‹ Le donjon de VincennesChapitre 8 sur 14 · QUATRIÈME COMBAT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME COMBAT

» Le 15 mars 1784, arrive, dans le donjon, le prétendu officier du baron de Breteuil, non plus sous son déguisement d'officier de marine, qu'il ne pouvait mettre après avoir été rincé comme on l'a vu, mais en habit gris, et c'était toujours Royer de Surbois, inspecteur de police, qui résidait au donjon de Yincennes depuis sa défaite dans la nuit du dimanche 29 fé-

mer, pour attendre les ordres du baron de Bretenil. On voit que Surbois ne savait pas bien son métier de captureur.

» Ce jour-là, dix beures du matin^ Surbois, à la tète d'une ^oupe de brigands enrôlés à la police, et précédé d'un chien dogue de la plus haute taille qui se voie nulle part, s'annonce par un grand vacarme comme un tranche-montagne ; il tempête et fait le démoniaque pour animer sa troupe de bandits et de vauriens. Il fait ouvrir mes portes avec bruit. Alors tous se taisent, et examinent mon ouvrage pour ma défense : 1^ un mur sec, bAti des débris de mon poêle, de briques, sur le premier degré de ma chambre qu'il faut franchir ; 2<^ la tête de mon lit, qui domine encore. Aucun d'eux ne m'entend et ne me voit au coin de l'ouverture de la porte, étant à couvert par la muraille de ma chambre, qui est octogone* « Gomment approcher? disaient-ils... Comment entrer, pour peu qu'il s*y oppose? Voilà un mur, un lit plus haut que le mur, des chaises couvertes de pierres prêtes à être lancées sur nous. La fenêtre est fermée dehors et dedans de deux énormes grilles, avec un abatjour par dehors. On ne peut attaquer que par la porte; mais, en frappant, il pourrait nous tuer avant que nous eussions pu faire la moindre brèche; il touchera à bout portant quiconque s'y présentera. H faut ici le chien, l'exciter à aboyer, à s'élancer sur le mm, et à le franchir. H vaut mieux qu'il soit tué que nous. » Us appellent, ils excitent donc le chien de Surbois, grand comme un peitit Ane, à aboyer ; mais plus ils l'encouragent à franchir le mur et à sauter par-dessus la tête de mon lit, moins il ose l'enfreprendre ; voyant les carreaux pleuvoir sur lui, il s'éloipie rapidement pov les esquver. Cependant il reçoit un petit éclat de brique sur son museau, qui l'oblige de s'en aller.

En vain Surbois le rappelle : plus sage que son mattre, il lui désobéit.

« Que ferons-nous? disent les garnements de la police. Composons ayec le prisonnier* dit un autre, car étaot à labri de la muraille des deux côtés de la porte de sa chambre, il peut as* sommer le premier qui ayance. k» Il disait vrai ; mais je ne toulais être homicide de personne, ni rendre mauvaise ma bonne cause, avec le plus sûr droit de me défendre.

» Surbois tient conseil avec ses brigands et mes porte-clefs, qui, ne voulant point s'exposer aux coups, chargent le commis de Surbois de se présenter seul et le premier. Mais avant tout on délibère d'abattre le mur sec et d'attirer à soi les moellons avec un crochet au bout d*une longue perche ; et pour ^voir si je le souffrirai tranquillement, Surbois, à qui on reprochait de n'avoir point encore annoncé sa mission autrement que par un vain tapage en arrivant, m'adresse ce qui suit à haute voix : Je m%$ chargé, monsieur , de vous arrêter et transférer ailleurs. (Notez qu'il ne dit point encore oii il veut me transférer, raison pour laquelle je résiste, parce que je crains que ce ne soit pour le mont Saint-Michel ou Pierre-en-Cise.) Rendez-vous, dit-il, de bonne grâce et il ne vous arrivera atumn mal.

» — Quoi donc ! ne suis-je pas arrêté ici depuis quinze ans, sans sujet, après un an de Bastille? pourquoi parler encore de translation nouvelle, plutôt que de liberté? quels sont mes crimes?

» — Je ne le sais pas, répond Surbois, je ne suis qu'exécuteur d'ordres, et le devoir de ma charge me commande...

» — La maudite charge que celle d'attenter à la liberté et à

la yie des citoyeos innocents I Qui vous a envoyé troubler mon repos?

» — Messieurs le baron de Breteuil et le Noir, lieutenant de police.

» — Que l'enfer les dévore éternelleoientl est-ce que je suis le sujet ou Vesclave de ces scélérats gagés de la couronne? ne suis-Je pas, quoique en prison injustement, toujours le sujet du roi, et comme tel sous sa protection spéciale, logeant dans ses maisons depuis seize ans? Pourquoi ne voyant jamais personne, excepté les traîtres, suis-je recelé, vendu, livré, transféré par ces scélérats entre les mains d'autres scélérats geôliers , sans être jamais entendu dans mes plaintes, que de ceux que j'ac* cuse de forfaits énormes, et que je récuse pour mes juges? Quel délit me reproche-t-on en servant fidèlement l'état et mon souverain, contre tant de démons élevés au ministère et à la police ordurière? qui peut éire plus tranquille que je le suis? si je travaille et gémis sans cesse de l'injustice et de l'oppression, c'est en silence. Par quelle raison aujourd'hui l'eatrée du donjon, que mon geôlier refuse au public, à mes parents, à mes amis, pour me voir et me défendre , est-elle permise de préférence aux assassins de la police, qui, détestés et détestables, font profession impunément, comme vous, d'assaillir les bons citoyens, sous la direction et l'autorité de la servante des boues et des lanternes de Paris? Pour venir ici il faut un ordre signé du roi, et vous n'en avez pas , quoique vous^vous disiez exécuteur de ses ordres.

» — ^ Jour de Dieu, je n'ai pas d'ordre ! je vous en montrerai

un, signé du baron de Breteuil, pour vous mener à Gbarenton;

je vous le mettrai en mains pour le lire vous-même.

tu HESTOmB

» — Que ne disiez-vous cela plus tôt? vous ne saTez donc pas votre métier : car si tous m'eussiez annoncé d'abord que votre ordre était pour Gharenton» je vous aurais même ouvert le passage de ma chambre. Pourquoi? parce que, quoique je ne connaisse pas la maison de Gharenton, je ne puis y être plus mal qu'entre les mains du démon Rougemontagne. Vous me pro-* mettez de me montrer votre ordre, et je vous demande encore que tous mes papiers, renfermés dans ma malle, viennent avec moi à Gbarenton.

» — Oui, dit-il, je vous le promets et je l'exécuterai.

)i«^ En ce cas entrez.

» Ne se fiant pas à ma parole il n'envoie d'abord que son commis, à qui je dis de faire venir les autres, puisqu'il voyait que je laissais mes armes sur mon lit, sans dessein de ne m'en pas plus servir contre eux que contre lui.

» Tous entrés, jusqu'au chien. Surbois me donne l'ordre à lire lout haut ; il était ainsi conçu : De par le roi, il e9t ordonné au 9%eur Royer de Surbois de transférer le sieur Prévôt en la maison de charité de Charenton jusqu'à nouvel ordre. A YersaiUeSj e$ 10 mars 1784.

n Signé : Louis, par la main du facteur d'ordre; et plus bas, m griffonnage presque illisible. Le baron de Breteuil* h

Ge fut ainsi que le Prévôt sortit de Yincennea et fut transféré à Gharenton, oii de nouvelles douleurs l'attendaient. Gonfiant dans cet ordre pour une inaison qu'on appelait de charité, et peut-être las de sa rude résistance, il consentit à fout moyen* nant la certitude que sa malle et ses papiers le suivraient. H en avait déjà la promesse, elle lui fut renouvelée. Il cacheta sa malle de cinq cachets, la vit mettre derrière la voitmre. Hais

anrifé à ChaitDton il la réclama en Tain^ on ne k lai rendit pas. Elle avait été enlevée pendant la route par ordre de Rougemont et le Noir, et la partie dangereuse des papiers avait été. comme d'ordinaire, déposée dans les archives de la Bastille. Nous ne suivrons pas le Prévôt à Charenton, à Bicôtre et à Bercy, oh il ne nous appartient plus. Mais avant de le quitter, nous consi*gnerons ici notre admiration pour son noble courage dans ce qu'il appelle ses combats et les assauts qu'il subit, et dans son langage sur l'inviolabilité d'un prisonnier d'état. Si de tel récits font frémir d'indignation en voyant les moyens aflireux em^^ ployés par les séides les plus barbares, ils consolent, ils rafraldiissent le cœur en présentant dans un homme qui souffre pour une cause si belle, tout ce qu'on peut trouver de fermeté, de dévouement et d'énergie.

Nous avons dit dans la Bastille quelle fut la fin de cet homme étoimant«

n nous reste un dernier prisonnier important pour terminer le règne de Louis XV. Le récit de la cause de sa captivité au donjon de Yinoennes donnera une idée des mœurs de cette époque.

n existait à Paris, en 1771, le couvent de BarhSecmri. Cet asile était celui dans lequel se réfugiaient toutes les femmes mariées séparées de leurs maris. Il recevait en outre de jeunes et jolies pensionnaires qui étaient censées y perfectionner leur éducation. Madame Dussaillant, abbesse peu rigide et tressa-* lante, dirigeait avec d'autres religieuses celte communauté qui était dévoue une espèce de sérail pour les grands seigaeurs. C'était de là qu'ils tiraient leurs maltresses, qu'ils les faisaient évader du couvent pour avoir le plaisbr d'une aventure scanda-

leuse qui les mtt en renom à la conr ; c'était là encore que les jeones gens nouaient avec les femmes mariées des intrigues auxquelles la difficulté du cloître prétait de nouyeaux charmes. Enfin c'était, en conservant les dehors d'une apparente austérité, une des maisons les plus dissolues de Paris. Mais cette dissolution n'existait qu'autant que Tabbesse, madame Dussaillant^ voulait bien le permettre. Elle avait sa justice et ses caprices, et savait déployer autant de sévérité dans l'occasion, qu'elle savait approuver par un consentement tacite ou bien fermer entièrement les yeux.

Le chevalier de la Porquerie, jeune mousquetaire, dont la beauté faisait proverbe, accompagna quelquefois à ce couvent un de ses camarades qui allait y visiter deux pensionnaires ses cousines. Dans ces visites le chevalier eut l'occasion de voir une madame Mimi, jolie et charmante personne qui se trouvait dans la catégorie des femmes maries séparées de leurs époux. Madame Mimi, amie intime de l'abbesse, descendait souvent au parloir avec elle , et toujours aux heures oii le chevalier s'y rendait. Ces deux personnes ne tardèrent pas à s'aimer et à se le dire des yeux , le seul langage qu'ils osassent employer devant l'abbesse. Mais comme l'ami du chevalier était aussi amoureux d'une de ses parentes, les deux mousquetaires résolurent de se servir mutuellement. Ainsi, pendant que de la Porquerie causait dans un coin avec l'abbesse et la belle Mimi, l'autre mousquetaire parlait à l'aise avec sa parente, et lui remettait la correspondance du chevalier avec la femme mariée, dont elle devint volontiers l'intermédiaire. Dans peu les deux couples s'étaient dit de la voix, des yeux et de la plume tout ce qu'ils pouvaient se dire; ils ne voulaient pas s'en tenir là.

Madame Himi pressentit Tabbesse pour voir si elle serait disposée à encourager cette intrigue, comme elle le faisait quelquefois; mais Tabbesse resta sourde et froide à ses insinuations, et au ton qu'elle prit en lui répondant, madame Mimi s'aperçut que madame Dussaillant aimait aussi le chevalier de laPorquerie, et qu'elle avait en elle une rivale. Elle en prévint sa compagne, et cet obstacle au li^udeles arrêter ne fil que doubler en elles le désir de continuer. L'amour des femmes cloîtrées est comme le désir de liberté des prisonniers : il est aussi inventif qu'audacieux. Dans peu, ces deux femmes se hasardèrent, à l'aide d'une échelle qu elles s'étaient procurée, à monter pendant la nuit jusque sur les murs de leur couvent. Leurs amants les attendaient de l'autre côté, et tousr quatre allaient passer la nuit dans une maison voisine qu'on avait louée à cet effet. Avant que le jour parût, les pensionnaires rentraient dans le couvent de la même manière qu'elles en étaient sorties. Mais le bonheur des amants ne fut pasde longue durée. Les deux mousquetaires avaient eu l'imprudence de cesser au parloir leurs visites désormais oiseuses, puisqu'ils voyaient leurs maltresses ailleurs en pleine liberté. L'abbesse s'aperçut d'autant plus vite de cette absence qu'elle avait senti sa passion s'accrollre pour le chevalier. Madame Mimi, de son côté, fière de la préférence qu'elle avait obtenue, dit à l'abbesse de ces mots que les femmes seules savent trouver et comprendre, et qui prouvent le triomphe de l'une et l'abaissement de l'autre. L'abbesse conçut des soupçons, fit épier sa rivale et ne put rien découvrir. Une nuit cependant, poussée par cet instinct de jalousie qui agit chez certains êtres, elle se rendit dans la chambre de madame Mimi, et trouva son lit vide. Elle passa aussitôt chez les deux cousines

du mousquetaire et ne trouva que la plus jeuue. Elle la réyeiUa en sursaut, et layant interrogée avec ce ton de sévérité qu'elle savait prendre en certaines occasions, parvint à arracher à cette jeune fille, toute tremblante, ce qui se passait chaque nuit Alors, furieuse d'avoir été jouée ainsi. Fabbesse fit réveiller toutes les religieuses et toutes les pensionnaires de la maiscm, les conduisit au bas de l'échelle posée contre le mur inlérieur du jardin, les fit cacher parmi les arbustes et les charmilles, et leur dit d'attendre en silence. Les deux femmes ne tardèrent pas à rentrer. Donnant aussitôt le signal, l'abbesse se montra tout à coup avec toute sa maison, le jardin s'éclaira de tous côtés, et madame Dussaillant, après avoir longtemps joui de la confusion dcTsa rivale, annonça qu'elle allait faire un grand exemple. En eflet, elle imposa à ces deux femmes la punition la plus sévère de la maison, qu'elle se plut à perpétuer sur ma** dame Mimi, comme la plus coupable. Elle ne s'en tint pas là« et, après s'être vengée de sa rivale, elle voulut aussi se venger de celui qui avait dédaigné ses charmes; elle écrivit au roi, et lui dénonça ce scandale sacrilège dans les termes les plus irri* tés. Louis XV ril beaucoup de l'aventure, qu'il se plaisait à raconter. Curieux d'en connaître les deux héros avant de les punir pour l'exemple, il les fit venir devant lui, et se fit raconter dans les plus grands détails tout ce qui s'était passé.

— Eh bien, messieurs, vous méritez une punition sévère, dit Louis XV en contenant avec peine son envie de rire; vous avez violé un asile sacré ; je vais prononcer sur votre sort

— Hais, sire, répondit l'ami du chevalier, mon crime est au moins réparable ; j'offre d'épouser ma cousine.

~ Soit, dit le roi; je vous le permets ; et, dans huit jours.

foos me la présenterez aa moment oti j'irai à la messe. Qaanf i TOQS, cheyali» de la Porquerie, heareusement pour tous, fOus n'avez pas affaire à one veuve. Madame Himi est mariée, vous ne pouvez lui offrir la môme réparation.

-— Il est vrai, sire; mais...

««- Rendez-vous à Y incennes , mes ordres vous y précéderont .

Les deux amis se retirèrent et se séparèrent au sortir du palais. Fun pour aller se marier, l'autre pour aller en prison.

« Celui qui va se instituer prisonnier n'est pas le plus i plaindre, » dit le due de Richelieu présent à cette scène.

Le chevalier de la Porquerie fut en effet se faire écrouer au donjon. Aussitôt que cet emprisonnement fut connu, le roi reçut de tous côtés des prières et des instances pour le prisonnier de la part des dames de la cour. C'était par l'originalité de l'intrigue que le chevalier avait surtout été séduit avec madame Mimi, car il comptait parmi les grandes dames dé nomiNreuses conquêtes, qu'il se plaisait à entretenir. Aussi toute la Qour fut-elle en rumeur quand on apprit que le roi ne voulait .pas faire grâce au beau mousquetaire. On cria à l'injustice, à l'arbitraire, au de^tisme. Pour la première fois peut-être le beau sexe osa discuter la légalité des lettres de cachet; mais tout fut inutile. Louis XY avait son projet; il voulait l'aocomplir malgré tout. Curieux de connaître la femme qui avait inspiré une pasaon à un homme aussi recherché par les femmes que l'était le chevalier, il fit dire à l'abbesse, en lui annonçant ce qu'il avait fait quant aux hommes, qu'il se chargeait aussi de la punition de madame M imi, et qu'elle eût à la remettre à la personne qui viradrait la chercher en son nom. L'abbesse obéit» et madame Mimi fut conduite au parc aux cerfs.

160 fflSTOIRE DU DONJON DE VINCENNES.

Louis XV la vit ; elle lui plut, et fut cause que le roi ajouta quelques infidélités à celles qu'il faisait de temps en temps à madame Dubarry, qui le lui rendait avec usure. Au bout de quatre mois le roi fut dégoûté d'elle ; au bout de qualre mois le chevalier de la Porquerie fut mis en liberté. Madame Himi resta au parc aux cerfs. Elle n'avait fait que changer de couvent.

Il nous reste encore à mentionner trois circonstances qui se passèrent sous ce règne et qui tiennent au ch&teau royal de Yincennes.

La première eut lieu en 1720. Ce fut l'ordonnance qui confirma le droit d'un demi-écu d'or, dû au chapitre de la Sainte- Chapelle, à Yincennes, pour chaque jour que les rois coucheraient dans le chAteau.

Cette largesse royale, qui rappelait les premiers temps de la féodalité, n'était motivée par rien, et prouve l'incurie d'un gouvernement dont le trésor était épuisé.

La seconde fut le séjour au cb&teau de Yincennes de la reine douairière d'Espagne, veuve de Louis P% qui avait résolu de revenir en France. Elle fut conduite provisoirement au chA« teau avec le mélange bizarre des cérémonies usitées aux cours d'Espagne et de France. Elle y arriva le 29 juin 1725 et y séjourna jusqu'au 25 décembre 1726. A cette époque elle fut habiter le palais du Luxembourg, qui devint sa résidence ordinaire.

Enfin, la troisième circonstance qui a laissé des traces qu'on voit encore aujourd'hui, fut l'ordre donné par Louis XY, en 1731, de faire abattre et déraciner tous les arbres du parc de Yincennes, et de réunir ce parc à la forêt. On laboura le terrain et on y sema du gland. Les chênes que l'on voit aujourd'hui aux abords du château de Yincennes datent de cette époque.

sous LOUIS XTI.

PusoNNiBHS : Le eomte de Mirabeta. — Le eomte de Sade. — Goupil. — Baudoin de Gaemadeae. — Dubut de la Tagnerette.<~Le eomte de Solagei.— De Withe. — Inconniu.

GouYERNEua DU Chateau : Le marquis Yoyer d'Ârgenson.

LnnTBiAifT Di ROI GommufEUR DU Donjon ; De Rougemont.

Honoré-Gabriel Riqaetti, comte de Mirabeau, naquit au chAteau de Bignon» près de Nemours, le 9 mars 1749. Il eat pour père, comme nous TaTons dit, le marquis de Mirabeau, surnommé rAmi des hommes , et pour mère la digne demoiselle Riquet de Caramen, petite-fille du célèbre Riquet^ constructeur du canal du Languedoc.

