‹ Le donjon de VincennesChapitre 7 sur 14 · ASSAUTS ET COMBATS · texte numérisé non relu

ASSAUTS ET COMBATS

« À onze heures et demie de nuit, dit-il, arrive le prétendu officier du baron, avec deux estafiers, ses domestiques, en petit uniforme de marine, et lui portant habit bleu de roi, boutons d'argent aux armes de France. On me l'annonce à travers les portes : «c Ouvrez le guichet seulement, répondis-je, afin que je le voie et que je lui parle. »

» Vous êtes, monsieur, m'a-t-on dit, depuis cinq heures, envoyé comme officier du baron de Breteuil, pour m'emmener à Versailles, au lieu de venir, lui-même me visiter, à l'exemple de ses prédécesseurs; cela est-il vrai et même possible?

» — Oui, monsieur, je suis l'envoyé de M. le baron de Breteuil, ministre de Paris, qui, chargé d'affaires en ce moment, vous fait proposer de vous rendre chez lui, dans une bonne chaise de poste; il ne m'a pas fallu plus de deux heures pour venir, et il ne me faudra pas plus de temps pour retourner à la cour* si vous voulez venir avec moi.

» — Tout cela a Tair d'un tour que Sartines me joue; mais il sera joué lui-même. Je ne puis proGter de rinvitation de monsieur le baron. Mon geôlier a pu vous dire qu'il me laisse, dans le plus rude hiver, manquer de yètements, de bois et de chandelle , pendant qu'il reçoit 3,600 livres de pension par an du trésor royal, pour chaque prisonnier. Dites à monsieur le baron que je suis nu, exténué des tyrannies continuelles de trois démons, qui sont Sartines, le Noir et Rougemontagne. Fatigué de mes travaux journaliers, privé non à présent, mais de temps en temps, de nourriture^ par leur excessive méchanceté, toujours claquemuré, cloîtré, abandonné de tout le monde ; que faute de prendre l'air, ma santé en est affaiblie; que tous les secours qui me sont dus me sont refusés par ce desposte geôlier et par le démon négritien, fils de gens de néant ; que je l'accuse de mille scélératesses qui l'ont fait remonter en police, pour être chef d'une multitude de bandits. Dites tout cela au ministre de ma part, en lui observant que j'ai chez moi des ouvrages que je ne puis abandonner aux rapines de Rougemontagne; et afin que votre voyage ne soit pas inutile ni infructueux, voici un paquet que j'ai fait à la hAte pour le ministre : il en renferme un autre de conséquence pour le roi et pour l'état.

» Ce paquet, que je remettais à Royer de Surbois, inspecteur de police, qui m'était tout à fait inconnu, était le plan d'Univerte royale, civile, politique^ économique et morale, en deux parties.

x> L'officier du baron, homme de cinq pieds. Agé de trente à

trente-trois ans, tète ronde, visage court et plat, le teint pAle,

lit rinscriplion de mon paquet, et dit qu'il faut y mettre un

cachet.

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n Je n ai ni feu, ni cire, ni cachet, et il ma fallu le fermer

avec de la colle; mais on ne peut l'ouvrir sans déchirer l'enveloppe.

n — Eh bien! dit-il, je vais brûler de la cire ; voQà le cachet du ministre, apposez-le sur votre paquet, à Fouverture du guichet.

» — Vous êtes donc premier commis du ministre?

» — Gela vous prouve que je suis en place, et que je suis

envoyé.

D Mais ce cachet, qui n'était nécessaire, me donnait trop de défiance pour n'être pas sur mes gardes. En effet , l'officier prétendu du baron de Breteuil devait être convœu en secret, avec son plus gros estafier, qu'il s'approcherait du guichet comme il fit, et tâcherait de me saisir te poignet, pendant que je poserais ce cachet qu'il eût pu poser lui-même. L'estafier manque son coup. Je jette promptement le paquet cacheté à Tofficier, avec son cachet d'argent, en lui reprochant d'avoir le dessein de m'enleverde force et de nuit, et, se voyant découvert, il dit: Ou^om sa porte et exécuUm nos ordres. (Ces ordres, si Ton m'a rapporté la vérité, étaient de me conduire au mont Saint-Michel, ou à Pierre-en-Cise, dans sa chaise de poste, et ime ^ande récompense lui était promise par le ministre vergmrder^ sarlinien et bretoUen. )

n Ooi-daJ lui répondis-je, c'est donc là votre mission? elle vous coûtera gros. Si vous ouvrez et approchez contre ma défense, tout est prévu pour vous recevoir, et, fussiez-vous un cent, pas ua n'entrera sans être salué. Je suis prisonnier d'état, dans la maison du roi, conséquemment sous sa protection : vous venez, de nuit, troubler mon repos et ma tranquillité; je

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n'aurai pas à répondre de ce qui tous arrÎTera : j'ai prévenu mes confrères, avec mon porte-voii, de votre arrivée, de veillw et de se tenir sur leurs gardes; ils entendront le bruit, et vous ne pourrez exécuter vos attentats.

» Malgré ce que je dis, la porte s'ouvre, mon porte-clefs, nommé Bertrand» se tient derrière, et les assaiflants se tiennent cachés dans la salle qui servait de cuisine à Louis XV, en 1715. Je suis bien armé; leurs flambeaux m'éclairent, personne ne peut approcher que je ne le touche de près. On garde le silence, puis Ton examine le local. Pour entrer chez moi, il fallait descendre entre mes deux portes un degré, ensuite en monter deux autres, et franchir mon lit de quatre pieds de hauteur, au-dessus du second degré qui fermait l'ouverture, par sa tète, dans toute la laideur de ma porte, outre que deux chaises, couvertes de carreaux de brique, défendaient encore l'entrée de ma chambre à droite et à gauche. Le fier-à-bras c[ui avait tenté de me saisir le poignet, s'avançant jusqu'à la seconde porte, reçoit aussitôt une large brique sur l'estomac, et n'attend pas la seconde pour se retirer. Le prétendu officier ordonne qu'on ferme ma porte, pour consulter et prendre d'autres mesures avec mes geôliers, les porte-clefisr et les soldats. Vm du premier assaut.

