‹ Le donjon de VincennesChapitre 9 sur 14 · CONSULAT · texte numérisé non relu

CONSULAT

PRisoifirim ; Le dae d*Engbren.

CoMMAHDAifT d'armes : Harel.

Le 18 brumaire (9 novembre) 1799, le général Bonaparte opéra une révolution dans le gouvernement et établit le consulat, composé de trois membres, dont il fut le président. Peu après, sous le titre de premier consul, il gouverna la France.

Le premier consul arrivait au pouvoir avec des idées de modération, d*ordre et de paix intérieure. Ivec l'étonnante activité qui le caractérisait, d'une main il sut reconquérir l'Italie, de l'autre, afiérmir son administration, et r^ftdre à la France le repos et le calme qui devaient préparer sa prospérité future; mais au sein de cette paix, objet de tous ses soins, deux vol« cans grondaient sourdement et étaient toujours près d'éclater» Les républicains et les royalistes conspiraient : d'abord ce fut

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contre le gouvernemeiit plutôt que contre Bonaparte, mais bientôt s'étant aperçu que le gouvernement citait luif ils conspirèrent uniquement contre la personne du général. En effet, bien qu'il se fût entouré des conseils de tous ceux qui avaient marqué jusque-là dans les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France, le premier consul dominait tout de la supériorité de son génie, dirigeait tout, embrassait tout, faisait tout, et commençait, en un mot, son règne d'empereur, dont il ne fit que se donner plus tard le titre. Les républicains voyaient donc en lui un usurpateur de la liberté, les royalistes un usurpateur du trône, et par cela seul qu'ils reconnaissaient en lui le génie du grand homme, ils espéraient tout renverser en le renversant.

Ce fut du sein d'une de ces conspirations que naquirent les circonstances fatales qui amenèrent la catastrophe du duc d'Enghien. Cette catastrophe, qui se dénoua à Yincennes, ne peut . être passée sous silence, quoiqu'elle n'ait pas le caractère qui s'attache aux prisonniers d'état.

Nous ne nous sommes pas dissimulé l'importance et la délicatesse de la tâche qui nous est imposée. Deux époques, empreintes chacune d'un caractère exagéré, ont passé sur la tombe du duc d'Enghien : celle oti nous vivons est heureusement tout à fait dégagée de haine et de sympathie exagérée, et nous laisse la liberté d'opinion la plus absolue. On a beaucoup écrit sur cette affaire, nous avons tout lu. Des gens vivant encore, et à même de connaître ce qui s'est passé, nous ont donné des renseignements précieux. C'est à l'aide de tous ces documents que nous avons entrepris d'écrire la triste histoire du dernier des Condé, et de chercher la vérité dans ce drame.

Le duc d'ËDghien naquit à Chautilly, le 2 août 1772 , de Louis-vHenri- Joseph, duc de Bourbon, et de Louise-Thérèse-Hathilde, princesse d'Orléans. Ce fut le dixième prince de cette maison.

Un événetnent sinistre marqua les premières heures de sa naissance, et a élé cité depuis comme un présage de sa fin prématurée.

Le prince était venu au monde aussi frêle que délicat; on avait entouré son corps de coton imbibé d'esprit-de-vin , pour donner la force et la souplesse à ses membres. Son berceau , placé près d'une cheminée, reçut une étincelle, qui enflamoia tout cet appareil, et ce fut avec bien de la peine qu'on arracha Tenfant à ce danger. Pourtant cet accident ne laissa pas de traces : le prince se développa, et sans être robuste de constitution, annonça une santé satisfaisante et de brillantes dispositions • d'esprit. Il eut pour précepteur l'abbé Miilot, connu comme historien, aux soins duquel il répondit, et par une circonstance bizarre, il passa la plus grande partie de son enfance au château de Saint-Maur, à une demi-heure de Yincennes, lieu qu'on lui fit prendre souvent pour but de ses promenades et de ses plaisirs.

Il grandit ainsi, entouré de l'amour et des soins de sa famille

et de ses maîtres, jusqu'au 17 juillet 1789, jour auquel il quitta

la France avec les ducs de Berry et d*Ângoulême, ses cousins,

fils du comte d'Artois, depuis Charles X. Â cette époque il avait

déjà contracté Thabitude, par les conseils de son précepteur,

de consigner par écrit, tous les soirs, les événements dont il

avait été acteur ou témoin dans la journée. Cette habituc/e, il

la conserva jusque dans les courts moments de sa captivité, et *. 31

c'est de 'ces' documents précieux que nous allons nous servir pour retracer son histoire.

Ce jourual, écrit d'un style sim^deet sans apprêt, était le reflet des pensées intimes du prince ; il les jetait sur le papier telles qu'elles lui venaient dans l'esprit. On en jugera par les réflexions qui y sont consignées dans les fragments que nous aurons occasion de citer;

Le duc d'Engbien passa son temps à la cour du roi de Sardaigne, jusqu'au moment de la formation de l'armée de Condé, dans laquelle sa naissance et son rang l'appelaient À prendre un commandement important.

Mais avant que cette armée fût o^nisée et en état de combattre, le prince suivit son grand-père au travers des petits états d'Allemagne qui bordent la rive droite du Rhin, et oii ils furent accueillis d'abord avec faveur, et »nvoyés peu de temps après, pffr suite des démarches du» gouvernement français. A mesure qu'ils approchaient de la frontière de France, mille sentiments divers agitaient le cœur du prince, et c'est ici klîai de citer la manière dont il lésa écrits dans son journal :

« Neus quittâmes Stuttgard, dil-il« pour aller à Carlsruhe faire notre cour au margrave, qui y réside. Rien de charmant canmobe cette résidence. Lorsqu'on monte au haut du chAteau, dausune tourelle: pratiquée à cet effet, on^embrassed'uniooup.d'oeilces vingt-quatre avenues, qui forment les rayons d'un cerde iooemrase du frays que vous^mbrassez. Le margrave nous conduisait lui-même ; il nous fit remarquer les grosses tour de Strasbourg, que Ion voit distinctement. Si jen'^vais pas craint d'être impoli, je me sera» mis'à crier : terre"!... Enfin je fus poli, au moyen d'un soupir qui'reloula oe seniimettt auieBd.demon.ccaar. »

DU DONJOn EB^ynCENNES. ièS^

nàffbas^ilajoutr:

« A deux lieue» de Rauefaen; du côtéde Râstadt, on traverse un petit village appelé Sà^zbaeh ; c'^est là qu-è été taé'le marédial de Tureune. La pyramide élevée eu son boimeur esttom* bée, mais on ne peut voir ce lieu sans élre frappé d'une véné* rationr profonde. Mon grand-père le répétait souvent, et^ je le sentais comme lui, combien il étiiit cruel d'attendre là dès fVan^ çais pour ennemis I »

Pour achever défaire connaître les pensées du due d'Eughièn à cet égard, nous citerons le paragraphe suivant, écrit par H. Boudard de l'Hérault, écrivain royaliste dont le témoignage ne peut être suspect en cette occasion (8).

c< Lorsqu'on annonçait à H. le duc d*Eoghien quelque victoire d'un Français, dit-il, son cœur en tressaillait de joie; il était fier de ces triomphes qui reculaient son entrée dans sa pairie : le seul regret qu'il éprouvait était qu'une fatale destinée l'eût privé de la gloire de se trouver aux milieu de ces phalanges héroïques. »

Ces sentiments faisaient naître souvent des discussions avec les personnes qui l'entouraient et lui étaient dévouées; car la franchise du duc dEoghien était pleine et loyale, et nous en trouvons encore une preuve dans ses mémoires :

« L'arrivée de l'envoyé de Erance; Hl de Maehaat. diangea oomplétement ks dispositions da duc de Wurtenberg.à notre égard : la peur et l'argent furent les armes dont il. se servit. Mon ^and^pàre nous dit que c'était un puissairt moyen sur les eiprits faibli'sr; il nous le dit, mais en nous reoommaodant de gttidttr eda pour im)u&. C'est terrible d'avoir à mé|iriser langeas

Uk HISTOIRE

et de se taire, f aurai de la peine à me faire à cela. Cependant on me répète que c'est plus nécessaire que jamais. »

Des états du duc de Wurtemberg les princes et les émigrés passèrent dans ceux de l'électeur de Trêves, mais il leur fat bientôt signifié d'en sortir. Ce fut alors que le cardinal de Rohan leur offrit un asile dans ses bailliages, et ils partirent, le 2 janvier 1792, pour Ettenbeim, petite ville de la frontière, à quatre lieues de Strasbourg.

Cette hospitalité leur était d'autant plus précieuse dans ce moment, que le prince de Gondé ayant des intelligences dans cette dernière ville, comptait entrer par là en France avec des forces déjà réunies de ce côté, et au nombre desquelles était surtout la légion du vicomte de Mirabeau. Mais ce projet finit par échouer. Ils ne s'en rendirent pas moias à Eltenheim, où le cardinal reçut les princes chez lui. Ils y passèrent huit jours. C'est pendant ce court séjour que le duc d'Enghien vit la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, sa cousine, et nièce du cardinal. Le duc n'avait que vingt ans à cette époque , et son cœur sentait ^le besoin d'un premier amour. La princesse Charlotte, sans être remarquablement jolie, unissait aux charmes d'une conversation élégante la douceur d'un commerce iotiine fait pour séduire un jeune homme qui débutait. Le duc fut bientôt épris d'elle, et la princesse elle-même répondit à son amour. Le cardinal de Rohan vit avec joie se former sous ses yeux cette liaison, qu'il encouragea et protégea de tout son pouvoir. Bientôt les circonstances séparèrent les deux amants, mais leur attachement ne fit que s'accroître par l'absence , et la Yie d'agitation et de périls qui continua autour d'eux. Le doc d'Enghien quitta Ettenheim avec douleur ; il y laissait ses aflefi-

DU DONJON DE VINCENNES. 2/i5

1 tiens les plus tendres. Il jura de revenir les y trouver si le

sort s'opposait au triomphe de sa cause; il tint sa prom<^se, I elle lui fut fatale. Dans Eltenheim il trouva le fossé de Yin-

I cennes.

l Cependant il était parti et avait pris le commandement de la

cavalerie d'avant-garde de l'armée de Condé» à peu près régu- : larisée. Il s'était distiogué et avait eu occasion de montrer sa

valeur bouillante en juillet 1793, au siège de Mayence, à lattali que des ligues de Weissembourg, et surtout à la journée de

s Berstheim, le 2 décembre 1793. Dans cette occasion il avait

n redoublé d'impétuosité et d'ardeur, car il combattait sur les

^ lieux mêmes témoin autrefois de la gloire du grand Condé, et

l'on vit du reste dans cette journée trois générations de. cette noble maison sur le même champ de batailUe.