Mirabeauayait reçu de la nature une constitution aussi puissante pour le corps que pour l'esprit. Doué d'une imagination vagabonde et brillante à laquelle répondait son tempérammit

de feu, il avait en lui les-gennes de toutes les passions bonnes et mauvaises, que l'éducation et les conseils tempèrent et dirigent, et qui amènent au génie du bien ou du mal. Mais sous le rapport de l'éducation et des conseils, Mirabeau ne fut pas heureux. Il fut confié, à la vérité, à la Chabaussière, précepteur distingué* père du littérateur de ce nom; mais cet homme se vit tellement gêné dans son plan, qu'il ne put qu'ébaucher l'instruction qu'il semait sur un terrain si fécond. UAmi des hommes' arracha 4e ses nmins son fils, bien jeune encore, pour le mettre à l'École militaire, où il reçut des leçons de mathématiques du fameux Lagrange. Il sortit de cette école à quatorze ans, ayant terminé ses études. Ce fut alors qu'il sentit principalement la privation des conseils si nécessaires à la jeunesse, et surtout à la sienne» impétueuse et ardente plus que toute autre. LAtni des hommes, qui avait présidé à son éducation, semblait déjà être jaloux de ce que son fils promettait devoir être un jour, et avant de commencer sur lui les grandes persécutions qui navrèrent sa jeunesse, il essaya de ces petits moyens de sévérité capricieux et ridicule qui irritent au lieu de ramener.

Pourtant, malgré les obstacles de toute sorte apportés par son père à son instruction, Mirabeau avait obtenu les plus grands succès dans ses études. Au sortir de l'École militaire, il avait composé l'Éloge du grand Condé , ouvrage ordinaire peut-être pour un homme fait, mais étonnant de verve et d'idées pour un jeune homme de cet Age.

A quinze ans il avait donné la mesure de son caractke par la réponse suivante qu'il avait faite au prince de Conti.

U fut admis un jour devant ce prince, qui lui dit :

— Que ferais-tu si je te donnais un soufflet?

DU DONJON DE VINCENNES. Mi

— Monsei^eur n'oserait pas, dit le jeune Mirabeau en le regardant fixement.

— Eh bien! que ferais-tn si )e roi t'en donnait un?

— Cette question eàt été embarrassante ayant l'inrention è&» pistoleto k deux ooups. répondit le jeune homme sans hésiter.

Ce mot prouve tout ce qu'il y avait déjà d'indépendance et de fermeté au fond de ce jeune cœur. A cette fermeté, à eetfe indépendance, son père opposa l'entêtement et la roideur, car la lutte entre eux deux commença dès cet instant, malgré toutes les précautions de Mirabeau pour l'éviter. Quoique jeune en« core, il sentait l'insuffisance de l'éducation qu'il avait reçue, et avait résolu de la perfectionner lui-même. Il avait le bon sens de se défier de sa tête ardente et folle, et, poussé par l'instinct de ce qu'il devait être un jour, il s'adonna à de sérieuses études. Locke devint son auteur favori ; il le commenta, en fit des extraits, et serait devenu bientôt un savant philosophe, si son père ne l'avait arraché à cette vie laborieuse; il l'envoya en garnison. Là, Mirabeau, entraîné par l'exemple de ses camarades, passa son tonps, comme eux, entre le vin, le jeu et les femmes. Mais oomme il était plus ardent que le commun des hommes dans tout ce qu'il entreprenait, comme l'exubérance de son imagi* nation tournait en passion véritable ce qui n'était qu'un plaisir chez les autres, il devint dans peu joueur effréné, libertin et querelleur. Il fit des dettes, il se battit, il eut des aventures. Son père alors, au lieu de chercher à le ramier par de simples représentations auxquelles le fils se fût sans doute rendu, usa d'une rigueur extrême à son égard, rigueur qu'il renouvela trop souvait dans la suite. Il obtint contre lui une lettre de cachet, le fit arrêter et conduire à Ttle de Ré. Mirabeau n'avait alors que

dix-«ept ans. Il supporta celte première captivité avec une impatience extrême, rongeant son frein, cherchant dans son cœur une excuse à la rigueur paternelle, et prenant en haine dès cet instant le despotisme et toutes ses conséquences. Le but de son père avait moins été de le punir de ses folies que d'étouffer en lui ses dispositions brillantes à la philosophie et à Téloquence, qui se faisaient jour malgré lui à chacune de ses actions. Instruit de ces circonstances, Mirabeau se mit à étudier sérieusement le métier des armes auquel on le destinait. Son père se laissa fléchir par cet acte de soumission, et consentit à lui faire ouvrir sa prison, mais c'était pour le reléguer dans les colonies hollandaises; cet exil était pire encore. Il céda enfin aux pressantes sollicitations de gens qui l'entouraient, et envoya Mirabeau en Corse, oh celui-ci fit la campagne comme volontaire à la suite d'un régiment de cayalerie. H se distingua dans cette guerre et obtint, pour récompense de son courage, le brevet de capitaine de dragons. Heureux et fier de cette distinction, et out entier cette fois à l'avenir que lui promettait la carrière militaire, il écrivit à son père pour le prier de lui acheter un régiment. Mais VAmi des hommes , aussi avare pour les siens qu'il voulait paraître généreux et bienfaisant envers les étrangers, refusa de le faire, et écrivit à son fils ces paroles que couvrait la plus haute hypocrisie : « Les Bayard et lesDuguesclin n'ont pas commencé ainsi. »

Mirabeau se voyant de nouveau arrêté dans sa carrière par la volonté paternelle , reprit la plume et revint à ses anciennes habitudes. Il composa sur la Corse un écrit dans lequel il reproduisait l'oppression dont Gènes avait accablé ce peuple. Cet écrit, quoique fait d'une manière rapide, n'en était pas moins

remarquable de verve et semé de hautes considérations. Les États de la Corse en ordonnèrent l'impression, mais le manuscrit était en dépôt entre les mains de VAmi des hommes. Celui-ci, en apprenant la résolution des Etats, sentit toute sa jalousie se réveiller au fond de son âme, et brûla le manuscrit. En même temps il ordonna à son fils de venir le rejoindre au fond du Limousin, oh il faisait des opérations d'agriculture. Mirabeau se résigna et se rendit auprès de son père. Pendant quelque temps il s'adonna avec la meilleure foi du monde à ces essais de culture» à ces affaires litigieuses trop mesquines pour son esprit vaste et audacieux, et bientôt il ne put plus supporter ce genre de vie. Il étouffait au fond du Limousin, resserré dans des bornes si étroites. Il demanda à son père de lui donner son essor.

« Quand vous n'auriez que de l'amour-propre, lui disait-il , mes succès seraient encore les vôtres. »

Ces raisonnements étaient loin de convaincre VAmi des hommes , qui, au fond de son cœur, pensait tout le contraire. Aussi se faisait-il un devoir de garder son fils auprès de lui, ce qui était un nouveau genre de captivité. "Une circonstance cependant rappela VAmi des hommes h Paris, et son fils s'échappa et alla le rejoindre bientôt après.

Les troubles excités au parlement par le procès de la Chalotais et du duc d'Aiguillon, dont nous avons fait le récit dans la Bastille, avaient fait créer le parlement Meaupou. UAmi des hommes, pour qui ce titre n'était qu'un masque, comme on le sait, et qui était dévoré d'ambition, crut trouver dans ces circonstances l'occasion de la satisfaire en prenant le parti des ministres. Il se rendit à Paris pour leur offrir ses services;

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Mirabeau y Tint de son côté, et loin d'approuver celte mesure désastreuse, que réprouvait toute la France, il fut un des premiers à blâmer ces coups d'autorité, partis d'un despotisme imbécile. Moins cruels que son père, les ministres se bornèrent à fexiler en Provence.

Ce fut dans ce pays que Mirabeau connut mademoiselle Emilie de Covet, fille du marquis de Marignane. Il devint amoureux de cette jeune personne, qui attirait autour d'elle de nombreux soupirants, et obtint sa main, après sept mois d'une cour assidue; il l'épousa au mois de juin 1772. La fortune de mademoiselle de Marignane était assez considérable, mais consistait surtout en substitutions et successions qu'il fallait attendre. VAmi des hommes avait été avare et dur, comme à l'ordinaire, avec son fils, de sorte que le revenu du jeune ménage ne s'élevait pas à plus de six mille livres de rentes , sur lesquelles îl fallait servir une pension pour madame de Marignane. Mirabeau, amoureux de sa femme, prodigue, comme tous les gens à larges passions, voulut l'entourer de luxe, de plaisirs et de fêtes. Rien ne lui coula pour lui rendre la vie beureuse et brillante ; mais il fit d'énormes dettes et mangea par avance plusieurs années de ses revenus. A cette nouvelle, son père, qui n'attendait qu'un prétexte, éclate, tonne, se plaint, et à l'aide de l'autorité qu'on accorde aux griefs d'un père envers son fils, obtient contre lui*une interdiction de biens, par arrêt du Châtelet de Paris, et un ordre du roi, qui le relègue au château de Mirabeau. Voilà la guerre rallumée et la persécution qui recommence. Plus tard, trouvant son fils trop heureux au château de Mirabeau , il le fait résider à Manosque, où on lui donne cette petite ville pour prison.

La comtesse de Mirabeau ayait suivi son époux dans son eiil« elceltti-a« chez qui le premier transport de rimour commençait à s'éteindre, se trouvait heureux du moins de la tendresse et de l'affection de sa femme, lorsqu'un événement vint troubler cette ombre de bonheur*

Madame de Mirabeau avait connu, étant encore demoiselie, un jeune homme q^i lui avait fait la oour et qu'elle avait aimé de son côté; ce jeune homme, ne perdant pas toute espérance, avait écrit à son ancienne amante, depuis son mariage, des lettres d'amour, auxquelles celle-ci avait répondu. Une des lettres du jeune homme tomba entre les mains de Mirabeau. Furieux, à cette vue, il* court chez sa femme et lui r^[)roche en t^mes terribles sa trahison et son adultère. Madame de Mira*' beau jure qu'elle est innocente du crime dont on l'accuse, et qu'elle n'est coupable que d'avoir émt deux lettres et d'avoir envoyé son portrait. Mirabeau alors devient plus calme, et exige de sa femme qu'elle écrive sous sa dictée une lettre de rupture, dans laquelle elle s'avoue coupable. Madame de Mirabeau hésite, refiise, et Mirabeau, prenant un pistolet, la menace de la mort si elle ne se soumet pas ; alors elle obéit, écrit et signe, sous la dictée de son mari , une lettre au jeune homme , de laquelle résulte l'aveu de sa £iute, la modération et la générosité de son mari. Celui-ci prend la lettre et se garde bien de l'envoyer : il la conserve comme une menace permanente contre sa femme. U s'en servit, plus tard, dans^son procès avec die.

Nous avons dit qu'à cette ^oque Mirabeau n'était plus amoureux de sa femme, et nous avons eu raison ; s'il y avait eu pour eUelamoindre parcelle d'amour au fond de son âme, un homme tel que lui, qui éprouvait les sentiments avec tant de violence.

aurait, dans le premier mouyement de colère, tué sa femme et le jeune homme qui lui aurait fait un si sanglant affiront. La passion ne calcule pas, et Mirabeau, cette fois, calcula sa vengeance dans son intérêt. Un motif moins grave lui fit tenir une toute autre conduite à cette époque. Une de ses sœurs fut insultée à Grasse par le baron de Villeneuve Mahons, gentilhomme aussi lâche qu'insolent. Mirabeau l'apprend; il quitte le lieu de son exil, rompt son banc, se rend à Grasse çt va demander au baron de Mahons réparation de l'outrage ; le baron refuse de se battre; Mirabeau insiste, et donne à son adversaire quelques jours pour réfléchir. Alors parait une caricature où Ton représentait Mirabeau sous la forme d'un limaçon, offrant le cartel au baron de Mahons, représenté à son tour sous la forme d'une éèrevisse. Mirabeau, en apprenant cela, ne se contient plus; il court chez le baron, qui refuse encore, et reçoit pour prix de sa lâcheté la correction manuelle la plus humiliante. Le baron, se Renfermant dans son rôle de lâche, dénonce Mirabeau pour voies défait, et obtient contre lui un décret de prise de corps, prononcé par le juge du lieu. Mais le danger pour Mirabeau n'était pas dans ce décret : l'éclat qu'avait fait cette affaire parvint aux oreilles de son père. Le jugement prouva que son fils avait rompu son banc, et l'Ami des hommes sollicita et obtint contre lui une lettre de cachet qui l'emprisonnait au château d'If. Mirabeau y fut écroué le 23 décembre 1774.

n y entra cette fois frémissant de rage et de désespoir. H était impossible, en effet, à VAmi des hommes de montrer plus à nu la haine implacable qu'il portait à son fils. La rupture de son exil eût été excusable, même pour un motif frivole, pourvu qu'il n'en fût résulté rien de fâcheux ; elle devait être respectable aux

yeux d'un père, pour la cause qui avait poussé Mirabeau à aller venger l'honneur de sa sœur ; mais pour ce père cruel tout devenait un sujet de persécution incessante. Mirabeau, pourtant, parut plus calme et plus patient qu'on ne s y attendait ; il sem.« bla avoir de nouveau fait un pacte avec la résignation. Cependant si dans sa conduite extérieure tout annonçait Tobébsance et la soumission sans murmure, il n'en était pas de même au fond de son âme : libre d'écrire et de composer, il jeta sur le papier toutes les pensées tumultueuses de son esprit, toute l'amertume de son cœur, toute sa révolte contre de si grandes injustices; il composa son Essai sur le despotisme. Si étroitement resserré dans une prison d'état, à Tâge de vingt-cinq ans, il soulageait par là seulement ses douleurs, qu'il exhalait librement en face de lui-même. Sa voix devient puissante et perce déjà les murs épais de la prison, lorsque dans son indignation il s'écrie, en appliquant cette maxime à sa propre cause : « Le vœu des honnêtes gens, des amis de l'humanité, serait que la morale fût appliquée à la science du gouvernement, avec le même succès que l'algèbre l'a été à la géométrie. C'est un rêve, dira-t-on; d'abord je suis loin de le croire; mais si c'est un rêve, qu'on ne me parle plus de morale, qu'on pose hardiment le fait pour le droit; en un mot, qu'on m'enchaîne sans m'ennuyer et sans insulter à ma raison. »

Cependant, soit qu'il fût jaloux de cette résignation, qui le faisait peut-être rougir, soit qu'il eût été réellement prévenu, ÏÀmi des hommes menaçait encore son fils , sous le prétexte d'un complot pour son évasion et de la séduction d'une cantinière dans le chAteau d'If. Il s'informa de tout cela auprès du commandant, M. Dalègre, qui rétablit les fiûts, en prouvant la fausb. n

seté de ceft accusations. H fit plus, et comme il atait su apprécier la conduite et l'esprit supérieur de Mirabeau, il écrivit à rAmideshonmes, le 14 mai 1775, la lettre suivante, qui prouve ce que nous avons avancé :

« Voici ma profession de foi puisqu'elle doit briser les fers de H. le comte de Mirabeau. Je suis persuadé que cette pièee produira tout son effet sur le cœur de rAmi des kommesj qui a donné d'aussi excellentes leçons d'humanité. La grâce que je sollicite est en faveur d'un fils qui, par sa résignation à votre volonté, m^te tout le retour delà tendresse d'un père. Puisque cette lettre doit faire époque» recevez, monsieur le marquis, Tattestationla plus authentique que depuis six mois que M. le comte de Mirabeau est détenu au ch&teau d'If, par ordre du roi, il ne m'a jamais donné le moindre sujet de plainte; qu'il s'est toujours parfaitem^t bien conduit, et qu'il a soutenu avec toute la modération possible toutes les altercations que je lui ai quelquefois suscitées pour éprouver sa fougue. Je lui avais donné la liberté de la place sur parole d'honneur, il n'en a jamais abusé, et je me flatte que monsieur le comte aura bimtôt la satisfacticm de voir réaliser ses espérances. »

Ces témoignages auraient dû désarmer un père ; ils adoucirent à peine rAmi det hommes, qui, poussé cependant par la publicité qu'avait eue cette lettre, consentit à iaire transférer son fils dans la dladelle de Joux, plus vaste et plus conmiode pour les prisonniers.

Mirabeau, tout ausâ soumis, tout aussi calne et tout aussi supérieur dans sa nouvelle prison, ne tarda pas à s'attirer les bonnes grâces du comte de Saint-Maurîs, commandant de la citadelle et de k ville de Pontarlier» Ce iMlitaire lui <

bienkôt wêt parole la idlle pour prison, et s'empimsa de le pré* senter dans toutes lesiocîétés honorables.

Mirabeau alors écriTit à sa femme de venir le joindre pour demeurer A?ec Im. CeUe^^i s'y refusa oonstamment, et m refus obstiné fut peuVétre la cause de l'épisode qui tint une si large part dans l'existence de celui dont nous esquissons l'histoire, et qui n'eût pas eu lieu sans doute s'il arait été maintenu par la présence de sa fesme.

Ce fut à Pontarlier que prit naissance cette grande passion qui brûla sa yie jusqu'au moment où des pensées d'ambition et de popularité l'éteignirent dans son cœur. Cette histoire se liant intimement à sa captivité de Vincennes, nous allons la présenter avec quelques détails.

Sophie de Ruffey, jeune et belle personne, sans éclat, sans charmes» mats d'un cœur ardent, d'une tête exaltée, d'un esprit original et bizarre, avait été mariée à M. le marqds de Mon« nier, vieillard sexagénaire, ex-président des comptes à Dôle. Ce vieux mari, inquiet comme tous les gens de son Age, à qui le regret de la jeunesse et l'impuissance des années inspirent une humeur capricieuse et tyrannique, tourmentait parfois sa femme, qui ne supportait qu'avec peine le joug que sa famille lui avait imposé. Le désespoir de M. de Monnier était de n'avoir pas d'héritier, et il aurait, assure-t-on, fermé les yeux sous ce rapport* si madame de Honnier avait pu lui donner un fils. Cette concession honteuse, qu'il avait fait ent^dre à sa femme, avait ajouté à l'aversion naturelle que lui inspirait son mari, le mépris le plus profond. Tel était l'état du cœur et de la tète de Sophie lorsqu'elle rencontra Mirabeau dans le monde. Celui*ci, déjà connu par quelques écrits remarquables,

par ses aventures galantes et ses duels qui inspirent tant dm* térèt aux femmes, par la persécution incessante de son père, que tout le monde blAmait, ne pouvait manquer de fixer les regards de Sophie. Mirabeau était laid, mais il était aimable, séduisant de langage et de manière, fascinateur du regard, ardent et exalté comme Sophie: d'un ooup d'œil il comprit la situation de cette femme; d'un coup dœil cette femme comprit qu'elle en serait aimée. En effet ces deux êtres que la communauté des sentiments et de l'oppression semblait réunir à l'avance, le fiirent bientôt par le plus ardent amour. M. de Monnier et madame de Ruffey, la mère de Sophie, montrèrent quelques soupçons, jetèrent quelques obstacles, et la passion redoubla dans ces deux tètes folles; enfin un éclat qui eut lieu détermina Je dénoûment de cette intrigue.