» Alors on délibère de faire assaut en même temps par la fenêtre et par la porte; mais l'officier, n'osant se montrer le premier, les soldats refusant la plupart de s'exposer et de se fiûre blesser inutilement, ils ne se chargent que de tapager à ma porte et à ma fenêtre, croyant m'élourdir. À leur défaut, les valets de geôle s'offrent de prêter main-forte pour avoir récompense.

>i La porte s'ouyre par ordre de Tofficier: quatre se présentent de front à la fois ; mais deux se retirent blessés, et ceux qui ne le sont pas font de même. L'officier fait refermer la porte à demi , et demande le fusil du capitaine Yallage, qui le lui met en main, croyant me faire peur : il se présente porte bâillante, menaçant de faire feu, quoiqu'il ne parût pas chargé. Je saisis le bout du canon pour l'arracher ; il est faussé par mes efforts et la fermeture de la porte. L'officier le retire, fait fermer la porte, et va consulter une seconde fois, pour livrer, à minuit, un troisième et dernier assaut. Fin du second assaut.

» Viennent celte fois trois hommes à couvert d'une paillasse, qu'ils présentent agenouillés derrière. Le projet était fou ; ils ne pouvaient franchir les deux degrés ni déranger mon lit, scellé par terre, sans se découvrir à droite ou à gauche. Cette paillasse n'atteignait pas le haut de la porte : je leur jette d'abord par dessus mes deux cruches de grès pleines d'eau, lesquelles tombant d'aplomb sur leurs jambes, les blessent encore en les inondant, et ils se retirent. L'officier que je désirais de joindre s'avise de prendre leur place un moment, persuadé peut-être que je n'avais plus rien, et il reçoit sur la tète, couverte de son chapeau, le grand vase de ma chaise percée, qui gAte et infecte son habit bleu du haut en bas, ainsi que l'un de ses estafiers qui tenait la paillasse avec lui : il m'apprend lui-même aussitôt mon succès en se plaignant du mal qu'il ressentait à la tête. Il donne ordre, en se retirant^ de fermer mes portes; mais avant qu'elles selerment, je lance, dans la salle, une brique dont un éclat frappe au front le nommé Lavisé, l'un de mes porte-clefs, qui avait conseillé la paillasse. La troupe défilait. Bertrand, qui se tenait derrière à la porte pour

rouvrir et la fermer, me demanda alors, pour fermer tout à fait mes portes, la permission de les déblayer de briques et de vaisseaux cassés.

» — Je le veux bien, lai dis-je, mais je t'avertis que si tu montes sur le plain-pied de ma chambre, tu recevras la récompense de tes trahisons avant d'avoir rien dérangé pour venir jusqu'à moi, et j'avais le bras levé pour lui tenir parole. Il ferme donc les portes le plus vite qu'il peut, et dit que tout le monde est parti, que l'officier s'en retourne pour raconter sa défaite, et les invalides chez Fonlelliau, chirurgien, se faire panser ainsi que Lavi$é. Fin du troisième assaut.

x> Je passe néanmoins la nuit à veiller, de peur qu'ils ne s'avisent de revenir pour me prendre, remerciant Dieu de n'avoir tué personne, mais d'avoir bien étrillé tout le monde dans ma juste défense.

FAMINE ENTlàRE PENDANT TROIS JOURS ET TROIS NUITS, COMMENCÉE LE LENDEMAIN DE CES ASSAUTS.

» n ne me restait, le lendemain, quoi que ce fût pour man*» ger ni boire, pas même d'eau; j'avais rendu à mon porte-clefs la desserte de mon souper, qui n'était que de morue et de lentilles, et j'avais rendu un peu de vin, ne prévoyant pas qu'on dût me mettre à la famine dès le lendemain après ces assauts nocturnes. Cette famine ne dura que trois jours et trois nuits, mais elle fut rude à supporter, n'ayant rien pour rafraîchir mes entrailles, qui se consumaient d'un feu dévorant. Mon geôlier envoyait tous les jours des courriers à Versailles, qui informaient mes ennemis de cette diète, par laquelle il préten-

IW HISTOIRE

dait me proidre dans mon cachot. H demandait d'y élre anionsé et approuvé par des ordres, parce qa'en les attendant, il avait pris sur lui de me traiter ainsi et de faire fouiller les porte* déa pour être sûr qu'on ne me portait rien; et j*informais mes compagnons matin et soir, avec mon porte-voix» de la conduite de notre geôlier démoniaque : mais le jeudi suivant, par ordre du ministre* on me servit à midi, 4 mars, le même dîner des autres prisonniers, dont j'usai très-modérément, malgré ma iaim extrême, parce que j'eusse pu être bien incommodé de suivre mon appétit et mon besoin.

» Rougemontagne, mon geôlier, et le démon n^tieo, lieutanant de police, honteux d'avoir manqué leur coup, tiennent conseil pendant quinze jours, pour aviser au moyen de m'enlever, non plus de nuit, mais de jour, du donjon deVincennes. Yergennes et Breteuil s'occupent tour à tour de lire mon plan d'Université royale civile j politique^ économique et morale, qui tend à les faire venir le reste de leurs jours au donjon de Yincennes, et délibération prise entre tous» Surbois est chargé de me livrer de nouveaux assauts en plein midi, en vertu d'un nouvel ordre dont il sera bientôt fait mention.

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