Mais jusqu'ici le duc d'Eoghien ne s'était montré que brave et même téméraire; aux campagnes suivantes, il se montra plus réfléchi. Son autorité s'était Accrue dans l'armée, et son commandement y avait pris plus d'importance, par suite du départ de son père, auquel il avait succédé. Il s'était donc mis à la hauteur des devoirs qui lui étaient imposés. Sans être moins brave, et sans être tout à fait tacticien, il combina mieux ses attaques. Au pont de Kehl, aux journées d'Oberkamlach et de Schussenried, il s'était signalé aux yeux de l'armée. Enfin à l'attaque du pont de Munich, c'était sa ferme résbtance qui avait seule empêché la déroute des Autrichiens.

Au milieu de cette carrière qui ne manquait pas de gloire, le duc d'Enghien conservant toujours sa franchise et sa loyauté, rendait hommage aux talents extraordinaires du général Bona* parte, qu'il admirait de bonne foi* et s'opposait surtout aux

jM6 BSIOmE.

leprémlles sas^antes que les deux partif eoBarçamit sut Iss piisofinîers.

« Ua jour^ dit un de ses historrau (9), voyant un officier de dragons se défendre avec le courage du désespoir contre plusieurs soldats du régiment de Baschi, le jeune jprinee s^approche, fait retirer les assaillante et demande à ce brare (^dex pourquoi il s-obsUne à une lutte inégale.

— J aime mieu me fûre tuer le sabre à la main que d'étie fasillé.

— Fusillé I répond le ducrd'Engkira; Tous^seiiei le premier . » U remmène avec lui au quartier général, où ses blèsswes^

fiireai pansées; et pendant plusieurs semaines, le prisonnier deiint l'objet des soins et des égards^dus-au courage malhea* reux. »

L'armistice de Leoben, suivi de h paix de Campo-Fornûo, mit fia à cette guerre, et Tarmée de Condé fut réduite à aoctptor Thospitalité qui lui avait été offerte par Catherine et que Im offrait encore l'empereur Paul. Le prince ée Condé partit pour Saint-Pétersbourg et laissa au duc d'Enghien le soia de conduire ses compagnons d'armes en Volbynie» oà l'on avait fixé leur séjour. Le duc s'acquitta de cette mission à la fois diffir Gtle et douloureuse , puis se rendit luirméme à Saint^étersiboui^» Il eut encore l'occasion de se trouver aux affaires de Constance et de ftosenheim, et le traité de paix de LuoéviUe mit fin à sa carrière militaire*

A cette époque Bonaparte,, devenu premier consul, réveillait la France de l'assoupissement que le directoire avait étendu sur elle. Elle comptait dans TEurope comme un pays puissant, tant par ses victoires étonnantes, que par son adminislratioa

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DU DONJON DE VINCENNES. Vi

intérieure, qui onmençtit à devenir bonne et siiataire. Le premier consul avait rouvert les portes aux émigrés , c'était le mojea le plus sûr de dissoudre l'armée de Condé. Tous les peuples de r£urope étaient en paix avec la France, excepté l'Angleterre, ^i, dans sa perfide politique, continuait sourdement la guerre qu'elle n'osait faire «u grand jour. Les émigrés et le prince de Condé ne virent d'appui que dans œtte puissance. Le prinoe de CoDdé se rendit à Londres, afin de solliciter des secours et des pensioM pour les émigrés, et un 4raitema:it pour lui et son petit-fils. Pendant ce temps le duc d'Eoghien attwdit à Oratz, en Styrie, le ^résultat des démarches de son grand-père. Elles furent bientôt couronnées d'nn plein succès. Ce gouvernement accorda au duc un traitement d'officier général réformé et la permission de se retirer en Allemagne.

Cette permission, qu'avait sollicitée le duc, était pour lemr sa promesse envers la iprinoesse Charlotte, auprès de laquelle le rappelait une passion plus vive que jamais. Le cardinal de Rohanlui offrit de nouveau un asile dans ses bailliages, et pour la seconde fois le duc se rendit à Ettœheim près de la prin* cesse*

Là cet amour qu'il avait conservé et nourri depuis près de dix .ans dans son âme, écla*a avec tous ses transports. La princesse (Charlotte, non moms éprise, partageait «assi cette passion, et le duc d'Eoghien résolut d'en faire sa femme légitime. Mais Louis XYIU, voulant disposer de la main du duc pour s'assurer un alliance avec une maison souveraine de TEurope, refusa formellement son consentement à ce mariage et le fit refuser par le prince de Condé et le duc de Bourbon, malgré les prières et la. volonté bien exprimée du prince. Celui-ci

^8 HÎSTOmE

alors voulut passer outre, dominé par sa passion. Pourtant comme il craignait de froisser la volonté de ses parents et celle du roi par une manifestation publique, il résolut d'épouser secrètement la princesse Charlotte. Ce mariage fut donc célébré clandestinement par le cardinal de Rohan à Ellenbeim (10), et les deux époux continuant en public le rôle qu'ils avaient adopté avant leur mariage, vécurent toujours dans des maisons séparées.

Peu de temps après, le 17 février 1802, le cardinal de Rohan mourut. Sa mort laissait vacants les états qui composaient son évéché, et qui par suite des arrangements politiques se trouvaient compris dans les indemnités promises aux princes aile mands, sans destination déterminée à l'avance. La princesse Charlotte craignant que le duc ne fût inquiété dans la position incertaine où se trouvait Ettenbeim, obtint de lui qu'il s'en éloignât jusqu'à ce que quelque chose fût décidé. Le prince consentit en effet à partir et se rendit dans les montagnes de la Suisse, qu'il parcourut pour la seconde fois. Mais ayant appris que tout le territoire d'Etteuheim était attribué au margrave de Bade, il écrivit à ce dernier pour lui demander la permission d'y résider, afin d'être auprès de la princesse. Le margrave, qui savait que le gouvernement français ne mettait aucun obstacle au séjour des émigrés dans les états d'Allemagne , même auprès de la frontière, pourvu qu'ils ne fissent aucune entreprise contre la France, qui était instruit peut-être du mariage secret, y consentit, et répondit au prince la lettre suivante» où, tout en lui donnant l'autorisation demandée, il lui rappelait la condition à laquelle il la lui accordait.

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DU DONJON DE VlNCENN^g, Ui

m Carisruhf p 4 acplembrc I80;î*

» L'intérêt que votre altesse daigne prendre à quelles Fraoçais qui ont eu l'honneur de le suivre à ElieDbeim el rattachement qu'ils lui portent, garmtiî suf^Êammenl leur eonduite sag^ et tranquille.

» Eu conséquence, je leur accorde a?ec d'autant plus d'empressement le séjour ultérieur à Etlenheim, que cette circonstance me procure la satisfaction de prouver à votre altesse le sentiment de haute considération, etc.

» Signé : Charles Fhkdér[c,

» HirgrJive de Bade, h

Le margrave connaissant en outre le goût passionné du prince pour la chasse, mit k sa disposition tous ses domaines. Le duc d'Eoghien revint donc à Etteaheim, où il se flia définitivement. Il loua, au baron d'Uchtertzbeim, un peLit château gothique, voisin de la maison qu'occupait la priacesse Char* lotte avec son père, et partagea son temps entre T intimité de son épouse et les plaisirs de la chasse, qui remplaçaient pour lui lagilation des camps. Le général marquis de Tbumery, ancien lieutenant colonel de son corps, qui avait aussi obtenu la permission de résider à Ettenheim, raccompagnait toujours dans ses excursions.

Il s'écoula ainsi deux années pendant lesquelles Teiistence

simple et modeste du prince fut oubliée de tout le monde,

excepté de sa famille. Mais comme il manifestait toujours pour

la France les mêmes sentiments, et qu'il en parlait toujours

plutôt en enfant qu'en ennemi, le bruit courut qu'il n'était pas

éloigné de s'entendre avec le premier consul Bientôt ce bruit

prit plus de consistance. On assura même que le prince se renh. 32

dait quefquefois au spectacle à Strasbourg (11); on fut jusqu'à dire qu'il était allé à Paris.

Fondés ou non, il est certain que ces bruite acquirent une créance générale , puisque le duc de Bourbon crut deroir en écrire au prince (12), qui lui répondit le 17 juin 1803 :

« Assurément, mon cher papa, il faut me connaître bien peu pour avoir pu dire ou chercher à faire croire que j'avais mis le pied sur le sol républicain, autrement qu'avec le rang et à la place où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier pour cou> ber bassement la tète, et le premier consul pourra peut-être venir à bout de me détruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On peut prendre l'incognito pour voyager dans les glaciers de la Suisse, comme je l'ai fait Fan passé» n'ayant rien de mieux à faire, mais non en France; quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas besoin de m'y cacher. Je puis donc vous donna ma parole d'honneur la plus sacrée que pareille idée ne m'est jamais entrée et ne m'entrera jam^iis dans la tète. Des méchants ont pu, en vous racontant ces absurdités, me donner on tort de plus à vos yeux. Je suis accoutumé à de pareils services» que l'on s'est toujours empressé de me rendre, et je suis trop heureux qu'ils soient enfin réduits à employer des calomnies aussi absurdes. Je vous embrasse, mon cher papa, et vous prie de ne jamais douter de mon profond respect, comme de ma tendresse. y>

Cette opinion du voyage du duc d'Enghien sur le territoire français fut la première fatalité qui marque cette affaire. Ce fut aussi sans doute, tant dans ses propres intérêts que pour détruire tous ces bruits, que le duc dEnghien, apprenant lanipturede laFranceetde l'Angleterre par le départ deFrancedelord

DU DONJON DK YINŒNNES. SH

WbitwoHh , demanda da service dans la guerre qui était près d'éclater, offrant de se mettre à la télé d'un corps d'auxiliaires formé sur les bords du Rhin. L'Angleterre, occupée à cette époquede négocia lioosayecMweau.éluda de répondreau duc.Celuî* ci renouvela sa demande peu de temps après par l'entremise de lord Sluart, ambassadeur anglais près de l'empereur. Enfin, au mois de janvier 1804, l'Angleterre ayant formé tous ses plans, enjoignit par ub wdre du conseil privé, en date du 15 de ce mois, à tous les émigrés de se rendre sur les bords du Rhin, sous peine d'être privés de leurs pensions, et leur alloua une solde de guerre. Les généraux la Saulaye, de Hellet et de Hauroy, tous anciens chefs de corps dans l'armée de Gondé, vinrent à Offembourg, et reçurent l'ordre de s'entendre avec les généraux Yauborel, Fumel et RousseL à l'effet d'organiser les émigrés. En même temps on députa, auprès du duc d'Enghien, le colonel €runstein, ancien chef d'escadron de son régiment, qui lui apportait l'ordre de s'entendre avec les généraux d'Offembourg, et de se tenir prêt à entrer en France au premier moment. On lui annonçait en outre l'arrivée de plusieurs officiers, et notamment du prince de Guemenée. Mais on eut soin de lui laisser ignorer le but et les moyens du mouvement qu'on méditait, car c'était Tass^assinat du premier consul, et on était certain d'avance que le duc refuserait de prendre aucune part à ce qui, dans ses idées, n'était qu'une lâcheté et un crime.