Le comte de Saint-Mauris, commandant du château et de la ville, était un des adorateurs assidus de Sophie. Étonné de se voir rebuté depuis quelque temps avec une espèce d'aversion, il en voulut connaître la cause. Il mit en campagne des espions qui ne tardèrent pas à lui apprendre que Mirabeau était Tamant qu'on lui préférait. Furieux à cette nouvelle, et abusant de son autorité comme chef de police et comme commandant du château, au lieu de s'adresser loyalement à son rival et de lui disputer sa conquête avec des armes courtoises, il court chez M. de Monnier et le prévient de ce qui s*e passe; ameute contre Sophie les parents, les dévots, le confesseur, qui sollicite de madame de Ruffey sa malédiction pour sa fille ; celle-ci l'appelle sur l'heure auprès d'elle, à Dijon, pour la séparer de son amant; en même temps le comte de Saint-Mauris écrit à lAmi des hommes contre son fils, et ordonne à Mirabeau de rentrer pri-

sonnier dans le fort et de n'en plas sortir jusqa'à nouTel ordre. Cette catastrophe frappa les deux amants le même jour. Le comte de Saint-Mauris espérait, par tous les obstacles amoncelés contre eux, briser cette liaison qui lui déplaisait si fort, n se trompa. Ces persécutions en cimentèrent les liens d'une manière plus indissoluble. Quoi de plus dramatique en effet, de plus romanesque, de plus impossible que la situation qu'on créait à ces deux amants, que leur tète, leur esprit, leur cœur, poussait à devenir héros et acteurs d'un drame, victimes d'une persécution incessante, martyrs d'une passion excentriquel Une jeune femme sacrifiée à un vieillard ; ce vieillard sollicitant un déslumneur secret et s' irritant d^un ridicule public (4) ; un prêtre; des dévots attisant le feu ; un amant prisonnier d'état, marié lui-même ; trouvant un rival dans son geôlier, qui abuse de son pouvoir I... tant d'obstacles, tant de dangers, tant de nuages dans l'avenir excitaient la résistance et l'entêtement de la passion. Les deux amants embrassèrent rapidement toutes ces circonstances ; elles souriaient à leur âme ; ils se complurent à les sonder; Mirabeau surtout, chez qui son long repos et son calme dans les prisons n'avaient fait qu'assoupir le feu qui brûlait au fond de son cœur, sentit toute son énergie éclater comme im volcan. Cette intrigue était digue de lui , par ses difficultés, par son scandale, par la situation respective de son amante ; il sentit redoubler*sa passion pour Sophie. Cette passion devint une frénésie : sûr du courage de son amie, il n'hésita pas ; il résolut d'accepter la lutte; de combattre corps à corps; d'affronter les obstacles ; de les étreindre, de les briser et de se réunir à Sophie en dépit de son mari, de sa mère« de leur famille, de l'Ami des hommes et de ses lettres de cachet.

in HiSTOIRE

Cette résolutiofi fat prâe et uécotée su rheure. Le comte de Saint-Mawrîs, avant de lui signifier l'ordre de rester entièrement prisonnier, avait en avec lui une scène si yiolente qii'U avait oublié de changer sur quelques points la consigne à l'égard du prisonnier; Mirabeau en profita pour s'enfiiir; et, à pied, évitant les routes battues et se cadiant à tous les yeux, il parvint à Dijon, oii il savait que Sophie devait se rendre auprès de sa mère. Il lui fit bientôt savoir son arrivée dans cette ville^ et se mit en communication avec elle; mab madame de Rufiey, qui surveillait sa fille avec la plus grande sévérité, découvrit la présence de Mirabeau à Dijon, le dénonça et le fit enfermer au château. M, de Changey, gouverneur, ne put être séduit cette fois; il était au nombre de ses ennemis, et déjà M. de Monnier entame contre lui un procès criminel, réveille son ancienne affaire avec le baron de Mahons, prétexte de sa captivité, qu'il fait évoquer au parlement de Dijon, et Timi des hommes obtient une nouvdle lettre de cachet qui le relègue dans l'afireux château de Dourlens. £n même temps, madame de Ruffey renferme sa fille dans une chambre, la prive de papier, de plume et d'encre, et interdit pour elle toute communication au dehors. Mirabeau reçoit toutes ces nouvelles à la fois par une lettre de M. de Malesherbes, qui se terminait en ces termes : «r Je quitte le ministère, et le dernier conseil que je puisse vous donnar est de fuir et de prendre du service à l'étranger. »

« Je le suivrai ce conseil, je le suivrai, s'écrie*t-il aussitôt; je passerai à l'étranger, ok Sophie viendra me rejoindre , où nous vivrons heureux, à l'abri des poursuites de sa mère, de son mari et des lettres de cachet de mon père. C'est un ministre.

un homme qui quitte ses fonctions parce qu'il ne peut arrêter le mal, qui me le conseille ; je dois croire à sa parole et me conformer à ses ans. »

Dès cet instant il diercha chaque jour, à chaque heure, le moyen de s'échapper de sa prison. Ce ne fut pas sana peine et sans obstacles qu'il y parrint. Les ruses qu'il employa ne doivent pas trouver place dans cet ouvrage; il suffira de dire que le génie de Mirabeau* appliqué tout entier à trouver les moyens de s'enfuir de sa prison et d'en prévenir Sophie, le firent bientôt réussir. H quitta la France et se retira en Suisse, où il était résolu d'attendre les événements ; mais à peine y est-il arrivé qu'il apprend que* furieux de voir échapper sa proie^ M. àt Monnier concentre toute sa vengeance sur sa femme, et veutk punir pour die et pour son amant.

Depuis la fuite de Mirabeau, ea effet, il n'était pas de mauvais traitements dont Sophie ne deviat chaque jour l'objet de la part de M* de Monnier et de sa famille. Cette manière d'agir exaspéra davantage cette femme ; on voulut la traîner dans un couvent de vive force; elle résista de vive force aussi, et, poussée à l'extrême, déclara devant tous à son mari qu'elle aimait éperduDient le comte de Mirabeau, qu'elle l'aimerait toujours, qu'elle ne cesserait pas de lui écrire, et que le poisoa ou la fuite la délivrerait du couvent si on parvenait jamais à l'y mettre. Ces menaces effrayèrent sa famille et son mari lui* même ; ils s'adoucirent pour l'iostant et cherchèrent à la ramener à de meilleures pensées; mais il était trop tard, die se borna à promettre de rester tranquille si on cessait de la tyrannisw, et ajouta avec la franchise du désespoir ces propres paroles : « Je ne peux &ire «ocune autre composition avec ks

sentiments où je suis ; ^ce serait méditer un mensonge ; je ne promettrai point ce que je ne puis ni ne veux tenir. Si Ton pouvait forcer ma bouche» mon cœur réclamerait; si je ne suis point libre, c'est à mes geôliers à me garder , et à moi à les tromper. »

Dès ce jour on la tourmenta moins et on ne lui parla plus du couvent; mais cette clémence apparente était loin de la tranquilliser : elle s'informa avec le plus grand soin , commenta toutes les paroles prononcées devant elle, calcula les démarches qu'elle put surprendre, et acquit bientôt la cer* titude qu'on sollicitait contre elle une lettre de cachet; elle en instruisit sur-le-champ Mirabeau, dans une lettre désordonnée, où elle lui disait qu'elle ne savait que devenir. Celui-ci, fou de désespoir, sans calculer les dangers et les obstacles, partit sur l'heure pour rentrer en France, afin d'arracher, au péril de ses jours, son amie au sort qui la menaçait. Dans sa route il reçut un nouveau billet d'elle; il ne contenait que ces mots : « Oula fuite, ou la mort ! » Il redoubla de vitesse pour arriver à temps, et, parvenu au pied des Alpes, au moment où il allait franchir la frontière, une voiture s'arrêta, une femme en sortit et s'élança dans ses bras en poussant un cri; c'était Sophie I Elle avait su tromper la vigilance de ses gardiens et était accourue joindre son amant sur la terre étrangère, où de leur volonté ils allaient briser les liens qui les enchaînaient l'un et l'autre, en France, devant les hommes et devant Dieu.

Certes, sans vouloir excuser ici la conduite de ces deux êtres qui foulaient aux pieds les principes les plus sacrés de la société, nous ne pouvons nous empêcher d'arrêter nos lecteurs sur la force et l'énergie de cet amour qui possédait Mirabeau

DU DONJON DE lîNCENNES. 177

et Sophie. Si leur conduite fut coupable, celle de leur famille ne le fut pas moins. Si lAmi des hofnmes, au lieu .d'agir comme un persécuteur» eût agi comme un père, il eût ramené son fils de ces égarements de jeunesse par lesquels tous les kommes payent, plus ou moins, tribut à leur faiblesse. Si madame de Mirabeau eût aimé saintement son mari et ne Teût pas abandonné dans son exil, ce dernier eût au moins respecté sa présence; si madame de Rufiey« plus indulgente, eût pleuré, mec sa fille, sur son amour et sur sa faute, elle lui eût inspiré la résignation et le repentir ; enfin si H. de Monnier eût montré ses cheyeùx blancs à sa compagne, en eût appelé & la noblesse de son àme pour ne pas déshonorer ses yieux ans, madame de Monnier n'eût jamais eu le courage de fuir le toit conjugal. Au lieu de cela, la rigueur, la tyrannie, la force brutale : un père qui persécute, une mère qui maudit, un mari qui se venge!... Dans ces cinq personnes, les deux amants n'étaient pas les plus coupables. Us s'étaient réunis dans le premier élan d'une passion désordonnée, pour fuir les pjisons et les fers, pouir vivre ensemble, quand on ne leur accordait pas même dé s'écrire. Ds n'avaient reculé devant aucuh péril/devant aucun scandale ; ils n'avaient scmgé ni au présent, ni au passé, ni à l'avenir ; ils se retrouvèrent au pied des Alpes, sans asile, sans argent, sans position. Sophie avait emporté seulement ses bijoux, de médiocre valeur; Mirabeau avait épuisé ses faibles ressourças* Pourtant un premier instinct les poussa à fuir loin de la frontière. En Suisse, ils se trouvaient encore trop près dé la France; ils partirent & l'instant pour la Hollande.

Arrivés à Amsterdam, ils entreprirent, avec un curage que Tamour seul peut donner, un genre de vie laborieux et actif, si

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loÎD de \ean hibitacka. Son» le nom de SaitttrMathieii, Minbcav devint institateur pom yma; il ae mit biœtât en communication ayee les libraires et traTaiUa pour eux à tant la page; son principal ouvrage fut la traduction de la vie de Philippe n, par Westhon, qu'il entreprit avec DurivaL II se levait à sa heures du matin tous les jours, et travaillait jusqu'à neuf heures du soir. Dans ce moment, son seul délassement était une heure de musique que lui faisait entendre sa compagne; elle-même n'était pas inadîve et passait son temps soit à composer des dessins, qu'dle vendait à un modique prix, soit à faire pour lui des extraits de divers ouvrages, soit à lui épargner le travail monotone de corriger les épreuves. Leur vie s'écoulait ainsi heureuse et tranquille; ils ne désiraient rien, ils n'ambitionnaient rien , ils ne voyaient rien au delà de leur bonheur. C'était un vrai miracle que le fougeux Mirabeau réduit à vivre d'une existence si modeste et si précaire, et content de son sort; mais ce bonheur même ne put dur» longtemps. Les échos de ee qui se passait en France vinrent le troubler, et les deux familles, malgré la distance et la iHrotectk>n du pays étranger, n'avaient pas renoncé à leur vengeance.

M. de Monnier rendit plainte en rapt et séduction contre Mirabeau, et l'accusa, en outre, d'avoir voulu enlev» Sophie pojur s'appropriar les sonnines d'argent qu'dle emportait à son mari. Ces deux accusations n'étaient pas fondées, comme on le voit, et la dernière révolta surtout Mirabeau. Cependant le procès eut lieu pendant son abamce : on instruisit par contumace, il fut condamné à la pane de mort cA exécuté par effigie.

Cette punition in&mante, prononcée et exécutée sur un accusé absent, froissa l'opinion publique, et le baron d'Espagnac,

DU DONJON DE VÎNCENNES, IW

auï applaudissemeols de la foule, arracha reffigie de Mûrabeaa peu de temps après son exposition.

Mais une autre accusation, plus odieuse, et qu'on aura de la peine à croire» lui fut intentée par son père, qui voulut aussi avoir son rôle dans ce drame : il alla jusqu'à accuser son fils d'avoir souillé sa couche. A cetle nouvelle, Tindignation de Mirabeau n'a plus de bornes ; il saisit la plume pour se défendre, et, aveuglé par la colère, au lieu d'une justification, il écrit un pamphlet, dont lAmi dei hommes s'empare, et à laide duquel il sollicite son eilradition ; il Tobtient, ainsi que celle de Sophie, et bientôt un nommé Brugnières, inspecteur de police, se rend à Amsterdam, d'accord avec îe gouvernement de ce pays, et muni d une lettre de cachet signée Ameloî et Vergmnes,

Mirabeau, prévenu du danger qui le menace, songe à l'éviter prudemment, quoiqu'il ail peine à croire à une concession pareille de la part de la Hollande ; il avait pourtant Texemple de Lalude, qui était assez récent. Il fait donc ses préparalife pour passer en Amérique avec Sophie, et la veille de son départ Brugnières arrive dans son hôteK Averti de cette circonstance, Mirabeau croit éviter le danger en courant au-devant : iï va fièrement s'asseoir h côté de T inspecteur de police, à la table d'hôte, comme pour le défier, convaincu que s'il le force à un éclat, le gouvernement hollandais ne laissera pas violer son territoire. En efiet^ le diuer se passe sans aucune manifestation de la part ée Brugnières, et Mirabeau ne s'aperçoit que d'une surveillance extrême établie autour de lui et de Sophie. Son parti est pris à l'instant: il confie madame de Monnier à un de ses amis, pour l'amener à un lieu de rendez-vous désigné, oii une chaise les attend, s'esquive sous un déguisement, au milieu de la nuit,

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180 HISTOmE

sort de la Tille sans être aperçu» gagne la Toiture et attend son amie; mais les heures s'écoulent et Sophie n'arriTe pas; enfin il Toit accourir» haletant, près de lui, Tami auquel il laTait confiée, qui lui jette cette sinistre parole : arrêtée! Aussitôt il reprend la route d'Amsterdam, court et arriTe auprès de Sophie.

— Je le saTais bien, ditBrugnières, qu'il suffisait d'aToir l'un pour aToir l'autre, et que M. le comte de Mirabeau Tiendrait rejoindre la marquise de Monnier et se liTrer en nos mains pour être aTec elle.

— C'est un calcul que l'enfer tous a suggéré, s'écrie Mirabeau.

— Monsieur le comte, dit Brugnières, pour exercer le métier que je fais, il faut aToir commerce aTec le diable.

Mirabeau est sur le point de s'emporter, et mesure déjà la résistance qu'il peut faire; mais il est entouré de tous côtés de forces imposantes. Le gouTemement de Hollande prèle lui* même main-forte à l'inspecteur pour accomplir sa mission. Sophie est abattue et pleure; pas un Tisage ami ne se montre au prisonnier. Alors une idée lui traTerse la tète: il fait semblant de se résigner, demande quelques heures pour se remettre, lui, ainsi que Sophie, et sollicite la grâce d'embrasser une dernière fois ses amis : on la lui accorde; il les mande tous et leur dit :

— Vous pouTez sauTer ma Sophie, tous pouTez me déliTrer. TrouTez-TOus en force au passage de Moërdick ; nous précipiterons l'infâme espion dans les flots et je tous doTrai la Tie.

Tous jurent d'être fidèles au rendez-TOus et le quittent pour partir. Mirabeau rentre près de Sophie et relèTe son eourage en lui faisant partager ses espérances. Ils partent après aToir laissé

DU DONJON DE VINCENNES. I8l

plos que le temps nécessaire à leurs amis de se rendre au passage de Hoêrdick; mais arrivés là ils ne trouvent personne, et la chaise de poste roule vers la France avec la rapidité de l'éclair. Alors le courage des deux amants semble évanoui pour jamais : la situation de Mirabeau surtout était déchirante : Sophie était enceinte, et il voyait avec désespoir Tabîme sans fond dans le* quel il avait précipité cette femme. Au jour naissant ils font halte dans une auberge. Mirabeau quitte un instant Sophie pour aller parler à Brugnières, chercher à l'attendrir ou à le corrompre. Celle-ci profite du moment oîi elle est seule; elle avait emporté avec elle du poison qui ne la quittait jamais ; elle est résolue à se donner la mort plutôt que d'affronter le triste avenir qui s'ouvre devant elle. Elle prépare le poison, elle le porte à ses lèvres; dans ce moment Mirabeau entre; il aperçoit ce geste, devine son action, arrache le verre et le jette loin de lui. Puis par un effort surhumain et pour inspirer à Sophie la force de vivre, il refoule au fond de son cœur le désespoir et la douleur qui l'accablent ; trouve des paroles de consolation et d'espoir; ranime l'énergie de sa compagne, lui ordonne de vivre et la fait encore croire au bonheur. Au dire de Mirabeau, c'est le plus grand effort qu'il ait fait dans sa vie, la plus grande douleur qu'il ait ressentie; au dire de Sophie, c'est le moment oii il a été le plus sublime d'éloquence et d'entraînement.

Bientôt ils continuent leur route et arrivent en France, oti ils sont séparés. Sophie est déposée dans une maison particulière sous la surveillance de la police pour y faire ses couches, et est ensuite renfermée dans le couvent de Sainte -Glaire, à Gien, le 18 juin 1778.

Quant à Mirabeau, il eut un sort plus rigoureux. Son père, se

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rappelant la dure captivité qu'il avait subie à YincenBea, m crut pouvoir mieux punir son fils qu'en le faisant enfermer dans cet affreux séjour. Ce fut le 17 mai 1777 qu'il fut arrêté à âmsterdam ; huit jours après il éteit au donjon.

On devine dans quelle situation d'esprit Mirabeau entra dans sa nouvelle prison. H fut mis dans une diambre fdrmée d'une petitetourelle entre le deuxième et le troisième étage. Cort le qu'aboutissait autrefois le grand escali^ des apparlemenli royaux. Cette chambre existe enowe. Elle porte le numéro 18. Le mobilier de cette chambre, l'obscurité qui y r^nait, Vmr râiistre des porte-defe et le brusque et impertinent accueil de M. de Rougemonty découragkent un moment cette âme énergiqm, déjà écrasée par la séparation cruellequ'il voudt d'éprouver. Jamais d'ailleurs il n*avait subi de captivité aussi dm. Cet homme à la tète si exaltée, k l'imagination si vuste, ma passions si ardentes, renfermé entre quatre murs, voyant i peine le soleil, esB proie à des souvenirs déchirants, inquiet m l'avenir de Sophie, de l'enfmt qui allait nattre, soufGnt de toutes les douleurs, de toutes les tortures de ce monde. H danandt à écrire, on le lui refusa ; il demanda à lire, on le lui refasa; fl demanda la promraade, on la lui refusa. U fut privé des tành ses les plus matérielles de la vie. Ses cheveux le gênaient, il ne put parvenir à se les &ire couper. Il ne pouvait manger sans couteau, il pria le gouverneur de lui en faite donner un énH>ussé, fiible, mince, court.

— Âhl monsieur, un couteau I vous n'y penses pas, lui réponcHt M. de Rougemont; des couteaux i un prisonnier! voy» vous des couteaux à la Bastille?

— Ehl monneur, que m'importe la B»tille? répandit ]

DU DONJQH m VINCENNES. m

beiiu Qafi& mal piibje faire tYee im eottteaH tô pratiquer des trous? acier des barreaux? cela est impossible. Me tuer? eh! ne lepourrais-je pas toujours? la liberté de s'ôter la ne est la seule à laquelle le despotisme ne puisse attenter. Tuer mon porte-clefs? si j'étais frénétique» ne pourrais-je pas l'assommer avec une bûche?

— Monsieur, toutes ces raisons sont inutiles; ce n'est pas la règle.

— Est-ce la règle aussi qu'on retienne mes malles?

— Qu'en avez-vous besoin?

— Mais elles contiennent mon linge, mes habits, mes effets, mes peignes, et je manque de tout.

— Qu'importe comment vous êtes yètu! vous ne voyez personne.

— Mais la propreté est une des premières nécessités de la Tie, elle est indispensable à la santé. Voyez, monsieur, depuis que je suis ici je n*ai changé ni de bas ni de chemises.

— On vous en fera.

— Pourquoi m'en faire puisque ma malle en contient?

-^ Votre malle n'est pas ouverte. Nous n'en avons pas la clef et vous ne l'ave» pas vous-même. Il faut d'ailleurs en faire l'inventaire.

