demande pas mieux ; vous venes de le voir, monseigneur le cardinal et moi nous voudrions bien la paix. Mais il est obligé de les laisser faire : il se laisse entratner

lili-mème. C'est ce supérieur général qui lui tourne la tête... Cependant je verrai, je ne dis pas que j'abandonnerai cette affaire... Mais pardon, monsieur le maréchal; tous voyez cette foule d'év^^ques et de seigneurs qui m'attendent , permetlezmoi de les recevoir comme me l'a ordonné son Éminence (2),

Cependant, si secret qu'eût été le comité d'Issy, il en transpira quelque chose. Soit par le jésuite et le sulpicien, soit par le cardinal lui-même qui voulait se montrer comme ayant la main forcée, la visite nocturne de Villars auprès de l'abbé Pucelle, son refus, les nouvelles rigueurs délibérées dans le lit de justice qu'on allait tenir à Compiègne, se répandirent dans Paris. Aux premières rumeurs, le parlement s'informe, chacun apporte sa nouvelle, vraie ou fausse ; mais de tout cela il résulta deux choses certaines , le refus d'accommodement de la part du prisonnier, et les projets de nouvelle oppression de la part de la cabale.

Le parlement, comprenant alors la noblesse et la fermeté de TabbéPucelle, voulut suivre l'exemple qu'il lui donnait du fond de sa prison. Il s'assembla à Timproviste, et malgré le premier président et les conseillers de la grand'chambre, refusa de se rendre à Compiègne, selon les ordres du roi, sans avoir dans son sein l'abbé Pucelle et tous ses autres compagnons de captivité; puis, comme le premier président insistait sur l'obéissance due au roi par les magistrats, l'un d'eux se leva et dit : « Afin qu'on ne me taxe pas de désobéissance, je donne ma démission, parce qu'il n'est plus permis à un magistrat consciencieux de remplir ses devoirs sous un pareil régime, i»

Cet exemple fut imité de toutes parts. Cent trente démissions de la part des conseillers des enquêtes et des requêtes, la par-

62 fflSTOIRE

tie la plus nombreuse de la compagnie, sont données à Tinstant, et Ton signa ces démissions , formulées en ces termes remarquables :

« Les soussignés, membres du parlement, déclarent donner la démission de leurs fonctions, puisqu'ils ont à craindre de se faire arrêter et eiiler en opinant, on de se déshonorer en gardant le silence. »

Aussitôt un messager est expédié à Compiègne et apporte au roi cet écrit à l'heure oh il se préparait à tenir son terrible lit de justice. Louis XY ne yit dans cet acte autre chose que la liberté qu'on lui laissait de partir plus vite pour la chasse. Remettant la dépèche au cardinal, il s'empressa de faire réunir les piqueurs et de monter en voiture.

Le cardinal se trouvait seul à Compiègne avec Barjac. Celuici, jaloux de l'influence de Couturier et de Polet, voulut agir contre eux et décider le cardinal à la douceur. En effet, guidé par lui et par Yillars, qui lui représentait le grave inconvénient de laisser Paris sans justice, ou celui plus grave encore de reconstituer un parlement, il fit refuser les démissions par le roi et donna ordre pur et simple de reprendre les travaux. Comme la première fois, le parlement obéit et délibéra de nouveau des remontrances plus énergiques dans lesquelles il réclamait la liberté de ses collègues et le retrait de l'ordonnance. Le cardinal prit un terme moyen qu'il crut décisif; il attribua à la grand'chambre seule, dont il disposait, les appels comme d'abus, et continua à en priver les chambres assemblées. Mais le parlement refusa d'enregistrer cette déclaration.

Alors le cardinal, échappé à l'influenc de Barjac et retombé sous celle du confesseur et du sulpicien qui avaient ressaisi leur

empire» parut vouloir soutenir jusqu'au bout la lutte par les voies les plus courtes, le bon plaisir et l'arbitraire. C'était l'avis de ses conseillers intimes, indignés de ses faiblesses, qui, par le fait, n'avaient rien produit; le cardinal manda le parlement à Versailles, et fît tenir au roi un lit de justice dans lequel la déclaration fut enregistrée de vive force. De retour à Paris, le parlement proteste contre le lieu du lit de justice, contre l'enregistrement forcé, suspend ses travaux, refuse d'enregistrer les lettres patentes formant la chambre de vacation, et se retire aux cris de : Vive Pucelle! vivent les proscrits I

Quatre jours après, les magistrats qui avaient protesté sont exilés de Paris, c'était le plus grand nombre. Il n'y avait pas moyen de rendre la justice sans leur assistance.

Cette dernière mesure était le terme de la rigueur ; on ne pouvait aller plus loin. Le cardinal et la cabale espéraient encore réduire les magistrats ; mais ils se trompèrent. Pleins de courage et d'indignation, animés par l'exemple des prisonniers et des proscrits, ils étaient décidés à tout plutôt qu'à laisser loucher à leurs droits et à la liberté de leurs confrères. En vain le cardinal, de nouveau retourné par Barjac, fit faire encore des démarches par Yillars, le premier président, et les membres de la grand'chambre. Tout fut inutile, menaces et prièires. L'âme de l'abbé Pucelle semblait passée dans le corps de ses collègues.

Les choses en étaient arrivées à ce point désespéré, lorsque la mort imminente de l'électeur de Saxe et de Pologne fit prévoir une guerre prochaine. Le cardinal, homme de paix avant tout, fut si troublé par cette nouvelle, qu'il négligea quelques instants les affaires du parlement. Mais le confesseur et le sulpicien l'y ramenèrent bientôt, malgré les cris de Barjac, qui disait

5â HISTOIRE

que les deux prêtres allaient tuer son maître en le forçant à combattre à la fois au dedans et au dehors. Mille propos circulaient déjà à cet égard ; la justice n'était plus rendue, le mécontentement était général. Des pamphlets, des chansons paraissaient chaque jour sur le cardinal et la cabale, et plusieurs fois les injures du peuple ayaient escorté les deux conseillers. Le cardinal était entouré de gens qui lui parlaient sans cesse de l'exil du parlement. Le jésuite et le sulpicien sentirent que cet état de choses ne pouvait durer plus longtemps; que la guerre étrangère détournerait forcément le cardinal de la guerre intestine; ils craignirent que leur crédit ne souffrit de toute la réprobation qu'ils exciteraient autour d'eux, et ils furent les premiers à convenir qu'il fallait prendre un parti.

Le comité secret fut bientôt réuni, et cette fois on ne crut pas devoir y admettre le maréchal de Yillars; mais Barjacy prit place presque d'autorité, et comme le membre le plus important ; cette fois, en effet, il était de l'opposition.

— Mes révérends, leur dit-il dès l'abord, il est temps que cela finisse. Monseigneur n'est plus assez jeune pour courir deux lièvres à la fois. Voilà l'Autriche qui menace de noua donner du fil à retordre pour notre beau-père prétendant à la couronne de Pologne; voilà le parlement qui ne rend plus la justice; vous voilà, vous autres qui soufflez le feu, à qui youlezvous que nous entendions? comment Youlez-vous que nous puissions faire nos affaires si cela continue?

— Je m'étonne, répondit le pèrePolet, sans paraître le moins du monde blessé du ton qu'avait pris Barjac, je m'étonne que M. Barjac ne sente pas davantage l'importance d'une affaire qui menace la France d'une anarchie complète.

— C'est agir en mauTais sujet du roi de France, dit le père Couturier qui avait peine à se maintenir, en mauvais conseiller de son ÉmiDence, que de lui persuader de fermer les yeux sur les progrès de l'hérésie.

— Ehl qui lui conseille cela? dit Barjac; ce n'est pas moi. Je ne suis pas janséniste le moins du monde, puisque je ne comprends pas leurs doctrines. Je sais en outre, par ce que je vous en ai entendu dire tous les jours, que ce sont des gens affreux ; mais cela ne doit pas empêcher d'être tranquille chez soi, et je demande qu'à tout prix nous cessions notre guerre avec le parlement, afin que nous puissions nous occuper de l'autre tout à notre aise.

— Je ne vois qu'un moyen, dit Couturier, c'est de casser le parlement et d'en nommer un autre.

—C'est impossible, ditBarjac. Monsieur le premier président, qui nous aime beaucoup, me le disait encore ce matin.

— Mais ne pourrait-on, par quelques moyens adroits, le ramener à son devoir? dit le père Polet.

— J'ai tout épuisé, dit enfin le cardinal, et je ne vous cache pas que la position est devenue très-difficile. Je reçois tous les jours des plaintes de ce que la justice n'a plus son cours.

^* Et moi aussi, dit Barjac.

— Et j'avoue que le moyen proposé par le révérend père Couturier me parait à moi-même aussi dangereux que violent.

— C'est pourtant le meilleur à mon avis, dit Couturier : votre Eminence a trop écoulé jusqu'ici la bonté de son cœur. Si dès le principe elle avait sévi avec force contre ce corps insolent, il lui serait soumis aujourd'hui.

— Son Eminence a peut-être eu tort en effet, dit Pdet; mais

un tort plus grave serait, par une faiblesse maintenant criminelle, de laisser le triomphe au jansénisme. Votre Éminence est non-seulement à la télé du ministère, mais elle fait partie du sacré collège; comme prince de TÉglise, et comme ministre, elle doit anéantir le schisme et l'hérésie.

— Et pourquoi tant de ménagements? s'écria Couturier ; le parlement n'est-il pas en rébellion ouverte contre l'autorité du roi, et comment votre Éminence doit-elle traiter les rebelles?

— Vous voudriez peut-être faire couper la tète à tous les membres du parlement? dit Barjac.

— Je veux me venger des jansénistes, dit Couturier furieux ; je veux les poursuivre jusqu'au dernier, écraser, éteindre cette secte qui pèse sur la France comme une lèpre, et qui s'étend comme elle; la réduire au silence, à l'impuissance, à l'inaction.

— Et qui vous empêche de faire tout cela, mon révérend, dit Barjac, sans venir fatiguer son Eminence et sans faire la guerre aux parlements? N'avez-vous pas mille moyens de réduire au silence et à l'inaction ces jansénistes que je maudis avec vous? n'avez-vous pas les lettres de cachet que monseigneur vous donnera avec le plus grand plaisir, et les prisons d'état ne sont-elles pas assez grandes?

A peine Barjac eut-il prononcé ces mots, que les trois prêtres se regardèrent comme frappés de la même idée. Le cardinal fit signe au père Polet de parler, et celui-ci dit aussitôt : <k Monsieur Barjac a raison, et le moyen qu'il nous donne est le meilleur dans la circonstance. Attaquer le jansénisme en corps est une œuvre digne de son Éminence sans doute, mais qui demande des temps plus calmes et un autre ordre de choses. L'attaquer en détail, le décimer, est plus facile et plus adroit, et

amène au môme but. La lettre de cachet a été instituée comme une autorité salutaire entre les mains du souverain qu.md la force des lois manque à sa volonté, ou quand il D*a pas le temps d'y recourir. C'est un acte dont il ne doit compte qu'à Dieu; s'il doit jamais le commettre, c'est dans cette circonstance oh il agit pour sa gloire et pour le triomphe de la sainte religion. Je crois donc qu'il faut user du moyen qu'on nous propose.

— Je suis prêt à l'adopter, dit le cardinal.

— El moi aussi, dit Barjac, qui ne comprenait pas très-bien ce que venait de dire Polet.

— Sans doute, dit Couturier, on pourra tirer parti de cela; mais le parlement?

— Le parlement est soumis aus<^i aux lettres de cachet qui emprisonnent, répondit Polet. L'abbé Pucelle n'est-il pas an donjon de Vincennes?

— Mais si Ton fait la paix avec le parlement sans soumetire ce maud t abbé, il en sortira, et alors...

— On Ty fera rentrer au premier motif qu'il donnera, dit Polet. Oh! soyez tranquille, mon révérend, avec cela nous atteignons plus sûrement notre but. Qu'importe que le parle* ment soit janséniste, qu'importe qu'il rende des arrêts en fa* veur de c^lte secte! La lettre de cachet n'est-elle pas plus forte que tous les arrêts de cette compagnie? et Tarrêt lui-même ne nous désignera- t-il pas d'avance le prisonnier que nous aurons à frapper et le juge qui le protège? É-rivains, prédicateurs, séculiers, prêtres, nous atteignons tout le monde; jamais une sentence souveraine ne nous vaudrait cela. Nous devenons juges et parties, comme cela doit être dans cette cause; en un

mot, si nous ne pouvons punir l^alement le jansénisme, plus b. 8

forls que la loi> nous le punissons par la lettre de cachet; c'est la foudre que Dieu met en nos mains, et on ne la verra luire que quand elle aura frappé.

— Vous avez raison, mon père, dit Couturier. J adopte aussi ce moyen. Je ne regrette qu'une seule chose, c'est qu'on pardonne au parlement, et que cet abbé Pucelle,..

— Oh! interrompit Barjac, cessons toute guerre avec les robes rouges; de là dépend notre tranquillité.

— Fiez-vous à moi, mon père, dit le cardinal; nous n'aurons pas l'air de faire les premiers pas, et nous maintiendrons dans cetie occasion la dignité de la couronne, et celle de la religion et de noire propre personne.

— Je m'en fie à votre prudence, dit Couturier, et vais m'occuper dès aujourd'hui de faire la liste de ceux qu'il faut frapper dans l'intérêt de Dieu et de la religion.

— La mienne est faite depuis longtemps, dit Pôlet; ce sont des précautions que je prends toujours. Je n'ai qu'à la consulter : c'est ce que je vais faire aussi.

— Que Dieu bénisse noire entreprise! dit le cardinal.

Ils se séparèrent parfaitement satisfaits, Barjac surtout. Il avait acquis à cet entretien un certain aplomb qui lui faisait dire à tout le monde : « J'ai arrangé l'affaire du parlement. »

En effet les négociations recommencèrent avec cette compagnie à l'aide de Villars, du premier président, et de la grand' chambre, mais cette fois sur d'autres bases.

On fit un pacte avec la cour, et ce pacte fut à l'avantage de la magistrature. Tous les exilés furent rappelés; tous les Ciiplifs furent mis enliberlé, et les déclarations royales furent révoquées.

L'ubbé Pucelle sortit du donjon de Vincennes. Une députa*-

DU DONJON DE VINCENNES. Ml

lion du parlement alla Tatlendre h la porte de sa prison et k conduisit en triomphe au palais. Quaod il y pénétra, tous les membres se levèrent, il se trouva au milieu de ses autres compagnons de captivité, et le premier président lui adressa ces pa* rôles, délibérées par la compagnie :

« Monsieur le conseiller, le parlement vous fait, par ma voix» ses félicitations et ses remerclmenls. C'est à votre honorable résistance, il ne Tignore pas, cVst au noble exemple de votre fermeté dans les fers, qu'il doit le résulat qu'il a obtenu. Désormais le parlement conserve le droit de condamner les entreprises des évoques contre la juridiction civile. Ce droit si sage et si important ne devait nous revenir qu'avec vous. Soyez aussi bien venus l'un que l'autre. »

Le motif pour lequel luttèrent si courageusement le parlement de 1732, et l'abbé Pucelle qui lui donna l'exemple, est revenu à l'ordre du jour, comme nous l'avons dit. Nous venons de voir dea appels comme d'abus contre des évéques, et la guerre a été si vive, que si nos deux révolutions n'avaient pas aboli les lettres de cachet en rasant la Bastille, nous aurions vu peut-être des membres du conseil d'état emprisonnés de nos jours comme le furent des membres du parlement à cette époque.

Une fois la paix faite avec le parlement, la cabale d'Issy ne songea plus qu'à mettre h exécution le plan suggéré par TinnoceDt Barjac, et que le rusé jésuite avait adopté sur-le-champ en lui donnant les plus grands développements. Dès ce jour, en effet, le caprice, la vengeance, la haine ctle fanatisme disposèrent des lettresde cachet. Lesjansénisles eux-mêmes semblèrent aider à leur persécution par les miracles du diacre Paris, et les con-

vulsionnaires, folies dignes de pilié, mais dont les jésuites s'emparèrent comme d'un sacrilège qu'ils firent punir avec la dernière rigueur. Dès-lors toutes les prisons d'état se remplirent. Fieury tint sa parole envers les sulpiciens et les jésuites, et quarante mille lettres de cachet furent distribuées en vingt années que dura ce ministère (3).

Mous avons vu dans la Bastille le nombre eiïrayant de prisonniers que le jansénisme fournit, nous allons indiquer maintenant les principaux qui furent mis au donjon de Yincennes. Le premier qui se trouve sur la liste pour ce fait est le curé de Yincennes lui-même.

L'intention du cardinal Fieury de détruire le jansénisme par des voies détournées, eicita le zèle et l'ambition de tous ces hommes qui saisissaient les premiers moyens venus de faire fortune. Parmi eux se trouva M. Bonnel, maître des requêtes, qui crut par là se frayer la roule du ministère. Il proposa au cardinal les moyens de détruire entièrement le janséni>me, et lui présenta un projet appuyé sur de faux rapports. Le cardinal accepta. Le projet de Bonnel était de prouver un complot de la part des jansénistes contre le premier ministre. II s'adjoignit pour cela M. Morvant, curé de Vincennes, qui de jour en jour, tant sur les indications de M. Bonnel que sur ses propres renseignements, dénonçait les jansénistes dans le sens convenu. Mais M. Bonnel, qui aspirait d'abord h la place de lieutenant de police, comme marchepied, avait exigé, sous le prétexte du secret, que M. Uéraut, qui remplissait alors ces fonctions, ne fût instruit de rien. M. Héraut apprit tout au contraire par ses affidés, et, jaloux de faire voir qu'il en savait plus que celui qui voulait le perdre, il dénonça tout le manège de M. Bonnel et

du curé de Vincennes. C'est pour ce fait que ce curé fut mis au donjon. L'arlitle de son écrou porte, h la colonne des motifs: Pour avoir donné de$ avi$ outrés cotUre les jansénistes.

Me semblerait-il pas, d'après ce fait, qu*il existait une espèce de jusiice dans cette affaire? mais, hélas! il n'en est rien, et Ton Ya s'en convaincre parles prisonniers qui suivirent celui-ci.

Outre le fameux Vaillant, dont nous avons fait l'histoire dans la Babille et qui fut transféré de cette prison à Vincennes, on y mit Marc-Antoine des E^sarts, sous-diacre. Il avait été déjà aussi à la Bastille pour ce simple motif qu'il éUxii soupçonné de professer avec enlètement les principes du jansénisme. Il en était sorti en 1730, et vivait retiré et tranquille auprès de sa mère, lorsqu'en 1735, sur une nouvelle délation, il fut arrêté et mis au donjon de Vincennes.

Quatre ans après, un des premiers prédicateurs de cette époque, le père Boyer, or.itorien, y fut également conduit. C'est à une circonstance assez bizarre que ce prisonnier dut son ar« restation et tous ses malheurs.

Couûdent intime et familier de M. de Langle, évoque de Boulogne, il avait surtout fait preuve de talent et de courage à l'époque d'une visite pastorale dans laquelle il accompagna ce prélat à Calais. Les jésuiies et les minimes avaient tellement animé le peuple contre cet évoque, que ce dernier fut reçu avec des injures et des vociférations qui l'accompagnèrent jusqu'au sein de l'église. Arrivés là, le tumulte augmentait encore, lorsque le père Boyer monte en chaire; sa prestance et ses traits imposent à la foule. D un geste il commande le silence, et aussi courageux qu'éloquent, il affionte ses ennemis en dévoilant leurs uames, attendrit ses auditeurs, finit par les convaincre, et

et msTomE

les fait IQQS tomber aux pieds de Tévêque, dont ils demandent la bénédiction. Un pareil triomphe sur les jésuites ne pouvait rester impuni. Ils le poursuivirent constamment ; mais, prudent et sage, le père Boyer, pour ne plus s'exposer à leur haine qu'il savait aussi persévérante que terrible , se condamna aa silence et se retira dans la maison de Toraloire de Notre-Damedes Vertus. Là il s'adonnait à des travaux sérieux et se bornait à professer avec ses confrères les principes qu'il avait embrassés avec tant de conviction. Un jour il fut invité à la cérémonie d'une profession chez les carmélites de Saint-Denis. Il s'y rendit. Un capucin é(ait chargé de prononcer le sermon dans celle occasion solennelle. Il monte en chaire et commence ainsi : Bequicscat in face.

— Amen, répond tout haut le père Boyer malgré lui, soit qu'il fût vain ^u par la force de l'habitude, soit qu'il voulût critiquer le texte si bizarrement choisi par le capucin.

A cet(e réponse qui avait excité le sourire de l'assemblée* malgré le respect du lieu, le capucin se trouble, ne peut plus retrouver le G 1 de son sermon et descend de la chaire en donnant des signes de dépit. Tout le clergé alors s'en prend au père Boyer, on l'accable de reproches en riant, et on veut le faire monter en chaire pour remplacer le capucin. Le père Boyer refuse, mais sur de nouvelles instances et pour ne pas prolonger le scandale que cet incident commençait à causer, il se décide et paraît en chaire pour prêcher.