Seconde fatalité que cette ignorance dans laquelle on laissait le prince qui était destiné à jouer un rôle actif dans une affaire de ce genre> qu'il ne connaissait pas, et qu'il aurait répudiée.

En apprenant en effet la découverte du complot de Georges contre la vie du prenûer consul, le duc d'Enghien refusa d'y

croire et soutint que c'était une conspiration supposée; a car, ajouta-t-il en en causant avec deux généraux de l'armée de Condé, mon grand-père et mon père m'en auraient donné connaissance afin que je prisse des précautions pour ma sûreté. »

C'est dans la même opinion et dans la même ignorance qu'il écrivit, le 26 février 1804, au prince de Condé: « Dieu veuille qu'il n'y ait pas beaucoup de viclimes, et que cette malheureuse histoire, comme toutes celles de ce genre, passées ou à venir, ne fasse grand tort aux personnes dévouées à la bonne causal Jusqu'à présent, il parait que le gouvernement sortira vainqueur de cette crise, si tant est que c'en soit une et que tout ceci ne soit pas supposé, chose que je ne sais ni ne désire savoir, car ces moyens ne sont pas de mon genre (13) . »

Pendant ce temps, que se passait-il en France?

Depuis que le général Bonaparte, élevé à la dignité de premier consul, avait rétabli l'ordre dans les affaires publiques par la fermeté et l'intelligence de son gouvernement, on ne cessait de découvrir des complots fomentés contre sa vie. L'un d'eux surtout, exécuté avec une barbarie sans exemple, avait excité la réprobation générale; c'était celui de la machine infernale du 25 décembre 1800, à la tête duquel se trouvaient Georges et ses adhérents. Celait un assassinai dans lequel pouvait périr un nombre incalculable de victimes qu'on n'avait aucun intérêt d'atteindre. La rupture de la paix avec l'Angleterre avait éclaté en mai 1803, et, depuis cette époque, les rumeurs sourdes qui sont le prélude des grands attentats ne cessaient de bourdonner aux oreilles du premier consul. Méprisant ces bruits et ne voulant pas croire qu'un gouvernement tel que celui d'À.n-

gleterre pût fomenter l'assassinat» le premier consul se bornait à s'en remettre à la police du soin de sa personne» et n'en con* tinuait pas moins à suivre sa politique et son grand œuvre. La police usa des moyens qui étaient en son pouvoir, et par l'entremise d'un espion nommé Mébée» député auprès du minisire anglais Drake, elle acquit la certitude des lâches projets auxquels l'Angleterre prétait les mains, et qu'elle encourageait par son or. Plusieurs complots furent découverts et échouèrent. C'était tantôt celui d'assassiner le premier consul au milieu d'une revue; tantôt de l'enlever au moment où il se rendrait à la Malmaison; enfin, chaque jour amenait sa révélation, toujours plus inattendue. En trois années, sept conspirations furent décou* vertes. La situation en effet était périlleuse pour Bonaparte; en vain il avait voulu rallier à lui tous les partis, en vain il avait fait rebâtir les maisons de la Vendée, rouvert les temples et les églises, rappelé les émigrés : s'il avait rendu la paix et la prospérité à la France, il n'avait pu étouffer l'ambition ou la ven» geance des gens incurables en fait de conspiration. Ceux qui se croyaient ses égaux, en gloire étaient humiliés de son élévation; les jacobins ne voyaient en lui qu'un dictateur et les royalistes qu'un rebelle. Tous ces partis se réunirent contre lui, et, de concert avec l'Angleterre, formèrent un immense complot. La police, guidée par des agents adroits, opéra quelques arrestations à Paris, et des révélations qu'elle obtint, il résulta pour elle la preuve de trois débarquements successifs opérés sur les côtes de France, par Georges, Pichegru et ses complices.

Le premier avait eu lieu le 23 août 1803 : il était composé de Georges Cadoudal, dit Larive, dit Masson; de Villeneuve, dit d'Assas ; de Lahaye Saint-Hilaire, dit Raoul , dit Doison ;

Uh HISTOIRE

de Querelle, dil Courson ] de Labracbe. dit la Bonté, dit Kircber ; de Picot, dil le Petit, domesûque de Georges, et de Jean Marie, dit Lemaire. Desol de Grisolles, ancien lieutenant de Georges, déjà en France, était venu au-de?antd*euiet les avait introduits dans Paris.

Le 10 décembre 1 803, un second débarquements'était opéré; il était composé d'Armand de Polignac, fils aîoé du duc, sous le nom d'Armand; de Coster, dit Saint-Victor; de Jean-Louis Lemercier» de Tamerlan, et de Pierre Louis. Ef.fin, au troisième, qui avait eu lieu le 16 janvier 1804, figuraient Pichegru, connu sous le nom du général Charles ; Lajolais, sous celui de Frédéric ou de Devillle; Roussillon, dil le Gros-major; Jules de Polignac, second fils du duc; Armand Gaillard et le marquis de Rivière, aide de camp et favori d\i comte d'Artois. Un certain nombre de ces conspirateurs avait fait pariie de l'affaire de la machine iofernale. Le premier consul se voyait doDC entouré, au sein de la capitale, de gens qui menaçaient sa personne et son gouvernement. Les investigations et les rechwches redoublèrent, et l'on fit plusieurs arrestations importantes, entre autres celle de Pichegru. Bientôt on découvrit la complicité de Horeau, quon arrêta aussi. Enfin, à mesure que l'afiaire s'instruisait, qu'on rapprochait les fdits et les circonstances, qu'on obtenait des révélations nouvelles, le complot grandissait et prenait les proportions les plus vastes.

Mais jusqu'ici il n é-ait question que de la conspiration intérieure^ lorsque le général Savary, qui avait été envoyé sur les cales pour surprendre un quatrii me débarquement qui avait été annoncé par les révélations de quelques prisonniers, intâ> cepta une correspondance en chifires quil envoya i Paris.

DU DONJON DE VÏNCENNES. Uê

Cette correspondanf*e apprenait le rassetnblemetil des émigré s k la solde de TAnglelerre à orembourg et sur la rive «Ir *ile du Rhin, et confirmait la présence dans cette dernière ville de la baronne de Reich» doat la demeure élaitde?enue lecentregéûéral de la conrespondaïice. Dès lors on entrevit toute ré:eu lue de la conspiralion. On développa encore riaslructioad«raffiire. On pressa les accusés de nouvelles questions, et de nouvelles révél itions furent fait^, desjuell'^s il résultait que le premier consul était Don-seulement menacé au dedans parles poi^nirds, mais encore au dehors pir les émigrés que devaienl siu tenir les armes étrangères. Georges dirigeait Tas-iassinat^ Piehegru le coup demain. Moreau Tarmée, et un prince de la miison de Bourbon devait se rendre à Pdris pour présider de sï personne k cette révolution. Son arrivée devait en'êlre le signal- Cette dernière assertion, la plus import in*e dans rafTaire qui nous occupe, et lit formulée par U déclaration de plusieurs des complices de Georges, qui disaient le lui avoir entendu affirmer, sans qu'il eftt jamais désigné le prince qa*il atten lait* Les soupçons se portèrent naturellemmt sur un des princes résidant en ce moment en Angleterre, oti étail le foyer de la conspiration. Il n'y avait alors que le comte d'4rtoiSi le duc de Berry, son second fils, les ducs d'Orléans, de Montpensier et de Beaujolais, le prince de Condé et le duc de Bourbon. On savait que la branche d'Orléans n'était pas d'accord avec la branche aînée; les Condé étaient vieux; il ny avait donc ijue le comte d'Arlois ou le due de Berry qui pouvai«*nt tenter ce coup audacieux. Les rappopls d'ailleurs semblaient désigner Fun d'eux, et ce fut aussi à celle dernière opinion qu'un s'arrêta. Ces soupçons étaient fondés, el se seraient réalisés si Ton

n'eût découyert la conspiration; mais une circonstance rât changer la marche des idées el fît rapidement oublier les princes de Londres. Le premier codsuI avait donné des ordres pour connaître au juste la vérité des rapports sur Offembourg, et M. Real, conseiller d'état, remplissant les fonctions de mini^ do la police, avait expédié dans cette dernière ville ce même Méhée qui avait surpris à Drake les secrets de ces rassemblements. Méhéese transporta à Offembourg, y apprit en effet le séjour de la baronne de Reich, vit les émigrés, et fit à M. Réal un rapport qui se terminait en ces termes :

« Plusieurs officiers généraux de Tarmée de Condé, à la solde de TAngleterre, sont arrivés depuis quelque temps à Offembourg, à Fribourg et sur d'autres points de la rive droite du Rhin ; il y a notamment à Offembourg les généraux la Saullaye, de Mellet, de Mauroy; les uns et les autres, de concert avec les généraux Vauborel et Fumel, le major Roussel, et d'autres émigrés, pensionnés de TAngleterre, qui étaient restés en Allemagne , s'occupent à s'organiser ; ils s'entendent à cet égard avec le duc d'Engbien, et ils doivent se réunir prochainement avec lui, soit à Offembourg, soit à Fribourg. soit dans tout autre lieu qui serait indiqué dans les instructions que Ton attend d'Angleterre. »

Ce fut le 2 mars au matin que M. Réal reçut cette lettre; il la communiqua sur l'heure au premier consul. Ce dernier, &ï la lisant, fut frappé du nom du duc d'Enghien, oublié dans la nomenclature des princes, et dont il avait ignoré jusqu'à ce jour la résidence. Il questionna à cet égard M. Réal, qui se trouvait aussi peu instruit que lui ; il envoya alors demander ces renseignements au ministre des affaires étrangères, et<m

reyint lui dire que c'était la ville d'Ettenheim qu'habitait le duc d'Enghien depuis la paix de Lunéville.

— Ettenheiml répéta H. Real en entendant ce nom.

— Oui : est-ce que tous connaissez cette ville? dit le premier consul.

— Non pas que j'y sois allé ; mais au commencement de la révolution, le cardinal de Rohan, qui Thabitait, y accueillit avec empressement les émigrés, et notamment la l^on de Mirabeau; c'est même de là qu'en 1791, après l'entreprise manquée de Lyon, les trois princes de la maison de Gondé vinrent, de concert avec ce dernier, faire une nouvelle tentative sur Strasbourg, pour marcher ensuite sur Paris.

Ce souvenir de M. Real ne servit, comme cela devait être, qu'à augmenter les soupçons du premier consul. Sans doute on avait choisi ce point pour renouer d'anciennes relations qui devaient faciliter l'entrée des émigrés en France. Le premier consul ordonna de réunir, dans le plus bref délai possible, tous les renseign^nents sur le duc d'Enghien, s'il était encore à Ettenheim.