— Eh bien ! tout cela est très-f&cile; un serrurier et un commis, c'est l'afiEaire d'une heure.

— Une heure, monsieur 1 mais le moyen de trouver cette hieure? J'ai des a£Efldres plus importantes qui m'occupent Vous n'êtes pas seul prisonnier; et puis mes entrevues avec le mLnistre, avec le roilui-même«..

18d HISTOIRE

— Ehl monsieur, yoos êtes ici d'abord pour piWidre soin des prisonniers. Je réclame ma malle sur-le-champ.

— Ce n'est pat la règle, nous verrons plus tard.

— Encore!... mais du moins, m'accorderez-yous un perru- * quier qui me rase et me coupe les cheyeux?

— J'en parlerai au ministre.

— Quoi, monsieurl une permission du ministre pour •••

— C'est la règle.

— Le chirurgien me l'ayait dit, mais je ne voulais pas le croire.

— Vous aviez tort.

— n a dû au moins vous parler de mon état, et vous dire qu'un bain m'étaitindispensable dans le plus court délai possible.

— Oui, je crois qu'il m'en a parlé.

— Je crois?.. . quoi I vous qui êtes responsable de la santé des prisonniers, vous traitez avec cette légèreté des remèdes qui leur sont ordonnés par les médecins I Je veux un bain et je l'aurai.

— Monsieur, vous n'avez pas d'ordres à donner ici...

— Et vous en avez à recevoir de ceux qui prescrivent un régime pour les hommes dont la vie vous est confiée.

— C'est bon, monsieur, je connais mes devoirs. Je demanderai des instructions.

— Toujours, toujours des délais mais, monsieur, il est

urgent...

—Je n'innoverai rien sans ordres. D'ailleurs ce n'est pas h règle.

— Ohl c'en est trop, monsieur; songez à la responsabilité qui

im DONJON DE Vï^îCENNES. fg|

pèse sur tous. Vous avez droit d'être mon geôlier» maïs non de devenir mon bourreau,

— Monsieur, cessez ces paroles insolentes. Oubliez-vous que je représente le roi?

— En ce cas il est grotesque ment représenté, dit Mirabeau après avoir toisé le gouverneur de la tête aux pieds. Le trajet n'était pas long, ajoute- t-il, car il était gros et court (5),

M- de Rougemont demeura interdit à ces paroles. Pais il sortit en faisant les menaces les plus terribles. Mirabeau eût probablement ressenti les effets de sa colère, si le lendemain une visite de M. Lenoir ne fût venue adoucir sa situation et mettre un frein à la vengeance du gouverneur.

Mirabeau était un prisonnier assez important pour mériter la visite du lieutenant général de police. Curieux de le connaître, et le voyant poursuivi avec tant d acharnement par son père, M. Lenoir voulut juger par lui-même de tout ce qu'on disait de lui. Il avait été poussé d'ailleurs à celte visite par la princesse de Lamballe. qui, ayant eu occasion de voir plusieurs fois Mirabeau, prenait un grand intérêt à sa situation. M. Lenoir ne le lui cacha pas, et Mirabeau, heureui de trouver une protectrice si puissante, demanda à M. Lenoir la permission de lui en exprimer sa reconnaissance. Il parla ensuite au lieutenant de police avec cette facilité et cet entraînement qui fascinaient si bien ceux à qui il avait affaire, de sorte que le lieutenant de police sortit du donjon prenant lui-même intérêt à Mirabeau, et après lui avoir permis des livres et de quoi écrire à son père et à la princesse -

H. de Rougemont se conforma aux ordres qu'il avait reçus.

Il apporta lui-même deux feuilles de papier à lettres paraphées L 24

edbyGoOgI

à Mirabeau, ce qa'il lui fallait d'encre, et une plume. Il pouflsa la rigueur jusqu'à rester dans la chambre pendant le temps que Mirabeau écrivit , fit cacheter les lettres devant lui, et les emporta avec l'encre et la plume.

Mirabeau écrivit à son père la lettre suivante : c< Desserrez mes chaînes ; rendez-moi quelque société ; la liberté de faire de l'exercice, de me procurer des livres; en un mot ce qui est nécessaire à la vie. Daignez me faire accorder le château de Yincennes pour prison; j'y serai sous la main du roi comme dans ce donjon, et bien près de ce donjon redoutable, si je mésusais de la liberté. »

Cette lettre resta sans réponse, et pendant le temps qu'il l'attendit, qui peut dire les souffrances auxquelles fut condamné Mirabeau par son inaction et l'absence de toutes nouvelles de Sophie? On lui avait permis des livres, c'était là sa seule distraction ; mais ces livres étaient pour la plupart de mauvais auteurs qui ne lui apprenaient rien et ne pouvaient l'intéresser, et puis quelle lecture, quelle occupation eût pu captiver dans les premiers moments cette tète ardente , dont l'imagination vagabonde se créait des malheurs au sein de la plus grande infortune quand elle ne rêvait pas la vengeance dans les fers? Les trois quarts du temps aussi, il jetait ces livres avec colère, %p promenait dans sa chambre avec agitation, parlant to«t haut, maudissant le ciel et les hommes, et se livrant parfois k ces improvisations brillantes qui ont depuis étonné la France, et qui sapaient alors dans leur base le régime arbitraireet les lettres de cachet. Enfin, voyant qu'il ne pouvait plus espérer de flédiir son père, il voulut essayer d'autres moyens de recouvrer la Hb^té. n demanda k écrire à M. Lenoir; ce dernier avait

donné crdre de le loi permettre. On loi a{^rta cette fois one seule feuille de papier paraphée, mais M. de RouçemeoLt ne gêna pas par sa présence lé prisonnier pendant qu'il écrirait.

« Me Yoici à Yincennes» monsieur, depuis plus d'un mois, écri?it-il, et vous savez que l'infortuné qui compte sait de combien de jours et d'heures il est composé. J'y suis traité comme un prisonnier d'état, et l'ordre de cette austère maison ne peut être interverti pour un seul homme. Cependant qu'ai-je fait? aurais-je encore» si jeune et simple particulier, mérité la disgrâce du souverain? ma détention importe-t*elle à Tétat , à la chose publique, à la société? Je ne crois pas qu'on ait prononcé ces grands mots dans ma condamnation. Cepeudant je ne me déguise point qu'on peut me dire que la fuite de madame de Honnier a offensé deux familles et affligé la mienne. J'avoue que c'est un tort, et que ce tort doit être expié, n ne s'agit plus que de savoir comment il doit l'être, etc. »

n entre œsuite dans la discussion des moti& probables de sa détention, qu'il résume en ces termes à la fin de sa lettre :

H Souffirez, monsieur, que je vous offre en finissant une réflexion qui présente, en peu de mots, tout ce que j'ai à dire sur ma détention.

» Ou je suis au donjon de Vincennes à raison de mes dettes, ou j'y sois pour l'enlèvement de madame de Honnier. Je ne crois pas qu'on puisse prétexter d'autres sujets de mécontentonent : s'il en est, je les ignore,

» Dans le premier cas, il est Màent que mon père veut me retenir ici toute ma vie, et c'est son proj^e exposé qui le prouve : en effet, il prétend que je dois plus de cent mille écust ce qui n'est exa^ié que des trds quarts. U ne peut, dit-il, en dé£Ed-

quant la pulsion de madame de Mirabeau et la mieime de dessus mes revenus, rembourser qu'environ dix mille livres par an. D'un autre côté, il soutient que je dois être enfermé jusqu'à l'acquit de ma dette, et qu'il ne peut me libérer que par l'emploi de mes revenus. Il est clair qu'à son compte je dois être enfermé trente ans. Le vrai est que quatre-vingt mille livres payeraient mes dettes, et qu'en autorisant un emprunt dont je payerais les intérêts, il me resterait plus.de dix mille livres de rentes, et l'expectative assurée d!une fortune très-considérable. Je crois que cette proposition ne peut pas se refuser, si l'on est de bonne foi, et que dans tous les cas, le gouvernement ne se prêtera point à ensevelir un jeune citoyen parce qu'il a fait des dettes. Mon père devrait, en tâtant sa conscience, être plus indulgent pour ceux qui comptent mal.

M Dans la seconde supposition, ou le roi daignera me traiter avec faveur, ou il m'en croit indigne. Si je dois espérer sa clémence, ce n'est pas, sans doute, une prison perpétuelle (et quelle prison I ) à laquelle il me destine. Si je suis menacé de toute la rigueur de sa justice, je me résigne sans murmure et sans crainte; je demande qu'il me soit permis de me défendre et d'éviter un arr4t par contumace, ou d'en appeler, s'il est prononcé. Je crois, monsieur, que mon père aura de la peine à échapper à ce dilemme, dont je vous supplie de peser toute la force.

» Daignez penser, enfin, que je ne suis plus un jeune homme de dix-huit ans, dont on prétend tempérer la fougue par quelques mois de prison. J'ai vingt- huit ans : le malheur a amorti mes passions, dont quelques-unes, je l'avoue, ont été trop vio» lentes. Ce qui m'en reste est, j'ose le dire, ce qui m'en doit

rester ; et c'est en yain qu'on attendrait ma conversion à cet égard : mais on peat compter sur ma modération. Je voudrais réparer, et je n'ai plus d'années à perdre. J ai assez de bonne volonté et de zèle pour^étfe utiles Mais ma santé dépérit visiblement, et mon Ame; succombant sous le poids de tant de disgr&ces, s'énerve. Ce que je demande donc surtout, c'est une prompte décision de mon sort. Peut-être ai-je encore assez de force pour envisager ma perte absolue, mais je né saurais supporter l'afiDreuse incertitude qui m'enveloppe et me détruit lentement.:» . '

• Sur cette lettre, H. Lenoir se rendit au donjon de Yincennes, pour voir Mirabeau. Il lui avait caché jusque-là les nouvelles qu'il avait eues de son père» et qui, pour le moment du moins, enlevaient au captif toute espérance. Mais si d'un côté le père avait été inflexible sur sa lettre], la princesse de Lamballe en avait été touchée au dernier point; elle avait fait de nouvelles démarches auprès de M. Lenoir, qui' avait promis d'améliorer la position du prisonnier. Une seule chose pouvait calmer son désespoir et son abattement, c'étaient des nouvelles de Sophie. Il se jeta aux pieds de H. Lenoir , pour en implorer; celui-ci refusa d'abord; mais touché, à son tour, par les larmes et les prières de Mirabeau, fasciné par ce langage, auquel nul geôlier n'avait pu résister jusqu'ici, le lieutenant de police céda et fut vaincu. Après plusieursT entretiens qu'ils eurent ensemble, M. Lenoir lui accorda la permission d'écrire à Sophie et d'en recevoir des lettres, moyennant qu'elles passassent toutes par ses mains, et qu'il pût les Ih-e avant de les faire parvenir. Mirabeau, fou de joie, baisa les mains et les habits de M. Lenoir, et dès ce jour se reprit à là vie et à l'espérance; Ce fut une mé-

IM HISKXRE

tamorphose complète qu'opéra le lieutenaDt de police, par ces moto magiques, qui permettaient une correspondance entre les deux amante. Les moti& qui dictèrent cette résolution sont restés inconnus. Quels qu'ils soient» oif^ ne peut trop s'étonner de leur bizarrerie. Cette situation est unique dans les fastes des prisons, quand on songe que la yraie cause de la détention de Mirabeau était ses relations avec madame de Monnier, et qu'on Yoit celui qui était chargé de faire exécuter la peine, rétablir secrètement ces relations. Peut-être aussi H. Lenoir avait-il d^ viné dans le prisonnier le génie de l'homme qui présida un iostant aux destinées de la France» et voulait-il l'arracher par ce moyen à une mort certaine, car la résolution de Mirabeau était prise et ses préparatifs faite à l'avance pour s'arracher la vie. Une chose non moins étonnante est la liberté du style des deux amante dans leurs lettres, qui passaient sous les yeux d'un tiers. Mirabeau, qui n'appelait M. Lenoir que son bon ange, et qui lui a conservé une reeonnaissanoe étemelle, s'était habitué k lui dire sa pensée comme à Dieu. M. Lenoir était plus qu'un homme h ses yeux et à ceux de Sophie, et les deux amante s'écrivaient comme si eux seuls devaient voir les pensées qu'ils traçaiwt l'un pour l'autre. La protection avouée de ce magistrat, cette concession immense, allégèrent k captivité de Mirabeau. U ne faut pas croire pourtant que sa détention fut exempte de soufirances : ce fut, au contraire, un des prisonniers qui en ^ouva le plus, pendant ses quarante-deux mois de captivité, par les dispositions de son caractère et de ses sentimente. Satisfait de ce qu'avait bien voulu foire M. Lenoir pour lui, il n'osait lui dire toutes les tracasseries que lui faisait subir M. de Rougemont, et il les supportait en silence, ou tâchait de les

écarter en luttant avec sa fermeté ordinaire, qui lui était revenue, n fut aussi souyent malade et faillit à perdre la Tue dans sa prison. Enfin 0 composa plusieurs ouwages, dont Tun est resté comme ayant-coureur de la liberté, ce sont les Lettres de cachet. Ses ouvrages, ses souffrances, ses lettres pour demander sa sortie de prison, sa correspondance avec Sophie, nous allons tout consigner ici, afin qu'on puisse voir te publiciste luttant dans les fers, le prisonnier repoussé dans ses prières, accablé par ses geôliers, et l'amant, le père, Tami, rabalant son âme tout entière au travers des barreaut de sa prison*

Ainsi qu'on vient de le voir, M. de Rougemont ne lui livrait que le papier nécessaire pour sa correspondance, et avait bien soin d'examiner s il n'en restait pas la moindre parcelle en son pouvoir. Mirabeau en avait réclamé vainement, on lui en avait toujours refusé, et il lui fut aisé de comprendre qu'on craignait les ouvrages qu'il pourrait écrire, et pourtant Mirabeau, qui ne pouvait plus vivre de son amour, qui ne vivait pas encore de la tribune, voulait vivre de sa plume. Toutes les improvisalions fi'îl faisait seul dans sa prison, et dont bous avons parlé, avaient pour objet l'arbitraire des lettres de cachet. Il avait fait depuis longtemps des recherches h cet égard, il avait médité ce sujet, l'avait mûri; il brûlait de l'écrire. Le papier seul lui manquait; il songea à s en procurer. On lui donnait des livres, il les lisait rapidement et en demandait d'autres; il arracha de chaque livre les pages blanches qui précèdent ou qui ne portent que les titres d'un seul côté, et de Tautre, avec son écriture la plus fine et la plus serrée, il commença son ouvrage sur les lettrée de cachet. A mesure qu'il avait fait une page, il la cachait dans la doublure de son habit» parce que si on Tavait décou-

verte, malgré la protection de H. Lenoir, on l'aurait anéantie. Ce fut ainsi qu'il composa et sauva son ouvrage; il sortit de Vincennes portant, comme je Tai dit, tout son manuscrit caché dans la doublure de ses vêtements. Cet ouvrage, dans lequel les principes de la liberté sont posés d'une manière nette et précise, remonte à Torigine des lettres de cachet, et prouve que de tout temps ce fut un usage arbitraire que s'étaient attribués les rois, au mépris du pacte fondamental avec leurs peuples, *et que cet abus de pouvoir n'était appuyé ni sur les lois, ni sur la justice, ni sur l'équité, ni sur aucune concession; il dénonce Tabus, l'arbitraire, la tyrannie, le caprice, et discute la légaUté des emprisonnements, au point de vue de notre histoire, depuis Philippe le Bel jusqu'à l'époque oii il écrivait. Enfin il dé* montre la nécessité de l'abolition des lettres de cachet, parce qu'elles confondent l'innocent et le coupable, ne sauvent point la honte des familles et sont entre les mains du pouvoir un instrument de capricieuse tyrannie, qui n'est appuyé sur aucune loi, sur aucune convention, sur aucun fait. Puis, comme complément, il dit le régime des prisons d'état, surtout de celle % Vincennes, et cite quelques abus des lettres de cachet.

Tout cet ouvrage est écrit avec une verve entraînante, une logique serrée, un style nerveux et coulant.

Nous avons déjà puisé à cette source, pour écrire le régime du donjon, sous M. de Rougemont; écoutons maintenant Mirabeau, quand il parle déjà manière dont on distribuait les lettres de cachet.

« À voir combien les lettres de cachet sont multipliées, ditil, on penserait que la liberté des citoyens est de tous leurs biens la plus méprisable. Les chefe de l'administration et néces-

DU DONJON DE VINCENTSES. ISS

sairement leurs commisf les inteDdanls et par cooséquenl leurs subdélégués; les commandants de province et leurs préposés, le lieutenant de police, qui ne peut êtte instruit que par des délateurs et des espions, c'est-à-dire par des témoins méprisables et suspects; les grands, qui ont déjà tant d'avantage sur les petits; ceux qui servent leurs passions, c'est-à-dire les êtres les plus vils; les riches, qui ont à leur disposition le corrupteur universel; les évèques haineux et inloléranls, puisqu'ils sont prêtres; les corps intrigants qui ont fait tant d'efforts pour se soustraire à la juridiction des magistrats, et qui conservent soigneusement les dernières étincelles du fanatisme ; tous ceux enfin qui ont quelque crédit et qui veulent être ridicules» ou injustes, ou vicieux impunément, puisent à Tintarissable source des lettres de cachet.

» Ici un ministre implacable yenge un trait caustique, une épigramme, une chanson, punit une indiscrétion, un discours sur lequel il est si ni^é de fonder une calomnie, peut-être un avis important qui a décelé sis fautes; it se défiait d'un rival ^'il redoute ; il sacrifie un complice qui n'est plus nécessaire et peut devenir dangereux: car telle est la peine ou le prix de certains services !

*> Là une femme intriganle invoque Tautorité pour servir ses passions, ses haines, ses amours. Plus loin, un publicaiu aux roains destructives soustrait à tous les yeux un infortuné qu'il ne saurait convaincre de fraude, mais qu'il eu soupçonne, ou le défenseur trop zélé dg ceux qu'il opprime; quand il ne peut égorger par des Juges à ses gages, il étouffe par des ordres arbitraires qu'il achète. Voyez-vous cet avide héritier, ce tuteur avare, ce débiteur puissant, qui chargent de crimes leurs mal-

i94 HISTOIRE

heareui pupilles, leurs ooncurrents îocommodes, leurs créanciers importuns? Une lettre de cachet va les acquitter. Leur ingénieuse cupidité saura bien intéresser les ministres, ou leurs commis, oa leurs favorites; car lesyisirs et les demi-yisirs et letirs sullaues aiment aussi Tor. Et ce père que les filtres de l'amour et les poisons de la jalousie ont enivré... il se rend partie contre son enfant : une vile courtisane l'égaré : il faut la TCDger ; il faal assouvir ses fantaisies et prévenir ses craintes. •« «Mon filsl... mon fils ingrat ose chérir sa mère; il ose la plaindre et gémir sur son sort I Ah I c'en est trop ; la mesure est comble ; qu'il aille dans un cachot apprendre à respecter ce que j'aime; il ne portera plus un oeil téméraire sur ma conduite et ma gestion. S'il a gardé jusqu'ici le silence, ses regards m'accusent, et je ne puis les soutenir; si j^ fais disparaître des biens que d'imbéciles ancêtres lui ont substitués, je ne serai comptable à personne; je me ruinerai sans contradiction; je suis père, non pour protéger, mais pour punir... » Déjà cet homme obsède le ministre; il expose ses angoisses patemeUes : des fautes de jeunesse sont des crimes , l'excès de sa sensibilité,^ feu des passions, ce créateur des grandes choses, sont autant de présages funestes... Comment soupçonner un père d'être si cruel et si perfide? Le mmistre signe : il n'a rien examiné ; mais un père peu t- il tromper?... Oh I non, sans doute, pas même se tromper... Le malheureux jeune homme est chargé de fers, il est enseveli tout vivant dans un tombeau; peot-élre lui en coûtera-l-il la vie; ou, oe qui est plus^ueU la raison... Froissé par la douleur, tout s'émousse en lui, l'esprit et les sens; il se^survit; il voit arriver à pas lents la stupidité, le désespoir et peutêtre la démence, car on malheur extrême, continu, sans oom-

DO DONJON DE VIHCEÎWES. iff,

pensation, sansre-âchp, peut briser l*âmek plus forte*.. Alors soo lyran se Terrait au cnmblede ses souhfiits; alors, usurpant paisible ment tout son bien, il le précipiterait dans quelque mâisoQ de force où, pour une modique rélribuUon, ce fils abhoré serait enchaîné, battu et nourri comme une bête féroce* »

Mirabeau a mis au bas de ce paragraphe, écrit a?ec tant de force, une note par Liquelle il proteste conlre toute allusion qu'on voudrait faire à fAmi des hommes, mais il est certain que c*était de lui qu'il voulail parler.