Jamais, dit-on« sermon plus éloquent, plus pathétique, plus brillant, ne fut prononcé dans une église. Le père Boyer dit ce jour-là tout ce qu'il amassait depuis longues années dans son esprit; il fut sublime. Mais dans son sermon il oublia ses grandes

résolulions, et fit une apologie telle du janséaisme» qu'il y ramena tout soQ auditoire.

La cabale dlssy, instruite de Timmense effet que ce sermon ûTait produit, et n'attendant qu'une occasion de se venger d'un homme qu'elle avait déjà mis au nombre de ses victimes, agit o!vant lanl de vigueur, qu'elle obtint contre le père Boyer une persc^culion incessante dès ce jour. Après avoir été exilé à Bbodes, transféré à labbaye de Solignac, en Limousin, il reçut Tordre de se retirer à EfQat, en Auvergne, dans une maison de sa congrégation; mais là encore la cabale le poursuivit et il fut enfermé au mont Suint-Michel. Madame de Bourbon, abbesse de Saint-Antoine, qui s'intéressait à son sort, obtint momentanément sa liberté. Enfiu, trop faible pour lutter contre les jésuites et les sulpiciens, elle vit son protégé écroué au donjon de Vincennes, en 1739.

Grâce à la protection de cette princesse, le père Boyer fut traité moins inhumainement que tout autre. Mais avec une oN ganisation pareille à celle de cet homme, la privation de la liberté élait le plus grand des supplices. Ce supplice se prolongea durant quatorze aunées, au bout desi|uelles le chagrin ayant usé son énergie, éteint son courage, brisé cette organisation brillante et affaibli ses organes, il mourut dans sa prison, le 18 janvier 1755.

Il est peu dexemples d'une pareille barbarie pour une cause aussi peu coupable.

A ces victimes des jésuites, nous en ajouterons trois autres: c'étaient encore des prêtres.

Jourdain, oratorien, vivait très-retiré et très-obscur à Paris. La police vint faire, par hasard, une visite à son domicile; on

«4 HISTOraE

trouva chez lui un porirait de l'évêque de Senez. C'en fut assez pour le conduire h la Bastille et de là au donjon de Vmcennes.

Gaspard Terrasson, aussi oratorien, s'élail acquis une grande réputation comnje prédicateur à Paris. L'évoque, M. deNoailles, le protégeait spécialement et assistait à ses sermons. M. de Vintiniille lui ayant succédé, Vabbé Terrasson s'enfuit à Auxerre. où M. de C.iylus le pourvut de la cure de Tr(^guier. Mais les je* suiles l'y découvrirent et le firent écrouer à Vincennes. Il y fat conduit enchaîné comme un criminel sur la charrette des galériens. Il y demeura neuf ans, au bout desquels on consentit à l'élargir pour le mettre à \rgcnteuil chez les minimes, qui le firent souffrir plus qu'à Vincennes.

Enfin Nicolas Cubrisséau, ancien curé de Reims, interdit d abord par M. de Vinlimille, pour cause de jansénisme, fut découvert plus tard par M. Bcllefonds, dans la relraile obscure qu'il s'était choisie. Arrêté et mis au donjon de Viucennes en 1746, il n'y resta que quatre mois; mais il les passa dans un cachot, sans plume, encre ni papier. Il fut enfin exilé à Tours, où il mourut subitement.

Je ne continue pas les citations de ce genre que je pourrais prolonger à l'infini. J'ai assez expliqué l'esprit de la cabale d'Issy pour que le lecteur se figure tout le mal qu'elle a dû faire, lôute la haine qu'elle a déployée, toute les victimes qu'elle a entassées dans les cachots. Ce fut une des causes générales d'emprisonnement sous le règne de Louis XV; elle agit surtout jusqu'à la mort du cardinal, arrivée en 1743. A cette époque, elle changea de nature, car alors des mains des jésuites, des sulpiciens et d'un valet, le pouvoir passa à celles des courtisanes.

Jouir et se venger, telle est la vie d'une maltresse de roi. Ces dames usèrent largement de ces deux moyens d'existence. Elles vidèrent le trésor et remplirent les prisons. C'est la seconde catégorie des prisonniers de cette époque. Nous allons encore en tracer le rapide tableau au donjon de Yincennes.

Louis-Joseph de Vendôme était fils naturel de ce duc. Son père lui avait laissé en mourant pour tout héritage une malle remplie de manuscrits concernant les opérations militaires dont il avait été chargé, le détail des sièges et des batailles qu'il avait commandés. Louis- Joseph ayant recueilli cet héritage comme un trésor, résolut de s'occuper à mettre en ordre tous ces papiers et de publier un ouvrage qui devenait pour lui d'autant plus précieux, qu'il devait honorer la mémoire de son père. Lancé dans la société de la cour, dont sa Naissance lui avait ouvert les salons malgré son peu de fortune, Louis-Joseph remportait journellement des succès dans le monde par sa figure, ses manières et son esprit. Mais loin d'avoir la légèreté et l'impertinence des jeunes seigneurs qui se ressentaient encore du ton de la régence, il était timide et réservé auprès des femmes. H attendait encore son premier amour.

Parmi les maisons dans lesquelles il était reçu, une surtout avait le privilège de ses assiduités ; c'était celle de M. de Mailly, marquis de Nesle. Tout était grand et gracieux dans cette société. Les trois demoiselles de Mailly, toutes trois jolies , aimables et belles, toutes trois conservant un air de famille dans leurs grâces et leurs manières ^ faisaient les honneurs de leur maison avec une coquetterie qui attirait tout ce qu'il y avait de seigneurs galants à Paris et à Versailles. Louis- Joseph ne put résister à la vue de ces trois femmes charh. 9

66 HlglOIRE

mantes, et encouragé^ coqime il avait besoin de l'être, par mademoiselle de Mailly Talnée, qui avait su le distinguer au milieu de la tourbe des adorateurs, il se prit à l'aimer de tout l'amour d'un jeune homme de vingt-deux ans chez qui les impressions sont d'autant plus vives qu'elles sont plus neuves. Mademoiselle de Mailly, dont l'ambition n'avait pas de bornes, se sentit heureuse de la passion qu'elle av^it inspirée, car à cette époque la bâtardise, qui flétrissait les gens du commun, rehaussait au contraire ceux qui touchaient aux princes du sang et aux rois; le peu dç fortune de Louis-Joseph pouvait être facilement réparé par une de ces grandes charges auxquelles sa naissance lui donnait presque des droits. Mademoiselle de Mailly encouragea donc cet amour, et finit par rendre moins timide ce jeune homme qui conservait pourtant, dans sa tendresse, une touchante naïveté. La sœur cadette, madame de Vintimille, voyant les développements de cette passion et l'avenir d'ambition que mademoiselle de Mailly rêvait sans cesse, en devint jalouse et tenta de son côté d'attirer à elle Louis Joseph, de sorte que dans peu ce jeune seigneur se trouva en proie aux agaceries des deux belles demoiselles, qui cherchaient à se l'enlever mutuellement. Quant à la troisième, mademoiselle de Châteauroux, elle se bornait à être gracieuse et aimable envers lui, et laissait ses deux sœurs lutter sourdement entre elles. Cette situation portait le plus grand trouble dans l'âme de Louis*Joseph. Il se sentait entraîné malgré lui vers les deux sœurs par un sentiment dont il ne se rendait pas compte, et qui n'était chez lui que le besoin d'aimer à l'âge où le cœur parle pour la première fois. Cependant ayant adressé d'abord ses hommages à mademoiselle de Mailly l'atnée, il concentra sur

eUe toutes ses afifectiom. Madame de YintimiUe sentit redoa-^ bler son dépit et redoubla aussi son manège ; mais mademoi-* selle de Mailly, attentive à toutes leurs démarches, déconcertait tous ses plans. Encouragé par les manières de mademoiselle de Mailly, Louis-Joseph osa davantage, et finit par obtenir un rendez-vous à trois jours de là, à neuf heures du soir, dans le bosquet de Diane à Versailles. Le jour fixé, l'heureux amant gd rendit dans ce lieu hîea avant l'heure, jouissant déjà en pensée du bonheur qui l'attendait. Mais l'heure passait et il ne voyait pas sa belle maltresse arriver. Quelques rares promeneurs qui s'étaient procuré, à son exemple, le privilège de pénétrer dans ce lieu réservé, passaient silencieux comme des ombres à travers les charmilles verdoyantes, et semblaient, ainsi que lui , appelés à un rendez-vous d*amour. Quelques femmes plus légères et plus rapides, la tète couverte d'un toile, s'engageaient aussi dans les allées tortueuses. À chacune d'elles, Louis-Joseph, posté à l'entrée et écartant de ses mains le feuillage épais derrière lequel il se cachait, regardait si cette femme se dirigeait vers l'endroit désigné par mademoiselle de Mailly, si rile avait sa tournure, si elle portait les couleurs dont ils étaient convenus ensemble, et, à chaque femme qui passait, il laissait s'échapper un profond soupir, en disant : h Ce n'est pas ellel »

L'attente est cruelle dans ces momœts-là; les minutes de* viennent des heures, les heures des siècles. L'impatience, le chagrin, le désespoir, s'étaient emparés de l'âme de Louis-Jo« seph à tel point qu'il allait sortir de sa cachette et courir chez Biademoiselle de MaiUy, lorsqu'il entendit le nom de celte dernière très-distinetement pron(Hicé au milku d'éclats de rire

étouffés. Il s'arrêta, écarta de nouveau le feuillage» et vit au clair de la lune un jeune seigneur et une dame qui cheminaient lentement en causant à mi-yoix. Mais le silence du lieu lui permettant d'entendre tout ce qu'ils disaient, il leç sui?it de l'autre côté de la charmille pour savoir le sujet d'une conversation au milieu de laquelle était intervenu le nom de sa maltresse.

— J'ai peine à croire à ce que vous me dites, répétait la dame * à voix basse.

— Rien n'est pourtant plus vrai, répondait le seigneur. Je tiens la chose de témoins oculaires , car elle a été presque publique.

— Quoi I le roi s'est trouvé seul avec mademoiselle de Mailly ?

— On les a enfermés, vous dis-je.

— C'était donc préparé d'avance?

— C'était un complot; non pas contre le roi, mais contre la reine. Écoutez donc : la cour ne pouvait rester plus longtemps ainsi. Un roi fidèle à sa femme, sans en être amoureux, cela jetait sur toute la cour un reflet de froideur, d'ennui, de monotonie, qui menaçait de tourner à la dévotion la plus épaisse. Louis XIY nous a montré ce que c'était qu'une cour dévote, encore a-t-il eu le bon sens de ne le montrer que dans sa vieillesse. Louis XV est jeune, il devait suivre l'exemple de son prédécesseur, et nous-mêmes, quitte à finir comme ont fini nos pères sous le grand roi, nous voulions commencer comme eux.

— Je vous reconnais bien là, messieurs les gentilshommes.

— Mais, ma belle dame, il n'y avait pas que nous autres hommes dans ce complot, et les femmes nous ont admirable-

ment secondés. Une d'elles surtout, mademoiselle de Mailly...

— Ah I voyons, quVt-elle fait?

— Vous connaissez cette famille si ambitieuse, si hautaine; c'est elle qui s'est mise à la tète de l'entreprise, soi-disant pour le bonheur de la France , pour le plaisir de la cour, mais surtout pour la faveur qui doit lui en revenir. Mademoiselle de Mailly, qui se fait remarquer en tous lieux par ses manières , s'était fait remarquer du roi.Goups d'œil, propos, minauderies, toilettes, agaceries, rien n'avait été négligé pour séduire l'innocent Louis XV. En même temps toute cette famille, tous les gentilshommes auxquels elle avait fait des promesses, ne cessaient de bourdonner auprès du roi et d'exalter la beauté et l'esprit de la future favorite. Enfin, voyant que le roi restait indifférent à toute ces tentations, on a pris les grands moyens. Ce matin, sous un prétexte futile, mademoiselle de Mailly est entrée chez Louis XY, qui était seul dans sa chambre à coucher. Elle était dans la toilette la plus galante; toute la famille, tous les gens du complot étaient aux alentours et écoutaient aux portes; mais on n'entendait rien et l'entretien se prolongeait. H y avait déjà plus de deux heures qu'il durait, lorsque la porte s'est ouverte, et mademoiselle de Mailly, sortant brusquement de la chambre dans un désordre qui n'était pas équivoque, s'est jetée entre les bras de ses parents, en s'écriant : « Nous l'avons cru innocent; il n'était que timide, il surpassera le régent.

— Est-il possible?

— Mademoiselle de Mailly est connaisseuse, et voilà son horoscope. Quoi qu'il en soit, l'aventure est publique, ni le roi» ni la famille de Mailly ne la nient, et nous sommes arrivés oii nous voulions; nous avons une cour galante.

70 HISTOmK

— Combien mademoiselle de Mailly doit être fière de toat cela 1 Elle se croit déjà reine de France.

-— Sans doute, mais pour mieux fixer sa positiQu et la rendre plus stable, elle songe à se marier.

— Elle ne manquera pas de prétendants.

— Oui, c'est ime place éminente que celle de mari de la &• vcmte. Mais son choix est fait.

— Déjà? et quel est Theureux mortel?..*

— Un jeune homme qui est amoureux fou d'elle ; un fils naturel du duc de Vendôme; ce jeune seigneur dont vous devei avoir entendu parler, et qu'on appelle Louis-Joseph, du nom de son père...

 ces mots, un cri d'indignation et de désespoir que Louis- Joseph ne put retenir plus longtemps» éclata tout à coup de l'autre côté de la charmille.

— Nous ne sommes pas seuls; s'écria la dame en s^rant le bras du seigneur.

— Quel est l'insolent? s'écria le seigneur.

— Que nous importe? reprit la dame» Au lieu de le châtier, fuyons-le et qu'il ne puisse savoir qui nous sommes.

En disant cela elle entraînait le seigneur dans le labyriattie des allées, oti bientôt ils disparurent tous deux à la vue de Louis- Joseph. Celui-ci , sans trop se rendre compte de ce qu'il voulait faire, s'était frayé un chemin au travers de la charmille épaisse pour joindre les deux interlocuteurs» qui, sans s'en douter, lui avaient arraché le cri qui les avait mis em fuite.

Louis-Joseph resta quelque temps immobile à la même plaœ. Mille idées, plus cruelles les unes que les antres^ s'entrechoquaient dans sa télé, mille projet» de vengeance venaient 1'»-

saillir. Enfin, dominé par un instinct dont il ne se rendait pas compte, il voulut sortir de ce lieu et se dirigeait rapidement y&ts la porte, lorsqu'une femme Toilée apparut tout à coup devant lui, et, mettant son doigt sur sa bouche, lui fit signe de la suivre. Louis-Joseph crut reconnaître en elle mademoiselle de Mailly, et s'empressa d'obéir, heureux de pouvoir exhaler toute Tamertume que renfermait son Âme ; ils parvinrent bientôt dans une étroite salle de verdure eu la dame s'assit. Louis-Joseph resta debout devant elle, les bras croisés • dans un silence de

mépris; puis, avançant la main, il arracha son voile Ce

n'était pas mademoiselle de Mailly ; c'était sa sœur, madame de Yintimille. Louis-Joseph recula, étonné et confus; mais madame de Yintimille lui dit, avec le sourire du pardon :

— J'ignorais, monsieur, que ma sœur vous eût permis de pareilles libertés avec ellel

— Ah I pardon, madame, répondit LouisJoseph ; je croyais. .. je supposais...

— Que c'était elle, sans doute : non, monsieur; elle n'a pu venir, et m'ayant confié le rendez-vous qu'elle vous avait donné, elle m'a chargée de venir à sa place vous annoncer...

— Son infamie! dit Louis-Joseph, d'une voix tonnante.

 ces mots, madame de Yintimille se leva effrayée du ton de LouisJoseph et du désordre qui régnait sur ses traits. Celui-ci, croyant qu'elle voulait s'en aller, la retmt et lui dit :

— Oh! ne me quittez pas encore, madame I et puisque vous êtes venue à la place de votre sœur, écoutez du moins mes paroles pour les lui reporter. Dites-lui que je sais tout; qu'elle s'est joué de mon amour et de ma croyance. Dites-lui qu'elle m*a réduit au désespoir; que chacune des caresses de son royal

amant a été, pour mon cœur, une blessure profonde; dites-lui que je la pleure : mais dites-lui aussi que les projets qu'elle a sur moi ne s'accompliront pas; dites-lui que le sang des Yendôme coule dans mes yeines, et que ce sang, dùt-il s'épancher goutte à goutte, ne sera jamais aylli. Dites-lui enfin que je la maudis, que je la hais, que je la méprise 1 • . .

— Vous l'aimez donc bien, que vous la traitiez ainsi? dit madame de Yintimille.

— Moi 1 l'aimer, l'aimer encore après sa trahison I

—Oh ! elle était trop heureuse d'un tel amour pour qu 'une faiblesse ne ylnt pas rompre cette félicité 1 C'était le ciel sur la terre. Aucune femme n'y peut aspirer.

Madame deVintimille avait laissé échapper ces paroles comme malgré elle, et avait tenté de fuir. Mais Louis-Joseph, frappé de l'accent avec lequel elle les avait prononcées, Tavait retenue par sa robe. Dans ce moment elle était arrivée à une place oh les rayons de la lune, passant à travers le feuillage, éclairaient son visage d'une molle clarté. Louis-Joseph regardait ces traits qui lui rappelaient ceux de la sœur, mais qui, plus doux, plus expressifs et moins hardis, respiraient un amour dont il n'avait jamais vu les traces sur ceux de mademoiselle de Mailly ; un amour dont il avait vainement cherché l'expression dans sa physionomie. Par un mouvement machinal, il se jeta aux pieds de madame de Yintimille, et saisit sa main qu'il pressa sur ses lèvres. Mais celle-ci, dans le plus grand trouble, s'arracha à ses caresses, reprit son voile, et disparut en lui jetant un adieu d'une voix étouffée. Louis-Joseph voulut la suivre : étranger aux détours de ce vaste bosquet, il s'égara et ne put la retrouver. Alors il rentra chez lui, en proie à une rêverie tumul-

tueuse dans laquelle mademoiselle de Mailly n'ayait déjà que la plus faible part.

Le lendemain, encore sous le charme de cette scène, il se rendit à l'hôtel Mailly, à l'heure oii il savait que la sœur aînée était absente. Il revit madame de Yintimille, qui rougit devant lui et ne lui en parut que plus belle. Il y revint le lendemain ; il y revint tous les jours, et bientôt un amour plus ardent, parce qu'il lui paraissait mieux partagé, s'empara de son Âme, et il se reprit à espérer un nouveau bonheur avec la sœur de celle qui l'avait déjà trahi. La présence même de mademoiselle de Mailly ne lui faisait éprouver aucune émotion, et son cœur était si naïf et si jeune qu'il crut aimer encore pour la première fois.

Cependant ce sentiment si pur, qu'éprouvait Louis-Joseph pour madame de Yintimille, un autre l'éprouvait aussi d'une manière différente, par singularité, par débauche; c'était Louis XV. Déjà las de la sœur aînée, il voulait avoir la cadette, plus jeune, plus tendre dans ses manières, et pour laquelle d'ailleurs il éprouvait un caprice décidé.

Mademoiselle de Mailly avait attiré Louis XV dans un piège; Louis XV avait profité de la leçon. Il ne lui fut pas difficile d'y attirer à son tour madame de Vintimille, qu'il avait occasion de voir souvent. Celle-ci, jalouse de sa sœur, maltresse du roi, comme elle Tavait été d'elle quand elle était aimée de Louis- Joseph, ne fit acheter au monarque qu'une faible victoire. Bientôt mademoiselle de Mailly fut congédiée et madame de Yintimille lui succéda.

Une fois qu'elle en fut arrivée là, elle éprouva le même embarras que sa sœur envers LouisJoseph. Peut-être même sentit-

74 HISTOmK

elle au fond du cœur un regret, car lamour du jeune seigneur était plus ardent pour elle que pour mademoiselle de Hailly, et madame de Yintimille ne songea pas du moins à lui faire l'injure de le prendre pour époux. Mais bientôt Temyrraient de la nouvelle position qui s'ouTrait devant elle fit cesser dans son flme cette ombre de remords. Elle se rappela la mission qu'elle orait reçue de sa sœur envers Louis-Joseph, le succès qu'elle avait obtenu, et souriant presque à ce souvenir, elle courut chez sa troisième sœur, mademoiselle de Ch&teauroux, pour la prier de remplir pour elle la conunission qu'elle avait remplie pour leur sœur aînée.