Par suite des instructions de M. Real, le préfet de Strasbourg envoya à Ettenheim même un sous-officier de gendarmerie nommé Lamothe. Celui-ci consigna, dans son rapport, que le duc d'Enghien habitait en e£fet Ettenheim ; qu'il entretenait une correspondance suivie dans les villes d'Offembourg et de Friboui^ ; qu'il était même question d'un voyage qu'il devait faire dans ce dernier lieu, et qu'il avait auprès de lui le colonel Grunstein et le général Dumourier.

Le nom de ce dernier fit une vive impression sur le premier consul. On savait en effet que Dumourier, dévoué d'abord à la

ÎBS HffiTOmE

brandie d'Orléans, s'étant ensuite rallié an parti des princes, avait remis an ministère anglais plusieurs notes concernant les ports de France qu'il avait eu autrefois mission de visiter, et Real rappela au premier consul un rapport de police des mois de novembre et de décembre 1803, qui disaient que « Dumourier et Pichegru, devenus avec Georges les deux chefe des armées royales, devaient commander de concert, soit ensemble, soit séparément, sous les ordres des princes, les expéditions dirigées en Bretagne ou sur d'autres points, n

Enfin les derniers rapports venus d'Angleterre disaient que le général devait quitter Londres secrètement.

Tout se réunissait donc pour démontrer le complot préparé à Ettenheim, lorsqu'une circonstance vint corroborer aicore plus cette opinion, et envelopper le due d'Eoghien jusque dans le projet de meurtre du prmiier consul.

Georges, qui jusque-là avait échappé à toutes les recherches de la police, fut arrêté.

Interrogé aussitôt, il déclara sans hésiter « qu'il était venu à Paris pour attaquer le premier consul ; que cette attaque devait avoir lieu de vive force ; que son intention n'avait jamais été de le faire assassiner, et que, même à l'éfloque du 3 nivôse, il avait seulement dit à Saint-Réjaut de rassembler du monde à Paris, mais non pas de faire aucune tentative; qu'il n'avait encore réuni que peu de moyem, parue ^*il uUmiciit pour agir quunprmce français fût venu à Paris^ et que ce prince n'y était pas encore. »

L'arrivée d'un prince à Paris n'était donc plus douteuse; mais Georges refusait de s'expliquer davantage, et l'on ne savait lequel ce pouvait être. Plusieurs de ses complices désignn^it

le comte d'Artoû, eo ajoutant toutefois que ce dernier ne derait Y^air que si les gàiéraux Pidiegru et M weau s'entoidaient ensemble. Or ils ne s'étaient pas entendus, et d'ailleurs il n'était pas probable que le complot de la Normandie une fois découvert, le comte d'Artois se hasardât à débarquer sui^ ces côtes. On fit de nouvelles questions à Georges; il refusa de parler ; on s'adressa alors à Lérîdant, son ami et son confident, qui finit par répondre, au sujet du prince : « qu'il avait souvent entendu pari» qu'on attendait un prince; qu'il avait même entendu dire qu'il y avait en France un jeune prince, sans pouvoir assurer quelles personnes le lui avaient dit, ni si elles étaient impliquées dans la conspiration ; qu'ayant vu diner chez Georges, à Chaillot, un jeune homme qui avait environ son âge (une trentaine d'années), qui était très4)ien vêtu, très-intéressant de figure, et avait une manière très-di»tinguée, et ne lui disant ce qu'était ce jeune homme, il avait pensé que ce pouvait être le prince dont il avait entendu parler (14). »

L'hcmmie qu'avait vu Léridant était H. Jules de Polignac; mais on ne découvrit cela que plus tard (15). Dans ce moment, tout semblait désigner dans ce personnage mystérieux le duc d'Enghien. On connaissait ses fréquentes absences d'Ettenheim pour aller à la chasse; les bruits qui avaient motivé la lettre de son père et sa réponse, revinrent en mémoire. On calcula qu'U ne fallait que soixante heures pour venir d'Ettenheim à Paris» et autant pour s'en retourner; qu'il avait pu facilement dissimuler cette absence. On se rappela sa valeur aventureuse et téméraire, et il ne fut plus douteux pour personne qu'il ne fût yenu jusqu'à Pariss'entendre avec Georges et les autres conjurés.

La réprobatîûB publique acco^llit cette révélation. Le prd-

mier consul fut entouré et pressé de toutes parts. Foucué et Talleyrand surtout lui conseillèrent les mesures les plus énergiques. Talleyrand, dont le premier consul aTait déjà à se plaindre, qui avait deux de ses frères menins du comte d'Artois, voulait à tout prix donner des preuves de son attachement au premier consul en se mettant en avant*

« Je me vois encore un jour, a dit plusiard le premier consul à Sainte-Hélène, à demi assis sur la table où j'avais dîné, achevant de prendre mon café. On accourt (M. de Talleyrand) m apprendre une trame nouvelle ; on me démontre avec chaleur qu'il est temps de mettre un terme à de si horribles attentats, que le duc d'Enghien peut élre pris sur le fait, faisant partie de la conspiration actuelle; qu'il fallait enfin donner une leçon à ceux qui s'étaient fait une habitude journalière de conspirer contre ma vie ; les pièces mêmes étaient prêtes, il n'y avait plus qu'à signer. »

Le premier consul résista encore cette fois à la signature précipitée des ordres qu'on lui présentait ; mais, résolu de sévir, il voulut s'entourer des avis de quelques conseillers, sur la manière dont il ferait arrêter le duc d'Enghien, qui lui paraissait évidemment le chef du complot. Il rassembla sur-le-champ un conseil privé, auquel la question fut soumise. Ce conseil fut composé des deux autres consuls, Cambacérès et Lebrun ; de Talleyrand , ministre des relations extérieures ; de Régnier , grand juge, et de Fouché, sénateur. Le grand juge exposa Tétat de la conspiration à l'intérieur, et Talleyrand l'exposa à son tour à l'extérieur. Il appuya sur la présence de Dumourier à Ettenheim, sur le rassemblement d'émigrés sur ce point , sur les voyages du duc d'Enghien en France et même à Paris, et

finit par conclure k ce qu'ils fussent enlevés les uns et les autres de vive force sur le territoire de Bade, avec leurs papiers, et conduits en France pour y être jugés. La violation du territoire était une question facile à arranger avec le margrave de Bade, qui devait tout à la France , et qui avait laissé former une conspiration flagrante dans ses états. Cambacérès ne partagea pas cet avis : il dit que puisque le duc d'Enghien venait souvent en France, le moyen le plus légal était de l'arrêter sur le sol français et de lui appliquer les lois sur les émigrés. Régnier appuya cette opinion ; mais Talleyrand répondit que les recherches qu'on avait faites avaient donné l'éveil au prince, et que tout en continuant à conspirer, il se garderait bien de passer la frontière ; que d'ailleurs ce n'était pas seulement de la personne des conspirateurs qu'il fallait s'emparer, mais encore de leurs papiers, si précieux dans cette circonstance. Fouché ajouta, comme une chose qu'il savait personnellement, qu'il y avait à Offembourg, chez la baronne deReich, une malle pleine des papiers les plus importants. Ces considérations déterminèrent l'avis du conseil : l'enlèvement du duc d'Enghien fut résolu, et le premier consul s'occupa sur l'heure de dicter les ordres (16).

Il choisit pour les exécuter les généraux Ordener et Caulincourt. Celui-ci fut chargé de l'arrestation de la baronne de Reich et des autres émigrés, à Offembourg, et en outre, d'une note diplomatique pour l'électeur de Bade, où on le préviendrait de ce qui avait été fait. Si ces arrestations réussissaient, Caulincourt devait surtout traiter la question diplomatique. Le général Ordener avait mission de se rendre à Ëttenheim avec des forces suffisantes, de cerner les maisons du duc d'Enghien

et du général Dumouriert de les arrêter, de s'emparor de leon papiers et de les conduire en France. Les deux généraux avaient ordre, en outre, de s'entendre à cet effet avec le général Levai, commandant la division de Strasbourg, qui devait leur prêter main-forte. Le général Ordener partit de Paris dans la nuit du 10 au 11 mars, et arriva dans la nuit du 12 au 13 à Strasbourg. Parti de Paris un jour plus tard, le général Caulincourt n'arriva à Strasbourg que le 14. Là, chaque général fit ses pr^ paratifs particuliers, et ils se séparèrent, l'un pour aller à Offembourg, l'autre & Ettenheim.

Cependant des bruits du projet d'enlèvemœt du duc d'Engbien s'étaient répandus sur la rive droite du Rhin, et le prinoa avait reçu plusieurs avis à cet égard ; mais rien ne pouvait troubler sa sécurité parfaite. Il s'endormait d'ailleurs avec tant de complaisance dans le bonheur qu'il trouvait auprès de la princesse Charlotte, qu'il refusait de sond^ même les circonstances qui pouvaient lui présenter quelque danger et le forcer à s'éloigner d'elle.

Lorsque le sous-ofiQcier Lamothe était venu prendre des iiH formations à Ettenheim, il avait surtout parlé au maître do postes. Celui-ci, effrayé pour la sûreté du duc, accourut cher^ chw le chevalier de Saint-Jacques et l'emmena avec lui pour voir cet homme; mais Lamothe avait disparu. Saint-Jacques rendit compte de cet incident au prince, et témoignait tant d'^ froi de cette disparition subite, que le duc lui dit en riant :

— Croyei-vous donc que ce soit un sorcier?

— Non, sans doute, monseigneur, répondit le dievalier de Saint-Jacques; mais prenons garde que ce ne soit un revenant.

DU DONJMî DE VINCENNES.

A quelque tempe de li. ie prince reçut une lettre da roi de Suède, gendre de Tâecteur, qui le trouyait en ce moment à Carisruhe, et qui le prévenait de redoubler de précautions* Les amis qui Tentouraient ne cessaient aussi de les lui prescrire. Enfin le 14 mars dans la journée, Féron, valet de chambre du prince» placé derrière une fenêtre, remarqua deux étrangers qui faisaient le tour de l'habitation et causaient tout bas entre eux, en désignant plusieurs endroits du petit château gothique. Féron appela aussitôt Canone , autre domestique du duc, et lui montra les deux étrangers. Canone crut en reconnaître un pour être un gendarme qu'il avait vu à Strasbourg. Il courut aussitôt faire part au prince de ce qui venait de se passer; mais le prince traita encore cela de craintes chimériques, et cédant cependant à de pressantes sollicitations, envoya le lieutenant Schmidt après ces deux hommes. Schmidt les joignit , causa avec eux et revint, n'ayant pu rien apprendre et convaincu qu'il n'y avait aucune crainte à avoir : il se trompait ; c'étaient les nommés Slhol et Pfersdorff, gendarmes, en effet, qui s'étaient rendus à Eltenheim par ordre du général Ordener, pour examiner les lieux. D'après ce qu'avait vu le lieutenant Schmidt , la sécurité commençait à renaître, lorsque la princesse Charlotte accourut, haletante et troublée, et montra au duc une lettre qu'elle avait reçue d'un sous^fficier de gendarmerie de Strasboui^, attaché autrefois à la maison de Rohan, qui lui donnait l'avis secret des informations prises à l'égard du duc.