Il coolioue eosuiLe sur le même sujet, et présente des considérations plus puissantes sur la légèreté arec laquelle les ministres signaient les lettres de cachet,

<f On a le temps de les délivrer ces ordres qui ôtent un sî grand nombre de sujets à l'état: il ne faut que signer : on acquiert des amis par cette complaisance; mais examiner, discuter, contredire, confronter, lire les mémoires d'un homme dont on n'atiend rien» qui n'est pas présent, qu'on n'est point obligé d'é. outer, puisqu'on ne le voit pas; qui doit a?oir tort, puisqa*il est !e plus faible: peser ses raisons» balancer les objections et les répliques, •- Ehl le moyent... les intrigues.,- la cour.., les aQaires*,. les plaisirs; on ne peut pas tout faire-., on n'a pas le temps-.. Après tout, ce n'est qu'un hotnme..- ce ne sont que des hommes.-. Insensé! de les appeler des hommes! dei esclaves! Le sont-ils? Innocents ou coupables, qu'ils périssent; le visir le veut, ill'ordonne; sa volonté suffit, Ehl peut-on attendre un autre arrêt des ministres érigés en juges?

>j Un magistrat sensible à ses devoirs, à la seule humanité, ne ptut dans la solitude d'un cabinet, sans frémir d'horreur et

de pitié, jeter les yeux sur ces papiers, monuments infortunés du crime eu de Tinnocence. Il lui semble entendre des voix gémissantes sortir de ces fatales écritures, et le presser de décider du sort d*un citoyen, d'un époux, d'un père de famille. Quel juge« impitoyable, s'il est chargé d'un seul proc^ criminel, pourra passer de sang-froid devant une prison? C'est donc moi, dira-t-il, qui retiens dans ce détestable séjour mon semblable, peut-être mon égal, mon concitoyen, un homme enfin. C'est moi qui le lie, qui tous les jours ferme sur lui ces odieuses portes. Peul-étre le désespoir s'est emparé de son Ame ; il pousse Ters le ciel mon nom avec des malédictions, et, sans doute, il atteste contre moi le grand juge qui nous observe et doit nous juger tous les deux.

» Voilà ce qu'a écrit et sans doute senti (car on ne s'exprime ainsi qu'à Taide de la sensibilité) un éloquent philosophe chargé de l'auguste et redoutable fonction de rendre la justice. Mais ces courtisans, parvenus au timon des affaires par les passions du maître ou des favoris y ces hommes dont l'ambition a séché le cœur, dont l'intrigue absorbe l'esprit, qui n*ont d'autre titre à l'autorité que la faveur^ comme si elle suppléait aux talents; qui n'ont ni principe, ni système, ni connaissance, ni lumière ; qui ne savent ni lire, ni écouter, ni penser ; qui séparent sans cesse l'intérêt du gouvernement de celui de la nar tion, et leur intérêt particulier de celui du gouvernement ; qui n'ont d'idée que celle de retendue de leurs droits comme ministre, et ne s'occupent que du pénible soin de les maintenir au milieu de cette mer orageuse, où la vague qui les porta un instant sur la cime du roc peut et doit les abîmer en un autre instant, comment saisiraient-ils ces vérités de sentiment? »

DU DOiNJON DE VLNCENNES. 197

Il n'est pas besoin de faire ressortir ici les termes dans lesquels Mirabeau flagelle les gens du pouvoir. Il n*est qu'une chose plus triste que ses paroles, c'est la vérilé des faits qu'il avance.

Revenant ensuite sur la nécessité des pemes secrètes dont on arguait pour certains crimes qui doivent rester secrets aussi , il combat ces maximes en ces termes :

ce On m'a bien mal lu, ou je me suis très-mal expliqué, s'il est besoin que je prouve encore qu'il n'est point de crimes qui ne doivent être révélés, lorsqu'ils sont connus par la puissance publique, préposée pour les poursuivre, et qui, par cela même, ne peut juger, puisqu'elle accuse et qu'il faut qu'un tiers décide entre l'accusateur et l'accusé. Le souverain commet un acte de tyrannie s'il juge; mais il en commet un autre s'il punit secrètement, et il prévarique s'il ne punit pas, car il trahit la confiance publique : il encourage les méchants, puisque la certitude de la punition eat le premier moyen pour les réprimer. Punit-il en secret? il ne fait point exemple, ce qui est le premier, ou plutôt l'unique objet politique de la punition : il laise douter de sa justice, et effraye la société par un abus réel ou apparent de son autorité.

y> Quoi de plus inouï qu'un supplice nocturne? dit Sénèque, qui cependant écrivait au sein du plus terrible des patriotismes, et sous le plus forcené des tyrans; ce sont les assassinats que l'on ensevelit dans les ténèbres ; mais les châtiments sont d'autant plus utiles pour l'exemple et la réforme des mœurs, qu'ils sont plus notoires. En un mot, tout homme est né avec l'entière propriété de sa personne; aucune autorité humaine n'a de pouvoir sur lui qu'autant qu'il attente sur les droits

d'autrai ; cet attentat doit être notoire, légalement constaté, publiquement puni, pour êlre la preuve irrécusable que la société a été offensée et a reçu la réparation convenable. Voilà des principes simples, clairs, précédemment établis, et démontrés en quelque sorte par leur seule exposition. S'il est besoin d'y revenir encore, écoutez un philosophe dont la raison éclaire toujours la sensibilité, et dont la sensibilité embellit la raison et la rend attrayante. Le marquis de Beccaria résume en peu de mois tout ce qu'on peut dire sur celte importante question*

« Quels sont, dit-il, quels sont les motifis par lesquels on prétend justifier les accusations et les peines secrètes? la tranquillité publique, le maintien du gouvernement? Il faut avouer que c'est une étrange constitution que celle oh le gouvernement, qui a déjà pour lui la force et l'opinion, craint encore chaque particulier. La sûreté de l'accusateur? les lois ne le défendent donc pas suffisamment? il y a donc des sujets plus puissants que le souverain et les lois? La nécessité de sauver le délateur de l'infamie? c'est-à-dire que dans le même état, la calomnie publique sera punie, et la calomnie secrète autorisée. La nature du délit? sp les actions indifférentes ou même utiles au bien public sont déférées et punies comme criminelles, on a raison : l'accusation et le jugement ne peuvent jamais être assez secrets. Mais peut-il y avoir un crime, c'est-à-dire une violation des droits de la société, qu'il ne soit de l'intérêt de tous de punir publiquement? )>

» Je crois qu'il est difficile de répondre à ce "raisonnement si pressant et si bien lié. »

Eufin, résumant ses idées éparses, il termine par l'allocution saivante, dans laquelle est la prophétie de la révolution.

c 0 hommes I ne serez-vous donc jamais las d'appeler la tyrannie par vos maximes inconsidérées» ou votre fol enthousiasme, ouTos lâches flatteries, ou votre stupide crédulité? Ces préjugés funestes, cotte pusillanime docihté, cet égoïsme aride, ces complaisances vénales qui infectent toutes les classes de la société, enhardissent les puissants, que l'opinion publique, dirigée vers le bien, effrayerait, retiendrait, entraînerait, instruirait peut-être ; vous vous vendez vous-même ; vos maîtres sourient de vos erreurs; ils les fomentent, ils en profilent; ils s'habituent à l'usurpation ; ils retendent sur tout, ils mettent le fait à la place du droit; ils prennent les moyens pour la fin; ils en viennent à se persuader eux-mêmes qu'ils ont le di^oit de vous opprimer et qu'ils le peuvent impunément. Cette illusion lés perdra sans doule; mais vous souflrez en attendant la catastrophe, et vous souffrirez encore lors de ce terrible dénoûment... 0 hommes 1 n'oubliez donc jamais que le secret est la véritable égide de la tyrannie. C'est au milieu des ténèbres dont elle s'enveloppe, qu'elle aiguise son glaive et rive vos chaînes. Quoil vous voulez que ce qui intéresse le public soit secret! vous voulez produire le repos général en t][oublant la tranquillité particulière ! vous voulez déchaîner la calomnie et lui assurer l'impunité I vous voulez armer par la délation les frères contre les frères I vous voulez que chaque homme baisse les yeux à la vue d'un autre homme^ et tremble de trouver dans son concitoyen un ennemi ; que Tinquisilion civile, non moins odieuse et plus redoutable, s'il est possible, que l'inquisition religieuse, établisse dans la société une guerre intesline, sourde et cachée, mais par cela même plus funeste et plus continudle I... C'était bien la peine de vous réunir I »

200 HISTOraE

^ La publication de cet ouvrage, qui précéda celui de Lioguel sar la Bastille, eut plus de puissance, comme cela devait être. Plus énergique, plus éloquent, plus logique et surtout plus large . que le dernier, celui de Mirabeau traite la question entière de la liberté individuelle, remonte à l'usurpation qu'ont fait les rois et les gens du pouvoir de la personne de leurs sujets, sape dans leur base les droits qu'ils se sont attribués, engage à la résistance et appelle à cette révolte sainte dont le nom se change en révolution; Linguet se borne à traiter la questioni du régime de la Bastille. Il réussit à le faire changer en partie, comme nous l'avons vu. Les Lettres de cachet firent abolir le donjon de Vincennes comme prison d'état s et précipitèrent la révolution de 1789. A chacun selon ses œuvres. Ce-qu'il y eut de remarquable dans ces deux ouvrages, c'est que tous les deux furent écrits dans la prison même qu'ils firent détruire plus tard. Mirabeau surtout puisa dans les prisons d'état ces grandes idées de liberté qu'il fit retentir à la tribune. On le vil souvent, comme nous l'avons représenté, debout sur la lanterne du donjon, les yeux fixés sur Paris, celte ville immense od il cherchait le berceau de la liberté, jetant au vent, dans l'espoir qu'il les porterait aux Parisiens, ces paroles tirées de son Essai sur le despotisme :

« Nous, descendants de ces fiers Gaulois, dont la valeur nourrie au sein de la liberté et sans cesse animée par elle, arrachait aux historiens romains l'aveu de l'effroi qu'elle inspirait à Rome, si accoutumée à voir ses consuls et ses légions humiliés par ce peuple belliqueux, que ce fier sénat^ juge et protecteur des rois, « ne pensait qu'à sa sûreté et oubliait sa » gloire, alors qu'il avait à combattre ces ennemis redoutables; »

DOUA, SOUS les coups desquels s'abattit le farouche despotisnie qui faisait ramper l'univers, nous laissons fuir de notre sein cette liberté qui valut à nos pères leur glorieux renom et la longue durée d'un vaste et florissant empire !... Hommes vertueux, luttez pour cette liberté sainte! »

Mais les échos étaient sourds à ses paroles qui se perdaient dans l'espace; un jour arriva pourtant où, changeant cetle tribune contre celle de l'assemblée nationale, sa voix puissante retentit dans TEurope, encouragea les peuples et fit pâlir les rois. Le grand orateur alors aimait à rappeler ses essais qu'il avait faits sur le haut du donjon, et bénissait l'apprentissage de tribun , commencé dans les chaînes.

Les Lettres de cachet ne furent pas le seul ouvrage que Mirabeau composa pendant sa détention. Depuis que M. Lenoir avait autorisé sa correspondance avec Sophie» sa passion pour elle semblait avoir redoublé de violence par la privation de la satisfaire. Tourmenté par le tumulte des sens que sa puissante organisation physique augmentait encore, il s'adonna à un travail qui devint le reflet de tout ce qu'il éprouvait par moments. Les commentaires de dom Calmet sur la Bible lui inspirèrent l'idée de faire ce qu'il intitula : VErotica-biblion. Il rassembla dans un seul cadre tous les goûts bizarres des hommes^ tous les moyens qu'ils ont pris pour varier leurs plaisirs, tromper la nature et créer des passions nouveUes (6). Cet ouvrage unique et original avait nécessité de grandes recherches qui le rendaient très-savant; mais le style obscène qui y régnait décelait par trop les motifs de l'auteur. Il ne peut être excusé que par sa position particulière, et nous avons dû le mentionner pour bien faire

connaître l'organisation de Mirabeau ; il lui valut du reste, de k 16

la part d'un de ses amis> la lettre suifante» qae ce dernier eut le courage de lui écrire : c La nécessité, disait^l, ne doit point forcer un homme à se manquer de respect à lui-même, et ce n'est pas du poison qu'il faut Tendre pour avoir du pain. »

Plus calme dans sa passion, il fit plusieurs traductions qu'il enToya à Sophie, entre autres celles de Bocace, de Tibulle et des Baisers de Jean Segond ; mais l'impétuosité de ses sens ayant repris le dessus, il composa un roman intitulé ma Conf>ersi(my dans lequel il ne garda plus aucune mesure. Voulant cependant tempérer cette fougue qui ne satisfaisait ni son imagination ni son esprit, il fit un Ess<U sur Vintolérance religieuse. Cet écrit n'a pas été imprimé.

Pendant ce temps sa captivité se prolongeait, et bien qu'il eût, comme nous Tarons dit, la protection bien marquée de H. Lenoir, il n'en éprouvait pas moins mille tracasseries de la part de H. de Rougemont. Nous allons citer une circonstance à la suite de laquelle est une de ses lettres qui les résume en partie.

Un jour il renouvela la demande d'un miroir qu'il avait déjà lute depuis longtemps.

-*- Ce n'est pas la règle, lui répondit H. de Rougemont auquel S i^adressait.

-«- Mais fftît-on des brèches, enTonee^t^on des portes avec cela? fépbqua Mirabeau.

•^Non; mais on correspond.

«^Avec qui? comment? ma fenêtre est bouchée par une trémie; son épaisseur est tdle que je ne pourrais atteindre an bord de cette lucarne, quand il n'y aurait pas de triples barreaux. Ouel jeu d'optique voulez*vous que j^ tente?

-^Cen'eslpm la règle.

DU DONJON DE VINCENNES. Ml

*^ Comment me peigne ?

-^ A tâtoDS. La yue de Totre visage pourrait tous inquiéter. On 8e frappe rimaginattoù, on se croit cbangé«

—Est-ce que je ne me sens pas? et si je yeux me Toir« un hésh sin d'eau ne fera4-il pas l'office d'un miroir?

— Ce nett pa$ la règle, je ne trahirai pas mon devoir*

ir Je résolus de l'emporter de haute lotte sur cet homme, dit Mirabeau, ou de m'efibrcer de le démasquer aux yeux de set supérieurs, quelque chose qu'il en pût arriver. Gomme on est plus maître de soi en écrivant qu'en parlant , je n'insistai pas davantage, mais un moment après que M. de Rougemont fat parti, je lui envoyai la lettre suivante. Qu'on juge en la lisant du caractère et de l'àme de celui dont on ne peut obtenir quel-que chose qu'en prenant ce ton avec lui. »

La lettre se terminait ainsi :

M Cette règle de l'exclusion des miroirs fût-elle portée par les supérieurs de cette maison, ce serait un faux exposé, et je me crois sûr de les Caire revenir. Quand je leur dirai : « Il est physiquementimpossiblequ'un miroir meserve à un usage dangereux: je suis obligé de me peigner à tâtons» de négliger absolument le soin de mes dents. J'ai eu longtemps besoin d'un emplâtre, précisément au coin de la bouche. Il fallait que je l'y posasse de la manière la plus dégoûtante, ma vue ne pouvait guider mes mains. On se sert de la lettre de vos ordonnances pour nous tourmenter» au lieu d'en saisir l'esprit. Les demandes les plus innocentes, les plus simples» sont repoussées par ces mots : Ce n'eitpas la règle. Les prescriptions ks plus tyranniques érigées par ces seuls mots : (7'eff la règle. Ces deux formules, qui con-* stitMAt la jurispnidenoe de cette maison^ sont un cheval de

204 fflSTOffiE

bataille qui doos [foule et nous écrase. » Quand je leur écrirai cela, ^ quoi tous savez bien, monsieur, qu'on peut ajouter infiniment de choses, je suis persuadé qu'ils m'accorderont un miroir. Grande importance, indicible grâce en effet I

» Je vous prie donc, monsieur, de vous décider, car je verrai n'est pas un terme, et c'est le mot le plus doux que j'aie entendu sortir de votre bouche. H pourrait me mener à dix autres mois. Il n'y a pas moins que j'ai demandé ce miroir, et ce n'est que d'aujourd'hui que j'ai ma réponse. Il y a trois mois que j'ai demandé que mes cheveux, qui me tombent dans la bouche, fussent coupés. Vous m'avez répondu : Je verrai ; et ils tombent encore. J'ai demandé un couteau, quatre mois avant de l'obtenir. Dès la première fois, vous m'avez répondu : Je verrai; et il a fallu un ordre de la police pour que vous vissiez. Il ne faut qu'un instant, permettez-moi de vous dire, pour voir si vous pouvez ou ne pouvez pas me donner un miroir. Si cette concession excède voire pouvoir, je solliciterai auprès de M. Lenoir, quelque répugnance que j'aie à l'entretenir de telles futilités. Si elle est en votre pouvoir, je l'exige de votre justice. Croyezvous qu'une affaire si grave exige beaucoup de méditation? Non, vous ne le croyez pas : ainsi vous ne m'avez dit. Je verrai, que pour gagner du temps. Quoi donc! ne sommes-nous pas assez malheureux, sans qu'on se joue ainsi de nos désirs les plus innocents, de nos besoins les plus urgents et les plus simples? Je sens, monsieur, qu'à votre place on contracte l'habitude de dire : Non; mais un homme de bon sens doit réfléchir sur ces non, surtout lorsqu'il s'adresse à quelqu'un qui n'est ni turbulent, ni indiscret, ni importun, ni stupide, ni rampant.

» En un mot, monsieur, cette question du miroir à donner

OU à refuser, qae j'ai été bien aise de tous exposer aTec quelque étendue, afin que nous nous entendions une bonne fois. s*il est possible, se réduit à ceci : Pouvez-vous ou ne pouvez-yous pas? Si TOUS pouvez, pourquoi me refusez-Tous ? je n'ai point mérité Totre humeur (il est. peu généreux d'en montrer quand on est le plus fort) et j'ai droit à Totre équité.

» J'ai l'honneur, etc. »

Une heure après, Mirabeau eut un miroir. La peur ayait agi sur ce tyran subalterne. On peut juger par là de ce qu'il était envers les autres prisonniers qui n'avaient pas les mêmes ressources que celui-ci.