Mademoiselle de Ghâteauroux, modeste et simple femme, était la plus belle des trois sœurs et celle qui se tenait le plus à l'écart. Recherchée dans le principe par tous les jeunes seigneurs, elle les avait écartés avec douceur et franchise, et passait dans le monde pour une véritable sauvage. Depuis les amours du roi avec ses sœurs, elle était même devenue triste et rêveuse et portait en tous lieux ime mélancolie qu'on cherchait vainement à s'expliquer. Quelques personnes pensaient que c'était la honte de voir ses sœurs devenues les maîtresses du roi. Madame de Yintimille fut surtout confirmée dans cette pensée quand elle vint annoncer à sa sœur qu'elle s'était donnée à Louis XY . Ha^ demoiselle de Ghâteauroux en éprouva une si vive émotion, que leslarmes jaillirentde ses yeux. Madamede Yintimille alorsbaissa la tête et garda le silence quelques instants ; pub se jetant au cou de sa sœur, la supplia de lui rendre auprès de Louis-Joseph le service qu'elle attendait d'elle. Mademoiselle de Ghâteauroux hésita lODgtemps avant d'y consentir, mais cédant aux instances réitérées, ]promit de faire ce qu'on exigeait d'elle. En effet, émue

de pitié pour Louis-Joseph, elle le fit venir sur Theure auprès d'elle, et là, a?ec tout le charme de la compassion, die lui annonça cette nouvelle qui brisait la seconde illusion de sa vie. Louis-Joseph refusa d'abord de croire aux paroles qu'on lui disait Supplanter une sœur, consentir à recevoir après elle les caresses de son amant, jouir de sa disgrâce, cela lui paraissait si odieux et si impudique à la fois qu'il n'osait se persuader que celapùtétre. Mademoiselle de Ch&teauroux, sans chercher à excu* ser la conduite de madame de Yintimille, se bornait à assurer la vérité de ce qu'elle était chargée de lui dire, et avait peine à retenir ses larmes, qui finirent par inonder son gracieux et mélancolique visage. Alors Louis-Joseph eut pour la seconde fois le même accès de colère qu'il avait eu dans les bosquets de Diane. Il s'emporta et jeta encore plus de mépris et de haine sur madame de Yintimille, qu'il n'en avait jeté sur mademoiselle de Mailly. Mais cette fois le sentiment qu'il exprimait était sincère et ce n'était pas le dépit qui le lui inspirait. Mademoiselle de Chàteauroux à chaque malédiction redoublait ses larmes et ses sanglots, et ne pouvant plus supporta: cette scène, s'écria d'une voix défaillante :

-- Oh I de grâce, monsieur, cessez, cessez; car vos paroles me tuent.

Et elle s'évanouit dans ses bras. Louis-Joseph ne voulant pas admettre de témoins, s'empressa de prodiguer seul des soins à mademoiselle de Chàteauroux et la fil revenir à elle. Dès cet instant la sc^ changea de face, et Louis-Joseph, cherchant à consoler mademoiselle de Chàteauroux, mêla ses larmes auxsiames.Ils se rapprochèrent et pleurèrent en silence; Louis- Joseph promit de tàchw de tout oublier. Un reste de dépit et

de rage venait parfois animer ses traits et mettait sur sa bouche des mots de colère et de mépris; mais la douce veix et les mains suppliantes de mademoiselle de Ghàteauroux faisaient expirer les paroles sur ses lèvres, et ce fut par pitié pour elle qu'il imprima à son âme un calme apparent. Il quitta cette jeune femme qui lui avait apparu comme un ange» et lui demanda la permission de revenir chercher auprès d'elle ces consolations et ces douces parôles qui savaient apaiser les mouvements tumultueux de son cœur. Mademoiselle de Gh&teauroux y consentit, et le lendemain il revint auprès d'elle, il y revint aussi tous les jours. Peu à peu ces deux jeunes gens s'habituèrent à ces entrevues» et une certaine intimité s'établit entre eux. Louis-Joseph avait eu peu d'occasion de remarquer mademoiselle de Ghàteauroux. Depuis ces entretiens intimes il avait surpris en elle tout ce qui peut lûarmer dans une femme. Son Âme était aussi belle que son corps. Louis-Joseph se sentait séduit de plus en plus, mais il voulait résister cette fois et n'envisageait qu'avec terreur la passion qui commençait à le posséder. De son côté, mademoiselle de Ghàteauroux avait pu apprécier les trésors de tendresse et d'amour que Louis-Joseph réservait à celle qui l'aimerait véritablement. Sans cesse en proie à la même mélancolie, elle restait des heures entières auprès de lui sans prononcer une parole, et Louis-Joseph, de son côté, muet d'admiration et d'amour, contemplait cette femme, cherchait à deviner ce qui se passait en elle, et n'osait dire ce qui* se passait en lui.

Plusieurs mois s'écoulèrent dans cette situation. Un jour Louis-Joseph se rendit auprès de son amie ; il la trouya plus triste qu'à l'ordinaire, des larmes mouillaient incessamment ses paupièresi et comme toujours elle refusait d'en dire la cause.

n insista pli» fortement cette fois et ne put rien obtenir. Alors dans un élan dont il ne fut pas maître , il s'écria tout à coup:

— Âh I séchez, séchez ces larmes, si tous ne voulez pas que je meure; car votre vie est la mienne, votre désespoir est le mien; car malgré la triste eipérience que j'ai fait d'une tendresse méconnue, je vous aime, Marie! je vous aime avec ardeur; je vous aime plus que je n'ai jamais aimé; je vous aime avec délire, puisque j'avais juré de mourir plutôt que de vous déclarer cet amour» et que je viens de vous le dire, et que je ne meurs pas.

 cet aveu, mademoiselle de Chàteauroux se leva éperdue et tremblante. Louis-Joseph se traîna à genoux jusqu'à elle et continua :

— Ohl écoutez-moi, regafdez-moi, Marie; c'est Dieu qui nous a réunis pour nous aimer; c'est lui qui, voulant me punir de ce que je ne m'étais pas adressé à vous la première, m'a fait éprouver toutes les angoisses d'un amour trahi ; c'est lui qui, en permettant ces cruelles perfidies, m'a amené devant vous pour me dire : « H n'est qu'une femme au monde qui mérite ton amour, et cette femme c'est celle-là. . • » Ah 1 Marie. . . Marie. . . un mot. . . par pitié, un mot. ..

— Monsieur, répondit mademoiselle de CMteauroui, je suis si émue... si troublée... Oh! si vous saviez, si vous pouviez savoir ce qui se passe en moi... Oh! de grâce, monsieur; voyez, je ne vous reçois pas avec colère, je ne repousse pas votre

amour Mais laissez-moi, laissez-moi seule à moi-même...

ohl laissez-moi, ajouta-t-elle en baissant les yeux; j'ai besoin d'être seule pour mettre de l'ordre dans mes idées.

Louis-Joseph, craignant qae mademoîseUe de Chàteaaroox n'interprétât cet aveu pressant comme une tentatiye cx)upab1e, se releva aussitôt, et lui dit :

— J'obéis, mademoiselle, puisque vous l'eiigez; mais retenez bien mes paroles. Ha vie est h tous, je tous l'ai dit; je tous l'offre avec mon nom et mon amour. La pensée de deTenir l'amant de mademoiselle de Ghàteauroux n'est jamais entrée dans mon coeur» j'ai toujours tu en tous une compagne, une épouse. Le nom que je porte me permet d'aspirer à Totre main; jusqu'ici je n'ai pas eu d'ambition, mais le bonheur de derenir TOtre époux m'en donne pour tous, Marie. La cour a fait à mon père des promesses qu'elle est prête à réaliser ; j'en Tais bâter l'accomplissement. Mon amour fera le reste, et croyez-le, Marie, le fils du duc de Vendôme pour s'éleTer jusqu'à tous peut deTenir aussi grand que son père.

Louis Joseph quitta sur-le-champ mademoiselle de Châteauroux, qui resta en proie à une ré?me profonde que ses larmes interrompaient.

Quant à lui, fou d'espérance et de bonheur» car il aTait pris le trouble et les paroles de Marie pour un aTeu tacite, il rentra chez lui et reprit aTec plus d'ardeur que jamafe les papiers que lui aTait laissés son père. Ces papiers qu'il aTait longtemps médité, l'instruisaient dans l'art de la guerre, et il Toyait une carrière immense ouTerte deTant lui. Il courut «suite chez les anciens amis de son père réclamer leur protection, et rcTint le l^demain chez mademoiselle de Châteauroux plein de trouble et d'espoir.

Cette fois il la trouTa plus calme et plus tranquille. Ils eurent un de ces doux entretiens où Louis-f osq[)h faisant à chaque

mot allusion à son amoor^ ne se vit jamais démentir. Mais on apercevait les efforts que faisait Marie pour adopter cette idée. Quelques jours s'écoulèrent encore , pédant lesquels mademoiselle de Chàteauroux, tantôt tendre, tantôt réservée, mais toujours affectueuse et bonne, fit passer Louis-Joseph de k crainte à respérance. Eûfîn il lui dit dans un dernier en^ tretien :

— ^Ma nomination est assurée k une des charges de la coutî

le ministre delà guerre, grâce au travail que je lui ai remis et

que j'ai fait à 1 aide des papiers de mon père, me donne un ré*

giment à commander. Quel jour voulez-vous que je demande

votre main k M. le marquis de Nesle?

Le plus grand trouble parut à ces mots sur les traits de mademoiselle de Châteauroux, Elle jeta sur Louis-Joseph un regard indéfinissable, et le quitta brusquement en lui disant :

— Je vous répondrai demain.

Non moins troublé qu elle, Louis-Joseph attendit avec auiiété rheure de se rendre chez elle. Il repassait dans sa té le toutes les circonstances de leurs diverses entrevues et entrevoyait au fond de tout cela un mystère dont il cherchait en vain à percer les ténèbres. Enfin Theure étant venue il se rendit chez mada* moiselle de Châteauroux pour entendre son arrêt,

La physionomie de Marie élait toujours douce et mélancolique; mais elle avait pris une certaine gravité et porlait les traces des violents combats qu^elle s'était livrés. Elle fit asseoir Louis-Joseph k côté d'elle et commença ainsi Tentretien :

— Monsieur , loffre que vous me faites de votre nom , qui m'honore et satisfait mes désirs, est une chose sérieuse à laquelle j'ai longtemps rélléchi ^ et je crains de ne pouvoir vous

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donner dans cette circonstance ce qae votre amour et votre dé* vouement seraient en droit d'exiger de moi.

— Que voulez-vous dire» mademoiselle? demanda Louis- Xoseph.

— Vous êtes l'homme le plus loyal que j'aie connu , celui qui mérite le plus, par les nobles qualités de son àme, la tendresse et l'abnégation d'une femme. Le ciel m'est témoin de tous les efforts que j'ai faits en moi-même pour les apprécier comme elles doivent l'être. Xe n'ai pu trouver dans mon cœur qu'une profonde estime, mais je n'y ai pas trouvé d'amour.

— Eh quoi I s'écria Louis-Joseph.

— Ah! ne vous emportez pas, interrompit Marie; et avant tout sachez-moi gré de ma franchise. Vous avez déjà été trompé dans ma famille, je ne veux pas que vous le soyez par moi.

— Ehl qu'avez-vous donc fait jusqu'ici? dit LouisJoseph avec violence. Pour quoi pouvais-je pHndre cette pitié compatissante, cet intérêt de tous les jours, cet aveu tacite après mon aveu réelî...

— Ah! monsieur, monsieur, je ne vous ai jamais dit que je vous aimais...

— Vous ne m'avez pas dit que vous ne m'aimiez pas, ma? dame, et le silence dans cette occa^on, les soins assidus, les hommages que vous avez soufferts...

— J'ai peut-être été imprudente, monsieur; mais je n'ai été qu'imprudente, croyez-le bien. Ce n'est pas la coquetterie qui m'a tracé ma conduite, c'est le désir de vous aimer; et chaque jour, en voyant se développer sous mes yeux les nobles qualités de votre àme, je me disais : l'amour viendra, et puis...

— Achevez, madame.

— Eh ! n avez-vous pas vu souvent les lannes que j'ai versées , la profonde tristesse à laquelle j'étais en proie, et n avezvous pas compris les combats que je me livrais, les souffrances qui étaient au fond de mon cœur? n'avez-vous pas compris...

— Que vous en aimiez un autre, s'écria Louis- Joseph avec impétuosité.

Mademoiselle de Gbâteauroux baissa la tète et garda le silence.

— Il est donc vrai ; reprit Louis-Joseph , vous en aimez un autre. J'ai un rival, un rival heureux!... Ah I sur lui du moins toute ma haine , toute ma vengeance 1 . . . Cette fois je vais trouver quelqu'un sur qui je pourrai faire peser tout mon désespoir... Cet homme, ce seigneur, quel est-il, madame? nommezle, je vous en supplie... Son nom? son nom? c'est la dernière grâce que je vous demande pour toutes les souffrances que vous m'imposez dans l'avenir... Oh! mais ce nom, vous ne le direz pas, vous l'aimez ; je suis fou de vous le demander... Eh bien! j'épierai tous vos pas, je vous suivrai partout, j'étudierai sur vos traits l'émotion de votre âme , je lirai dans vos yeux, sur votre front , et tôt ou tard, je découvrirai celui que vous voulez me cacher ! . . . Idieu , adieu !

— Monsieur, monsieur, calmez-vous, je vous prie; restez, écoutez-moi, revenez à vous.

— Son nom? quel est son nom? Je ne puis rester que pour l'ratendre... Son nom! me le direz-vous?

En ce moment les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et un officier de la cour, saluant respectueusement mademoiselle de Châteauroux, lui remit une lettre en disant ; « De la part du roi, » puis il disparut aussitôt. Mademoiselle

« raSTOIRE

de Ch&teauroux et Lonis-Xoseph resterai immobiles Tan deyant l'autre.

— De la part du roi I dit Louia-Joseph avec ime rage concentrée. Ahl je comprends tout maintenant; lui, c'est lui, toujours lui. Ahl insensé qui n'ai pas deviné d'abord. Mais n'êtesvous pas de cette famille maudite vers laquelle l'enfer m'a poussé pour mon malheur? N'êtes-vous pas la soeur de ces deux femmes qui ont partagé la couche royale?... N'avez-vous pas aussi la même ambition , cette ambition honteuse qui fait d'une sœur une rivale, une ennemie; cette ambition qui brise tous les liens, tous les droits, même ceux que Dieu impose à l'humanité.

— Monsieur I dit Marie en relevant la tête...

— Ah I je ne m'étonne plas maintenant si vous repoussez du pied l'alliance d'un pauvre gentilhomme; que pouvait-il vous offrir, lui? rien que l'amour et la pureté... Votre amant royal vous offre la puissance et la honte, et vou$ l'acceptez avec joie. Eh bieni j'ai le droit de vous dire comme naguèrie je vous ai dit. pour votre sœur, quand vous êtes venue m'annoncer sa trahison

— Arrêtez, monsieur, arrêtez; vous n'avez pas le droit de m!outrager, moi, je ne vous ai rien promis, je ne vous trahis pas. Cessez d'insulter une femme qui veut bien encore excuser en vous les éclats de la douleur qu'elle excite bien malgré elle, cette douleur aveugle qui vous rend égoïste envers les autres, dont vous ne voyez pas même les tourments. ••

— Les tourments I... Ah I s'il y avait place dans votre cœur pour un sentiment quelconque, il ne devrait y entrer que le remords.

— Le remords!... Xe ne suis pas la maîtresse du roi, moniteur; et celte lettre, que je n'ai pas encore lue, pourrait tous le prouver si tous en doutiez. Je ne suis pas sa maîtresse; mais je Taime, moi aussi, je Taime avec ardeur, avec délire... vous me forcez à vous le dire ; pour mon excuse, je vous le dis.

— Ahl taisez-vous t taisez-vous, dit Louis-Joseph en s appuyant sur un meuble pour se soutenir.

— Vous avez eu le courage de me jeter l'injure à la face» monsieur, ayez celui d'entendre des paroles qui peuvent être cruelles pour vous, mais qui me disculpent, moi. Oui, j aime le roi , mais non pour sa puissance, non pour son éclat, je l'aime pour lui, pour son amour, pour sa personne. Le jour où Dieu m'a mis cette passion fatale au cœur, il m'a maudite I car c'est peu de temps après que vous êtes venu me dire ces paroles de mépris sur ma sœur, que je ne pus entendre parce que malgré moi je me les appliquais à moi-même... J'aime le roi, et c'est la soufee de ma tristesse; j'aime le roi et je n'ai pu vous aimer, et c'est la cause de mes larmes ; j'aime le roi et je succomberai peut-être ; mais je n'aurai trompé personne; mais je ne m'appuierai pas sur son sceptre; mais des plus beaux joyaux de sa couronne, je ne prendrai que son amour.

En ce moment, le nuage qui s'était étendu sur les yeux de Louis- Joseph s'épaissit autour de lui; il ne vit plus rien, n'entendit plus rien, et se laissa tomber roide sur le parquet. Au cri que poussa mademoiselle de Chàteauroux, une de ses femmes accourut, on chercha à le faire revenir ; ce fut en vain. Mademoiselle de Chàteauroux appela ses gens, inventa une histoire au milieu de son trouble, qu'elle avait peine à cacher, et fit emporter LouisnJoseph chez lui. Cdui-ci se ressentit de cette

dernière émotion. Une longue et cruelle maladie le mit aux portes du tombeau. Un ami qui, malgré ses folies de toutes espèces, avait pour lui du dévouement et de l'affection, veilla constamment sur lui. C'était le chevalier de Goury. Il le sauva de la mort par les soins assidus qu'il lui fit prodiguer.

Dans les premiers jours de sa convalescence, lorsque la pensée revint tout entière au malade, il s'informa de mademoiselle de CMteauroux.

— Elle est duchesse, lui répondit le chevalier.

— Duchesse... répéta Louis Joseph; elle est donc mariée?

— Non pas que je sache. Mais c'est un titre que Louis XV s'est plu à lui donner; car il a été décidé qu'il n'aurait désormais pour maîtresses que des femmes titrées.

— Elle est donc la maîtresse du roi?

^ — n faut avoir été malade comme vous l'avez été pour faire une pareille question. Elle est non-seulement la maîtresse, mais la maîtresse en titre, la favorite. Le règne des femmes recommence.

L ces mots, Louis4oseph poussa un profond soupir, et une crise alarmante suivit cette nouvelle; mais il se rétablit heureusement, et lorsqu'il fut tout à fait en état, le chevalier lui demanda l'explication de cette émotion qui avait failli lui être si funeste. Louis-Joseph lui raconta, d'un ton pénétré, ce que nous venons d'écrire ; à la fin de son récit, le chevalier se prit à rire de la meilleure foi du monde, ce qui irrita Louis-Xoseph au dernier point.

— Ohl laissez-moi rire tout à mon aise, dit le chevalier, et ne vous fâchez pas. Convenez que c'est très-comique. GommentI

trois sœurs, toutes trois courtisées de bonne foi Tune après l'autre par le même homme qui croit à leur amour» qui leur o£Ere son nom et sa main, tandis qu'un roi, sur un mot, sur un signe, fait de toutes les trois, l'une après l'autre aussi, ses maîtresses, ses... Mais rien n'est plus plaisant... ohl laissezmoi rire, ou j'étouffe.

— Eh quoil pouvez-vous rire de tout cela?,.. Quoi! parce que je les ai respectées comme des épouses, elles m'ont trompé I Parce que le roi les a traitées comme des courtisanes , il a réussi!... et yous trouvez cela plaisant?... moi je le trouve infâOiei...

— Parce que vous Tavez pris au sérieux, mon pauvre ami; mais si vous voyiez la vie comme il faut la voir; si vous n'attachiez pas plus d'importance aux serments d'une femme qu'à ceux d'un jésuite ; si vous ne pensiez pas plus ce que vous lui dites que ce qu'elle vous dit, et surtout si vous aviez été imbu de ces bons principes à l'époque oii vous avez successivement adoré les trois Marie , car chacune d'elles porte ce nom , vous auriez été le prédécesseur de Louis XY dans le boudoir de ces trois femmes, comme Louis XIV l'a été sur le trône qu'il occupe aujourd'hui.

— Oh I jamais , jamais je ne pourrai me faire à ces idées.

— Vous serez toujours niais et malheureux.

— Mais, pourtant...

— Voyez vous-même le résultat, et jugez. Il faut prendre le monde ainsi qu'il est fait quand on est obligé de vivre avec lui; Or, comme il se compose de dupés et de dupeurs seulement, il faut être dans les derniers. Mon cher ami, jusqu'ici vous n'avez rien entendu à la vie ; suivez mes leçons, et je vous

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apprendrai à la supporter. Au lieu de vous affliger de tout, riez de tout au contraire : une femme vous trompe» trompez-en yingt; des créanciers vous tourmentent, doublez vos dettes et ainsi de suite, enfin, au lieu de vivre en honnête bourgeois ou en capucin, vivez en gentilhomme... Et tenez, pour commencer, je vous emmène ^avec moi aujourd'hui. Vous êtes assez fort pour faire une orgie, c'est ce qui manque afin que votre guérison soit parfaite. Je me charge de l'opérer, et nous allons nous rendre au cabaret avec quelques amis de ma trempe, pour fêter votre rétablissement et votre conversion.