Le duc voulut la rassurer encore, mais cette fois il n'y put réussir ; la princesse le supplia avec les larmes les plus désespérées de s'éloigner d'un pays oii à chaque instant de nouvelles craintes venaient l'assaillir, oh il risquait sa liberté et peut^tre

sa vie. Elle promit de s'exiler avec lui, d'aller Iç trouver partout où il serait, et lui montra tant de tendresse et d'effroi qu'il consentit à tout ce qu'elle voulut. Mais les préparatifs d'une grande chasse étaient faits pour le lendemain. La princesse songeant au plaisir qu'éprouvait le duc à cet exercice, et le voyant d'ailleurs s'éloigner momentanément d'Ettenheim, n'exigea pas qu'il renonçât à cette partie» et se contenta de sa parole qu'au retour il partirait immédiatement. Plus calme et plus rassurée, elle le quitta de bonne heure parce qu'il devait se mettre en route avant le jour. Ils se séparèrent sans amertume, avec espérance. Le ciel n'avait mis aucun pressentiment au fond de leur âme! ils ne devaient plus se revoir.

En effet, pendant ce temps, trois cents dragons, trois brigades de gendarmerie et une troupe de pontonniers , traversaient silencieusement le Rhin au bac de Reinhau. A leur tête était le général Ordener, commandant en chef l'expédition, le général Fririon, chef d'état major du général Levai, et M. Charlot, colonel de .gendarmerie. Débarqués sur le territoire de Bade, ils se portèrent rapidement sur Eltenheim , qu'ils cernèrent avec leurs troupes. Us pénétrèrent dans la ville, et pendant que le colonel Chariot faisait investir la maison qu'on leur avait indiquée comme étant celle habitée par Dumourier, le général Ordener se rendit de sa personne à celle du duc d'Enghien avec son collègue Fririon. Il était environ cinq heures du matin.

Le duc venait de se lever et finissait de s'habiller afin de partir pour la chasse], avec le colonel Grunstein, qui cette nuit avait couché chez le prince « lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et Féron s'écria :

— Monseigneur, la maison est cernée par des soldats; le commandant somme d'ouvrir les portes, sinon il menace de les enfoncer; on vient vous arrêter.

— Eh bien I il faut nous défendre, dit le prince.

Et saisissant un fusil , il court à la fenêtre, suivi de Canone qui s'était armé de son côté ; il couche en joue le commandant qui sommait toujours d'ouvrir les portes; mais Grunstein, qui l'avait suivi, met la main sur la garde du. fusil et arrête le prince. 11 venait d'apercevoir Pfersdorff qui avait pénétré dans la maison par les derrières avec quelques gendarmes et quelques dragons, et pensait que la résistance était nourseulement inutile, mais nuisible.

— Monseigneur, lui dil-il vivement/ vous êtes- vous compromis?

— Non, répond le prince.

— Eh bien, alors toute résistance est inutile; nous sommes cernés, j'aperçois beaucoup de baïonnettes; si vous tuez le commandant, vous vous perdez et vous nous perdez aussi.

Au même instant le prince aperçut Pfersdorff et les soldats qui entraient d'un côté, tandis que le colonel Chariot, qui avait brisé les portes, entrait de l'autre. Ils entourèrent aussitôt ceux qui étaient dans l'appartement, et le colonel Chariot s'avançant, demanda à haute voix :

— Qui de vous est le duc d'Enghien ?

Il y eut un moment de silence pendant lequel le prince jeta les yeux sur Grunstein pour voir ce qu'il ferait. Outre qu'on ne connaissait pas le duc d'Enghien, il était vêtu en chasseur tyrolien, à longues guêtres, ce qui pouvait servir à le sauver; mais le

baron de GruDslein garda le silence, et le prince répondit alors : — Si vous êtes chargés d'arrêter le duc dEnghien vous devez avoir son signalement.

En ce moment des cris au feu se font entendre dans les rues. Le colonel Chariot, craignant un soulèvement de la part des habitants dTltenheim, qui aimaient le duc d'Eughien, descend rapidement et fait arrêter un homme qui allait à l'église faire sonner le tocsin. Il rencontre le grand veneur de l'électeur et lui assure que c'est avec l'autorisation de ce dernier qu'on agit. Puis il retourne à la maison oii il croyait trouver Dumourier et n'y trouve que le général Thuméry. Il prend des informations, et finit par se convaincre que la prononciation allemande du nom du général Thuméry l'a fait confondre avec le général Dumourier. II revient aussitôt dans la maison du duc, où il trouve le chevalier de Saint-Jacques qui s'était joint aux autres personnes; il réunit ses prisonniers, envoie chercher le bourgmestre pour désigner quel est le duc d'Enghien, et les emmène tous dans un moulin dit la Tuilerie, situé à peu de distance des portes d'Ettenheim, pendant que les troupes dispersées autour de la ville se rassemblent sous les ordres du général Ordener. Les prisonniers étaient au nombre de dix; c'étaient, le duc d'Enghien , le général Thuméry, le baron de Grunstein, le chevalier de Saint Jacques, le lieutenant Schmidt, Féron, Poulain et Canone, domestiques du prince, et les abbés Werborn et Michel, compromis dans les intrigues de la baronne de Reidi.

Le chevalier de Saint-Jacques était venu souvent dans ce moulin. Une des portes de la chambre donnait sur une planche qui servait à traverser le cours de l'eau. Cette porte était toujours ouverte, circonstance que les soldats devaient ignorer.

H. de Saiot Jacques s'approche du prince et lui dit rafHdement à Yoix basse :

— Ouvrez cette porte, jetez la planche dans Veau et vous êtes sauvé ; moi je leur barrerai facilement le passage.

Ce projet paraissait d*autant plus facile h exécuter que le duc dEnghien n'étant pas connu, n'était pas particulièrement surveillé. Il suit le conseil qu'on lui donne ; va à la porte, la pousse... elle était fermée en dehors. Un enfant, effrayé de la présence des soldats, avait poussé le verrou. Le bourgmestre arriva dans ce moment et désigna le prince. Aussitôt les précautions redoublent envers lui. On lui apporte les papiers saisis à son domicile, qu'on avait rassemblés et qu'on scelle avec son cachet, et immédiatement on se met en route.

On fit monter le prince dans une charrette avec le général Thuméry et Grunstein; les autres prisonniers allèrent à pied, et ce triste cortège défila lentement entre deux haies de soldate. Hais pendant le trajet une autre espérance fat donnée au prince. Un des officiers de l'escorte qui faisait semblant de s'appuyer sur la charrette pour marcher, lui dit à voix basse et sans le regarder :

— Dans le bateau meUez-vous au milieu des soldats, et si vous savez nager j^ez-vous dans le Rhin, personne ne tirera sur vous.

Parvenu au bateau on plaça le duc d'Ën^ien à côté du colonel Chariot et au milieu des gendarmes, qui ne cessant de surveiller tous ses mouvements. Le prinee ne pnl eiéouter ce qu'on lui avait conseillé.

Ce fut dwis ce bateau que pour la prratière fois il vit le général Ordener et qu'il apprit que c'était lui qui avait commandé

rexpéditioD. Il chercha à lier conversation avec lui et lui rappela une affaire où ils avaient combattu Tun et l'autre. Mais le général voulant éviter toute explication feignit de ne se souvenir de rien.

Après le passage du fleuve, et une fois arrivés sur le territoire français, le général Ordener laissa la garde du prisonnier au colonel Chariot, et les devança à Strasbourg. Le duc d'Enghien fut contraint de faire la route à pied jusqu'à Pforzheim, où on le fit arrêter pour déjeuner. Là on trouva une voiture, qui avait été préparée à l'avance, et dans laquelle on mit le duc d'Enghien, accompagné du colonel Chariot et de Pfersdorff : les autres prisonniers montèrent sur une charrette.

Pendant le trajet, sans perdre de la dignité qu'il avait montrée jusque-là, le prince s'enquit auprès du colonel Chariot des motifs qui avaient donné lieu à son enlèvement. Celui-ci répondit qu'on le croyait complice de Georges, Pichegru et Moreau. Le prince repoussa vivement cette imputation, et dit noblement :

— De semblables projets sont entièrement contraires à ma manière de voir et de penser : j'admire personnellement la gloire du général Bonaparte; mais comme prince de la maison de Bourbon, je ne puis que lui faire la guerre dans toutes les occasions. Et que pensez-vous qu'on veuille faire de moi?

— Je l'ignore, répondit le colonel.

— Peut-être a-t-on l'intention de me garder en otage dans quelque prison d'état; s'il en était ainsi, monsieur, je préférerais la mort à cette lente agonie.

Et comme le colonel gardait le silence à cette supposition, le duc, dans un mouvement involontaire, s'écria :

i — Monsieur, j'ai été sur le point de tirer sur tous, quand

vous éles Tenu chez moi faire la sommation d'ouvrir; je regrette maintenant de ne laToir pas fait et de n'avoir pas ainsi décidé de mon sort par les armes.

Il courba la télé et se livra à ses réflexions ; puis la conversation ayant repris. Chariot lui demanda si Dumourier n'était I pas venu à Ettenheim,

I — Non pas que je sache, répondit le prince. Il est possible,

I comme j'attendais d'un moment à l'autre des instructions de

1 l'Angleterre, qu'on eût chargé ce général de me les apporter;

I mais dans tous les cas je ne l'aurais pas reçu : il est trop au-

dessous de mon rang d'avoir affaire à de pareilles gens.

f Cependant on arriva à Strasbourg, et on déposa provisoire-

1 ment le prince chez le colonel Chariot, pendant qu'on était allé

î • prévenir le général Levai de son arrivée. Une demi-heure après,

I on fit de nouveau monter le prince dans un fiacre et on le con-

ï duisit, avec les autres prisonniers, à la citadelle.

Rien n'était préparé pour les recevoir, et il fut convenu qu'ils ' passeraient la nuit sur des matelas étendus paf terre dans le

' salon du commandant. Le duc se jeta tout habillé sur le sien,

après avoir tracé, selon son habitude, les événements de 1 i journée, d'une manière rapide. À peine furent-ils seuls, que le baron de Grunstein se rapprocha du duc et lui manifesta à voix basse ses craintes sur les papiers qu'on avait saisis chez lui :

— Us ne renferment que ce qu'on sait déjà, répondit le prince ; ils montrent que je me suis battu depuis huit ans et que je suis prêt à me battre encore. Je ne pense pas qu'ils veuillent ma mort; mais ils me jetteront dans quelque forteresse, en cas

qu'un otage leur soit nécessaire. J'aurai de la peine h m'habi Uier à cette vie*là.