Mirabeau devait encore ajouter à ces tracasseries qui paraissent légères, mais qui sont cruelles quand on est e% prison abandonné de tous, la douleur de voir ses espérances de liberté s'effeuiller une à une. Sa première tentative avait été vaine auprès de son père. Il l'avait renouvelée. Même silence. Il écrivit aux ministres, il n'en reçut pas de réponse. Il prit le parti de s'adresser directement au roi. Il lui écrivit la lettre que nous allons donner, devenue caractéristique par les événements qui la suivirent à la sortie de Mirabeau du donjon.

ce Sire, j'implore votre clémence, parce que je me reproche des fautes; je réclame votre justice, parce que je n'ai point commis de crimes, et qu'il est affreux de punir des erreurs de jeunesse comme des forfaits atroces. C'est rendre les hommes indifférents au crime et à la vertu, et leur faire désirer et chercher la mort, comme l'unique remède à leurs mauk ; car qui voudrait supporter les coups et les^ injures du sort, les torts de l'oppresseur, les dédains de l'orgueilleux, les outrages d'un ennemi, les angoisses des inquiétudes les plus cruelles, les délais

2M HiST(»R£

(M les dénis de justice, lorsqu'il peut» en un mooient, s'affnih cbir de tous ces intolérables fardeaux? Daignez, sire, me «uh* Ter de mes persécuteurs» qui m'ont fait trop de mal pour ne pas me baïr, el à qui ma perte serait trop utile pour qu'ils cessent d'y travailler. Laissez tomber un regard fayorable sur u homme âgé de vingt-huit ans, plein de zèle et d'émulatioii, qui, enseveli lout vivant dans un tombeau, voit arriver à pas lents la stupidité, le désespoir, et peut-être la démence, au milieu de ses plus belles années. On dii souvent que la perte d'un homme nett rien pour un puitsant wionarque ; ah I sire , cette maxime funeste, également fausse et barbare, n'est pas faUe pour le cœur honnête et généreux de votre majesté. Puissiezvous ne .consulter que lui pour prononcer sur mon sorti M Je suis, avec le plus profond respect, etc. » H. Lenoir remit la lettre à Louis XVL II n'en résulta rien pour Mirabeau. Quelques années après, le roi dut souvent k relire et méditer sur les dernières phrases.

Mirabeau fut réellement malade dans sa prison; menacé d'une cécité complète» il écrivit de nouveau à son père la lettre suivante, empreinte de tout son désespoir.

€ Mon père.

» Mes yeux sont sérieusement attaqués, et de Taveu d'un habile oculiste, à peine me reste-t-il l'espoir que la discontînuation du travail que nécessite la solitude, les distractkw causées pair k vue de quelques humains, et l'exercice que me permettrait une vie moins i;^nfermée, relarderaient U cécité k laquelle je ne compte pas échapper. Je vous épargnerai et les réflexions et le détail des autres maux qui me rongeât; mais

DU DONJON DE VINŒNNES. Îi7

eonsultez-Tons Toas-mème, mon père ; c'est Totre fils souffirant, anéanti et menacé d'aTeuglement , qui vous implore pour la

dernière fois. Que direz-vous? que j'ai gagné un oculiste, que

j'ai TU dix minutes en ma yie? Qoe j'ai séduit le commandant» qui, depuis dix-huit mois, se loue constamment de ma conduite? Que je trompe tout le monde, excepté tous, tous seul dans l'univers? Que je suis un hypocrite, un scélérat, un monstie, qui ne mérite pas même qu'on me donne le choix du supplice? Eh bien, mon père, je m'attends à ces discours; ils ont été prononcés, écrits, imprimés mille fois. H est plus aisé de les lépéler encore aujourd'hui ; car autrefois j'y pouTais répondre, et maintenant je ne le puis... Je m'y attends, dis-je, et mon parti est pris.

» 0 Dieu I Dieu Tengeur t si tous existez, n'accablez pas l'oppresseur dont je n'ai pu fléchir l'Ame barbare ; adoucissez seutoment, touchez son coeur pour son fils ; que cet enfant ne subisse pas les mêmes épreuTes que son malheureux père; il y succomberait sans doute : sauTez-le de tant de cruauté. Je n'ai fiai à demander pour moi, qu'une mort prompte et le pardon de mes fautes; mais que TOtre clémence daigne s'étendre sur mon père comme sur moi.

i) HlRABfiilU fils. »

Otite lettre eut le même sort que les précédentes. Mirabeau retomba dans un découragement profond et fit une longue et cnielle maladie, au bout de laquelle il écH^il à H. Lenoir :

<c Je ne sais par quel hasard, monsieur, disait-il, malgré mes tTertissemoils réitérés et ceux de IL de Rougemont> on a porté le mémoire des médicaments que j'ai pris ici, depuis que j'y suis, sur le compte du roi. Ce mémoire monte à plus de cait

208 HISTOIFE

pisloles. Ce petit tour de paise-passe me serait fort indifférent, s'il ne me regardait pas. Je suis revenu de la manie d'être le Don Quichotte de la droiture. Le roi est riche ou devrait l'être, et on lui en fait bien payer d'autres ; ainsi il pourrait supporter celui-là ; mais, monsieur, je ne crois pas d'abord qu'il me conyienne d'être aux frais du roi. J'ai été aux coups de fusil pour lui sans solde ; je mourrai probablement dans ses prisons, et je désire que ce soit aussi sans solde. Dailleurs, monsieur, j'ai im intérêt plus pressant encore pour réclamer contre cette indécente irrégularité. Hon père s'est chargé de payer, à part de ma pension, les frais de santé, parce qu'on lui représenta qu'avec six cents livres je pourrais à peine me vêtir en bure. D'après cette convention, il a tout lieu de croire que ce qu'on pourrait lui dire d|i dérangement de ma santé est un conte ; car il sait bien qu'ici, comme ailleurs, on ne \itni on ne meurt pour rien. Peut-être sera t-il moins incrédule quand il lui faudra payer quarante ou cinquante louis pour médicaments, et comprendra-t-il qu'il pourrait ou me tuer ou me faire vivre moins chèrement ; car enfin je lui coûte ou dois lui coûter ici près de quatre mille livres. Je me réduis volontiers à moitiés s'il veut m'accorder ma liberté ou l'adoucissement de mon esclavage. Vous ne sauriez croire, monsieur, combien l'opération de la soustraction parait touchante à mon père. Cet argument est de tous celui qui l'attendrira le plus vile sur mon sort, si tant est qu'il puisse être attendri. Je vous supplie donc d'ordonner que les comptes passés, présents et à venir soient remis à mon père, sauf la restitution du double emploi à qui il appartiendra. .le vous supplie aussi de charger M. de Rougemont de me dire ce qu'il TOUS aura plu ordonner à cet égard.

» Il y a six semaines, monsieuTi que je n'ai reçu de nouvelles de mon amie; je tous en demande avec instance et espoir, parce qae cela dépend de tous. Que les autres me traitent comme un insecte qu'on écrase sans remords, mon cœur me dit bien haut que je m'abaisserais cruellement de les prier, et que je m'épuiserais yainement en efforts pour les fléchir; mais celui dont je tiens tout jusqu'ici, et dont je ne démériterai jamais, parce que tout mon désir est de lui plaire et de lui témoigner ma gratitude, recevra toujours mes demandes avec indulgence et bonté. Ainsi j'insiste avec confiance et sans crainte.

» J'ai l'honneur, etc. »

Mirabeau se plaint de n'avoir pas depuis longtemps des nouvelles de Sophie; c'est qu'en effet M. Lenoir, malgré la complaisance qu'il y mettait, était souvent obligé, par ses occupations, d'apporter du retard dans l'envoi des lettres. C'était un nouveau supplice à ajouter à ceux que Mirabeau souffrait déjà. Du reste, on va juger de sa situation par les extraits que nous allons donner de sa correspondance, et l'on va voir par quels sentiments divers ce cœur a dû être agité de jour en jour et d'heure en heure.

Tantôt c'est son amour qu'il décrit avec toute la chaleur de sa tète, en y mêlant la logique de son cœur.

(( 0 Sophie, qui le jour troubles mon repos, qui la nuit me tourmentes en songe! Sophie, source de tout bonheur, de toute volupté, de tout transport, crois-tu donc qu'elle n'est pas toute aimable celle qui a fixé ce cœur volage qui ne s'était jamais donné , ces sens impétueux qui m'ont commandé tant d'infidélités; cet homme blasé sur tout ce que le vulgaire appelle les plaisirs; si au-dessus de l'opinion, cette folle reine du

$10 tastom

monde; si rempli d'une trop juste méfiance eontre ton sexe, et qui, seulement depuis qu'il te oonnalt, n'approcha jamais des feux sacrilèges de ton temple? Non, et oe remords, le plos cruel de tous, est éUranger à mon cœur : jamais parjure ne souilla ma bouche; jamais l'idée de te tromper ne déshonora mon âme; tout oe que je t'ai dit de mon amour , tout ce que je t'en ai caché, tout ce que tu en as senti, tout ce que tu ^as deviné. est également vrai, profond, inaltérable, éternel; il survivra à mes forces, à mes désirs, et les déliret de mon imagination ne sont que ton moindre triomphe, »

Tantôt ce sont les sens qui parlent et qui lui diolent les paroles suivantes :

« J'ai été toute la nuit occupé de toi , et cependant j'ai dormi ; mais je me suis réveillé vingt fois. Ces moments-là sont bien cruels : on vient de voir tout ce qu'on adore ; on se h&te de profiter de son bonheur • et, dans l'instant oh l'on croit le saisir, Ton s'aperçoit, avec une désolante surprise, qu'il a fui. Mon amie bonne, tu éprouves souvent ce sentiment douloureux; ainsi je n'ai que faire de t'en déceler toute l'amertume. Le jour, on n'est pas la proie de ces méprises, parce que l'illasion n'est jamais si complète ; mais la nuit, on arrose son chevet de ses larmes, et cependant on y enfonce la tète pour y retrouver son erreur, »

Mais» peu satisfait de tracer ce qu'il éprouve, il veut savoir ce que Sophie éprouve à son (our«

« Te» rêves semblent-ils réaliser mon amour? lui écrite; seDs4u mes caressées, me prodigues-tu les tiennes? Tes baisers» de feu animent-ils un peu l'inséparable? 0 Fanfeail tu me dis que tu rêves, et ta ne me dis pa& ce que tu r6?esl Ne

me dois4u pas compte de tes nuils comme de tes jours? Ah! oui, sans doute, elles sont bien plus à moi; elles sont lout à moi, qu'à mot I Raconte-moi tes illusions, ô épouse chérie! trompe l'absence; embrasse ton ami; fais -lui voir qu*il possède ton imagination aussi bien que ton cœur. Ah! ton âme est si brûlante I tes sens seraient-ils glacés? Non, non, gans doute ; la nature te donna toutes les sensibilités ; tes sen* salions soDt exquises comme tes sentiments déiicals : je me plais à le croire du moins. C'est là mon seul amour-propre; je nen ai qu'en toi, et tout le reste est en toi. Adieu, chère, chère et incomparable amante; adieu, épouse de mon cœur, bien-aimée de Gabriel- Adieu, son tout, sa déesse, son âme, sa Tie, son univers . Reçois tous les baisers que tu voudrais me donner. Je les disperse sur ton beau corps; ahi la plus petite place en est couverte- >j

Puis, plus calme ou feignant de Fétre, il se platt à lui donner des détails sur la vie qu'il mène au doDJon, et, pour mieui tromper l'inquiétude qui le dévore, lui raconte ranecdole qu'il vient de lire, et dont il tire une comparaison pour son amour.

(f Bonjour, bonne et douce Mimi que j'adore- J'ai assez bien dormi, malgré le gros ouragan ; je ne me porte point mal aujourd'hui. Je compte à présent les jours oh ma santé ne souffre pas; mais je ne comble point ceux où je suis tranquille, car il n en est pas un seuL Agitée d'espérance ou d'inquiétude, de douleur ou de désirs, mon âme, quoique gouvernée sans cesse et exclusivement par le même sentiment, est le jouet de mille sensations contraires qui s'entrechoquent et ne me laissent pas un moment de repos. Quelquefois je ma repats de toutes sortes de chimères ; j'invente, je conjecture, je combine; je me per-

)|iç

saade presqae que je puis compter sur des ressources qui n'existent peut-être que dans mon imagination. Hais quand Tédifice de mon bonheur est éleyé, une seule réflexion vient le détruire , et je trouve plus aisément encore des raisons de me désespérer que je n'avais saisi celles de me flatter. C'est ainsi que mes jours se passent. Quelque chose que je fasse, par quelque lecture que je m'efforce de me distraire, je ne puis donner de l'attention à rien. Entièrement absorbé par mon amour, aucune distraction n'a de prise sur moi : les belles-lettres, qui avaient tant de charme pour ton Gabriel, l'ennuient et le fatiguent; la politique, dont je faisais mon étude la plus sérieuse, me dégoûte ; je ne puis supporter que les hommes fassent tant de sacrifice et commettent tant de crimes pour des intérêts qui me paraissent si petits ; l'histoire me met en colère, en m'offrant sans cesse la perfidie des hommes, la tyrannie des grands, la bassesse des subalternes, et surtout la lâcheté des historiens qui font de la profession la plus respectable, la plus utile et la plus noble, un vil commerce d'adulation, d'erreurs et de mensonges. Je parcours des pages entières avec humeur ou sans intérêt. Je tue le temps, je ne m'occupe pas. Si je trouve un trait qui ait quelque rapport avec la disposition présente de mon Ame, je me réveille ; je lis, je relis avec empressement : je médite ; le livre se ferme, et me voilà replongé dans mon ordinaire rêverie. Hier au soir, j'ai éprouvé cela d'une manière très-vive, en lisant, dans une assez mauvaise histoire de Louis ÎII, une anecdote que je ne connaissais pas. Ce prince était très-beau; Thomassine Spinola, Génoise, devint éperdument amoureuse de lui, dans un bal, à Gênes, qu'on lui donnait : elle lui parla plusieurs fois et lui fit l'aveu de sa tendresse,

ea le priant de Touloir bien être son intendio. Jusqu'ici tu ne Tois qu'on compliment en italien; tu trouves même, comme moi, qu'il faut être bien inflammable pour être si amoureuse d'un roi, qui est ordinairement un assez sot homme ; mais la pauvre Tbomassine va t'intéresser. Du moment oh Louis XII eut reçu ses serments (et Ton prétend qu'il n'en reçut que cela], elle dédaigna le commerce du reste des mortels , et rejeta avec mépris les caresses et les empressements de son mari. Livrée entièrement à sa passion , elle écrivait sans cesse à son amant pendant son absence, et sut rendre son amour précie!](x et respectable à ses concitoyens, par les grâces qu'elle leur en obtint. Sa tendresse lui coûta la vie. Le bruit courut en Italie, pendant une grande maladie du roi, qu'il était mort. Cette fausse nouvelle trancha les jours de son amante. Tbomassine s'enferma dans une chambre obscure , où, tout entière à sa douleur, elle invoquait la mort. Une fièvre ardente la consuma en moins de huit jours. L'iugrat Louis XII lui donna quelques larmes et fit graver une épitaphe sur un magnifique tombeau que lui élevèrent les Génois. Ne te sens-tu pas émue, ma tendre amie? Il faut être bien sensible pour pouvoir aimer à ce point sans retour et sans espoir; et cette Italienne infortunée méritait un intendio plus reconnaissant. 0 chère et douce amiel comme tout ce qui vient du cœur y retourne! Qu'il est doux d'être aimé pour soi-même I Celles qui aiment ainsi méritent seules le titre de vertueuses, de sensibles, et le nom d'amante. Mais entre des millions de femmes, en trouve-t-on quelqu'une à laquelle on puisse le donner? Au premier rang comme au dernier, c'est ce qui flatte leur vanité qui touche leur cœur : et, depuis le sceptre jusqu'à la houlette, l'éclat de la couronne et

Si4 HISTOIRE

celui du ruban sont les talismans qui enchaînent ton sexe. Ohl combien différente est ma Sophie! que tous les riens pompeoi ou friToles ont peu d'accès dan» son àmel Que tous les rois de la terre lui paraissent petits auprès de son amant I Oui, chère épouse, j'ose le croire, tes regards ne se détourneraient pas de dessus les miens pour fixer le plus puissant des Inorteb qui t'adresserait son hommage* Gabriel, fûtril né dans un état obscur, dans' un rang subalterne, eût touché sa Sophie s'il eût été connu d'elle. Ce ne sont pas les titres, ce n'*est pas le faste que tu aimes, c'est ton amant ; et la fleur qu'il place sur ton sein fait battre ton cœur que ne séduirait point un diadème. Voilà quelle idée j'ai de ta délicatesse et de ta sensibilité. Âh! ne crains pas que Gabriel, qui se croit aimé d'un tel amour, puisse être jamais sensible h l'ambition, aux honneurs, à tout autre désir que celui de te posséder 1 Son but unique, la fin de son élre, l'objet de toutes ses démarches» sera la réunion des deux moitiés que la tyrannie a séparées, mais que la mort seule peut désunir.

Quelques lignes plus bas, le chagrin qui plane autour de aa plume finit par s'y incrustrer malgré lui, et il s'écrie alors :

« Si tu voyais comme je pleure, ma Sophie 1 est-ce donc une honte à un élre malheureux et sensible de verser des larmes? hélas 1 c'est la seule douceur qui me reste; car, quand je pleure, ma tristesse est mêlée d'une certaine Toluplé indéfinissable, mais réelle. 0 mon amie I quel sentiment que l'amour, puisqu'il peut adoucir de si cruds malheurs! nous lui defoni la force de supporter notre douleur, comme nous lui ayons dû nos transports. Mais le sentiment de la perte est aussi yif que celui àe la jouissance et bien plus durable. Ah ! j'ai goûté tous

les biens de Famour persécuté,.. Je n'ose décider, mais je pleure, et je n ai pas assez de soupirs pour tous mes mauïl i»

Voulant pourlaot continuer cette apparente tranquillité» il s'iûforme à son tour de la manière dont Sophie passe son temps, des livres qu'elle lit; k dirige dans le choix des ouvrages, et rêvant dans la venir la même existence qu'il avait eue en Hollande, il k prie de préparer de nouveau son travail comme à cette époque.

tf Tu es bien mal en livres, pauvre chère Fanfan, 3e suis bien aise que tu aies lu Youug; il y a des choses sublimes» beaucoup de bizarres, et quelques-unes de folles : mais un tel livre TE au cœur quand on est malheureux ; car on n'est jamais si sensible. Ils ne veulent donc pas que tu lises des romans? Les pauvres gens ne savent pas que rien ne semble si plat que la plupart des romans, quand on aime! Tii feras de furieux reproches à Rousseau quand tu reliras son Héloïse; mais tu y trouveras des choses vraiment inspirées par k passion, et exprimées comme il exprime toujours. Au reste, tous ces grands écrivains ne nous paraissent plus des maîtres quand il est question d'amour : c'est nous qui savons le secret de ce Dieu. P. m'a dit qu'il te prêterait le Journal de Liûguet. Vois s'il n y aura rien sur Watron, et n'oublie pas que tu m'as promis de prendre des noies pour mon grand ouvrage. €e genre d'occupation te fera toujours plaisir, puisqu'il te rappellera sans cesse ton ami* Tu juges bien que je n'écris pas un mot Mf cette matière, depuis que je sais que mes papiei^ iront à la police. Tu ne saurais croire combien cek me gêne et me gkce rimagination. Aussi, hormis ce que je t'écris et nos dialogues, je nâ prends que des notes pures et simples^ sans

hasarder la moindre réflexion. Tu peux noter aussi toute pensée remarquable et saillante dans mes principes, en observant toujours de citer exactement. Il faut que P. t'abonne à un cabinet littéraire dont tu aies le catalogue ; il est trop cruel de ne pouvoir se procurer jamais que des livres d'emprunt mal choisis. Hélas I mon amie, je voudrais bien travailler à mes affaires avec la plus grande activité; mais tu sais ce que j'y puis ; écrire des lettres auxquelles on ne répond pas. En voilà à peu près une douzaine, je crois, que j'envoie à M. Lenoir ; de quoi cela m'a-t-il avancé? cependant je continuerai toujours : mais il faut une permission, et pour avoir cette permission, il faut voir M. de R. Je comptais que l'Assomption nous l'amènerait; mais il est tout occupé des ordres à donner pour dimanche, où tout Paris vient à Yincennes. Au moyen de cela, nous ne le verrons peut-être pas après-demain : en ce cas je lui ferai demander d'écrire à M. Lenoir, d'autant que je veux lui faire un peu de honte de l'état où l'on me laisse. Il est vrai de dire que je n'ai plus ni culottes, ni souliers, ni bas, ni habit. Ma culotte de drap est en pièces ; mes culottes de basin, il faut bien les faire blanchir. Je n'ai pas une paire de bas dans les pieds qui ne soit trouée. Mon habit de drap est en loques, l'autre plus sale qu'un torchon. Tous les prisonniers qui sont au compte du roi ont abondamment le nécessaire ; faut-il que je manque de tout, parce que je suis au compte de mon père? J'écrirai sur cela une lettre très-forte à M. Lenoir, pour lui donner un peu d'humeur contre le vénérable Ami des hommes. y> Pauvre Mimi, tu auras bien chaud aujourd'hui, car j'étouffe de chaleur dans mon cachoV, dont les murs sont sept ou huit fois au moins plus épais que les tiens. Hélas I les bai-

sers de Tami ne te rafraîchiraient pas, mais cette chaleur te ferait oublier Vautre, et nous ne mourrions du moins que de Tolupté. Adieu, mon épouse; adieu, ma bien aimée, Vamie, relue de mon cœur, le bonheur de Gabriel, et son amante à jamais adorée! Je t'embrasse comme et autant que tu yeux rétre, le tout sans compter. »