Et forçant Louis-Joseph de le suivre, le chevalier l'entraîna et le présenta à cette société bruyante des seigneurs de l'époque, qu'il avait fui jusque-là. Louis-Joseph voulut essayer de bonne foi de la vie que lui proposait son ami. Animé d'abord d'une gaieté factice, il tint tête aux plus fous de la société; puis, excité par les paroles, l'atmosphère, le vin, il perdit la raison au milieu de l'orgie. Le chevaUer raconta comiquement son hiatoire avec les trois sœurs. Tout le monde en rit aux éclats, et Louis-Joseph finit par en rire lui-même. Alors les bons mots, les épigrammes, les quolibets, de pleuvoir sur ces trois femmes et sur le roi. Louis-Joseph renchérit sur tous les autres. Un des gentilshommes fit observer qu'il serait dommage de perdre tout l'esprit et tous les bons mots qui se débitaient si gaiement. Louis-Joseph prit une plume et du papier, et proposa de faire un pamphlet, qu'il intitula les Trois Marie. On applaudit à ce titre, et chacun des convives dicta son paragraphe sur l'une de^ sœurs et sur le roi. Le pamphlet terminé, l'un des assistants le mit dans sa poche et se chargea de le faire imprimer et distribuer dans Paris. Puis Torgie cessa, comme à l'ordinaire, par

le sommeil lourd et profond des conyiyes sur les chaises et sous la table.

Le lendemain, LouisJoseph, revenu à lui, se sentait plus triste et plus chagrin qu'à l'ordiaaire . Il se rappelait à peine ce qui s'était passé ; le chevalier lui rendit la mémoire et l'emmena de'nouveau, afin de l'habituer au genre de vie qu'il lui proposait. Louis-Joseph le suivit, et passa ainsi plusieurs jours.

Mais le pamphlet avait paru selon que l'avait promis le gentilhomme qui s'en était chargé. Il fut distribué avec profusion à Paris et à Versailles, et on n'oublia de le faire parvenir ni au roi, ni à la duchesse deChàteauroux, ni aux deux autres sœurs. A la lecture de cet écrit, Louis XY et les partisans des Mailly devinrent furieux*. On s'informa, on chercha, on mit en jeu toute la police, et les soupçons étant tombés naturellement sur Louis-Joseph, on lança contre lui une lettre de cachet.

Louis-Joseph fut arrêté au milieu de Ik nuit , lié, garrotté et conduit au .donjon de Yincennes, où son écrou porte : Soup^ çonné d'être Vauleur d*une brochure satiriqtÂe intitulée le$ Trois Marie.

Dans le commencement on ajouta à la peine de sa captivité toutes les privations, toutes les cruautés de la vie. Plus tard cependant, voyant que sa santé s'altârait visiblement de toutes ces misères, on le mit dans une des chambres du donjon. Louis- Jos^h avait cru dans le principe que son emprisonnement ne serait pas de longue durée, et prit en patience le commencement de sa captivité. Il ne supposait pas que la duchesse de Châteauroux, qui du moins avait été franche avec lui, se plût à le punir trop sévèrement. Hais les années s'écoulèrent, et sa détention se prolongea. H prit alors le parti d'écrire à cette

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dame pour lui demander grâce; il fit successivement plusieurs lettres. À Yincennes» comme à la Bastille, le régime était le même : ces lettres ne parvinrent pas. Désespérant de recouvrer silôt sa liberté, il réclama les papiers de son père pour pouvoir au moins terminer l'ouvrage qu'il avait commencé. On les lui refusa. Ces papiers, saisis chez lui lors de son arrestation, avaient élé mis en dépôt à la Bastille, qui, comme on le sait, contenait les archives de toutes les prisons d'élat. Us y restèrent jusqu'en 1787, époque à laquelle le baron de Breteuil, alors ministre, Jes fit transporter à la Bibliothèque royale, où ils sont encore,

LouisrJoseph voyait consumer sa jeunesse dans l'oisiveté et dans ]a douleur. Enfin, comme Latude avait appris la mort de la marquise de Pompadour, il apprit celle de la duchesse de Chàleauroux ; comme lui, il se prit encore à espérer, et comme lui il resta dans les fers. Alors le désespoir s'empara de son âme; atteint d'un découragement profond, il ne vécut plus que d'une existence physique, et succomba dans ce donjon qui devint son tombeau. Il mourut à l'âge de cinquante ans. Il avait été mis à Yincennes à vingt-deux et y avait passé les vingtrhuit plus belles années de sa vie. Longtemps avant sa mort, il était courbé comme un centenaire ; son visage était sillonné de rides profondes, ses yeux étaient caves , ses cheveux blancs.

Tel fut le sort du premier prisonnier qui ouvre la série des gens envoyés à Yincennes par les maltresses de Louis XY. Une captivité si prolongée pour une cause si légère est atroce et révolte l'humanité. Louis XY et ses ministres eurent seuls part à ce crime. La duchesse de Chàteauroux l'ignora. Mais si cette favorite n'usa pas de son influence pour obtenir des lettres de

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cachet, madame de Pompadour, moins scrupuleuse, en fit un abus révoltant qui entache sa mémoire de honte et de cruauté. Les autres prisonniers de cette catégorie que nous allons citer gémirent dans le donjon par ses ordres.

Laroche-Guérault avait fait une brochure intitulée : les Voix des persécutés. Madame de Pompadour était mentionnée dans cet écrit. L'auteur, menacé à temps de la colère de cette femme, se retira en Hollande. Mais Tabri d'une terre étrangère, le droit des gens, la protection d'un gouvernement, tout devait cédw devant la vengeance de la courtisane. Le marquis de Bonny, ambassadeur de France à la Haye, se soumit servilemœt à ses caprices, et traitant diplomatiquement cette affaire, fit arrêter H. Laroche-Guérault à Amsterdam , d'où il fut conduit et détenu à Vincennes en 1748. de par la mégère royale.

Le chevalier de Langoula écrivit à la marquise quatre lettres anonymes dans lesquelles il la prévenait que le duc d'ii* guillon la détrônerait un jour. Les prévisions du chevalier se seraient certes accomplies si la marquise avait vécu plus longtemps, car dès cette époque le duc annonçait ce 'qu'il ferait un jour ; mais madame de Pompadour ne vit dans cet avis, qui partait d'une main amie, qu'un trait d'impertinence et d'intrigue. Elle fit rechercher l'auteur des lettres anonymes, le découvrit et le fit renfermer à Vincennes peu de temps après Laroche-Guérault.

Ce motif d'emprisonnement nous amène naturellement à celui de l'infortuné Latude, dont nous ne pouvons passer sous silence le long séjour à Vincennes. Ce sera le complément de l'histoire de ce célèbre prisonnier dont nous n'avons r^ conté que la captivité à ta Bastille et les diverses évasions, et

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cela mettra le lecteur à même de connattre plus à fond le donjon de Viocennes et les prisonniers qu'il renfermait de son temps ; car Latude, le modèle de prisonniers pour la souffrance, semblait Télre aussi pour la patience, l'adresse et Tindustriei comme nous allons le voir.

£t d'abord il est curieux de connaître de quelle manière il fut transféré de la Bastille à Vinceunes, le 15 août 1764, lorsque, sur la proposition de M* de Sartines, le duc de la Vrillière signa l'ordre barbare d'y conduire ce prisonnier pour y âiRE oublié.

« Mes gardiens, dit-il dans ses mémoires, tn'attachèrent au cou une chalue de fer, dont ils firent passer le bout sous le pli de mes genoux ; un d'entre eux me mit une main sur la bouche et l'autre derrière la tête, pendant que son camarade tirait fortement la chaîne dont je viens de parler; par ce moyen, ils me plièrent exactement en deux. La douleur, que j'éprouvai fat si vive, que je crus avoir les reins brisés : je ne doute pas qu'elle n'égalât au moins celle que ressentent les malheureux qui expirent sur ]a roue. Cest dans cet état qu'on me conduisit de la Bastille à Yincennes. M. de Sartines dut être bien satisfait en apprenant que ses bourreaux avaient si fidèlement exécuté cet ordre. Pour en jouir mieux il se fit rendre compte de tous ces détails; j'ai entre les mains le procès-verbal de l'exempt Rouillé, qui les rapporte. »

Quel surcroît de cruauté employait ce magistrat qui déshonora si longtemps la toge I

C'est après ce premier transfert que Latude s'évada de Yincennes, conmie nous l'avons vu dans l'histoire de la Bastille, et qu'il fut reconstitué prisonnier au donjon par une atroce

perfidie des ministres, à la parole desquels il s'en était fié.

Après soB éi9mixa de Yineenn^ il lut traité comme après celle de la Bastille.

« On me plaça, dit-iU dans un caefaot affreu]^ dont Taspeet seul faisait trembler : c'est celui numéroté A. Il n'a pas seipi pieds et demi de bogueun sur moins de six de largeur. Quatre portes à im pied de distance de l'une à l'autrç. les unes garnies de fer, toutes avec ti^ois énormes verrous, en défendent l'entrée. C'est dans ce tombeau qu'on me précipita.'

» J'ignore combien de temps je restai. dans ce cachot; je ne pouvais y distinguer les jours des nuits, et je n'avais plus, pour y calculer les heures, que mon imagination. Sans doute il esdl été mon tombeau, et je n'aurais pas tardé à y être totalement oublié sans l'humanité de mon porte-cleCa. Je sentais la mort s'approcher; je la redoutais peu sans doute» mais ses l^es horreurs m'accablaient Un Jour que cet homme m'apportait le pain desséché qui depuis tant de mois était mon «nique nourriture, je ranimai mes sens pour me traîner vers hn; je saisis ses deux mains^ et avecles restes d'une voix étouffée je lui dis : Mon ami, tu es homme, tu parais sensible; j'ai surpris quelquefois des larmes prêtes à s'échapper de tes yeux, à la vue de mes affreux tourments; il dépend de toi de les feiire cesser; choisis entre du poison ou ton couteau; donne, il me restera encore assez de force pour me déchirer moi-même les entrailles; par pitié, donne ! mais plains-moi, et n'accuse que mes bourreaux. i> Cet homme ne me répondit que par des pleurs. U sortit de mon eacèoi, et peu d'heures après j'y vis entrer le diirurgien du château* U me trouva dans l'état le plus affreux; j'étab prodigieusement enflé; il remarqua que toutes

les parties de mon corps retenaient l'empreinte du doigt quand on l'y appliquait : il jugea qu'à moins d'un très-prompt secours j'allais périr; mais comment me donner des soins, me faire prendre du repos et des remèdes dans ce lieu infect, où je n'aspirais que du poison, où l'air n'entrait que par le guichet au moment où le porte-clefs Tenait me servir; dans ce lieu si humide que ma paille, qui en était le seul ameublement, était toujours pourrie; dans lequel il était impossible que j'éprouyasse la plus légère transpiration, et qu'on ranimât mes sens engourdis par le froid ; dans ce lieu si petit enfin, que je ne pouvais me mouvoir, et garder d'autre posture que celle de rester couché sur la terre ou dans mon fumier ! Ce chirui^en, nommé Fontailliau, effi*ayé de ce spectacle, prononça qu'il fallait à l'instant même me transférer dans une chambre. »

Ce récit fait le pendant de la lettre que le médecin de la Bastille écrivit sur Latude, et que nous avons rapportée. Cette fois encore Latude fut transporté dans une chambre. C'était la pre«mière à gauche à l'entrée du donjon. La force morale et l'énergie de ce prisonnier lui rendirent la santé bien plutôt que les soins et les remèdes. Une fois qu'il fut rétabli , il conçut encore un de ces projets qui paraissent impossibles à exécuter et dont la difficulté semblait plaire à son esprit inventif et courageux. Ce fat de se mettre en communication et en correspondance avec les autres prisonniers du donjon. Or voici comment il voulait y parvenir. Un côté du mur de sa chambre donnait sur le jardin où les prisonniers jouissiedent de la promenade. La règle à cette époque était d'ouvrir la porte du jardin et de la refermer ensuite sur le prisonnier qui restait seul dans cet étroit jardin réservé à ces sortes de promenades. Il n'y avait

pas de crainte qu'il pût s'échapper. Outre réléyation des murailles, de nombreuses sentinelles veillaient derrière. Latude résolut de percer le mur de sa prison. Hais pour cela il n'avait que ses mains; il se rappela qu'une année auparavant il avait caché dans ce même jardin un vieux tronçon d'épée et une verge de fer détachée d'un seau ; mais nouvelle difficulté, on lui avait enlevé la liberté de la promenade. Il ne sortait jamais de sa chambre depuis son évasion. Comment pénétrer dans le jardin? n avait remarqué que toutes les fois qu'il y avait une réparation à faire dans les chambres, on faisait sortir les prisonniers» afin qu'ils ne fussent pas vus des ouvriers. Il cassa deux carreaux dans la sienne , comme par accident. Le jour où on les fit remettre on le conduisit dans le jardin et «n ferma la porte sur lui. Il courut de suite à l'endroit où il avait caché ses deux morceaux de fer et les retrouva; puis il fut reconstitué dans sa chambre, mais cette fois il avait des instruments. Voici la manière dont il s'en servit.

« Les murs du donjon ont au moins cinq pieds d'épaisseur, dit-il; ma verge de fer en avait à peine trois de longueur. J'avais eu soin de l'aiguiser sur du grès, et elle pouvait me servir à percer la pierre ; mais il était impossible qu'elle la perçât de part m part. Je n'entrerai pas dans le détail de toutes les opérations que je fis pour y parvenir, des peines inouïes que j'eus à surmonter, et de la douleur que je me causai plus d'une fois avant de réussir à faire ce trou; qu'il me suffise de dire que j'y employai vingt-six mois, pendant lesquels j'abandonnai, je repris cent fois cet ouvrage; que j'usai de toutes les ressources que m'avaient déjà procurées plus d'une fois mes connaissajaees dans les mathématiques, et le génie de la liberté qui m'en-

M mSTCHRE

flammait toujours. Enfin j'en Tins k bout Ce trou était situé dans la cheminée, à l'endroit que Tombre du manteau rendait le plus obscur. J'avais choisi cette place parce qu'dle m'exposait moins à être découvert dans les fréquentes visites que l'oa faisait dans les chambres.

» J'arrangeai avec du plAtre et du gravier une espèce de mastic, dont je fis un bouchon. Il fermait ce trou si hermétiquement, qu*il était impossible de rien soupçonner, avec quelque attention qu'on eût examiné le mur. Dans ce trou, j'avais glissé une forte et longue cheville, que j'ôtais k volonté, et qui n'avait pas tout à fait la longueur du trou, afin que si Ton venait à en remarquer dans le jardin l'embouchure que j'avais eu l'attention d'ouvrir trè&-peu à cette extrémité, cm ne trouvAt, en sondant le trou, qu'une profondeur de deux ou trois pouces, ce qui ôterail tout soupçon.

» Ce grand œuvre, étonnant peut-être aux yeux de Tobsonnteur, étant achevé, je réunis plusieurs uïoreeaux de bois, au moyen d'une ficelle que m'avaient procurée encore les fils de mes chemises et de mes draps, et je m'en fis un bâton long de six pieds. Je connaissais l'instant oh l'on conduisait les prisons niers au jardin ; d'ailleurs je pouvais au travers de mes bar* reaux apercevoir la porte; elle était toujours ouverte quand personne n'était à la promenade , et je l'entendais toujoars fermer toutes les fois qu'on y avait amené et laissé im furisonnier. Lorsque tout fut préparé*, comme je viens de l'indiqua plus haut, je saisis le premier moment où j'aperçus un prisonnier seul à la promenade ; je passai dans le trou mon bâton, au bout duquel j'avais attaché nn ruban : la prisonnier l'eut bientôt aperçu. D approche, il regarde, tire la ficelle, et le

DU DONJ(»l DE VINCENNES. K

Mlon qui débordait le trou ; je le retenais fortement de mon côté, il sent la résistance. N'osant pas même soupçonner qu'un prisonnier eût percé ainsi le mur de sa chambre , il ne savait ce que cela pouvait signifier. Je lui dis de s'approcher : —Estce le diable, s'écria-tril , qui me parle? Je calmai ses frayeurs, je lui appris quel était mon sort. H me dit à son tour qu'il se nommait le baron de Vénac, capitaine au régiment de Picardie» fils du comte de Béluse» natif de Saint-^éli, précisément du même pays que moi. La conformité de nos malheurs devait nous rapprocher encore davantage; ils avaient la même cause. Depuis dix-neuf ans, il expiait le tort d'avoir donné à la marquise de Pompadour un avis qui, en intéressant son existence, pouvait aussi humilier son orgueil. y>

N'y a-t-il pas quelque chose de fatal et de providentiel à la fois dans cette seconde rencontre de Latude et du baron de Vénac? A la Bastille, on lui donna pour compagnon d'Allègre, qui gémissait dans les cachots de par madame de Pompadour; à Yincennes, le premier prisonnier auquel il peut parler se trouve encore, comme lui, une victime de cette femme! Cette femme inscrivait son nom dans toutes les prisons d'état.

ce Je parvins par les mêmes moyens à lier connaissance avec presque tous les prisonniers du donjon. Le premier que je connus, au moym du trou et du bâton, fut un gentilhomme de Montpellier; il se nommait le baron de Vissée : ce nom me fit trembler, je crus que c'était un de mes frères; il me rassura : la marquise de Pompadour le fit arrêter, sur le soupçon qu'il avait mal parlé d'elle ; depuis dix-^ept amiéet il gémissait dans cette prison, du malheur de lui avoir inspiré des soupçons. Il était malade et très-faible, il pouvait à pane se tenir debout.

Notre conyersation panit Tint^^aMT et lai plaire; il me pnmiit qu'il continuerait à venir à nos rendez-yous le plus assidûment que sa mauvaise santé le lui permettrait. Je ne lai pas revu depuis ; j'ignore s'fl est mort peu de temps après, si sa faiblesse Ta empêché de sortir de sa chambre, ou si on lui a rendu la liberté, ce qui est peu yraisemblable, car il parait qu'on l'avait aussi envoyé à Yincennes /xmr l'y oublier. »

Latude vit aussi le chevalier de la Roche-Guérault, autre victime de madame de Pompadour, dont nous avons parlé ; enfin il entra en communication avec presque tous les autres prisonniers dont nous parlerons plus tard, et finit même par les mettre en correspondance les uns avec les autres, et voici de quelle manière :

«c En attendant que je pusse trouver les moyens de m'échapper, je t&chais de dissiper mes ennuis; ils me refusaient tout; il m'importait au moins de me procurer de l'encre et du papier ; ceux des prisonniers qui avaient la permission de se promener au jardin, et auxquels qu n'en refusait pas, consentirent volontiers à partager avec moi ce qu'on leur donnait. On conçoit sans peine de quelle manière ils s'y prenaient pour me le faire passer. J'étais habitué à faire de la ficelle avec mon linge; ils en enveloppaient un rouleau de papier que je tirais ensuite à moi. J'avais effilé des bas de coton, et je leur en avais passé à chacun ; ils l'imbibaient chez eux de leur encre, enfermant le coton ainsi imprégné dans du parchemin. J'en avais une feuille qui me servait à humecter et à broyer mon tabac; je la leur avais partagée, et chacun d'eux me procurait par ces moyens de l'encre et du papier. Je m'en servis pour étendre davantage ma correspondance et la leur. Entre eux ils ne se connaissaient

pas et ne se voyaient jamais ; ce n'était que l'un après l'autre qu'ils pouvaient jouir de la promenade . Je les aidais ainsi à s'écrire mutuellement ; ma chambre était devenue le bureau général. Je recevais, je distribuais toutes les lettres, et j'étais parvenu à employer ainsi tous les instants du jour avec assez d'ac« tivité pour n'être plus réduit à ks compter, et pour ainsi dire à les peser tous. »

Mais Latude et ses compagnons d'infortune ne jouirent pas longtemps de cet innocent délassement. M. de Rougemont succéda à M. Guyonnet en qualité de gouverneur du donjon. Dès cet instant tout changea de face. M. Giiyonnet était humain et équitable dans l'exercice de ses fonctions; M. de Rougement fut dur, cruel, avare et tyran.

L'administration de H. Guyonnet fat aussi paternelle que le régime d'une prison d'état le comportait. Il visitait souvent luimême les prisonniers, cherchait à les consoler, à leur donner de l'espérance, et ne mettait aucune parcimonie sur l'article de la nourriture. Généreux même quelquefois, il poussa la complaisance et l'humanité jusqu'à satisfaire les fantaisies des pri* sonniers malades. Il donna des fruits venus dans une serre chaude, dit Mirabeau dans son ouvrage sur les lettres de cachet. Les officiers, les employés, Jes porte-clefs, s'appliquaient à suivre l'exemple du maître ; il résultait de là que, sous le rapport matériel, la captivité était supportable au donjon de Vincennes. L'arrivée de M. de Rougemont établit un tout autre régime; il fut le de Launay de Vincennes. Plus ancien dans sa place que le gouverneur de la Bastille, il prit le commandement du donjon en 1767. C'est probablement de lui que M. de

Launay prit des leçons de cruauté et d'avarice.