Le moment du repos, qui était arriyé pour tout le monde, devint pour le duc un moment d'angoisse et de désespoir. Seul, livré à lui-même, entouré de ses compagnons d'infortune, il Youlut réfléchir à sa position ; mais sa pensée se refusait à envisager l'avenir. Une chose le préoccupait avant tout, c'était la douleur delà princesse, en apprenant son enlèvement. Cette idée dominait toutes ses peines et lui faisait tout oublier; aussi dès le lendemain il demanda au major Machim s'il ne lui serait pas permis d'écrire à la princesse, pour la rassurer. Le major lui répondit qu'il ne croyait pas qu'on y mil d'obstacles, pourvu que sa missive ne conltnt que de simples nouvelles. Il lui écrivit alors la lettre que nous allons transcrire et qui , malgré la réserve qu'il fut obligé d'y mettre, contient les détails les plus intéressants.

< À la dudella de Strubourg, ce yendredi 16 man 1804.

>; On me promet que cette lettre vous sera exactement remise. Ce n'est qu'en ce moment que j'ai pu obtenir de vous rassurer sur mon sort présent, et je ne perds pas un instant pour le faire, vous priant de rassurer aussi tous ceux qui me sont attachés dans vos environs. Toute ma crainte est que cette lettre ne vous trouve plus à Eltenheim, et que vous ne soyez en marche pour venir ici. Le bonheur que j'aurais devons voir n'égalerait pas, à beaucoup près, la crainte que j'aurais de vous faire partager mon sort. Consertez-moi votre amitié, votre intérêt; il peut m'étre fort utile, car vous pouvez intéresser à mon malheur des personnes de poids. J'ai déjà pensé que vous étiez peutêtre déjà partie. Vous avez su par le bon baron d'Ischtelzheim

la manière dont j'ai été enlevé, et vous avez pa juger, à Im quantité de monde qu'on a employé^ que toute résistance eût été inutile. J'ai été conduit par Rhenau et la route du Rhin. On me témoigne égards et politesses, et je puis dire qu'à la liberté près, car je ne puis sortir de ma chambre, je suis aussi bien que possible. Tous ces messieurs ont couché avec moi, parce que je l'ai désiré; nous occupons une partie de l'appartement du commandant, et l'on m'en fait préparer un autre, dans lequel j'entrerai ce matin et où je serai mieux. On doit examiner les papiers que l'on ma pris, et qui ont été cachetés sur-lechamp avec mon cachet, ce matin en ma présence. D'après ce que j'ai vu, on trouvera des lettres de mes parents, du roi, et quelques copies des miennes. Tout cela, vous le savez, ne peut me compromettre en rien de plus que mon nom et ma façon de penser ne l'ont pu faire pendant le cours de la révolution. Je crois qu'on enverra tout cela à Paris, et l'on m'a assuré que d'après ce que je dirais on pensait que je serais libre sous peu de temps. Dieu le veuille I On cherchait Dumourier, qui devait êlre dans nos environs; on croyait apparemment que nous avions eu des conférences ensemble, et apparemment il est impliqué dans la conjuration contre la vie du premier consul. Mon ignorance de tout cela me fait espérer que je pourrai obtenir ma liberté ; mais cependant ne nous flattons pas encore. Si quelques-uns de ces messieurs sont libres avant moi» j'aurai un bien grand bonheur à vous les envoyer, en attendant le plus grand. L'attachement de mes gens me tire à chaque instant des larmes des yeux : ils pouvaient s'échapper, on ne les forçait point à me suivre; ils l'ont voulu : J'ai Féron, Joseph et Poulain; le bon Hailof ne m'a pas quitté d'un pas. Je n'ai encore

Yu ce matin que le commandant, homme qui me paraît honnête et charitable, en même temps que strict à rempKr ses devoirs. J'attends le colonel de la gendarmerie qui m'a arrêté, et qui doit ouvrir mes papiers devant moi. Je vous prie de faire veiller le baron à la conservation de mes effets; si je dois demeurer plus longtemps, j'en ferai venir plus que je n'en ai. J'espère que les hôtes de ces messieurs auront soin aussi de leurs effets. Le pauvre abbé Wembom et Michel sont de notre conscription et ont fait route avec nous. Mes tendres hommages à votre père, je vous prie. Si j'obtiens un de ces jours d'envoyer un de mes gens, ce que je désire beaucoup et que je solliciterai, il vous fera tous les détails de notre triste position. Il faut espérer et attendre. Vous, si vous êtes assez bonne pour me venir voir, ne venez qu'après avoir été, comme vous le disiez, à Garlsruhe. Hélas ! outre toutes les affaires et les longueurs insupportables qu'elles entraînent, vous aurez à présent à parler aussi des miennes. L'électeur y aura sans doute pris intérêt; mais pour cela, je vous en prie en grâce , ne négligez pas les vôtres.

» Adieu, princesse : vous connaissez depuis bien longtemps mon tendre et sincère attachement pour vous; libre ou prisonnier, il sera toujours le même, etc. »

Le prince, tant pour ne pas affliger la princesse que parce qu'il savait que cette lettre serait lue par ses gardiens, n'osa pas y consigner toute la tristesse de son Âme. H fut plus loin dans son journal, et nous y lisons : (( J'ai écrit ce matin à la princesse; j'ai envoyé ma lettre par le commandant au général Levai; je n'ai point de réponse. Je lui demandais d'envoyer un de mes gens à Est : sans doute tout me sera refusé. Les précau-

tiens sont extrêmes de tous eôtés pour que je ne puisse communiquer avec qui que ce soit. Si celte position dure, je crois que le désespoir s'emparera de moi. »

Nous allons, du reste, continuer à donner des extraits de ce journal, qui, outre l'intérêt qu'on y doit attacher, contient toutes les circonstances de cette première captivité (17).

« Vendredi 16.— Prérenu que j'allais changer de logement ; je suis à mes frais pour la nourriture, et probablement pour le bois et la lumière. Le général Levai, commandant la division, accompagné du général Fririon, l'un de ceux qui m'ont enlevé, viennent me voir. Leur abord très-froid. Je suis transféré dans le pavillon à droite en entrant sur la place en venant de la ville. Je puis communiquer avec la chambre de MM. de Thumery, Jacques et Schmidt, par des dégagements, mais je ne puis sortir, ni moi, ni mes gens; on m'annonce pourtant que j'aurai la permission de me promener dans un petit jardin qui se trouve dans une cour derrière mon pavillon. Une garde de douze hommes et un officier est à ma porte. Après le dîner on me sépare de Grunstein , auquel on donne un logement sur l'autre côté de la cour. Cette séparation ajoute encore à mon malheur. . . . . , ......

» À quatre heures et demie, on vient visiter mes papiers, que le colonel Chariot, accompagné d'un commissaire de sûreté, ouvre en ma présence. On les lit superficiellement. On en fait des liasses séparées et on me fait entendre qu'ils vont être envoyés à Paris. Il faudra donc languir des semaines, peut-être des mois. Le chagrin augmente, plus je réfléchis à ma cruelle position. Je me couche à onze heures. Je suis excédé et ne puis dormir. Le major de la place, M. Machim^ a des formes bon-

SM nsram

néta : il fient me nÀr qwnd je suis couché; il ch^rdie à me consoler par des mois obligeants.

D Samedi 17. —Je ne sais rien de ma lettre. Je tremble poar la santé de la princesse. Un mot de ma main la réparerait. Je sais bien malheureux ! On rient me faire signer le procès-yerbal de TouYerture de mes papiers. Je demande et obtiens d'y ajouter une note explicatiTe pour prouver que je n'ai jamais eu d'autres intentions que de servir et iaire la guerre, n

Celte note était conçue en ces termes. Après avoir protesté de tout son pouvoir contre une participation quelconque à un complot contre la rie du premier consul, il ajoutait : h Que si ce complot existait, on le lui avait laissé ignorer, et qu'on l'avait même trompé à cet égard; que, plus que personne, il était attaché à la France et admirait le génie du premier consul ; qu'il avait souvent regretté de ne pouvoir combattre sous ses ordres et avec des Français, et que peut-élre, éloigné comme il était du trône et sans espérance d'y arriver, il aurait songé à le fdire> si les devoirs de sa naissance ne lui eussent fait une loi d'en agir autrement ; qu'enfin il ne pouvait croire que le premier consul lui flt un crime d'avoir soutenu, les armes à la main, les droits de sa famille et de son rang (18). »

Nous reviendrons sur cette note fort importante pour éclaircir cette affaire. Continuons de transcrire le journal du prince.

« Dimanche 18. — On rient m'enlever à une heure du matin: on ne me laisse que le temps de m'habillar; j'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens ; je pars seul avec deux o^ ficiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel Chariot m'a annoncé que nous allions ches le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela je trouve une im-

DU DONJ(»f DE VINŒNNES. Vt

ture ayec Âx cheytox de poste sur la place de TÉgUse. Ou me campe dedans. Le lieutenant Pelerman monte à côté de moi ; le maréchal des logis Blitersdoff sur le ûége» deux gendarmes, un dedans l'autre dehors. »

Là s'arrête le journal du prince, car une fois dans cette voir ture il n'en sortit que pour descendre à Yincennes.

L'ordre de le conduire à Paris avait été expédié par un courrier extraordinaire. Cette mesure avait été prise par le premier consul, sur la simple nouvelle télégraphique qu'il avait reçue de l'arrestation du prince, sans aucun autre détail. Elle lui parvint le 15 mars, à la Halmaison. Il n'avait encore aucune connaissance des rapports qu'il reçut plus tard. Dans ce premier moment, il se vit dans l'obligation de déterminer le mode de jugement qu'il employerait envers le duc d'Eaghien. Plusieurs moyens seprésentaient. D'abord il pouvait confondre cette affaire avec celle de Georges, à laquelle il croyait qu'elle était liée, et les faire juger ensemble. Ce moyen lui répugna pour un prince, et il soDgea alors à constituer une haute cour na* tionale qui donnerait à ces débats toute la solennité possible. Hais ce mode, tout en élant le plus satisfaisant pour lui et pour les formes de la justice, présentait de graves inconvénients. Le premier consul s'était surtout appliqué à rallier les royalistes à son gouvernement. S'il donnait le moindre éclat à l'affaire du duc d'EDghien, c'était les forcer à se compromettre dans leur nouvelle position, et peut-être les perdre. Celte crainte fut le principal motif d'après lequel il résolut de traduire le duc d'Eughien devant une commission militaire et d'ordonner le plus grand secret. Par là il prévenait toute manifestation de parti. Si le duc d'Enghien était acquitté, il prouvait aux royalistes que

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son gcayernement savait rendre la justice, même à ses ennemis. S'il était condamné et qu'il voulût laisser exécuter la sentrace, le parti royaliste était obligé d'accepter la chose comme on fait accompli qu'il n'eût connu qu'après l'exécution; enfin, s'il voulait faire gr&ce, il réservait à lui seul tout l'honneur de la clémence.