Mais fatigué de cette contrainte qu'il s'impose, et cédant à la force de sa douleur, il lui envoie de nouveau cette lettre em-* preinte de découragement et de désespoir :

« M'en voilà encore à l'incertitude, aux lueurs d'espérance, aux craintes déchirantes. Ah! j'en suis bien las, et jamais je ne fus si faible et si découragé. Ha santé redevient fort mauvaise depuis quelques jours. J'ai de nouveau perdu le sommeil, qu'à dire vrai je n'ai jamais bien retrouvé. Je souffre de la poitrine» et j'ai surtout des maux de tête intolérables. Mon œil recommence à s'enfler, en un mot, tout concourt à me contrarier ; mais, en vérité, le dérangement de ma santé est une faible diversion à mes véritables maux. Hélas! si je m'assurais de ta correspondance, de tes nouvelles, de ton amour, je ne m'inquiéterais guère de tout le reste. Si je ne le puis, que fais-je au monde? Je suis condamné à la mort par la nature. Aucune puissance de la terre ne peut annuler cet arrêt, pas même suspendre quelques instants l'exécution. Elle ne sera jamais assez prompte à mon gré, s'il me faut être longtemps encore dans l'état de perplexité où je suis. Je puis me dérober à la tyrannie, à la douleur, terminer d'afl&eux regrets. Je n'ai plus qu'un asile, que le despotisme qui me foudroie ne peut atteindre, et dont il ne pourra m'arracher. Pourquoi ne m'y refugierais-je

pas? je veux croire que ton amour ne change jamais, que tu b. 28

me restes fidèle, alors que tout m'abandoime ; n'ert-oe pas ira tourment de plus, dès que tu ne peux me le dire? Ma chaîne est est-eUe allégée parce que tu en tratnes une aussi pesante? aucune considération ne pourrait jamais m'engager à me séparer de ce sentiment délicieux, si j'^i pouvais reccToir les assurances. Mais, hélas 1 vivre même aimé de Sophie, mais sans conserver aucune relation avec elle, sans avoir \^ moindre certitude de son existence, c'est un supplice au-dessus de mes forces, et j'y succomb^ai si tu ne me viens pas k Taide. Agité par mille idées contraires, tantôt j'écoute en silence cette voix qui me parle, qui m'appelle, qui me crie : EUe e$t perdue powr foi, voilà ta dernière demeure; iu nela reverras jdus! et je suis prêt à me frapper. Tantôt l'amour, par une illusion délicieuse, mais mensongère, me distrait m'att^idrit, me console, me persuade d'espérer. Je cède à oes douces inspirations, mais pour peu d'instants, et passant tour à tour du découragement k la confiance, et de l'espoir à la crainte, je suis vraiment le plus malheureux, le plus tourmenté des hommes* d

Mirabeau éprouva, pendant sa captivité, une joie et une douleur ^alemrat vives. Sophie accoucha d'une fille : ce fut pour lui l'occasion de la lettre suivante :

« Ma chère, mon unique amiel j'ai baigné ton billet de mes larmes, je l'ai couvert de mes baisers... 0 mon amie ! ma Sophie! quel poids il m'ôte de dessus la poitrine; mais combien il y en laisse encore, hélas ! Tu ne me dis rien de toi, de ta santé ; ta lettre a été écrite dans les douleurs, je le vois; tu n'as ajouté qu'un mot, qu'un seul mot, après l'événement. Qu'il est tremblant ce mol! que ses débiles caractères ont déchiré mon cœur I Divine, divine attention! c'est toi, toujours toi! toujours toa

Ame! Mait» hétasl eoaiment es-tuT disrle-moi» hm Sof^bie«— * Gomment veus-tu que je me contkmiie? Hélas I m.oii cœur est triste, et il sort d'uo état plus e(m?ulsif œcore. Ne t'inquiète pas du désordre de cette lettre et de raltàration de mon écriture; ce n'est que le trouble de la nouiF^le, rémotîon trop juste et trop Iwte qu'elle m'a causée. Je ne me donne pas le temps de me remettre, parce que je ne yeux pas relarder, par ma faute, le plaisir que te causera la ^ue de celte lettre... Chke, cbère Sophie! te Wlà donc mère, hélas I et ton enfant ne te sera pas ôlé I Puisse-t-il adoucir tes maux et tes douleurs! Je dis ton enfant; ahl je sais bien qu'il est le mien. Jamais un titre si doux ne sera abjuré par ton ami... Cruelle Sophie, tu te reproches me$ malheurs; grand Dieul n'est-ce pas moi qui ai fait les tiens, et crois-tu qu'autre chose puisse m'occuper? Mais calme-toi, je t'en conjure, ô mon bonheur I Songe que tu es la moitié de moi-même, que c'est sur ma yie que tu attenterais en ne soignant pas la tienne... Tu as bescHn de tranquillité d'esprit, ma Sophie; je te conjure d'avoir soin de te», de te conserver pour des temps plus heureux... Ce me serait une grande consolation d'avoir la certitude que tu recevras celte lettre. S'il t'est permis de m'en assurer, apprends-moi ton état; dis- moi comment tu te trouves, et surtout ne me trompe pas... ah I ne me trompe pas; mais n'écris que quand tu le pourras sans danger, sans incommodité n^me. Mon cœur souffre: mais j'ai des forces encore, et tu n'en as plus. Ne te hàle domc^ pas, dussé-je soufirir plus longtemps. Ma fille a mes traits, dis-tu? tu lui as fait un triste présent ; nuûs qu'dle ait ton àme, ah 1 qu elle aéra riche alors 1 que la nature l'aura bien dédommagée des désavantages de sa naissance. Hélas I peut-être sera-t<^le trop sen-

sible ; mais quelques maux que fasse la sensibilité, elle fait encore plus de bien; oui, j'en jure par toi-même. Je ne Teux pas t'écrire longtemps, je ne le Teux pas, je ne le puis pas ; je crains mon cœur, je crains ma tête» je crains ton état; mon amie, ma Sophie, je te demande à genoux, j'exige de toi, je te conjure au nom de ta fille, de son père, de tous tes serments, de toute la tendresse que tu m'exprimes si bien, en n'osant l'exprimer, d'a?oir soin de toi, de ne rien négliger pour le rétablissement prompt de ta santé, de tes forces, d'appliquer enfin à toi-même une partie de cette noble et admirable fermeté qui constitue ton caractère. Adieu, adieu, mon bonheur et ma y\e. )>

Quelque temps après, sa fille mourut, et voici ce qu'il écrivit comme contraste à Sophie :

« Mon amie, le moment est venu de me prouver la force et l'étendue de ton amour ; certes j'en ai déjà reçu des preuves sans nombre et bien chères, et cependant tu n'as pas encore été soumise à une épreuve si délicate. Tu le sais, ô mon amante I la tendresse de Gabriel est sans bornes ; mais elle a tous les caractères d'ardeur et de fidélité qui composent son être. Rassuré par la ferme conviction que mon cœur n'exige que ce tribut qu'elle paye , je me croirais peu aimé si je ne l'étais uniquement, si quelque objet dans la nature pouvait te distraire de ta passion, ou te rendre difficile les plus grands sacrifices. Non, mon épouse, non, bonheur de ma vie, idole de mon cœur, je ne doute pas de ton courage, je sais qu'il ne coûte rien à ton amour, et cette idée a soutenu le mien dans ce moment où il me faut te demander ce dont j'ai à peine la force de te donner l'exemple.

» Chère amie, loin de nous les ménagements des Ames pu-

sillanimes... Notre enfant n'est plusl eh bien, je te reste; tu m'aimais en elle; rends-moi tout l'amour que tu lui portais, et que ton affection, jusqu'ici diTisée, se concentre en un seul objet, ô mon touti ô mon bien I Je vois tes douleurs, et tu sais si je les partage... Hélas I je ne puis de même mêler mes pleurs aux tiens I... L'amour ne peut imposer silence à la nature; mais il peut et doit la consoler; il peut et doit obtenir qu'un découragement funeste ne nuise pas à ses plus chers intérêts, à ta santé, à ta vie. Fais-moi donc le sacrifice, non pas de ta douleur, mais de ses égarements. Verse des larmes, répands-les dans mon cœur ; épanche tes regrets, mais n'en aiguise pas la pointe, déjà trop acérée, par une opiniâtreté qui t'arracherait à tes de?oirs, désespérerait ton ami , et lui ferait prendre en horreur cette TÎe avec laquelle tu dois le réconcilier. Tu le peux seule, ô mon ange ! Un crêpe affreux yoile à mes regards le bonheur; toi seule, qui lesoulèyes toujours, peux le déchirer tout à fait. Tu vois quel est mon sort ; tu vois à quelles épreuves • j'étais destiné ! Veux-tu que ma seule consolation, la conyiction d'être infiniment aimée, m'échappe encore? Oui, je croirais être aimé faiblement, si la mort d'un enfant auquel, hélas I nous ne comptions pas survivre, mais que nous savions cependant né de la condition des mortels, te rendait sourde à ma voix, à mes consolations, à mes caresses... Je sais quel bonheur tu te promettais de cet enfant, et quel plaisir c'était pour toi que de projeter le sien; mais oseras-tu dire ou croire qu'il n'est plus de bonheur pour toi dans le monde, quand tu peux tout pour le mien ; quand j'existe, quand je vis pour toi, quand je touÈhe peut-être au moment de t'être rendu?

» Tu mè plaindras, sans doute, d'être obligé de te donner

322 mSTOSlE.

cette duelle BouiFeSc. Hélas l si j'eusse pa te k im en ta s^nrant dans mes bras^ nos^cœiiis,, en s'uniasAiU, se seraieaLittiitudlem»t fortifiés... Âkl ma généiease Sophie, ne m'aecable pas du nouTeau tournent de tes souffrances on de tes dangi^s;. ne BOUS punis pas tous deui de notre infortune, n'augmente pas tes propres maux. Plewe^ mon en&nt, pleure; mais nom pas sans^ modération et sans mesure; que ta douleur soit douce et tendre comme toi. Tu n'as pas joui de la douceur de ¥oir Longtemps ta fille, de la tendresse de ses embrassements, des caresses de son aifance^ • hélas ! que regrettes-tu là 2 tu n'en s^ais C|ue plus malheureuse 1... 0 mon amie L ce n'est pas toi que le regret de ce que tu n'as plus peut rendre injuste pour ce qui te teste. Envisage ton amant» et songe combien la fortune t'a épargnée, même en te maltraitant» et tu avoueras qu'il te resta plus que des eonsolaiions. Vcilà« à mon tout I ce qui m'a fait supporter ma douleur et. ee qui me donne la force de t'éerire peu d'heures après avoir reçu une nouvelle qui a sarré mon cœur au point de m'inquiéter, car tu me £ais ainrar La vie* l'ai beaucoup pleuré depuis^, et voilà ma poitrine soulagée; mais mon âme ne le sera que quand j'aurai ta promesse de tout sacrifier à l'amour et de chercher dans son sein le remède à tes maux , sans m'en cacher la profondeur ou l'activité. Adieu , ma bien-aimée ; monlrennoi ce courage que j'attends de ta grande âme, âève-la au-dessus, du demi où elle est pfongée» et ne pense qu'à l'amour éternel et inviolable que mon cœur t'a juré, que mes tendres caresses te répètent, et sur lequel nul bras

ne peut attenter.

» Gabriel.

D Ta fille n'a pm résister aux cooivulsfona de dents ; sa nour-

riee ert, dit-OD, inoonsolable. Je prie IL B..*. de lui donner le pea que je prasen cette ooeasioa. Ceux qui ont aimé notre «bfiant oui tous 1» droits sur mous. •• Hélasl tu ne vi&ns^ que trap que c'est la main appuyée sur ma plaie, que je cherche à guérir la tîeiiBe. >»

Cesdaix lettres mggèrent une réflexîofi bien amère, qui, n die ne peut s'apptiquer k Mirabeau 4o«t la position toute spéciale fait une exception, pmit du (moins conoemex un père et un époux légitime. Il a dû arriver à plus d'un prisonnier d'être enfoui dans une prison d'état au moment où sa femme étaêt enoeînte. L'enfant qui a dû naître p^idaBt sa captivité, il nie l'a pas vu ; cet enfant ^ mort peut-être sans >que son père ait p« lui donner ime seule caresse; peut-être celui-d a-t^ii su toute la fois sa naissance et sa mort Peift-être ce fils a4^il grandi loin de lui« l'ignorant, le croyamt mort, n'ayant pas appris à r^imer; peut-être alors que ce père s'est offert à ses yen, cet enfont lui a-t-il déchiré le cœur en le considérant comme um toanger!«.. peut^ê(re.«« nais arrêtons-nous dans ces snpposittons dont la réalité oa'est que trop centaine ; car 4e tous côtés œ n'est qu'un abîme «de «douleurs, de tous côtés on voit le despotisme impie lutter contre la nature <el la puissance de INeu.

Mous ne continuerons pas à donner des extraits des lettres 4 Sophie. Nous avons snÉkaameott piusé à celte ^correspondance pour faire connaître Mirabeain^ et nous renverrons les lecteurs curieux à ce recudl que bien des gens ont comparé à la NaU" veiieHéloise.

Ce fut vers la fin de 1779, que la princesse de Lanuballe obtint pour Mirabeau une captivité supportable. On lui doima le ch^^ean pour pdion et ai fit cesser toutes les privations mes-

quines dont M. de Roagemont Tavait toujours accablé. On amure même qu'il obtint quelquefois la permission d'aller à Paris en secret, poutTu qu'il se représentât le soir au gouTerneur.

A cette époque Baudoin de Guémadeuc» maître des requêtes, fut mis aussi au donjon. H était accusé d'être possédé de la monomanie du toI, et on prétendait que le dernier qu'il avait commis était chez le garde des sceaux. Rien n'était vrai dans tout cela. H. Baudoin de Guémadeuc, homme d'un esprit distigué et original, avait contracté des dettes par les nombreux voyages qu'il avait faits à l'étranger, et par des expériences utiles et cuiîeuses sur sa terre de Bretagne. Son beau-père, fermier général, l'accusa de la monomanie du vol et obtint contre lui une lettre de cachet afin de ne pas payer ses dettes, et de jouir d'un héritage considérable qui venait de lui échoir. C'était un nouveau moyen de frustrer des créanciers, alors même que le débiteur était de bonne foi. H. Baudoin eût préféré la gêne à la privation de sa liberté, quand même son brillant héritage n'eût pas suffi à le libérer entièrement; mais il ne fut pas maître de choisir; l'arbitraire lui imposa des fers. Mirabeau noua des relations bizarres avec M. Baudoin. Sans se faire connaître il lui fit remettre par son porte-clefs, qu'il était parvenu à corrompre,;toutes les petites douceurs qu'il pouvait désirer et qu'il avait la facilité de se procurer dans sa nouvelle situation. Puis il établit avec lui une correspondance à l'aide de laquelle il ap* prit une foule d'anecdotes sur les cours étrangères que Baudoin avait fréquentées. Il réunit tout cela en un seul volume, l'assaisonna de traits piquants, de son esprit, de sa verve, et publia ces annales secrètes sous le titre de l'Espion dévaliié. Ce fut Tou*

vrage que Mirabeau Tendit le mieux. Le produit qa'il en retira le mil à même de faire de nouvelles démarches pour sa libellé. Il y intéressa vivement plusieurs personnes considérables, et son père fut obligé de faire cesser cette captivité. Mirabeau sortit de Yincennes le 17 décembre 1780, et se rendit auprès de lui; il y resta seize mois. Pendant ce temps, Sophie était toujours prisonnière. Mirabeau voulait à tout prix la délivrer et était prêt à recommencer avec elle cette vie errante qu'il avait menée à l'étranger. Il se procure les empreintes des serrures et tente de la faire évader; mais au moment de sa fuite, Sophie est surprise et Mirabeau n'a que le temps de s'échapper. Il songe alors à d'autres moyens d'arriver à son but. Avec une audace qui n'appartenait qu'à lui, il se rend à Pontarlier, pour purger sa contumace, espérant par là arriver à la délivrance de Sophie. Il attaque cet arrêt qui le condamnait à avoir la tète tranchée, et se résout à plaider sa cause lui-même. Hais, effrayé des immenses difficultés qui se présentent pour Sophie et pour lui, il se prend à douter du succès au moment d'accomplir son ac« tion. Alors, il demande à sa maîtresse une boucle de ses cheveux, partage avec elle un poison actif, et monte à l'audience, résolu, s'il perd sa cause, à mettre fin à ses jours. Une fois là, donnant tout son élan à son éloquence naturelle, qui dans cette circonstance empruntait un nouveau lustre de sa situation, il effraye ses adversaires, attendrit son auditoire, intéresse ses juges, et l'issue étonnante de ce procès est une transaction entre Mirabeau et le marquis de Monnier, par laquelle ce dernier s'oblige à rendre la liberté à Sophie, déclare éteintes toutes les contestations, nées et à naître, sur ce qui fait l'objet du procès; consent que la sentence soit comme non avenue sur tous les points, b. 29

et s'engage h payer les frais* €e f ut le plus beau triomphe qu'obtint Mirabeau par la puissance de sa parole. Sophie fut pendue à la liberté , et les deux aiHants continuèrent leurs amours, plus ardents, plus passionnés que jamais. : Nous nous arrêteroQS là ; il nous est doux de laisser nos lecteurs sur le tableau de cet amour de Mirabeau pour Sophie qui l'avait acheté par de si rudes épreuTes, par une si grande énergie, par un si touchant dévouement. Heureusement pour notre plume, nous n'avons pas l'obligation de retracer les nombreuses infidélités de Mirabeau et l'abandon qu'il fit plus tard de cette<mallresse«

L'orateur de l'assemblée nationale ne nous appartient pas davantage. Nous ne devons compte que du prisonnier de Vincennesv nôtre tâche s'arrête donc ici. Nous ferons seulement celte réflexion que ce fut dans les cachots des prisons d'état que Mirabeau puisa son horreur pour le despotisme, qu'il en commenta les actes» qu'il en sonda l'origine, et que plus tard il en dévoila l'usurpation et jura de le détruire. Mirabeau fut l'opprimé qui aiguise ses fers et en fait un poignard qu'il tourne ensuite contre l'oppresseur. Sa plume au donjon de Yineennes, sa parole à la tribune, poignardèrent le despotisme.