Ce fut surtout à cette époque que le gouTeruemeDt du donjon fut séparé de odui du cbàteau. Lors de la nomination de H. Guyonnet» qui n'avait que le tibre de lieutenant de roi. cette distinction n'existait que de fait et n'était que provisoire. M. de Rougemont la fit régulariser, et elle devint définitive. Le donjon de Yincennes donnait depuis longtemps trop d'occupation pour que sa surveillance ne prît pas tous les instants d'un seul homme, et l'on avait plus besoin d'un geôlier que d'un gentilhomme. C'est ce qui fit choisir H. de Rougemont.

Cet homme était une créature du duc de laYrillière. Il avait épousé la fiille du gouverneur des pages du duc d'Orléans. Ce fut grâce à cette double protection qu'il obtint sa charge de commandant.

Latude» Uirabeau, le Prévôt de Beaumont, et quelques autres» nous ont fait connaître à fonds le régime du donjon de Yincennes et le caractère du commandant. Ce régime était pareil k celui de la Bastille.

« Je ne puis répondre de mes prisonniers si l'on gène mon administration intérieure, avait dit H. de Rougemont. À l'abri de cette maxime, il était devenu mattre absolu de l'intériew du donjon; il y avait fait toute espèce de réforme, tant sur k promenade» sur la nourriture, que sur les gardiens, et cek en vue d'augmenter les bénéfices de sa chaîne aux dépens de tous, n avait pour appointements 6,000 livres de fixe, plus trois places mortes par jour, à 6 livres chacune, ce qui faisait 6,570 livres par an. U avait encore quatre jardins, sur lesquels il en louait trois, à 2,000 livres par an chacun, ce qui faisait 6,000 livres; les revenus fixes de sa place s'élevaient donc à 18,590 livres. Cela ne le satisfaisait pas. M. Guyonnet ne re-

eefait du roi* pour les prisonniers, qoe 4 livres 10 sous par tète. H. de Roagemont obtmX 6 livres. Void le calcul qu'mi a fait de ce qu'il devait gagner sor l'ordinaire du donjon.

» La viande, dont le prix courant, boeuf et Teau» est à Paris de 9 sous, n'en vaut que 8 à Vincennes, et 7 sans veau. Par an privilège fondé de tout ten^fis sur le gros débit habituel du don-/ jon, le commandant la paye 6 liards de moins que le particiH Uer; comptons les S livres par jour pour chaque prisonniei

à. 1 livre 1 soiu

Une bouteille de vin » 10 sousvr

Pain » 4 \

Accommodage , » 10 .^

Total .... 2 livres 5 s^iute C'était doBC 4 livres 15 sous que gagnait M. de RougeQiedf par prisonnier. Or, si l'on veut connaître approximativettenf l'importance de l'argent qui était employé à la nourriture/doè prisonniers d'état sous Louis XY» on n'a qu'à s'en réiéreràTla dépense faite sous Louis XIV dans une seule catégorie <]dfli prisonniers qui est mentionnée en ces termes dans les Lèttre$ de etiihet.

a Parmi les dettes de Louis XIY , on trouve, dans le dépomlK lement qu'en a fait M. de Fonbonnats, un article de emtMmii^ m mûô Iwrei pour le pain des prisonniers que le )îifl«É6 Letellier avait &it renformer à la Bastille, à Vincennes, àPierti^f en-Cise, à Sanmur, à Loches, sous le prétexte de jansénisme^ Le nombre des lettres de cachet a fort augmenté sous lèor^oi suivant, dont l'économie n'était pas la vertu* » 1 '

Qu'on juge d'après cela de rai^;ent qui devait s'enSraîr da|0 lescofiGresdeM. deRongemontI '-r

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Qaant k la qualité de la nourriture nous n'ayons qu'une seule chose à dire. H arrivait parfois que les porte-clefe ou les marmitons Toulaient vendre les restes ou les excédants des mets. Personne n'en voulait acheter dans Yincennes. « Ça vient du donjon, c'est pourri, » disait^n. Enfin il était passé en proverbe dans le peuple : mauvais comme le fricot du donjon. L'avarice de M. de Rougemont faisait subir aux prisonniers une captivité plus cruelle; il en mettait le plus possible au cachot, parce que la règle voulait qu'ils y fussent au pain et à Teau et qu'il pirofitait néanmoins des six livres par jour qui lui était aUouées; il en était de même pour le bois, le blanchissage et les habits, c'était pire qu'à la Bastille. M. de Rougemont ne payait persdnfie comptant et se faisait faire des avances par tout le monde, n^^ 'dû jusqu'à huit mille livres d'arriéré d'appointements à un ]|NMrte-cle&, et son cuisinier lui a fait du crédit pour six mille ioàs.

i:[ Voici le portrait que fait Mirabeau de ce commandant : c'est tef'ptes modéré que nous connaissions.

v.r, <^ Cet homme a toute la bouffissure de la plus oi^eilleuse ignorance : c'est un ballon rempli de vent. Pénétré du senti-* Btent 4^ sa propre importance, il voudrait l'infuser à tous les adtreày'et se faire r^arder comme un homme essentiel et néetflsaire à l'état; il le dit ; il le croit même, tant la bêtise est piésomptueuse, 011 tant l'habitude de mentir incorpore le mensonge au menteur. Gomme la vanité n'eut jamais un plus dégoûtant costume, il reçoit de fréquentes avanies de tous ceux qui ne lui sont pas subordonnés, et ses prétentions toujours eqKtusséeSîrenaissent toujours du sein des humiliations. Gomment s'en dédommage-t-il7 en faisant courber sous le poids de

DU DONJON DE VIBiCENNES. 101

ses fantaisies et de son caprice tout ce qui est dans sa dépendance. Incapable de tout, et réduit à se faire valoir par des riens, sa stupide cervelle, agitée sans cesse par Tamour-propre^ s'évertue continuellement à trouver quelque moyen d'étendre son empire, de multiplier les'précantions, de fedre, de défaire, en un mot déjouer un rôle. H va traînant partout son énorme corpulence : les sarcasmes pleuvent sur lui : n'importe, il continue en bourdonnant son assoupissante allure : le railler, c'est fouetter un sabot; plus on le fouette, mieux il dort. Hais au donjon c'est un despote absolu qui jouît lorsqu'il peut ouvrir des cachots, river des chaînes, appesantir un sceptre de fer. »

On -conçoit d'après ce qu'on vient de lire combien l'administration de M. de Rougemont, quant aux autres détails, devait être inintelligente et brutale. Dès son arrivée il changea ce qu'il appelait la règle du donjon; les consignes furent plus sévères, les ordres plus barbares, et toute espèce d'humanité et de pitié fut bannie de cette enceinte maudite. Les prisonniers entraient au donjon et en sortaient avec les mêmes formalités qu'à la Bastille. Hais la rigueur de H. de Rougemont s'était surtout appesantie sur les communications entre les prisonniers et ceux qui les approchaient.

< Le porte-defs vient trois fois par jour, dit Mirabeau; le plus souvent il semble un messager d'infortune, car tout est assorti dans cette lugubre lAaîson. Une physionomie austère, un impertubable silence, un coeur inaccessible àla pitié, sont les vertus de cet état; mais il en faut convenir, le chef l'emporte sur eux en perfection de ce genre, comme en autorité. En vain le prisonnier interrogera-t-il: une négation simple est la réponse qu'il recevra. Je n'en $aii rien, voilà la formule du porte-clefs ;

102 mSTOIRE

eommet C'ett ou ce n'est pas la règle, est cdle du maître geôlier. n est impossible de se peindre la situation d'un homme dans ces premiers moments. La réalité porte sa mesure a?ec elle : un malheur connu nayre le ccrar et arrache des larmes. Mais enfin on s'efibrce d'y remédier ou de prendre son parti; on se décide 8v ce que Ton sait; on plie la tète sous un joug inévitable, et s'il est dur de vivre sous la nécessité, il n'y a pas, disait Épicure, de nécessité d'y vivre. Mais un malheur vague ouvre un champ sans bornes aux égarements de la douleur, qu'aggravt en quelque sorte l'espoir, en nous empêchant de nous affranchir : l'incertitude tourmente et déchire sans relâche, et la soUtede et l'ennui enveniment la blessure. ^

 ces réflexions nous en ajouterons une seule; c'est que Mirabeau, tant à cause de la protection de M. le Noir, dont il se loue beaucoup, qu'à cause de l'énergie de son caractère, fut un des prisonniers le moins maltraité. Qu'on juge des autres d'après lui ; du reste nous verrcms les souffrances inouïes de plusieurs, et nous retrouverons &ce à face M. de Rougemont et Mirabeau quand nous en serons arrivé à ce prisonnier.

H. de Rougemont ne visitait jamais les prisons que pour annoncer de nouvelles rigueurs, plus sévères qu'à la Rastille» Pour le papier, l'encre et les livres, il n'^ accordait que trèsdifficilement et les fedsait toujours attendre trois ou quatre mois après qu'on les lui avait demandés. Car, outre la négligence volontaire qu'il y mettait, M. de Rougemont était les trcns quarts du temps à Paris. H avait soin de lire oactement toutes les lettres adressées au ministre ou au lieutmant de police, et quand elles contenaient une plainte, il les brûlait et punissMt celui qui l'avait écrite. Il mettait la même négligence pour les

soins à apporter aux prisonniers malades. Quand le chirurgien du chAteau ordowiait des médicaments ou des bains, ccmime oda dépassait le budget, il ne voulait qu'on les fournit qu'après une autorisation du ministère, qui était quelquefois quinze jours à yenir. Pendant ce temps-là, le prisonnier, s'il ne succombait pas, sentait redoubler ses sou£Erances et aggraver son mal. Enfin^ comme H. de Launay, il a?ait aussi ^bli un nouveau système pour la promenade. On a vu comment elles se passaient sous M. Guyonn^; voibi comment dles se passaient sous H. de Rougemont.

« Les plus favorisés (et c'est le très-petit nombre), dit Mirabeau, se promènent une heure par jour dans un jardin qui a trente pas de long, en tête-à-téte avec leur porte-clefs, qui ne doit ni les quitter un instant ni leur adresser une parole. Il est à l'autre extrémité en laideur du jardin, du côté qui avoisine les tours; car tout est déterminé par l'exact commandant. Le priscmni^ et son garde marchent parallèlement; et si le premier parle, le second ne doit pas répondre. L'heure sonne et Ton regagne la caverne. Vous sentez combien un porte-clefeest excédé de ces promenades, et combien, au moyen de ce règlement, il serait impossible d'en augmenter le nombre et la durée, d'autant que IL de Rougemont ayant jugé à propos de confier une de ces places à son valet de clmmbre, lequel continuant son servk^e de domestique bien malgré lui, ne peut faire la moitié de sa besogne , ses deux camarades sont surchs^gés de l'excédant. Hais pour mieux comprradre l'inutilité de la gÔM des promenades, il est bon de savoir que le jardin est vu de toutes parts par les porte-defe; que l'enceinte a cinquante pieds de hauteur; qu'au delà sont les fossés, et qu'ainsi le pauvre pri-

^o^ msTomE

sonnier» si quelque ange ne lui prête des ailes, ne saurait franchir ni Tune ni Vautre de ces barrières. Le plus grand nombre n'entre jamais dans le jardin sans un ordre particulier de H. de Rougemont, que souvent les porte-clefe ne joignent pa» de toute la semaine, lors même qu'ils l'ont £ait avertir qu'ils auraient à lui parler; dans le moment oii j'éoris» la moitié des . prisonniers en est absolument privée; et il y a tel homme au donjon de Vincennes, qui depuis dix ou quinze ans n'est pas sorti de sa chambre de dix pieds carrés. »

A tout cela il faut ajouter les mille tracasseries de d^l qu'un méchant homme peut faire subir à des malheureux pour qui la plainte est une faute> et l'impatience un crime. Nous aurons occasion de les développer dans le cours de cette histoire.

(c J'ai vu dans l'espace de trois mois, dit Latude, quatre prisonniers s'étrangler de leurs propres mains pour se soustraire à sa rage. Il disait sans doute alors comme Tibère, qui, apprenant qu'un de ses ennemis, qu'il avait donné l'ordre d'arrétar, s'était tué lui-même, s'écria : Il m'a échoué. »

Tel fut le joug de fer qui pesa pendant dix-sept ans sur les prisonniers du donjon de Yincennes sous l'administration de cet homme abominable. M. de Rougemont a écrit son nom en lettres de sang sur les murs de chaque cachot, et sa mémoire fut en exécration aussi bien aux prisonniers qu'à ses subalternes, à ses égaux, et même à ses supérieurs, qui s'en servaient comme on se sert du bourreau.

Latude éprouva donc comme les autres la cruauté de ce commandant. D'abord il le fit changer de chambre, sous prétexte qu'il avait une trop belle vue, et dans sa nouvelle prison,

soos le même prétexte, il fit rétrécir les ouyertares par lesquelles entraient l'air et le jour. Ces mesares poussèrent Latade au désespoir : on le mit au cachot. Cet infortuné y resta jusqu'au 27 septembre 1775« époque à laquelle il fut transféré à Charenton, et mis dans une loge ayec des fous furieux. Ce fut après la yisite de H. de Malesherbes, qui lui avait promis la liberté. Ce ministre, sans doute prévenu contre lui /malgré l'interrogatoire qu'il lui avait fait subir lui-même, eut la faiblesse de signer cet ordre , qui prolongea la captivité de cette victime, et la conduisit de là dans les cabanons de Bicètre. Nous avons vu dans la Bastille comment il en sortit.

Ici se termine la catégorie des gens emprisonnés par les mattresses du roi. Madame de Pompadour seule les envoya à Yincennes; madame Dubarry n'en fit emprisonner qu'à la Bastille. Cette femme n'exerçait pas hors Paris.

Nous arrivons maintenons aux prisonniers pour causes diverses, qui remplirent le donjon jusqu'à la fin de|ce r^e. Comme dans la Bastille, nous ne mentionnerons que les plus importants ; l'espace et le temps nous manqueraient pour parler de tous ceux qui sont connus. Le despostisme à cette époque .allait plus vite que la plume.

Le premier en date qui se présente est Qaude Prosper lu-'

liot de Crébillon, fils du célèbre tragique. On sait que ce jeune

écrivain, s'éloignant du genre de son père, fut un de ceux qui

peignit le plus admirablement les mœurs de son époque.

Caustique et parfois brutal dans son ironie, il força les grands

seigneurs, les courtisanes et le roi à rougir de leur ccmduite.

Ce fat surtout dans son roman de Tanzai et Nourdméy que,

sous le voile de l'allusion, il fit une peinture fidèle et éner- »• 14

gique de la cour débauchée de Louis XV. Ce roman loi valut les honneurs du donjon de Yincennes, dans lequel il fut constitué prisonnier en 1734. Il n'y fit pas un très-long séjour, ei il ne lui arriva de remarquable que Taventure suivante.

Il arriva au donjon pendant la nuit, comme de coutume, fut mis dans une chambre, se coucha et s'endormit. A peine étaitr il dans'son premier sommeil, qu'il sentit à côté de lui quelque chose de chaud ; il tâte. et trouve un corps velu qu'il prend pour un chat. Il se borne à le chasser et se rendort. Le lendemain à son réveil, il se rappelle l'aventure de la nuit et cherche partout le chat. Crébillon aimait beaucoup ces animaux. H ne le trouve pas, malgré les recherches les plus minutieuses, et s'en afflige parce qu'il ea espérait une distraction et un amusement. Il se promet, s'il revient la nuit suivante, de le retenir prisonnier comme lui. L'heure de soa dîner arrive, et il était occupé à manger avec d'autant plus d'appétit qu'il n'avait pas soupe la vdlle, lorsqu'il aperçut au fond de la chambre un animal assis sur ses pattes de derrière comme un singe, qui considérait tranquillement ce spectacle. L'obscurité l'empêchant de bien distinguer les objets, Crébillon croit que c'ert son visiteur de la nuit précédente, et cherche à l'attirer en lui jetant, une part de son dîner. Pois, voyant qu'il ne parait pas effirayé de sa présence, il s'approche et veut le car^ser. Mais l'animal recule, et, dans ce mouvemœt, découvre une queue longue et mince. C'était un gros rat que Crébillon avait pris pour un diat. A cet aspect, il recule effrayé, tant il avait une horreor invincible pour œt animal, et, en se retournant, il renverse la table. Le porte-clefe, qui n'était pas encore éloigné, accourt à ce bruit, et '^trouve Crébillon tremblant. Le rat avait dispara. Le pwte-

clefe lui explique alors que celui qui Tayait précédé dans la diambre avait apprivoisé cet animal, et partageait avec lui ses repas et son lit. En même temps il ya à son trou, l'appelle du nom de Raton, et lui montre un morceau de pain. Le rat saute sur son épaule, et grignotte le pain dans sa main. ûnébiUon, par la nécessité d 'aroir un compagnon qui pût le distraire, sentit diminuer son aversion pour les rats, s'habitua peu à peuii celui-ci, et ra fit son animal domestique, dont il perjEectionna encore l'éducation. Quand il sortit de Vincennes, il voulut emporter ce rat dans une cage; mais le porte-clefs le supplia de le lui laisser.

Après Crébillon, le donjon de Vincennes renferma un prisonnier aussi curieux qu'intéressant : ce fut Gbarles-Édouard Stuart, fils du prétendant à la couronne d'Ecosse.

Ce jeune prince, âgé alors seulement de vingt-huit ans, avait déjà tenté, en Ecosse, cette entreprise courageuse qui avait fait trembler le roi d'Angleterre sur son tr6ne« Escorté seulement de sept fidèles gentilshommes, comme on le sait, il était arrivé sur ces plages, réveiller le vieil amour des sujets de ses an^ cétres pour le nom des Stuart, et y était parvenu. Intrépide et confiant dans son étoile, il avait remporté plusieurs victoires à la tète d'une armée improvisée, et s'était emparé d'Edimbourg, où il s'était fait proclamer régent du royaume en l'absence de son père, qui s'endormait à Rome. Plusieurs succès qu'il avait dus à son courage avaient presque consolidé sa puissance. Alors des rois de l'Europe, à la tète desquels était le roi de France, lui avai^t envoyé des secours d'hommes et d'ai^ent, et l'avaient appelé leur frère. Mais le v^it de l'adversité ne. tarda pas à souffler sur sa fortune. La trahison commença, et la désas-

treose bataille de GuUoden acheva sa ruine. Errant pendant longtemps de rivage en rivage, sans pain, sans vêtements, sans abri, ce rejeton de tant de rois avait enfin échappé» comme par miracle, aux troupes anglaises qui le poursuivaient en tous lieux. Il avait touché la terre de France, son alliée il y avait encore peu de temps, et était venu demander à Louis XY un asile auquel sa naissance, sa gloire et ses malheurs lui donnaient des droits sacrés. Louis XY avait assuré cet asile, et la France avait en vénération ce noble proscrit.

Charles-Edouard pensait sans doute à reconquérir encore le trAne de ses ancêtres, mais en attendant il vivait modestement à Paris comme un monarque déshérité. La paix d'Aix-la- Chapelle venait d'être conclue.

Peu de temps après, on remarqua de fréquentes allées et venues chez le prince. Le seigneur qui entrait seul chez lui était un des hommes puissants de la cour, et avait avec lui de longs entretiens auxquels personne n'était admis. Ce seigneur était lé duc de Gèvres. Rien ne transpirait sur le secret de ces entrevues, et la petite cour des fidèles qui était autour d% Charles-Edouard croyait qu'il s'agissait d'une nouvelle tentative sur TÉcosse et se livrait à la joie et à l'espoir. Un matin, tous ces serviteurs accoururent tumultueusement dans la chambre du prince, et lui annoncèrent la visite de MM. deMaurepas et du duc de Gèvres.

— C'est le ministre de la marine, disaient-ils ; il vient conclure avec vous pour la nouvelle expédition d'Ecosse.

Le prince les regarda un moment sans oser leur l'épondre, puis, faisant un effort sur lui-même, il leur dit :

— Jusqu'ici, mes amis, j'ai voulu vous cacher le malheur qui nous menace. Nous ne pouvons en effet concevoir des espé-

rances de succès et de sympathie que sur la terre de France, dont les braves enfants nous ont déjà suivis sur les champs de bataille d'Ecosse. Eh bien! on veut nous chasser de France!

Ces mots portèrent la stupeur dans l'âme de tous les assistants. Dans ce moment la porte s'ouvrit. MM. de Maurepas et de Gèvres parurent, et les serviteurs du prince se serrant au* tour de lui, eurent l'air de lui faire un rempart de leur corps.

— Monseigneur, dit M. de Maurepas, abordant le prince, le roi mon maître a vu avec peine que, loin de céder aux sollicitations toutes officieuses de monsieur le duc de Gèvres, vous persistiez à rester en France. Il m'envoie vers vous pour vous enjoindre officiellement de sortir de son royaume..