Ce furent ces divers motife qui lui dictèrent la résolution de faire juger le duc d'Enghien de cette manière, en vertu de la loi du 19 fructidor an v. Le secret et la rapidité du jugement, qui n'avaient d'autres bases que celles que nous venons de dire, ont donc été, bien à tort, cruellement interprétés contre l'empereur, de même que l'exécution dont nous parlerons plus tard.

Dès le lendemain, en effet, le général Hurat, gouverneur de Paris, avait mandé le colonel Préval pour le prévenir qu'il allait le désigner à l'efiet de remplir les fonctions de capitaine rapporteur dans cette affaire. Hais ayant appris qu'il s'agissait du duc d'Enghien, le colonel Préval crut devoir refuser par ce motif qu'il avait personnellement servi dans le régiment du duc d'Enghien avant la révolution, ainsi que son père et son oncle. Ses excuses furent agréées.

Ce même jour, dans la soirée, le premier consul reçut, parla gendarmerie, le rapport du colonel Chariot, qui apprit l'erreur relative à Dumourier. Le lendemain, H. de Talleyrand reçut tous les autres rapports des généraux Caulincourt et Ordener, chacun en ce qui le concernait, et les papiers du duc d'Eughien. Il fit, ainsi qu'à l'ordinaire, des extraits des papiers qu'il considéra comme les moins importants et apporta l'original des autres au premier consul. Dans tout cela, soit de bonne foi, soit à dessein, non-seulement il n'avait pas apporté la note que

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le duc d'Enghien ayait écrite au bas du procès-rerbal de J'ouyerture de ses papiers, mais il ne la mentioDua même pas. Au contraire, il eut soin de mettre sous les yeux du premier consul les lettres qui pouvaient compromettre le prince en faisant supposer sa complicité avec Georges et Pichegru (19).

L'état de l'atmosphère n'ayant pas permis de prévenir, parle télégraphe, du départ du duc de Strasbourg , ainsi que le premier consul l'avait ordonné par cette voie, on fut obligé de calculer, à Paris, le moment probable de son arrivée. On supposa qu'elle aurait lieu au plus tôt danslanuitdu 20 au 21 mars. En conséquence, le 20 mars, au matin, le premier consul fit écrire au gouverneur de Paris, Murât, d'avoir à désigner, aux termes de la loi, les membres de la commission militaire. Il fit ensuite rédiger, par H. Real, les faits relatifs au duc d'Enghien et les renseignements recueillis à son égard pour servir d*acte d'accusation, et rendit l'arrêté suivant :

c Paris, le 29 ventôse an xii de la république française, une et indivisible.

» Le gouvernement de la république arrête ce qui suit : » Article P'. Le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes contre la république, d'avoir été et d'être encore à la solde de l'Angleterre, de faire partie des complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la république, sera traduit à une commission militaire, composée de sept membres, nommés par le général gouverneur de Paris, qui se réunira à Yincennes.

» Art. il Le grand juge, le ministre de la guerre et le général gouverneur de Paris, sont charge de l'exécution du pressent arrêté. Le premier consul, ngné : Bonaparte. » Par le premier consul, nqné : Hugues Haret . »

D'après cet ordre le 'général Hurat fut mis en demeure de désigner, aux termes de la loi, les sept plus anciens colonels des r^iments en garnison à Paris. Il les désigna sur-le-champ; c'étaient le général Hullin, commandant des grenadiers à pied de la garde des consuls, qui, comme le plus élevé en grade, devait avoir la présidence; le colonel Guilon, du 1^ de cuirassiers; Bazancourt, du 4% et Ravier du 18* d'infanterie légère; Barrois, du 96* d'infanterie de ligne; Rabbe, du 2* régiment de la garde municipale, et Dautancourl, major de la gendarmerie d'élile, nommé pour remplir les fonctions de rapporteur.

En même temps, et pour répondre aux intentions du premier consul qui demandait le plus grand secret par les motifi que nous avons vus, H. Real écrivit au général Hurat la lettre suivante :

« D'après les ordres du premier consul, le duc d'Enghien doit être conduit au château de Yincennes, oii les dispositions sont faites pour le recevoir. Il arrivera probablement cette nuit à cette destination. Je vous prie de faire les dispositions qu'exige sa sûreté, tant à YinceDues que sur la route de Nancy, par laquelle il vient. Le premier codsuI a ordonné que son nom et tout ce qui lui serait relatif fût tenu très-secret. En conséquence l'officier chargé de sa garde ne doit le faire connaître à qm que ce soit ; il voyage sous le nom de Plessis. Je vous invite à donuer de votre côté les instructions nécessaires pour que les intentions du premier consul soient remplies. »

Déjà en effet tout avait été préparé à Yincennes pour rece- Toir le prisonnier.

: Yincennes à cette époque était encore dans presque toute son intégrité. Les douze tours subsistaient ainsi que les deux pa-

DU DONJ(»f DE VIHGENNES. îTf

Tillons du Roi et delà Reine, Mtis par Louis XIIL Son personnel se composait de H. Harel, chef de bataillon, ooaKnaadant dacb&leaa; Tabarry, adjudant de place; Lelong, soos-lieutenant, secrétaire; Porion, portier-consigne; Boardon, concierge des bâtiments militaires; Hichoo, capitaine d'artillerie. Qiiatreyingt-dix-neuf hommes du train d artillerie de la garde des consuls; Yingt4rois hommes du 18* régiment d'infanterie de ligne, et cinquante ouvriers.

Yincennes, comme on le yoit d'après ce personnel, n'avait pas de destination fixe, et .était plutôt considéré comme une prison d'état que comme autre chose. Le commandant, M. Hard, était arrivé à ce poste par un de ces services qu'on récooipense par une place de geôlier. Ancien sergent aux gardes françaises, il s'était montré ardent républicain pendant la révolution. Au 18 brumaire il fut mis à la réforme; il était parvrau au grade de capitaine d'infanterie. Engagé dans la conspiration de Cerachi, Àrena et autres, il était allé les dénoncer, et pour prix on lui avait donné le grade de chef de bataillon et le commandement du château de Vincennes. Interrogé par M. Real sur la disponibilité d'un logement convenable pour un prisonnier d'importance, il avait désigné l'appartement situé dans le pavillon du Roi, le seul vacant à cette époque. Le même jour, à quatre heures et demie, M. Real lui donna ces instructions :

« Un individu, dont le nom ne doit pas être connu, doit être conduit dans le château {dont le commandement vous est confié. Vous le placerez dans l'endroit qui est vacant, en prenant des précautions pour sa sûreté. L'intention du gouvernement est que tout ce qui lui s^a relatif soit tenu très-seeret, et qu'il ne lui soit fait aucune question ni sur ce qu'il est nà sur

280 msTomE

les motifs de sa détention : TOOSHnême deyrez ignorer qui il est. Vous seul devrez communiquer avec lui, et vous ne le laisserez Yoir à qui que ce soit jusqu'à nouvel ordre de ma part. H est probable qu'il arrivera cette nuit. Le premier consul compte sur voire discrétion et sur votre exactitude à remplir ces différentes dispositions. »

Le personnel des forces qui était à Yincennes n'avait pas paru suffisant au premier consul. Il avait donc remis au général Savary, son aide de camp, une lettre pour le général Hurat, contenant les dispositions à prendre. Savary fut nommé commandant des troupes du cbAteau de Yincennes et reçut ordre de s'y rendre à la tète de la légion de la gendarmerie d'élite dont il était colonel, renforcée d'un détachement de ligne.

Ce fut dans la matinée de ce jour, vers midi, que Joseph Bonaparte se rendit à la Malmaison, sur l'invitation de son frère. Il trouva Joséphine qui le guettait et lui annonça l'arrestation du duc d'Ëngbien, pour lequel elle redoutait d'autant plus que dans ce moment M. de Talleyrand se promenait avec le premier consul et lui parlait de cette affaire. Joseph joignit son frère, qui lui parla en effet du duc d'Enghien, et alors ce dernier lui rappela que c'était à la protection du prince de Condé qu'il avait dû les moyens d'entrer dans l'artillerie au lieu d'entrer dans les ordres, comme le voulait sa famille.

— Qui nous eût dit à tous deux que tu serais appelé un jour, ajouta Joseph, à prononcer en juge sur les destinées du petit-fils du prince de Condé?

— Quels événements, mon ami, et quelles infortunes dans cette famille! répondit le premier consul. Hais qui sait si de cette arrestation ne va pas sortir un bien à la fois pour cette

DU DONJON DE VINCENNES. 28i

famille, pour le pays et pour moi-même I car j'y trouverai un moyen de me montrer réellement ce que je suis : je suis assez fort pour ne pas craindre les Bourbons : je suis assez grand, je pense, pour qu'on ne songe pas à me ravaler à c« misérable rôle de Monek. On me dit que le duc d'Enghien est disposé lui-même à aller au-devant de mes bons sentiments en m'écri- Tant ; mais, qu'il le fasse ou qu'il ne le fasse pas, il ne trouvera en moi que de bonnes dispositions en sa faveur, et le désir de lui faire gr&ce ; non pas seulement le désir, mais la volonté (20).

Ce fut avec ces pensées que le premier consul donna ordre à M. Real de se rendre à Yincennes aussitôt que le duc d'Enghien y serait arrivé, de l'interroger et de venir lui apprendre le résultat de cet interrogatoire. Il lui recommanda même de se faire prévenir de l'arrivée du duc d'Enghien afin d'être plus tôt prêt à se rendre auprès de lui. M. Real voulant exécuter fidèlement cet ordre, aussitôt son retour à Paris , fit mettre un gendarme de planton à Pantin, qui était le dernier relais en venant de Strasbourg, avec mission de l'avertir aussitôt qu'une voiture de poste, escortée de la gendarmerie, serait arrivée.

Le même jour, à quatre heures, le premier consul reçut par le télégraphe, interrompu par le mauvais temps, la nouvelle du départ du prince dans la nuit du 17 au 18 mars, et une heure après, un exprès expédié à la Halmaison lui annonçait qu'il était arrivé et qu'il venait d'être transféré immédiatement à Yincennes.

Aussitôt, et toujours préoccupé sur le secret qu'il croyait nécessaire, le premier consul donna des ordres pour que le ministre de la guerre envoy&t chez le général Murât les membres désigaés pour faire partie de la commission. Il fit expé-

us mSTOIRB

dier, avec la copie de rarrèlé pour ce général, le résumé des dispositions qui avaient été prises et les lui envoya. En même temps, pour que BL Real f^l instruit de tout et pût se rendre à Vincennes avec plus de connaissance de cause, il fit faire les mêmes copies et chargea M. Haret, qui retournait à Paris» de les lui faire tenir aussitôt son arrivée (21).