Mirabeau eut pour compagnon de captivité le fameux comte de Sade, dont il a été déjà question dans la Bastille. On sait que les écrits et les acti(Htt cyniques, le libertinage éhonté, le fameux repas de cantharidesà Marseille, mfîn jusqu'à l'inceste, furent les motifs de sa captivité. Ce prisonnier, qui depuis le 30 octobre 1763 avait été enfermé successivraient au diàteau de Chauffeur, à celui de Saumur, à la Conciergerie, à Pierre^n-Cise, fut éeroué à Yineennes le 13 février 1777; il y

resta jasqu'an 20 février 1 784, époque à laquelle il fut transféré à la Bastille, où nous atons dit son histoire. Il en fut de même du comte Solages et de Withe« que noas avons mentionnée parmi les prisonniers délivrés le 14 juillet 1789. A ces prisonniers il faut ajouter Dubut de la Tagnerelte, fils de Dubut de Longchamps, administrateur des postes; il fut mis au donjon en 1783. pour correction. Il avait contracté des dettes énotmes; du reste il n'y fit qu'un séjour de quelques mois. Eufin nous allons clore la liste des prisonniers importants et connus par Auguste Goupil, inspecteur de police, spécialement attaché à la police de la librairie. A l'exemple de Jacquet et Delmotte» Goupil dénonçait des pamphlets qu'il avait soin de faire composer à l'avance et de saisir ensuite en présentant une note exorbitante des frais que cela avait nécessité. Nous avons parlé du rôle que jouait dans ses affaires sa jeune et jolie femme, qui fut mise à la Bastille le même jour qu'il fut conduit à Yincennes. Les détails de l'histoire particulière de Goupil né seraient qu'une répétition; il est pourtant deux choses que nous devons consigner ici. On n'osa exprimer sur le registre d'écrou le véritable motif de captivité. Il démontrait trop l'impéritie de l'admiDistraiion et sa facilité à se laisser tromper. On prétendit donc qu'il avait mérité le donjon de Yincennes pour avoir fait partie, avec le prince Louis de Rohan et un nommé Dodat, d'une cabale qui voulait renverser M. Lenoir. Mais Goupil protestait sans cesse dans sa prison et ne cessait d'écrire et de crier; on craignit qu'il ne parvint à faire parvenir quelque lettre, et on assure qu'on le fit pendre dans sa prison pour en finir. Quoi qu'il en soit de cet acte dont on n'a pas de preuve matémUe, il existe un procès-verbal qui constate que Goupil fut

trouTé mort au donjon de Yincennes dans la chambre numéro 9, le 28 ayril 1780, ams mr une chaise, en bonnet de nuit et se$ lunettes à la main. Ce ne serait pas la première fois que dans cet antre mystérieux, une action de cette nature aurait été masquée sous l'authenticité d'un procès-Terbal.

Nous ayons parlé de l'effet produit par le Mémoire de Lingue sur la Bastille, et les Lettres de cachet de Mirabeau sur le donjon de Vincennes; c'est ici le lieu d'en rendre compte :

L'ou?rage de Mirabeau eut le succès le plus éclatant, tant par la force et l'énergie de son style que par les révélations curieuses qu'il faisait et les principes nouveaux qu'il posait avec tant de supériorité et de logique. Cet ouvrage fit éclore mille petites brochures, qui toutes prêchaient sa doctrine et commençaient à répandre la lumière dans le peuple. Les Lettres de cachet , traduites dans les principales langues, devinrent donc l'objet. de méditations et de réflexions de toute la classe des philosophes et de celle partie de la nation française qui sentait fermenter l'approche du 14 juillet 1789. Le minislère eut peur de cet avant-coureur qui présageait l'élan national, et pourtant il ne voulait pas céder et renoncer à ce droit de lettres de cachet qui rendait le gouvernement d'ui^ pays si facile en étouffant les voix et cachant les crimes «u fond des cachots. D'un autre côté, il n'était pas disposé et peut-être pas prêt à combattre dans la situation des esprits. Il résolut donc de prendre un terme moyen et de conserver l'arbitraire des lettres de cachet à Taide de la concession d'une prison d'état. Yincennes était la seule dont Mirabeau eût attaqué le régime et la cruauté; on feignit de se rendre aux considérations qu'il présentait dans cette dernière |^tie de son ouvrage, en passant sur la première

qui draiandait rabolition des lettres de cachet, et on supprima le donjon de Yincennes comme prison d'état. En même temps, pour n'avoir pas trop l'air de céder à la crainte, on déguisa cette concession sous l'apparence d'une mesure générale, en supprimant aussi Yincennes comme maison royale, et on ne laissa subsister que la Sainte-Chapelle et le chapitre. En conséquence, dès 1784, on transféra tout ce qui restait de prisonniers au donjon dans les diverse^ prisons d'état de France, on abolit la charge de gouverneur du château et du donjon, et la nombreuse garde de ces deux endroits. On ne conserva que trente hommes pour la garde du cbAleau et pour veiller à l'ouverture et à la fermeture des portes ; on laissa un capitaine et un lieutenant, seuls commandants du château. Quant au donjon, on n'y établit qu'un concierge pour ouvrir et fermer les portes au besoin, dit l'ordonnance. Dès ce jour, le public fut admis à visiter le 4onjon. Il y courut en foule, comme il courut plus tard à la Bastille. On donnait une légère rétribution au conciei^e pour sa complaisauce. Le produit de celte rétribution dépassa la somme de deux cents écus dans un seul jour, celui de la fête du lieu. On put juger alors de la vérité de tous les bruits qu'on avait répandus sur le doujon de Yincennes. Nous trouvons, dans un rapport dont nous parlerons plus tard et qui fut fait le 15 novembre 1790, par des architectes qu'on consultait sur la question de savoir si le donjon pouvait encore servir de prison ordinaire et si les prisonniers y seraient mieux qu'ailleurs, les détails suivants sur l'état dans lequel il se trouvait alors :

« Ces infortunés ( les prisonniers ordinaires) auront sous les yeux un exemple bien frappant de la différence du régime

actuel d'avec Tancien ; à chaque étage ils auront le spectacle du reste de la férocité des bourreaux d'autrefois ; à chaque étagv, dans les chauffoirs qu'ils habiteront, sont encore des si^es de pierre destinés à placer les malheureuses victimes qu'on tor« turait de par le roi d'alors ; des anneaux de fer scellés dans les murs, et qui servaient à assujettir leurs membres au moment de leurs supplices, entourent ces sièges de douleur, et dans ces cachots privés d'air et de lumière, sont encore des lits de charpente sur lesquels on enchaînait ceux à qui l'on permettait de se livrer à quelques moments d'un sommeil convulsif*

» Le rétablissement de quelques grilles et de quelques chAsst», vendus par le dernier geôlier, suffirait pour rendre cette prison habitable; et il n'est peut-être pas indifférent pour l'humanité et U philosophie, de remarquer que la maison de plaisasee d'un roi de France du treizième siècle a précisément toos \m caractères demandés pour une prison conforme à l'esprit de la législation du dix-huitième. »

Ces vestiges de la cruauté et de l'arbitraire, tout Paris les alla voir avec avidité : ces réflexions que font suivre les architectes, chacun les faisait comme un souhait et déjà comme une volonté. Le pouvoir s'aperçut alors de la faute qu'il avait commise en permettant au peuple de sonder les secrets de larbitraire. n voulut lui fermer les portes du donjon ; mais cette mesure était peut-être plus dangereuse encore. Il adopta donc un noi»veau terme moyen.

Dès 1785, le roi Louis XYI permit, dans le donjon, l'établissement d'une boulangerie qui fournissait, à Paris et à seseaYÎions, le pain à un sou meilleur marché les quatre livres. On établit donc deux fours dans la tour et quatre autres daoB le

jardin qm entourait le donjon, itintî, par ime bizarrerie des dioses d'ici-bas» le cachot dans lequel on a^ait fait souffrir pendant dix-huit mois la faim à le Prévôt de Beaumont, celui oti on le tint trois jours sans nourriture afin de le prendre par famine, servit à entasser les sacs de pain qui alimwtaient une partie de la population.

Dès ce jour, personne, excepté les ouvriers boulangers, ne pénétra plus dans le donjon, et l'idée d'avoir fait servir ce monument de l'oppression et de l'arbitraire au soulagement du peuple, assoupit pour quelque temps les hideux souvenirs que le donjon inspirait.

En même temps, pour éteindre toute idée de l'habitation des rois à côté d'une prison d'état , le ministre Breteuil concéda un emplacement dans le château et dans la partie du donjon demeurée libre, au sieur le Blanc, contrôleur principal des manufactures d'armes pour les troupes du roi. Il devait y construire les outils, machines et matrices avec lesquels ou fabriquait les pièces de platines et de garnitures, avec la précision nécessaire pour que l'on pût changer les pièces d'un fusil à l'autre sans aucune difficulté et sans le secours d'aucune espèce d'ouvriers. C'est de cette époque que date à Yincennes le dépôt d'armes qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. Enfin, par arrêt du conseil d'état du 11 mars 1787, le diapitre de la Sainte-Chapelle fut supprimé, et Yincennes cessa d'être à la fois une demeure royale, un dottre et une prison d'état.

Mais, chose étrange et qu'on a peine à comprendre! de ces trois monuments, celui qui avait perdu le premier sa destination^ celui qui fut seul injuste, arbitraire, tyrannîque, après avoir tnvené les orages de k révoluticm, après avoir é<^ppé

à la destruction au milieu du niTelIemeut général des restes de la tyrannie, demeura seul debout et semble encore défier les hommes et les âges.

Après la prise de la Bastille et sa démolition ordonnée, les pierres de la prison d'état qui devaient tomber les premières étaient certes celles du donjon de Yincennes. On était tellement occupé à cette démolition qu'on ne pensait pas au donjon, qui d'ailleurs commençait à être transformé en arsenal, car la boulangerie en était bannie depuis longtemps. Tout à coup, et ceci sans doute dans un but d'humanité, la municipalité de Paris ordonna qu'il lui fût fait un rapport sur l'état et la salubrité du donjon de Yincennes pour servir au soulagement ia prisonniers accumulés dans les prisons du Châtekt. Ce rapport, dont nous Tenons de donner un extrait, fut fait par MM. Levacher, Sloufif et Jallier, après unç visite préalable. Sur les conclusions de ce rapport en conseil municipal, on commença quelques réparations au donjon pour le mettre entièrement en état. A cette nouvelle, le peuple s'émeut et s'agite. Il se rappelle ses anciennes visites au donjon, l'histoire des prisonniers qui lui avait été révélée par les papiers pris à la Bastille : les uns craignent qu'on ne tente de renouveler les prisons d'état; les autres ne veulent pas qu'elles puissent même servir aux captifs ordi* naires. Un cri de malédiction s'élève contre le donjon de Yincennes : on en demande à grands cris la démolition, comme celle de la Bastille, qui n'était pas encore entièrement terminée. Le faubourg Saint-Antoine, le plus voisin de Yincennes, se lè^e en masse, marche vers le donjon, et veut recommencer l'œuvre de démolition comme il avait fait de lui-même à la Bastille le lendemain de la prise de cette forteresse. On s*arme aussitôt de

loates parts, on se précipite , on arrive à Yincennes, et« pénétrant sur ses mars et dans son enceinte, on commence à démolir. La Fayette, prévenu et requis par le maire de Yincennes, envoie sur les lieux un de ses aides de camp, M. Desmottes, pour examiner ce qui s*y passe et faire avancer les bataillons de la milice parisienne. Desmottes revient aussitôt à Paris avertir le général que, malgré la force armée, on commence à détruire les parapets et qu'on lui a tiré plusieurs coups de fusil. Immédiatement, la Fayette monte à cheval, traverse le faubourg Saint-Antoine au milieu des cris et des menaces qui l'accueillent sur son passage. Il entre à Yincennes, trouve le bataillon rangé dans la cour, et les habitants du faubourg ayant déjà jeté bas les constructions nouvelles qu'on avait faites pour le logement des geôliers. Â cet aspect, il s'approche du peuple et veut lui expliquer les motifs de la municipalité ; sa voix est couverte par des hurlements de menaces, et la plupart des gardes nationaux donnent raison au peuple et veulent aller l'aider. La Fayette alors tire son épée et déclare qu'il la passera au travers du corps du premier qui quittera les rangs. Puis obtenant du silence de cette milice, il explique ce qui a motivé ces mesures et la ramène à l'obéissance. Au même instant il somme le peuple de se retirer et fait arrêter soixante démolisseurs qu'il constitue prisonniers. Le peuple se retire en effet, mais en menaçant d'arracher ces prisonniers à la garde nationale. Le soir, la Fayette rentre dans Paris et se fait escorter de canons; il traverse de nouveau le faubourg Saint-Antoine en tenant tète au peuple révolté , qui essaye en vain un coup de main contre lui, et conduit les soixante démolisseurs à la

condergerie.

384 HISTOIRE DD DONJON DE VINCENfîES.

La force ayait triomphé, mais on n'osa eontinuer lestnmrox. Inslruite de tous ces faits, l'assemblée nationale^ pour ne pas froisser Topiaion publique et trouvant juste que la démolition du donjon de Yineennes suivit celle de la Bastille, la déeréta sur-le-champ. Mais ce décret ne fut pas exécuté. Des aSain» plus importantes débordèrent l'assemblée, et le donjon, qui continua de planer en vue de Paris, reçut une nouvelle destinatioi.

sous LA RÉPUBUQUE.

(etimninoir HAnoiuis. — nnKreias.) Capitai!IB : Latoar.

Le 21 septembre 1792, la conTention nationale, réunie dans la salle du manège, sous la présidence de Pétion, et sur la pfoposition de CoIIot d'Herbois, rendit le décret suivant :

«La conTention nati<male décrète, à Tunanimilé, que la

royauté est abolie en France.

» Au nom de la nation.

y^ Signé: Monge.

» Contrmgné : Danton. »

Dès le lendemain, 22 septembre» l'ère républicaine commença.

Au milieu des grands intérêts qui s'agitaient tous les jours au sein de l'assemblée , Yincennes, comme on le pense bien, fiia peu son attention. Cependant le décret de l'assemblée nationale, qui ordonnait sa démolition comme prison d'état, n'était pas rapporté, et il fut question on moment de l'exécuter. Hais cette idée que le donjon ayait cessé d'être prison d'état ayant la ré?olutîon« et qu'il serait plus profitable d'utiliser ce monument que de Tabattre, fri^pa quelques esprits et suggéra

la résolution de s'en senrir encore. Le donjon ne pouvait guère, du reste, être employé que comme prison. On a déjà vu à cet égard le rapport des architectes. Cependant il était difficile d'en faire une prison préventive; la volonté du peuple contre ce projet s'était trop hautement manifestée à l'afifaire dont nous avons rendu compte; on résolut d'en faire un lieu de réclusion pour les femmes condamnées. Ce projet fut bientôt réalisé, on organisa une espèce d'administration intérieure, et l'on mit, les trois quarts du temps, en commun les femmes frappées d'une condamnation à temps pour y subir leur peine. L'aspeet du donjon changea donc tout à coup et devint, au milieu de la tourmente révolutionnaire, une prison qui présenta la physionomie la plus étrange. Ces femmes, jolies pour la plupart, qui apportaient là leur insouciance et leur bruyante gaieté, donnèrent à ce donjon, si terrible autrefois, un air de fêle et de bonheur en comparaison de ce qu'il était. Plus de tortures, plus de cachots, plus de famine. Là où des hommes étaient morts de douleur et de désespoir , elles chantaient la liberté et l'espérance; là oh ils avaient souffert la faim, elles faisaient des orgies. Â quoi avaient réduit l'arbitraire et la tyrannie, puisque ce hideux spectacle de femmes perdues et crimioelles, subissant une punition , reposait le cœur et les yeux de celui de la prison d'état I . . .

Le registre d'écrou de cette époque, déposé aux archives de la préfecture de police, qu'il nous a été permis de consulter (7), commence le 7 floréal an ii et finit le 27 frimaire an m. Durant l'espace de ces huit mois, cinq cent quatre-vingt-huit femmes, la plupart condanmées pour vol, ont été renfermées dans le donjon pour y subir leurs peines. Nous avons parcouru avec atten-

tkm toutes les causes de condamoation, et nous nous sommes conYaincus que pas une de ces femmes ne fut emprisonnée pour crime politique, on détenue arbitrairement. Ce fut à la fin de 1794, que, sur un rapport fait à la convenlion touchant le régime de Yincennes, elles furent toutes transférées à la Salpétrière, aux Madelonnettes, et surtout à Saint-Lazarre. Ce rapport s*éleTait surtout contre la manière dont ces condamnées vivaient entre-elles. La convention conçut alors la noble idée de moraliser les prisons, et comme le local du donjon était un obstacle matériel à ses projets, elle décréta que ces condamnées seraient transférées dans des prisons propres à recevoir Tapplication du nouveau système qu'elle voulait mettre en vigueur.

Ainsi, une observation à faire sur cette grande époque, c'est que si les passions politiques se déchaînèrent avec furie, si les persécutions incessantes accablèrent certains hommes, si la violence se leva quelquefois pour écraser, jamais l'abus ne s'étendit jusqu'à la prison d*état. Il n'est pas un prisonnier de ces temps dont la cause de détention ne fût connue, pas un qui ne fût l'objet d'une accusation qui tôt ou tard venait aboutir à un tribunal ou à la liberté. C'était la légalité sévère et passionnée peut-être comme dans toutes les révolutions, mais c'était la légalité.

Nous ne prétendons excuser ni atténuer en rien les excès de la révolution, mais nous posons un fait.

Dans ces temps de tourmente où la France était attaquée au dedans comme au dehors; dans ces temps oti les dangers que courait à chaque instant la chose publique étaient au moins une excuse à la rapidité et à la sévérité des peines, la loi seule promena son terrible niveau; et dans les temps de monarchie

SW fflSTOIRE DO DONJON DE VINCENNES.

absolue, au moment où leirôue de France était inébranlable, ak Tétat ne courait nul péril, Tarbî traire et le bon plaisir entassaient à l'envi des milliers de yictimes dans les cachote. Une seule des causes générales d'emprisonnement, comme on a pu le Toir dans cette hisloire, en a plus fait sous Richelieu, sous Louis XIV et sous Louis XV, au sein de la paix la plus profonde, que la révolution au sein de ses déchirements» Les je* suites, le père Letellier, le cardinal Fleury, le duc de la Vrillière , les maltresses des rois imt émis , pour satisfaire leur haine, leur intérêt ou leur caprice, plus de lettres de cachet chacun en son particulier, que le comité de salut public tout entier n'a signé de listes de pro9cription. La révolution emprisonnait légalement, envoyait à la mort au grand jour les condamnés ; les rois privaient de la liberté par arbitraire, imposaient la vie au fond des cachots ou assassinaient dans l'ombre. L'une, sans cesse attaquée, se défendait avecirage; les autres, paisibles et puissants, écrasaient et décimaient i plaisir.

Qu'on médite sérieusement sur ces observations; qu'on compare les temps, qu'on compte les victimes, et l'on verra de quel c6lé furent la cruauté et la terreur.

Ce fut le 26 octobre 1795 que la convention ayant termmé ses travaux se déclara dissoute, après avoir donné, comme dernier acte de son pouvoir, une amnistie pour tous les délits purement révolutionnaires. Le directoire commença ses fonctions et gouverna la France^

Sous ce gouvernement» si faible qu'il devint bientôt une parodié de la royauté, le donjon resta solitaire et inactif , et le capitaine d'armes, Latour, continua à comniander Yincames comme une|)lace de guerre.

sous Li REPUBLIQUE.

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