— Monsieur, répondit le prince, je ne me rendrai pas plus à rinjonction officielle que je ne me suis rendu à l'injonction officieuse. Le roi de France m'a reconnu en qualité de régent d'Ecosse; il m'a secouru de ses armes, de son argent, de son alliance. J'ai plusieurs lettres de lui oh, comme d'autres souverains de l'Europe, il me donne le titre de frère. Je ne sache pas, monsieur, que d'après même le code des sauvages, un monarque puisse en un jour, selon son caprice, fouler aux pieds des droits qu'il a consacré», et chasser de ses états un souverain qui s'y est rendu sur la foi d'une alliance et d'une parole royale.

— Mais les circonstances sont changées. .•

— A mon avantage, monsieur, car aux yeux de Louis XV, outre ces droits qu'il a reconnus, j'ai ajouté ceux plus sacrés peut-être du malheur et de la persécution !

—Sa majesté, sans doute, est profondément touchée de vos infortunes; mais le traité de paix qu'elle vient de signer pour le

repos de ses peuples, la force de renoncer à vous donner jamais aucun secours.

— Et Yotre roi m avait promis, à moi, de la manière la pin solennelle, de ne jamais abandonner ma cause ^ de me secourir en toute occasion. Il est vrai que ces promesses n'étaient que yerbales, et qu'il prétend sans doute aujourd'hui les avoir effacées par une signature qu'il a donnée au mépris de sa parole. •• Soit. Je ne réclame plus rien de lui quant à cela. Hais l'asile qu'il m'a offert, que j'ai accepté.. •!

— C'est avec le plus vif regret, je vous le répète; mais sa majesté ne peut continuer à vous le donner dans son royaume.

— Ainsi il est donc vrai, s'écria Charles-Edouard, ayant peine à se contenir; il est donc vrai qu'au milieu de ces grands intérêts de deux peuples, le sang d'un proscrit a pesé dans la balance! il est vrai que le roi d'Angleterre a osé demander au roi de France l'expulsion de ses états de celui que, hier encore, ce roi appelait son frère, et que Louis XV a eu la honteuse &iblesse d'y consentir !

— Mais, monseigneur...

— H est vrai qu'après m'avoir reçu dans ses bras, Louis XV me repousse du pied. Et il a osé signer de sa mainl...

— Mais, monseigneur, rien dans le traité d'Aix-la-Chapelle, auquel vous faites allusion, ne stipule une condition pareille : si le roi mon maître vous prie de sortir de ses états, c'est parce que

— C'est parce qu'il en a signé l'obligation envers le roi d'Angleterre, dit Charles -Edouard d'une voix tonnante. De pareils articles ne sont pas dans le traité, dites-vous? jb le sais, monsieur. Un roi n'écrit pas et ne signe pas ainsi une clause

A cradle que h(mteuse à la face de deux peuples. Mais oe qu'il n'ose faire au grand jour, il le fait dans l'ombre. Il me Tole Tair et la liberté qu'il m'ayait promis en France; il se cache comme un Yoleur.

^-Monseigneur, de telles paroles...

— Sont vraies et appuyées sur des faits. Voici, dit-il en présentant un papier à Haurepas, yoici la copie de l'article secret du traité d'Aix-la-Chapelle qui me concerne. Osez encore le dé^ mentir I

Maurepas, malgré son sang-lroid, resta interdit quelques minutes, pendant que tous les fidèles du prince donnai^t des marques d'indignation et de mépris. Puis il reprit avec beaueoup de tranquillité :

— J'ignore si cette copie est fidèle et n'ai pas à m'en occuper» Mais si elle est exacte, comme tous le prétendez, c'est un motif de plus pour que yous obéissiez aux ordres du roi, qui ne peut pas les révoquer.

— C'est mon principal motif de résistance au contraire.

— Mais, monseigneur, dit alors M.. de Maurepas en se laissant emporter, si tous nous y contraignez, nous empirerons la force.

— C'est ce que je demande, et c'est à la Tiolence seule que j'dbéirai. Je ne tcux pas laisser à votre roi le bénéfice d'une hospitalité qu'il déshonore. Je suis parti de France pour l'Ér eosse, appuyé et soutenu par lui. Régent d'Ecosse, j'ai traité aTec lui de puissance à puissance. Roi proscrit, j'ai accepté un asile dans son royaume, où je me suis rendu aTec confiance ; l'Europe sait cela, monsieur ; je Teux qu'elle sache que mentant à toutes ses promesses, Louis XV a sacrifié celui qui s'était

noblement fié à sa parole; celui qui s'est renda plus grand par ses malheurs que par sa gloire. Je yeux qu'elle sache là pacte ignoble fait entre deux rois contre un seul homme, oh mon ennemi le roi d'Angleterre, en me persécutant, est moins méprisable que mon allié le roi de France, en renonçant à me prot^er. Je yeux qu'elle sache que cette longue guerre a été terminée par la yiolation du droit des gens et des promesses les plus sacrées. Cela est nécessaire à ma mémoire, comme à celle de ces deux rois, pour que l'histoire réserve à chacun de nous la place que nous aurons méritée.

— Ainsi, monseigneur, vous voulez nous contraindre?...

— Dites au roi de France, monsieur, que lorsque j'errais de rocher en rocher dans les lies de TÉcosse, je fus frapper à la porte de mon plus .cruel ennemi. Sans hésiter je lui dis mon nom et je lui demandai asile. Sans hésiter il me l'accorda , et les troupes anglaises qui cernaient la maison n'en purent franchir le seuil. Et maintenant, à moins que la violence que vous venez m'annoncer ne commence dès cette heure, je ne veux pas en entendre davantage.

A ces mots il sortit suivi de ses serviteurs, et laissa MM. de Haurepas et de Gèvres, l'un furieux de cette résistance, l'autre admirant cette noble fermeté. Ils retournèrent sur l'heure à Versailles, où M. de Haurepas fut tout conter à ses collées, tandis que le duc de Gèvres chercha à pénétrer auprès du roi, afin de détourner le coup qui menaçait le prince. Hais Louis XV était en ce moment dans son parc aux cerfe, et quelques instances qu'on lui fit, quelque pressée que fût l'affaire dont on voulait l'entretenir, il ne se dérangeait jamais. Il passa directement de cet endroit dans le salon du conseil; H. de Haurepas avait

fait de cela une affaire personnelle. H s'était entendu avec ses collègues; il était d'accord avec eux, et l'on fit signer au roi, qui l'exécuta avec son indifférence habituelle, une lettre de cachet pure et simple contre le dernier des Stuart, naguère encore reconnu roi d'Ecosse par le roi de France et traité de frère par lui.

C'était le 10 décembre 1748. Le prince avait annoncé qu'il irait le soir à l'Opéra; ses serviteurs voulurent en vain l'en empêcher en lui faisant craindre un esclandre :

— C'est ce que je veux, avait répondu Charles-Edouard, persistant dans son système.

El il partit : de son côté Maurepas était prévenu du projet du prince, et voulant lui faire subir une humiliation qui le vengeât de ce qu'il avait été obligé d'entendre le matin. Il avait fait tout préparer pour son arrestation; mais comme la nouvelle circulait déjà dans Paris et que le plus profond mécontentement avait éclaté, on craignait une espèce d'émeute en faveur du prince. En conséquence, M. de Maurepas avait cru devoir prendre des dispositions militaires imposantes. Le duc de Biron, colonel des gardes françaises, cernait l'Opéra et ses abords avec douze cents de ses soldats. D'autres forces étaient sur pied, prêtes à marcher au premier signal. Au moment où la voiture du prince louchait le perron, elle fut entourée par des gardes à cheval ; M. de Yaudreuil ouvrit brusquement la portière et demanda au prince son épée au nom du roi. Celui-ci sauta à l'instant de sa Toiture, et ayant tiré son épée pour se mettre en défense, répondit énergiquement :

— Venez la prendre.

Hais au même instant deux gardes l'ayant saisi par derrière,

le renyersèrent aussitôt, lui lièrent les bras et les mains, et le portèrent dans une autre voiture qui se mit en marche au galop.

— Oîi me conduisez-vous? demanda le prince à H. de Yaudreuil.

— Au donjon de Yincennes, répondit celui-ci.

— Vous remercierez votre roi, ajouta le prince, d'avoir choisi pour moi la même prison qui fut honorée de la détention du grand Condé. Seulement vous lui direz que Condé était le sujet de Louis XIV, tandis que je suis l'hôte de Louis XV.

n arrivèrent bientôt à la prison, oîi le prince fut remis sous la garde de M. du Gbâtelet, avec ordre de le traiter de la manière la plus sévère. Cinquante hommes furent spécialement préposés à veiller sur lui. Mais M. du Châtelet, ami et admirateur du prince, loin d'exécuter ces instructions sévères, l'entoura de respect et d'égards, et parvint à concilier son devoir avec son attachement. Ce fut lui qui contribua surtout à le faire renoncer à une résistance désormais inutile , et l'amena à se contenter du triomphe qu'il avait obtenu en rendant publiques la faiblesse et la cruauté du roi.

Le prince ne passa que six jours au donjon de Vincennes. H partit le 16 du même mois sous la garde de M. de Pérus^, officier des mousquetaires, et alla rejoindre son père, qui n'avait pas quitté Rome.

L'arrestation du prince produisit une sensation très-fAcheuse dans Paris, et tout le monde manifesta son profond mécontentement. Le dauphin ne cacha pas la douleur qu'il en éprouvait; les Tallemont, les Filzjames et autres grands seigneurs firent éclater tout haut le blâme qu'ils jetaient sur une pareille afiEaire, et des pamphlets oh l'on attaquait violemment le roi et ma-

dame de Pompadour furent répandus dans Paris. C'est en effet une des actions les plus lâches qu'un roi ait pu commettre. Le droit des gens, le malheur et la gloire étaient méconnus en même temps.

A ce prisonnier important par son rang et la cause de sa détention, en succédèrent plusieurs pour divers motifs, plus arbitraires les uns que les autres.

L'abbé Prieur avait inventé une nouvelle orthographe qui consistait à écrire beaucoup de mots de notre langue avec très-peu de lettres. II était même parvenu à écrire aussi vite que la parole. Peu encouragé par le misnislère français, il fit part de sa découverte au roi de Prusse, qui protégeait les lettres et les nouvelles inventions. Sa missive fut décachetée à la poste par le cabinet noir ; on y vit des chiffres, des signes ; on crut à une correspondance secrète avec le roi de Prusse; on arrêta le pauvre abbé et on le conduisit au donjon de Yincennes. Là il demanda à se justifier et y parvint enfin. Au bout de quelque temps on lui apporta sa lettre. Il l'expliqua, la commenta et prouva son innocence; mais cela ne lui servit à rien. Le soupçon planait toujours sur lui; on le retint un grand nombre d'années au donjon, oîi il mourut de chagrin.

H. Pompignan de Mirabelle, vieillard respectable > avait entendu répéter des vers satiriques contre M. de Sartines et madame de Pompadour. H eut l'imptudence d'en répéter une partie dans une société. Le lieutenant de police, informé de ce fait, résolut de le faire arrêter.

€ Averti, dit M. de Mirabelle, que M. de Sartines allait lancer contre moi une lettre de cachet, je me présentai chez ce magistrat, en le priant de me dire dans quelle .prison il voulait

que je me rendisse. «A Vincennes, » me répondit-il. Je montai dans mon carrosse, et, sans retourner chez moi, je nos me constituer prisonnier au donjon. À peine y ftis-je séquestré, que Tordre de ma détention arriva. Je crus dans le premier moment que ce n'était qu'un jeu. J'ai vu plusieurs fois M. de Sartines dans les yisites qu'il a coutume de nous faire une fois par an, et je n'ai jamais pu en tirer que ces mots : «Ou vous êtes l'auteur des vers en question, ou tous connaissez celui qui les a faits : dans le second cas, votre silence opiniâtre vous rend aussi coupable; nommez-le, et vous redevenez libre. »

» Il m'aurait été bien difficile de révéler ce nom, si j'avais été capable de cette indignité, puisqu'il m'était absolument inconnu. »

H. de Mirabelle mourut aussi au donjon de Vincennes dans un âge très-avancé.

Plus adroits envers le fameux Diderot, les puissants du jour déguisèrent, sous un prétexte probable à cette époque, le vrai motif de sa captivité, qu'ils n'osèrent probablement pas avouer.

Diderot, fils d'un coutelier de Langres, s'était senti pour les lettres et la philosophie un goût invincible qui lui avait fait négliger la boutique de son père, pour venir chercher à Paris la misère et la gloire. Il avait largement trouvé l'une et cherchait l'autre à l'aide de quelques productions peu remarquées jusquelà, lorsqu'il fit la connaissance d'une jeune personne qui vivait seule avec sa mère, qu'elle faisait subsister du travail de ses mains. Il en devint amoureux, et finit par unir son sort au mn. Us se marièrent. Dès lors, l'ambition de procurer un sort heureux à sa fenmie redoubla chez Diderot l'ardeur du travail et la verve de l'imagination.

n composa alors son Histoire de la Grèce, en trois volumes, et le prix de cet ouvrage allégea la misère du ménage. Peu après il fit, avec Toussaint et Gidous, le Dictionnaire de Médecine, et conçut enfin Tidée de YEncyclopédiey ouvrage qui, tout impars fait qu'il soit par sa rédaction, restera le modèle des livres les plus utiles. Il communiqua son plan et son idée à plusieurs libraires qui s'associèrent pour faire les frais de la publication, n trouva un protecteur pour lui et pour son linre dans M. de Malesherbes, qui, ayant compris sa pensée, le seconda de tous ses efforts, et aplanit tous les obstacles que le clergé mettait sans cesse aux idées philosophiques. Diderot se lia étroitement avec tous les écrivains célèbres de l'époque, et notamment avec Jean- Jacques Rousseau et d'Alembert. L'aisance, la richesse même, étaient arrivées dans son intérieur. Diderot avait stipulé pour lui une pension de douze cents francs pendant le cours de la publication de Y Encyclopédie : c'était l'apogée du désir des deux époux.

Mais bientôt ce bonheur modeste fut troublé. Diderot vit madame de Puisieux, et éprouva pour elle une de ces passions insensées à laquelle, tout philosophe qu'il était, il ne sut pas résister ; il devint bientôt l'amant de cette femme. Madame de Puisieux était pauvre et avait une ambition autrement grande que madame Diderot. Elle rêvait les plaisirs et les parures, elle les demandait à son amant. Celui-ci, voulant la satisfaire, composa VE$$ai 9ur le mérite de la vertu , qu'il vendit assez bien, et lui en donna le prix intégral. Le titre de aet ouvrage, dont le prix était destiné aux folies d'une maîtresse, est assez bizarrement choisi. Cet aident fut bien vite épuisé. Diderot s'empressa de le remplacer par celui que lui procura la vente des

Penséa phUmophiques. Cet ouvrage fil beaucoup de bruit: il scandalisa de nouveau le clergé, qui obtint contre lui un arrêt du parlement de Paris, le 7 juillet 1746. L'ouvrage fut condamné à être brûlé. Cel arrêt, joint à la sensation que faisaient déjà les deux premiers volumes de YEncyclopédie qui avairat paru et qui furent aussi momentanément supprimés, acquit h Diderot une grande réputation parmi les écrivains philosophes et doubla le prix de ses manuscrits. Les dépenses de madame de Puisieux doublèrent aussi, et Diderot se hâta, pour les satisfaire, de composer V IrUerprétation de la Nature. Puis, comme les romans de Crébillon fils, dont nous avons déjà parlé, avaient beaucoup de vogue, il en fit un dans ce genre, intitulé les Bijoux indiscreU. Enfin, il composa ses fameuses Lettres mr les Aveugles, à Vusage de ceux qui voient. Ce petit ouvrage met en scène TADglaisSunderson, aveugle-né, qui, au lit de mort, pressé par un prélre de reconnaître un Dieu créateur, s'y refuse sur ce qu'il n'a jamais rien vu de tout ce qu'on veut lui faire admirer dans la nature. De là il tire la conséquence que la morale d'un aveugle, comme celle d'un sourd, ne peut être la même que la nôtre, et que c'est par le sentiment intime de l'âme qu'on doit arriver à la croyance de Dieu. Cette assertion n'avait rien de dangereux, même à cette époque ; mais comme il fallait bien trouver un prétexte pour emprisonner un homme tel que Diderot, tenant à la presse, qui, malgré les entraves d'alors, était encore redoutable, on saisit celui-là, en y réunissant tous les autres, qui prouvaient un esprit de tendance à l'irréligion et à l'athéisme. C'est aussi ce motif que presque tous les biographes et les historiens ont considéré comme réel, et que nous contestons en nous appuyant sur une notice publiée

par le fils de Diderot et dont nous allons donner on extrait.

« H. de Réaumor avait chez lui un aveugle-né : l'on fit à cet homme l'opération de la cataracte. Le premier appareil devait être levé devant des gens de l'art et quelques littérateurs; mon père 7 avait été envoyé : curieux d'examiner les premiers ^ets de la lumière sur un être à qui elle était inconnue, il espérait une expérience aussi intéressante que neuve. On leva l'appareil ; mais les discours de l'aveugle firent parCeiitement connaître qu'il avait déjà vu. Les spectateurs étaient mécontents; l'humeur des uns produisit l'indiscrétion des autres : quelqu'un avoua que la première expérience s'était faite devant madame Dupré de Saint-Maur. Mon père sortit en disant que M. de Réaumur avait mieux aimé avoir pour témoins deux beaux yeux mm conséquence, que des gens dignes de le juger.

« Ce propos déplut à madame Dupré de Saint-Maur; elle trouva la phrase injurieuse pour ses beaux yeux et pour ses connaissances anatomiques; elle avait une grande prétention de science : elle paraissait aimable à M. d'Ai^enson, elle l'irrita, et quelques jours après, le 24 juillet 1749, un commissaire, nommé Rochebrune, avec trois hommes de sa suite, vint à neuf heures du matin chez mon père, et après une visite trèsexacte de son cabinet et de ses papiers, le commissaire tira de sa poche un ordre de l'arrêter et de le conduire à Vincennes. Mon père, sans se troubler, le pria de lui donner le temps d'en prévenir sa femme; il passa chez ma mère : elle habillait et caressait son fils. Jamais il ne put se résoudre à l'affliger; il lui dit qu'il sortait pour quelques affaires relatives à YEncycbpédie, qu'il ne reviendrait sûrement pas dîner, et qu'il la priait, le sm, d'aller le chercher chez Lebreton, libraire; puis il sortit.

120 EQSTOIRE

Un mouyement involontaire la conduisit à sa fenêtre ; elle le yit dans un fiacre, tendant la main pour prendre une épreuve que voulait lui donner un enfant de rimprimerie; un homme de l'escorte s'avança, repoussa le bras de mon père, et ordonna à l'enfant de s'éloigner. Elle jeta un cri et s'évanouit. Revenue à elle-même, elle fut chez M. Berryer, alors lieutenant de police. « Eh bien, madame, lui dit ce ministre, nous tenons votre mari, il faudra bien qu'il jase. Vous pourriez lui épargner bien des peines et accélérer sa liberté. Si vous vouliez nous indiquer où sont ses ouvrages, et quel est celui dont il s'occupe actuellement, où est le Pigeon blanc? > (C'était un assez joli conte dont mon père avait fait quelques lectures à ses amis, et qui pouvait alors contenir quelques applications sur le roi, madame de Pompadour et les ministres. ) Ma mère répondit à M. Berryer que jamais elle n'avait rien vu ni rien lu des ouvrages de son mari; que, livrée entièrement à son ménage, elle ne s'était jamais mêlée des sciences dont il aimait à s'occuper; qu'elle ne connaissait ni pigeon blanc ni pigeon noir, mais qu'elle était bien convaincue que ses écrits ne pouvaient être que conformes à sa conduite : « Il estime, ajouta-t-elle, mille fois plus l'honneur que la vie, et ses ouvrages doivent respirer les vertus qu'il pratique. ^>

« M. Berryer vit bien que cette femme pouvait être importune, mais non pas indiscrète; il la congédia, la consola le mieux qu'il put, et lui promit la permission de voir mon père, beaucoup plus tôt qu'elle ne l'obtint. »

Telle fut la cause de l'emprisonnement de Diderot. A son arrivée au donjon, il fut traité très-sévèrement et mis au quatrième étage du donjon, à la chambre qui porte aujourd'hui le

numéro 36 ; il fat privé de papiers, de plumes et d'encre, mal* gré ses supplications réitérées. Alors, comme la Gbalotais, il se fit une plume avec un cure- dent qu'il avait dans sa pochet détacha de l'ardoise, la broya , la pila, la mêla avec du vin, et en fit une espèce d'encre ; avec cela, il remplit les pages blanches et les interlignes d'un livre qu'on lui avait prêté : c'était le Paradis perdu de Mîlton. Il commença par quelques réflexion sur ce poème ; puis il en jeta quelques-unes sur sa position et sa femme, et enfin n'y pouvant résister, il fit les vers les plus désespérés et les plus amoureux sur madame de Puisieux, dont il regrettait surtout l'absence.

M. Berryer, humain et compatissant, comme nous l'avons déjà dit, le visita plusieurs fois et lui fit subir quelques interrogatoires; mais ce magistrat lui-même était fort embarrassé. Il ne connaissait pas les vrais motife de la captivité du prisonnier; il savait seulement que c'était de l'ordre de M. d'Argenson qu'il était détenu, et il connaissait trop bien ce ministre pour croire à la &ble.du Pigeon blanc et des autres écrits. Voulant donc sincèrement lui être utile, il lui conseilla d'écrire à M. d'Argenson et de tAcher de le désarmer, lui promettant de remettre la lettre lui-même. Diderot écrivit donc à ce ministre une lettre dans laquelle, après avoir demandé la cause de sa captivité, il le priait de le tirer d'une prison où il était le mattre de le faire mourir, mais non pas de le faire vivre, te ton de cette épttre n'était pas fait pour adoucir M. d'Argenson; mais l'arrestation de Diderot avait mis en l'air toute la secte des philosophes et des écrivains, qui ne laissait pas que d'avoir de l'influence. La librairie elle-même s'était émue à cause du prodi* gieux succèsde Y Encyclopédie; H. d'Argenson, ne pouvant avouer

le vrai motif de tant de rigueur, ni laisser oiAlier ce prisonnier au donjon, prit un terme moyen, basé sur l'absurde» comme toutes les mesures arbitraires qui ne sont pas par trop cruelles. Après avoir fait passer yingi-huil jours à Diderot dans le donjon, il lui permit d'en sortir pour être prisonnier sur parole, ayant le château etie parc pour prison. Cette décision singulière, empreinte surtout de caprice et d'amour-propre, fut exécutée avec beaucoup de courtoisie par le gouverneur, M. du Cbàlelet. n admit Diderot à sa table, et lui laissa la plus grande liberté. Celui-ci se fit un scrupule de n'en pas abuser. U pouvait recevoir les visites de tout le monde: il passait ses journées avec sa femme, ses libraires, d'Alembert et Rousseau. Ce dernier, suivant ses habitudes sauvages et modestes, venait tous les jours à pied le visiter, et ce fut pendant ces promenades, par suite de la situation où il voyait son ami et des conversations qu'ils eurent ensemble, qu'il composa te plan de son Contrat social. Ce fut sous les tourelles du donjon de Yincennes que les premières idées en germèrent dans sa tête. Une autre personne valait aussi très-souvent visiter Diderot et passer avec lui des heures qu'il trouvait toujours trop courtes : c'était madame de Puiâeux. Quoique âgé de près de quarante ans, Diderot avait toute la fougue de l'amour d'un jeune homme : avant sa captivité, il était déjà jaloux d'un jeune robin, dont les assiduités auprès de sa maîtresse le désespéraient. Pendant les vingt-huit jours qu'il passa au secret dans le donjon , il ne cessa d'y penser, et il eut besoin de toutes les protestations de madame de Puisieux, quand il la revit, pour calmer sa tête et rester persuadé qu'il n'avait pas été trompé. Un jour, cette dama vint le voir plus parée qu'à l'ordinaire; Diderot ne manqua

DU DONJON M TINŒNNES. î»

pas de la questionner sur le motif de cette grande toilette.

— Je vais à Champigny, lui dit-elle, voir une fête.

— Et l'ami (c'était ainsi qu'il désignait le robin), l'ami TOUS accompagnera-tril?

— Non.

— D'honneur?

— Je TOUS le jure.

Madame de Puisieux partit; mais Diderot, malgré ses protestations, n'était pas tranquille, un instinct secret le poussait vers Champigny, où il voyait toujours malgré lui sa maîtresse et son rival; enfin, n'y pouvant plus résister, il se résout à se rendre lui-même à Champigny, malgré les difficultés qu'il trouve à l'exécution de ce projet , malgré la parole qu'il a donnée au gouverneur; il escalade aussitôt les murs du parc et se rend à la fête. Là, il aperçoit madame de Puisieux avec son rivai; furieux, il veut s'élancer vers eux, lorsqu'il voit devant lui le gouverneur, M. du Gbàtelet. Ramené à lui-même par la vue de ce seigneur, dont il U'ompait la confiance, il s'enfuit et retourne à Yincennes. Il était nuit ; il escalade de nouveau les murs du parc, mais il ne peut rentrer chez lui ; tout est fermé, et d'ailleurs les nombreuses sentinelles qui veillaient auraient pu dévoiler sa fuite, qu'il esprit cacher. Il passa la nuit dans le parc, en proie aux réflexions les plus amères, et le jour venu, il se présenta ea tremblant devant M. du Ghâtelet. Celui-ci ne l'avait pas aperçu à Ghampigny, et ignorait qu'il n'eût pas couché dans sa chambre.

— Monsieur le gouverneur, lui dit Diderot, si vous étiez amoureux fou d'une femme, si vous aviez le soupçon qu'elle TOUS trompe malgré ses protestations» si tous pouviez en ac-

quérir la preuye, ne passeriet-yous pas par-dessus tout pour TOUS la procurer?

— Sans doute, répcmdit le gouverneur. Je ne crois pas que rien pût me retenir.

— Eh bien I monsieur le gou?emeur, cette nuit, malgré la parole que je vous ai donnée, je me suis échappé de Yincennes et je suis allé à Champigny pour voir si madame de Pnisieux m'était infidèle; je viens me livrer à vous pour être puni d'une faute que vous n'auriez pas commise peut-éire, mais que du moins vous excuserez, d'après ce que vous m'avez dit.

— Vous vous êtes rendu cette nuit à la fête de Champigny?... mais j'y étais moi-même.

— Je le sais, je vous ai aperçu , et il n'a fallu rien moins que votre présence pour m'empêcher de faire un éclat en voyant à quel point j'étais trahi.

— Vraiment? vous, un philosophe, un homme grave... vous échapper de prison pour vous convaincre d'une infidélité? Je ne vous en aurais jamais cru capable.

— J'ai eu tort, monsieur le gouverneur.

— Et vous avez trouvé madame de Puisieux avec un rival?

— Oui; et après avoir passé la nuit à soufîrir, à réfléchir, à pleurer même... car, j'ai eu cette faiblesse... ce matin je suis guéri.

— Si cela est, mon cher philosophe, je vous pardonne, car cette femme ne servait qu'à troubler le repos dont vous avez tant besoin pour vous et pour nous qui profitons de vos admirables travaux. Si cela est, vous avez réussi, et vous le savez, le succès légitime tout, même une évasion de Vincennes. Hais si au contraire. ••

— Je VOUS jure, monseigneur ...

— Ecoutez, je vous pardonne, je le répète, mais à une con« ditiôn, c'est que vous ne reverrez plus cette femme.

— Je vous en donne ma parole d'honneur, et cette fois je ne la violerai pas.

En effet, Diderot ne vit plus madame de Puisieui, qui se présenta vainement à Yincennes pour le visiter, et dès ce moment il se livra avec plus d'ardeur que jamais aux travaux qui honorèrent sa plume. Il sortit de Yincennes au bout de trois mois et demi. Madame Dupré de Saint-Maur, ayant appris l'aventure de Ghampigny, se crut suffisamment vengée et le fit mettre en liberté. La captivité de Diderot fut bénie cette fois par sa famille, par ses amis et par lui-même, à cause du résultat qu'elle avait amené. Elle n'en fut pas moins aussi cruelle que bizarre de la part de M. d'Àrgenson et de madame Dupré de Saint-Maur, qui certes ne l'emprisonnèrent pas dans cette prévision.

À ce prisonnier, dont la cause déguisée est au moins exprimée, en succédèrent plusieurs autres dont les motifs sont entièrement inconnus.

Ainsi nous retrouvons les traces du séjour que fit au donjon de Yincennes le baron de Winsfeld, qui y fut mis en 1743. Il y était encore en 1758. Gela est constaté par une instruction du lieutenant de police à son égard , qui déclare qu'il n'est pas d'usage que le commissaire du roi, près la Bastille et Yincennes, réponde aun lettres des friionnieT^. H en est de même de l'abbé Houcrif, doyen de la cathédrale d'Autun, mis d'abord à la Bastille et transféré au donjon en 1752 ; il y était encore en 1757. Le père Ferdinand de Yilleneuve n'y est mentionné aussi que par une longue correspondance pour obtenir la permission

de se faire arracher une dent dont il souffrait beaucoup. L'introduction d'un dentiste au donjon, la manière dont on déguiserait la figure du prisonnier, ont occupé très-longtemps messieurs de la police. Bartel ne Test à son tour que pour avoir été mis au cachot en 1754. Enfiin la yeuve Saint-Sauveur et la demoiselle Huguenin y fur^t emprisonnées aussi, et l'on n'en a jamais su les causes.

Hais à côté de ceux-là figurent d'autres prisonniers dont les motifs de détention sont bien dignes de l'arbitraire de l'époque.

En 1761 un nommé Yerit fut renfermé à la Bastille pour avoir osé faire des menaces au duc d'Orléans, dans une lettre qu'il lui écrivit. Après sept années de séjour dans cette prison il fut transféré au donjon de Yincennes, oîi il mourut.

La même année 1651» l'abbé Brochette de Flassigny fut aussi renfermé à la Bastille pour avoir blâmé en termes énergiques les poursuites exercées contre les auteurs des Nouvelles ecclàia$tique$. Il resta, comme Yerit, sept années, au bout desquelles, encore comme Yerit, il fut transféré au donjon et mourut.

Louis Marchai, compagnon chapelier, avait écrit au comte d'Afiry qu'il avait entendu dire à un ivrogne dans un cabaret, qu'il voulait qu'on parlât de lui comme de Damiens. Il fut mis au doDJon de Yincennes après avoir été arrêté à Middelbourg.

Thoring, Suisse du canton de Fribourg, longtemps au service de madame de Foncemargne, avait raconté que sa mattresse lui était apparue en songe, et lui avait dit :

— Yous assassinerez le roi; je vous sauverai. Yous resterez sourd et muet jusqu'à ce que tout soit accompli.

Ces propos, qui décelaient pour le moins un cerveau malade.

forent considérés comme un crime d'état. Thoring fut renfermé an donjon en 1757. Il y était encore en 1775, lorsque Lalude fut transféré à Gharenton. €e fut son compagnon de Toyage. k cette époque il était tout à fait fou.

L'abbé Morellet enfin, membre de l'ÀcadémieFrançaise, passa quinze jours au donjon, pour ayoir publié une brochure contre Palissot , auteur de la comédie des Philosophes, et dans laquelle il faisait allusion à une dame de la cour, madame la princesse de Robecq.

L'ordre chronologique nous amène ici à un prisonnier dont le nom est resté inséparable du donjon de Vincennes. C'est le marquis de Mirabeau, père du fameux comte de ce nom, dont nous aurons à nous occuper plus tard.

Le marquis de Mirabeau était né avec tous les yices ; l'éducation, au lieu de les éteindre en lui, les avait développés. Ambitieux jusqu'à la frénésie , il usa de tous les moyens quels qu'ils fussent pour arriver aux afiaires. Il avait commencé par se faire une position en épousant mademoiselle de Yassan, qui lui avait apporté en dot cinquante mille livres de rente. À Faide du rang que cette fortune lui permit de tenir à Paris, il se lança dans le monde, et commença à donner chez lui des fêtes brillantes auxquelles tout le monde accourait. Voyant que le train qu'il menait n'attirait ni l'attention de la cour ni celle du ministère, il résolut d'y arriver par d'autres voies. La secte des économistes commençait à se rendre d'autant plus redoutable en France que les finances étaient dans le plus grand désordre ; il réunit les adeptes et les écrivains chez lui; des espèces de conciliabules furent tenus tous les mardis, et bientôt des écrits signés du marquis de Mirabeau furent publiés à pro-

fusion. Un d'eux, intitulé l'Ami des hommes, lui fit appliquer ce nom à lui-même par ses adeptes et par la majorité, qui ne Yoyait en lui qu'un bienfaiteur de l'humanité. Telle était en effet au dehors la conduite du marquis de Mirabeau, pour que la Toix publique l'appelât au ministère; mais quelques personnes avaient pourtant soulevé le voile. Outre que ses ouvrages étaient d'un esprit médiocre, ils trahissaient quelquefois l'orgueil et l'ambition du marquis. Laharpe, qui a brillé surtout par la fidélité des portraits qu'il a tracés, a fait en ces termes celui du marquis de Mirabeau :

« Ce Mirabeau l'économiste, dit-il, qui n'avait de l'imagination méridionale que le degré d'exaltation qui touche à la folie, prit de la philosophie du temps l'orgueilleux entêtement des opinions, et une soif de renommée qu'il crut satisfaire en popularisant sa noblesse par des écrits sur la science rurale. H possédait assez pour dégrader de très-belles terres par des expériences de culture , et déranger une grande fortune par des expériences systématiques et des constructions de fantaisie. Il se faisait l'avocat du paysan dans ses livres, et le tourmentait dans ses domaines par ses prétentions seigneuriales, dont il était extrêmement jaloux. x>

A l'appui de ces assertions, on cite plusieurs faits. Par exemple, à la veille d'arriver dans une de ses terres, il écrivait à sa femme : <c Dites au curé de Bignon de me préparer une harangue» et que sans cela je ne verrait plus d'habit noir, i»

Il exigea une autre fois du curé de Roquelaure qu'il dit en chaire « qu'il fallait remercier Dieu d'avoir donné à la contrée un maître doux et d'une race faite pour commander aux hommes. »

DU DONION DE VINŒNNES. 129

On pourrait encore invoquer mille autres choses. Mais ce n'était pas tout que cette conduite hypocrite de l'homme public; la conduite de l'homme privé l'emportait encore. Débauché et sans pudeur, il avait sans cesse des maîtresses dans toutes les classes de la société ; il forçait même sa femme de les recevoir chez elle et de subir le spectacle d'un tel scandale pour masquer sa conduite aux yeux du monde et conserver ses dehors de vertu. Prodigue et avare à la fois, il dissipait sa fortune en folies qui profitaient à lui seul , et laissait manquer du nécessaire sa femme, à qui appartenait la fortune; ses enfants, auxquels il en devait compte. Ingrat et barbare envers l'épouse qui lui avait donné onze enfants, envers celle qui souffrait en silence les traitements les plus odieux et n'osait se plaindre, de peur de déshonorer le nom qu'elle portait , il avait provoqué sa réclusion durant douze années. Pendant le temps qu'il expulsait sa femme en secret, il offrait publiquement un asile à Jean- Jacques Rousseau. Enfin VAmi des hommes y et cela a été constaté, obtint cinquante-quatre lettres de cachet contre les membres de sa famille*

Cependant ce ne fut aucune de ces causes qui motiva sa détention du doujon de Yincennes. Aussi coupables que lui, en cédant plus tard à ses nombreuses demandes de lettres de cachet, les ministres en lancèrent d'abord une contre lui-même ; la cause en fut puisée dans une brochure qu'il publia, et qui était intitulée la Théorie de l'impôt. H fut écroué à Yincennes en 1761. Madame de Mirabeau, à cette nouvelle, oubliant tout ce qu'elle avait déjà souffert de la part de son mari , sollicita instamment son ordre de mise en Uberté. Ce fut elle, et elle

seule, qui, par ses prières, ses larmes et ses promesses pour b. 17

Tavenir, finît par attendrir les persécuteurs. Elle obtint sous peu de temps sa sortie de prison, moyennant qu'il se retirât dans une de ses terres , près de Nemours. Elle ne s'en tint pas I& ; et cette femme admirable de zèle et de tendresse continua à solliciter jusqu'à ce qu'elle eût fait révoquer cet ordre d'exil, et qu'on eût permis à son mari de revenir à Paris, (ki a vu de quelle manière l'Ami des hommes reconnut ce noble dévoue* ment. Ainsi cet homme, qu'il y eût eu presque de la justice à séparer de la société au milieu de laquelle il apportait les vices de toute espèce avec une incalculable hypocrisie, séjourna à peine au donjon, et reprit sa liberté pour y envoyer plus tard son fils , tandis que des malheureux , dont les talents pou* vaient être profitables à la France, dont les sentiments de* vaient honorer le monde , y étaient oubliés ou y trouvaient la mort!...

Nous reviendrons au marquis de Mirabeau quand nous nous occuperons de la captivité du comte son fils.

Après avoir simplement mentionné un intrigant nonuné le comte de Saint-Ânge, qui resta peu de temps au donjon, et un nommé Rapin, colonel suisse, qui y finit ses jours, nous arriverons à un prisonnier dont la vie est aussi curieuse que le sujet de sa détention. Il se nommait Camille Constant Btercourt, et était de Besançon.

Destiné dès son enfance à l'état ecclésiastique, il fit de bonnes études et entra au séminaire des Petits^Pères, à Paris. Au bout de onze mois, ayant vu une jeune et jolie fille, il en devint amoureux. Il reprit aussitôt ses habits séculiers, quitta le séminaire, se rendit auprès d'elle, et devint dans peu son amant. Mais pour son début, Mercourt avait rencontré une de

ces femmes peu sévères qui font commerce de leurs charmes. Aussitôt qu'il a eut plus d'argent, il fut congédié. Il résolut •lors dé retourner chez son père, à Besançon; et, pour en avoir les moyens, il emporta cinquante louis à son beau-frère et partit. Hercourt avait une figure charmante, de l'esprit et du cœur; il se présenta À l'archevêque de Besançon, qui, l'ayant pris en amitié, lui donna la tonsure et un bénéfice; mais cette fois encore l'amour fut cause qu'il rraonça à celte carrière. Il fit la connaissance de la fille d'un apothicaire, parvint à la séduire et la rendit enceinte. Le scandale de cette affaire le força h quitter Besançon, sa famille et son bénéfice, et cette fois^ ne eonsullant que son courage et ses goûts, il s'engagea dans un régiment de Limousin. Sa bonne conduite et sa bonne mine ne tardèrent pas à lui attirer l'attention de ses chefs. H avait suivi ion colonel chez le marquis de Bissy, frère du cardinal de ce nom; k marquise, jeune et coquette femme, n'avait pu voir le beau soldat sans le trouver fort à son goût. M ercourt de son côté, sensible aux charmes de la marquise, n'avait pas craint de lui déclarer sa passion. Les femmes sont si adroites et si persévérantes quand elles veulent arriver à leur but, qu'au bout de quelque temps, Hercourt )i'était plus soldat, mais en revanche était installé dans la maison du marquis, qui le comblait de bontés et de prévenances. Il lui faisait partager sa table; la marquise, plus compatissante, lui faisait partager sa couche.

Au bout de quelque temps, Hercourt crut s'apercevoir qu'il n'était pas le seul favorisé de la marquise. En efEet» un jeune honune, nommé Yolmérange, lieutenant de cavalerie au régiment de Bretagne, était aussi l'amant de la marquise. Hercourt aimait réellement cette femme. Furieux de jalousie à cette

découverte, il alla trouver son rival et le provoqua. Celui-ci accepta le cartel, et ils se battirent à Tépée et au pistolet. Yolmérange fut dangereusement blessé, et Mercourt fut obligé d'abandonner encore une fois la nouvelle position qu'il s'était faite.

Il revint à Paris, où il voulut faire figure et tenter la fortune au jeu. Présenté à l'hôtel de Gèvres, il joua et perdit tout son argent. Se trouvant sans ressources, il usa de la première qui se présenta à lui : il vendit l'argenterie qu'un traiteur avait déposée chez lui pour un repas commandé. Cette fois il porta la peine de cette action. Poursuivi criminellement, il fut condamné à dix années de prison. Il en avait déjà subi quatre lorsqu'il parvint à s'échapper, et il trouva un asile chez la marquise de Beaufremont, qui, non moins compatissante que madame de Bissy, crut à une erreur judiciaire et à l'innocence de celui qu'elle aimait. Mais cet asile dans lequel il était forcé de se cacher sans cesse ne pouvait longtemps lui convenir. Il fit entendre à la marquise qu'il l'exposerait peut-être à la honte et aux regrets s'il était découvert, et la pria de le faire passer à l'étranger. Celle-ci, après beaucoup de larmes, y consentit, promettant d'aller le rejoindre au plus tôt. Elle l'envoya en effet chez l'abbé de Beaufremont, son frère, à Seez-sur-Saône, et de là il passa le Rhin et se rendit en Prusse, où il fut vivement recommandé au général Yalburg. Celui-ci le fit d'abord soldat au régiment de Gromchant ; quinze jours après caporal, puis sergent et enfin lieutenant.

Cet avancement rapide excita la jalousie de presque tous les officiers : l'un d'eux surtout, plus impertinent que les autres, se moqua de| lui pour la manière dont il parlait l'allemand, qu'il écorchait passablement. Mercourt lui dit : « Je parle très-

mal rallemand, mais je me bats très-bien en français. » Ils se battirent, et Hercourt lui donna un coup d'épée.

Cette ayenture l'ayait rendu redoutable dans son régiment. Estimé de jses camarades pour sa bravoure , il voulut l'être aussi de ses chefs. Le roi de Prusse recrutait partout les beaux hommes qu'il aimait à voir dans son armée; il avait parlé plusieurs fois d'un soldat polonais qu'il désirait ; Mercourt se rend sur le territoire de la Pologne, enlève le soldat, le conduit à Berlin, et le présente au roi. Frédéric, charmé de celte action, le nomma conseiller de guerre. Mercourt était donc sur le^chemin d'une noble et belle carrière ; il pouvait recommencer sa vie et se créer un avenir. L'amour fut encore un obstacle à sa destinée : il éprouva pour la veuve Marchai, nièce du chancelier, une passion profonde, qui fut bientôt partagée. Peu de temps après, la dame porta dans son sein la preuve de leur amour. C'est alors que les obstacles surgirent de tous côtés pour contracter mariage. Le chancelier n'aurait jamais consenti à donner sa nièce à un officier de fortune ; et le roi de Prusse aurait puni sévèrement la séduction s'il l'avait connue. Les amants prirent le parti de fuir en France, espérant, une fois dans ce pays et à l'abri de cet éclat, forcer la main à la famille de la veuve ; ils partirent en poste et franchirent les frontières. Us se crurent plus en sûreté une fois sortis de la Prusse, et voulurent néanmoins gagner rapidement Paris. Pour cela, Mercourt laissa quelques instants sa belle veuve et courut au village voisin chercher des chevaux de poste. Pendant ce temps, les gens envoyés de la Prusse à leur poursuite , ayant pénétré dans Tauberge et reconnu la veuve, l'enlevèrent malgré ses cris; et lorsque Mercourt revint, il apprit cet événement qui brisait

toutes ses espérauoes. Anéanti à cette nouvelle, il se laissa d'abord aller au découragement ; mais bientôt pressé par sa position » il résolut d*aU$r diercher un asile auprès du vice-légat d'Avignon, soucia: prol^tkm duquel il se mit. Il sut encore intéresser ee prfut^ de TEglise à son sqrt. Il lui fit ^un aveu sîneère de sa conduite. Celui-ci, indulgent et bon, diercha à le ; rteu^er aublen. et y parvint facilement. Mercourt, dès cette -époque, vécut en homme sage et honnête; il épousa une demoi- , selle du mondé, qui lui permit de tenir un certain rang. Peu après, avec la protection de M, Normant d'Étiolés, mari de la mArquiae de Pompadour, il obtint un emploi de huit mille ;Jîvrei} danft les fermes. Cette existence aisée et paisible. dura ainsi -quelques années; au bout de ce temps, Mercourt perdit à la ' fois saiemme* sa fartube et sa place. Sa femme mour^t^ son ' emploi lui fut retiré par la disgrâce de son prplecte^r, et le banquier diez lequel il avait placé sa fortune fit une banqueroute qui le réduisit à la misère. Alors le désespoir s'empara de son âme. Vivrê en honnête homme, c était s'exposer à mourir de faim ; recommencer son existence folle et criminelle, c'était risquer une catastrophe. « J'ai essayé de tout, disait-il; j'ai vécu : en homme peu scrupuleux , j'en ai été puni; j'ai vécu en bon- .néte. homme, j'en suis puni d'une manike plus cruelle encore; }'aî disputé mon existence par tous les moyens , j'ai cherché à k prolonger par toutes les voies. Aujourd'hui, désillusionné de tout, je n'ai ni le courage de la résistance, ni celui de la mort; je ne peux plus vivre en travaillant, et je ne veux pas mourir de faim. >» Ces réflexions, qui l'obsédaient sans cesse, lui suggérèrent une idée qu'il s'empressa d'accomplir. Il avait passé quelques années en prison, et le souvenir de son insouciance

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à cette époque pour sa vie matérielle lui revint en méinoire, H la compara à son existence présente, où il était forcé de chercher chaque jour son pain. Alors il prit la plume et écrivit au cardinal de Gèvres que le ciel lui inspirait l'idée d'assassiner Louis XV; que jusque-là il avait résisté, mais que si on ne l'enfermait au plus tôt, il ne répondrait plus de lui. Trois jours après il entra à la Bastille, et fut transféré, le 14 juillet 1760, au donjon de Vincennes. Mercourt, malgré son désespoir et sa profonde horreur pour la vie, ne tarda pas à se repentir de la résolution qu'il avait prise : il écrivit lettres sur lettres pour expliquer le motif qu'il avait eu de se dénoncer et pour réclamer sa liberté; mais on sait ce qu'étaient les lettres écrites à Vincennes. Il demeura captif. Alors la plus profonde mélancolie s'empara de son âme, et il mourut au donjon peu de temps après. Cet homme^ dont la vie fut si bizarre, eut une fin plus bizarre encore: il redoutait la mort, et entra tout vivant dans un tombeau.

Ce fut trois ans après l'époque à laquelle Mercourt fut écroué à Vincennes que l'infortuné et courageux le Prévôt de Beaumont fut à son tour transféré de la Bastille au donjon. Nous avons fait dans la Bastille l'historique du pacte de famine que ce prisonnier découvrit et dénonça, l'histoire de sa captivité à la Bastille, et nous avons donné le testament qu'il composa à Vincennes. Mais nous n'avons parlé que très-peu des souffrances inouïes qu'il éprouva dans les cachots du donjon pendant les quinze années qu'il y demeura, de l'énergie qu'il y déploya, et de la barbarie calculée de ses bourreaux, dont il épuisa la patience. Nous réservions pour l'histoire de cette prison des ^fàits qui lui appartiennent et qui sont tellement

odieux que jusqu'ici, malgré les horreurs que nous ayons passées en revue , il ne s'en est pas trouvé de semblables sous notre plume.

Le Prévôt a publié, en 1791, une petite brochure où il rend compte de tous les événements qui lui arrivèrent durant sa captivité de vingt-deux années dans les cinq prisons d'état où il a gémi. Yincennes, où il resta quinze ans, y tient la plus large place. Cette brochure est très-rare, pourtant nous avons pu nous la procurer, et c'est en citant le prisonnier lui-même, dont le style ne manque pas d'originalité, que nous allons parler des tortures qu'on lui fit éprouver au donjon.

Le Prévôt y fut écroué le 14 octobre 1769, après être resté onze mois à la Bastille. Il s'exprime ainsi au début de sa captivité à Vincennes :

« Englouti, enchaîné douze fois à Yincennes, dans les cachots, sans qu'on m'en déclarât le motif, dérobé à mes emplois, à mes parents, à mes amis, à mes connaissances, au monde entier; sans ressources, sans moyen de faire entendre mes plaintes contre mes tyrans; privé d'air, de lumière, de communication même avec les suppôts d'oppression; ignorant ce qu'étaient devenus ceux qui m'étaient chers, s'ils existaient, s'ils ne me supposaient point de délits criminels, pour être si injustement et si longtemps détenu, si mes tribulations avaient un terme fixé par mes persécuteurs; quel sort, quelle fin m'étaient réservés entre les mains de mes puissants et despotes ennemis ; si quelque jour ma liberté, ma fortune, mon honneur, ma vie me seraient rendus; périssant, mourant, agonisant tous les jours d'inanition et de faim cruelle, dans le supplice et l'horreur des ténèbres, des chaînes, de la nudité et

de tous les maux réunis, poavais-je éloigner le désespoir, l'effroi, la pAleur et la mort, lorsque je ne voyais jamais de fin à ces douleurs? Celte ignorance de leur fin redoublait les tourments que l'on me faisait endurer. Rougemontagne, mon geôlier (c'est ainsi qu'il désigne toujours M. de Rougemont, le gouverneur), avait carte blanche du scélérat Sarlines, pour me perdre, à quelque prix que ce fût, et, semblable aux démons de M ilton, mon geôlier étudiait sans cesse les moyens de me faire souffrir de plus en plus. Tout retour que je faisab sur ma position actuelle ne tendait qu'à m'accabler et à me désespérer : la certitude cependant d'être martyr innocent pour la patrie me ranimait souvent, pour braver la rage de mes tyrans. Si l'on m'empoisonne, disais-je, mes souffrances ne dureront pas. Dans la débile situation oîi je me trouve, puisque ma captivité est toujours un titre de tortures dissemblables, elle ne doit être aussi qu'une suite de douleurs et de peines incompréhensibles. Mais n'oublions jamais la Providence. Si Dieu, qui est partout, ne m'eût soutenu, j'aurais péri mille fois au lieu d'une, pour avoir découvert, pour oser accuser et dénoncer une ligue insigne des ministres conjurés contre la France. »

Le Prévôt entre ensuite dans le détail et la durée de ses souffrances, et ces détails portent la mort dans le cœur.

« Il n'est pas dans le Martyrologe de la vie des Saints, dit-il, de tourments si longs, de tribulations si insupportables à la nar ture, que celles qu'on m'a fait endurer douze fois dansl'espace de quinze ans au donjon de Vincennes, savoir, durant huit mois la première, onze mois la seconde, dix-huit mois la troisième, qui est la.plus dure de toutes, neuf mois la quatrième, sept mois quelques jours la cinquième, cinq mois la sixième»

trois mois moins deux jours la septième, treize mois la huitième, quatorze mois moins sept jours la neuvième» huit mois treize jours la dixième, quatre mois et demi la onzième, et six semaines la douzième, ce qui fait $epl ans huit mo%$ dans les eackots^ les chaînes aux pieds et aux mains le plus souvent, mais toujours nu, toujours réduit à la famine, privé de toutes choses* quoique ma pension fût de 3,600 livres à Yincennes, prise au trésor royal tous les ans par Rougemontagne. »

La brochure contient le récit de chacune des périodes de sa captivité dans les cachots. Nous allons citer une des principales :

i< Cest en 1771 et 1772, dit-il, que me retint dix-huit mois au cachot n^ 2, le cruel Sartînes, mon ravisseur. Sa haine et sa rage croissaient toujours, tant qu'il me savait braver en silence toute sa férocité ; et loin de les diminuer, Rougemontagne s'appliquait sans cesse à les augmenter, en surpassant les ordres qu'il recevait et qu'il provoquait par de faux rapports. Tous deux étaient convenus ensemble de me faire périr d*une manière ou d'une autre, comme on va le voir; maïs l'avarice du démon Rougemontagne, sans qu'il s'en doutAt, combattait pour moi, dans le temps qu'il me savait près d'expirer de sécheresse, de faiblesse, d'inanition, d'altérati<m et d'épuisement, par la privation de nourriture et de boisson. On ne croirait pas ce que je vais dire; mais Rougemontagne, dont j'ai la lettre sous les jeux et que d'honnêtes gens m'ont fait tenir avec une fo^lle d'autres pièces trouvées à la Rastille après la prise de cette forteresse, convaincra bientôt les plus incrédules» lorsque je ia copierai dans son contenu.

M Que l'on sache donc que pendant dix-huit mois, couché nu, les chaînes aux pieds, sur un grabat en forme d'écàafiiud, sois

la figare d'un tympanon large de deux pieds, couvert d'un peu de paille réduite en fumier puant» la. barbe longue de plus d'un detni-pied; je n'ai reçu, pendant ces dix-huit mois^ que deux onces de pain par jour et un verre d'eau pour tout aliment. J'accusais Sarlines d'être le procureur général des famines gé» nérales de 1767, 1768 et 1769, et ce démon Toulait me faire périr de £8i|m et d'inanition, quoiqu'il ne pût meni^ son crime, non plus que Layerdy. Comment aurais-je pu subsister avec si peu dix-huit mois, si Dieu ne m'eût soutenu visiblement ? car une personne en santé n'existerait pas longtemps avec la moitié plus de la même nourriture. Joignez à cela la privation de toutes les autres choses nécessaires à la vie, comme l'air, leau, le feu, la lumière; l'inaction, le défaut de respiration dans les temps chauds, la froideur des membres dans le cœur de l'hiver, sans couverture ni vêlement, la puanteur d'un cachot humide sur son plancher et ses murailles végétantes, quand l'air ne se renouvelle pas; l'aniiété, les soucis, les chagrins, le$ perplexités, les ennuis qui rongent, minent, absorbent et dévorent l'existence; le désespoir de l'adoucissement: car jamais cm ne vous dit le terme qu'on doit mettre à votre tribulation, et le porte-clefs, qui me délivrait cette chétive nourriture par un trou au milieu de ma porte, ainsi qu'il se pratique envers les féroces animaux de la ménagerie, ne savait pas lui-môme quand ce traitement barbare devait finir. Un jour, je dis à ce porte-clefs qu'il ne me servirait pas ainsi encore bien des jours, et qu'il me trouverait mort de faim quelque matin, puisque je n'avais pas la force de me traîner jusqu'au guichet, pour recevoir ma pitance. Ce que je disais était vrai. Le porte-clefs rapporta à Rongeinontagne sur-le-champ mes paroles. Celui-ci lui

IM fflSTOmE

répondit : « Que Toulez-Toos que j'y fasse? j'exécute les ordres qui me sont donnés. Cependant* allez tout à l'heure chez FontelHau* chirurgien, pour qu'il visite de ma part et examine la situation de ce prisonnier. Si je le perdais, l'on m'ôterait bien yite ceux qui sont Tenus avec lui et après lui. Il n'est point le seul qui se plaigne. »

» Fontelliau arrive dans mon cachot, me tAtele pouls, et n'en trouve pas; il me tèle le corps, qu'il trouve presque froid, débile, et décharné comme un squelette ; mes yeux ne pouvaient soutenir la lumière de la chandelle : mon sang était si appauvri et si raréfié, que je ne paraissais au chirurgien qu'une image de la mort. Deux jours après, me voilà rapporté dans ma chambre. On me baigne dans de l'eau chaude, on me donne des bouillons restaurants, on me fait prendre l'air dans la cour, tratné par les bras; et peu h peu je reprends graduellement de la nourriture légère qui me ranime avec un coup de vieux vin : ce qui dura quinze jours.

» Et voilà commel'avarice du démon Rougemontagne, qui profitait en entier de ma pension, de mon bois, de ma chandelle, toutes les fois qu'il me mettait dans les cachots, m'a sauvé de la mort en considérant que si je mourais entre ses mains, il perdrait non-seulement ma pension, mais aussi celle de mes compagnons et autres qui pot aient lui être ôtées. »

Cette ruse, le Prévôt l'employa quelquefois pour sortir des divers cachots oii on le renfermait Hais elle ne lui réussissait qu'après qu'il était arrivé à l'apogée des souffrances et qu'on craignait réellement pour ses jours. Il résolut d'user d'autres moyens qui ne le soumissent pas à des inconvénients si cruels pour lui. Il avait acquis une adresse et une facilité merveilleuses

pour se débarrasser de ses fers et percer les murs de ses cachots, il en usa fréquemment pour effrayer ses geôliers. En effet, le Pré\ôt était terrible, et d'autant plus redouté quand il atait Tusage de ses mains, qu'il se précipitait lui-même au deyant de la mort qu'il désirait pour mettre fin à ses tortures, et que H. de Rougemont avait intérêt à ne pas lui donner pour conserver son pensionnaire. Dans le principe, ce furent des luttes effrayantes, à l'aide desquelles il se fit d'abord changer de prison. Plus tard, on prit des précautions pour paralyser ses efforts. On doubla les portes du cachot, on lui jeta sa nourriture par le guichet, et on rit de sa rage impuissante, même alors qu'il était parvenu à rompre ses chaînes. Le Prévôt prit à son tour d'autres moyens : à l'aide d'un travail opiniAlre, il parvint à percer les murs, à remplir son cachot de matériaux énormes qu'il mettait contre la porte, menaçant de la murer et de se laisser mourir de faim. Ce nouveau biais lui réussit encore : on le tirait de temps à autre de son cachot. C'est dans ces luttes sans cesse renouvelées qu'il passa son temps à Yincennes, ne perdant rien de son énergie et de son courage, jusqu'au jour oii H. de Malesherbes, devenu ministre de Paris, vint le visiter et voulut connaître la cause de sa détention. Le Prévôt la lui dit, et H. de Malesherbes ne voulut pas croire au pacte de famine. Hais le Prévôt, insistant et donnant des preuves, le ministre lui dit de lui écrire ses dénonciations avec tous les détails possibles. Le prisonnier s*empressa de le faire et de remettre sa lettre et son mémoire à H. de Rougemont; mais H. de Sartines et les autres ministres, engagés dans la ligue et prenant part aux bénéfices du pacte de famine, comme nous l'avons dit dans la Bastille, empêchèrent que ces pièces ne parvinssent

Itô HISTOIRE

& H. de Halegh^bes et les firent déposer à la Bastille* oà dles ont été relronfées et imprimées après la prise de cette forteresse. On ne manqua pas de prétextes auprès de M. de Malesherbes pour lui faire abandonner le malheureux prisonnier, qu'on lui montra comme un fou, et sur le compte duquel on intenta des crimes, cause de sa détention. Cela, joint au peu de durée du ministère du premier, fit que le Prévôt demeura de nouveau enfoui dans son sépulcre. Il reçut une autre visite : ce fut celle de MM. Lenoir et Amelot. Les mêmes choses se passèrent et amenèrent les mêmes résultats.

Cependant le Prévôt, dans les intervalles qu'il avait passés dans les chambres, dans les permissions qu'il avait obtenues d'écrire, avait eu assez d'adresse pour se procurer du papier, de manière à pouvoir composer un ouvrage très-volumineux. U était intitulé l'Art de régner, ou la Science, d*après V Écriture- SainlCy du vrai gouvernement de la monarchie française dam ses soixante-six branches. Il avait passé cinq ans à écrire ce manuscrit. Habile et ingéoieux comme il Tétait, jouissant d'ailleurs de temps à autre des libertés du donjon, le Prévôt était parvenu à faire proposer l'impression de cet ouvrage aux imprimeurs associés de la rue Sainl4acques, qui publiaient des livres sans autorisation du roi. Les démarches qu'il avait fait faire pour cela furent découvertes par la police et on l'en punit de nouveau par une captivité plus resserrée. Mais ce qui importait soutout, c'était d'avoir ce manuscrit dans lequel on pensait, et c'était la vérité, qu'il dénonçait tout le pacte de famine* Or c'était là la difficulté. Le Prévôt ne quittait pas ses papiers, même pendant son sommeil, et il s'était rendu si redoutable par son courage d'abord, et oisuite par sa mwt dont il mena-

DU DONJON DE VINŒNNES. lAS

çait à chaque mstant ses geôliers* qu'on ne saTait commoit s'y prendre. Plusieurs tentatives échouèrent et n'aboutirent qu'i k préyenir et le tenir davantage ea garde.

Le baron de Breteuil venait de reinplacer H. Amelot au ministère. On crut pouvoir se servir de cette circonstance pour lui enlever par ruse ses papiers. On donna Tordre à un inspecteur de police, nommé Royer de Surbois, de Fralever par sor^ prise pendant la nuit du donjon de Vincennes, et de lui prendre ses manuscrits

• Le 29 février 1784, le secrétaire de M. de Rougraiont, un nommé Yallage, se présente à son guichet, et après lui avoir annoncé le remplacement de H. Amelot par le baron de Breteuil, ajoute que ce dernier lui a envoyé un officier pour venir le chercher, afin de lé conduireà Versailles, où il expliquerait lui-même son affaire au ministre; qu'il n'a qu'à cacheter ses papiers et les laisser au donjon^ qu'il est certain de les retrouver à son retour. Le piège était trop grossier pour qu'un homme delà trempe de le Prévôt, à qui l'on avait déjà donné des soupçons, pût y tomber. Toutefois il ne témoigne rien et se borne à demander à voir lui-même cet oflicier et à lui parler, quand il aurait soupe. Yallage se retire, et aussitôt le Prévôt songe à fahre une sérieuse résistance, si on veut enlever ses papiers ou sa personne, et de mourir plutôt que de se laisser enchaîner de nouveau dans un de ces horribles cachots oh il avait tant souffert, n savait d'ailleurs qu'on voulait le transférer au mont Saint-Michel. En conséquence il barricade sa porte le mieux possible et cherche à se faire des armes de tout ce qu'il trouve sous sa main. Puis il écrit au roi pour lui envoyer un projet d't/iiirersUi royaky civile^ poliliquey économique et morak; travail précieux

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qui lui aYait beaucoup coûté; et mande au baron de Breteuil que dans l'état de santé où il est, et sans vêtements convenables, il ne peut venir à Versailles, et qu'il le prie au contraire de venir lui-même au donjon, comme ses prédécesseurs; que là il lui révélera le fameux complot du pacte de famine, qui intéresse tous les Français. Ensuite il attend tranquillement l'arrivée du prétendu officier.

Nous allons lui emprunter à lui-même le récit de ce qui se passa. Il n'est pas d'exemple d'une résistance pareille à celle que fit ce prisonnier, avec autant de courage que d'habileté. .

n divise ainsi cette partie de sa brochure :

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