Il ne doutait pas que M. Real, prévenu comme lui de Tarn* vée du duc d'Enghien , ne fût prêt à partir pour remplir sa mission. Malheureusement il n'en était pas ainsi. Le gendarme qui avait été mis de planton à Pantin avait pourtant rempli sa commission. Aussitôt qu'il avait vu la Voiture escortée par la gendarmerie, il avait couru à son bureau, quai Malaquais, et avait dit que le prisonnier était arrivé. On lavait sur-le-champ envoyé dire à la police. Hais M. Real, convaincu que le ^ut d'Enghien ne pouvait arriver que dans la nuit, avait cru que cela s'appliquait à un autre prisonnier faisant partie de la conspiration de Georges, qu'on attendait, et avait répondu :

— Eh bien, dites à Desmarets (son secrétaire) de l'interroger.

Puis, fatigué de plusieurs nuits passées au travail et pour être plus en état quand le moment d'aller à Vincennes serait arrivé, il s'était couché à huit heures du soir. Son domestique l'avait réveillé deux fois, à de courts intervalles, pour des dépêches peu importances. M. Real en avait pris de l'humeur. La troisième dépêche qui arriva portait seulement le sceau de la sécrétairerie d'état. Le domestique ne la jugea pas plus importante que les autres, et ayant pénétré dans la chambre de son maître» qu'il vit endormi du plus profond sommeil , il ne crut pas devoir le réveiller et se borna à mettre la dépêche sur la table de nuit. Cependant M. Real se réveilla de lui-même vers les

DU DONJON m VINCENNES. ttS

trois heures, n vit la dépéehe, la lut; c'était oelle da premier consul qui ayait été enroyée par Maret et à laquelle ce dernier ayait mis son cadiet. Aussitôt M. Real, apprenant par là Tarrirée du prince, soubc, s'habille, fait mettre les chevaux, eft part pour Vincenncs. Mais à peine a-t-il dépassé la barrière qu'il Toit un concours de troupes qui rentrent dans Paris; il s'aT«mce et se croise avec Savary, qui s'arrête et lui dit :

— Où allez-vous?

— A Yineennes^ répond Real, pour interroger le duc d'Enghien.

— Le duc d'Engfaien I reprend Savarj ; mais il est fusillé:

— Fusillé!...

Et H. Real, qui a peme à comprendre ce qu'on lui annonce, retourne à son hôtel de toute la rapidité de ses chevaux, chercher l'explication que nous venons de donner.

Ce fut la dernière et la plus terrible fatalité de ce drame déplorable.

En effet, le prince, parti de Strasbourg le 18 mars, à une heure du malin, comme nofls l'avons vu, était arrivé à la Villetle le 20, vers trois heures de l'après-midi. Heureux de se rendre à Paris, oli il croyait voir le premier consul, il avait répété plusieurs fois : <v Un ^art d'heure de conversation avec lui, et tout sera arrangé. » De la Yillette, on suivit les boulevards extérieurs et on arriva à l'hôtel du ministère des affaires étrangères, situé alors rue du Bac, 84. Là, on fit attendre le prince une demi-heure, sans le laisser descendre de voiture, et au bout de ce temps le postillon, en ayant reçu l'ordre, le conduisit à Yincennes, oh il arriva à cinq heures et demie. M. Harel venait de recevoir de M. Real la leltre que nous avons men-

tionnée; il s'approcba de la voiture, seul ayec Bourdon, concierge des bàliments militaires , et reçut le duc d'Eaghien. Le temps avait été froid et pluvieux toute la journée ; le prince paraissait transi. M. Harel lui proposa de monter chez lui pour se chauffer.

— Je me chaufferai avec plaisir, dit le prince, et je ne sorais pas non plus fÂché de dîner, car je n'ai presque rien pris depuis ce matin.

Ils montèrent dans le logement de M. Harel (22) ; durant le trajet et dans l'escalier, ils rencontrèrent madame Bon, anciénne religieuse, maîtresse de pension à Vincennes, qui venait de reconduire chez elles les filles de H. Harel. Le prince, voyant une religieuse, se rangea pour la laisser passer et la salua profondément. Madame Bon, touchée de ces marques de respect, examina le prince, qu'elle ne connaissait pas. « Il me parut, dit-elle plus tard, dans sa déposition, d une taille ordinaire, mince de corps et d'une tournure distinguée. Il était revêtu d'une longue redingote brune d'uniforme, et portait sur la tête une casquette à double galon d'or. »

Quand le prince se fut chauffé, on le conduisit dans le pavillon du Roi, où on lui avait préparé une chambre, meublée à la bAte, et on le prévint qu'on allait lui servir à souper. En attendant ce repas, il se promena dans sa chambre et s'entretint avec M. Harel ; il rappela les souvenirs de son enfance à Vincennes, lorsqu'il habitait le chAteau de Saint-Haur, dit qu'il croyait reconnaître la pièce où il était, et ajouta, tant sa sécurité était parfaite, qu'ayant un goût passionné pour la chasse, il donnerait sa parole d'honneur, si on voulait lui permettre de chasser dans la forêt (23). Enfin le repas, préparé chez un

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traiteur^ par les soins du brigadier de gendarmerie Àufort, auquel H. Harel avait eu recours, lui fut apporté. Le prince soupa avec appétit et partagea sa nourriture avec un chien de chasse qui l'avait suivi, et dont il n'avait pas voulu se séparer. Ce chien lui avait été donné par la princesse Charlotte : c'était le seul ami qu'il eût alors auprès de lui ; le repas terminé, le prince, fatigué, se coucha et s'endormit aussitôt profondément. Pendant ce temps, les membres de la commission militaire, qui avaient été mandés à Paris, chez le général Hurat, par le ministre de la guerre, avaient reçu de ce général Tordre de se transporter immédiatement à Yincennes. C'était là seulement qu'ils devaient connaître l'objet de leur réunion. Le général Savary venait d'arriver aussi à la tête des troupes, et avait pris le commandement. Le commandant Harel avait installé tous ces messieurs dans son salon. Le chef d'escadron Brunet, aide de camp de Murât, se présenta et remit au général Hullin les pièces et l'arrêté qui constituaient la commission. Alors seulement les juges apprirent qu'il s'agissait du duc d'Enghien. L'arrêté de Hurat portait : a Cette commission se réunira surle-champ à Yincennes, pour juger sans désemparer le prévœu, sur les charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement, dont copie sera remise au président. »

Le général Hullin donna aussitôt l'ordre de faire venir le prince dans la pièce voisine de celle qu'ils occupaient, afin que le rapporteur Dautancourt procédât à son interrogatoire. Aussitôt le capitaine Noirot, lieutenant de la gendarmerie d'élite, préposé à la garde du prisonnier par le général Savary, se rendit au pavillon du Roi avec les gendarmes Lerva et Thar« sis. Us trouvèrent le prince dormant encore du plus profond

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sommeil: ib le rémllèrent et lecondummit dans la pièce (Ai l'attendait le rapportemr. ûehii^ proeéda immédiatemeat à son interrogatoire. Toutes les r^[)oases du prinœ sur ses antécédents, depuis soa départ de la France, forent franches et oonformes à ce que nous ayons écrit. On lui demanda ensuite s'il était allé en Angleterre et s'il en recelait un traite^ ment, n répondit qu'il n'y était jamais allé ; que l'Angleterre loi accordait un traitement, et qu'il n'avait qu« cela pour Tirre. n ajouta que les motifs qui le retenaient à Ettenheim n'existant plus, il se proposait de se fiKer à Fribourg.

t( A lui demandé, dit le prooës-yerbal, s'il connatt le général PichegruT s'U a ra des relations avec lui ?

» A répondu : Je ne Tai, je crois, jamais tu ; je n'ai point eu de reiati(Mis avec lui; je sais qu'il a désiré me vioir. Je me loue de ne l'ayoir pas connu, d'après les yils moyens dont on dit <iu'il a voulu se servir, s'ils sont vrais.

» A lui demandée s'il ooonatt l'ex-général Dumourier, eft s'il a des relations avec lui?

i) A répondu : Pas davantage ; je ne Tai jamais vu. >»

Ouand l'interrogatoire fut terminé, le piwee demanda avec inEftance à voir le premier consul. Le capitaine rapporteur l'engagea à consigner par écrit cette demande sur le procès-verbal iqu'il allait metti^e sous les yeux des juges. Le prince écrivit de sa main les paroles suivantes :

« Avant de signer le présent procès^verbsA , je fais avec instance la demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et Thorreur de ma situation, me font 'espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande. »

M. Dautancourt alla aussitôt rejoindre les membres de la commission, qu'il troaya réunis avec le général Sayary. Ils avaient emplojpé leur temps à prendre connaissance des charges énoncées dans Farrè té du gouyemHnent. Le major Dautancourt leur montra Tinterrogatoire, où ilsrirent la demande d'une audience du premier consul, delà part du prince. Le colonel Barrois proposa immédiatement desurseoir et d'en référer au premier consul; fMÙ après quelques minutes de déHbérationy et Savary, qu'on avait consulté, ayant dU qu'il ne croyait pas que cette démarche pîHt au premier consul^ on pensa qu'il n'y avait pas lieu d accorder la surséance, et ïon décida de passer outre au jugement (24).

On fit donc comparaître à l'instant le duc devant le conseil, et on renouvela son interrogatoire. Le duc parut devant ses juges avec noblesse et dignité ; il répondit avec la même franchise, s'en référant à son premier interrogatoire. Il ne nia pas avoir porté les armes contre la France, pour soutenir les droits de sa famille, ni être à la solde de l'Angleterre; mais quand on lui parla des complots secrets contre la vie du premier consul, quand on lui parla des projets d'assassinat dont l'arrêté du gouvernement l'accusait d'être complice, il repoussa avec énergie ces imputations, qu'il considéra comme injurieuses et insultantes pour son caractère, sa naissance et son rang.

— Mais cependant, monsieur, lui dit le président Hullin» comment pouvez-vous nous persuader que vous ignoriez aussi complètement que vous le dites ce qui se passait en Francci quand non-seulement le pays que vous habitiez, mais le monde entier en é(ait instruit, et qu'avec votre rang et votre naissance, que vous prenez tant de soin de nous rappeler, vous ayez pu rester indifférent à des événements d'une si haute importance.

et dont toute les cooséquecces devaient être pouryoas? Â la manière dont toqs nous répondez , tous semblez yotis mé* prendre sur votre position. Prenez-y garde, ceci pourrait devenir sérieux, et les commissions militaires jugent sans appel.

Le prince garda un instant le silence : il comprenait parfaitement le dauger qui le menaçait; il pouvait faire l'aveu de son mariage secret avec la princesse Charlotte et prouver par là le motif de sa résidence à Ettenheim ; mais livrer son secret le plus intime à un tribunal, jeter au milieu de ces débats le nom sacré pour lui de celle qu'il adorait , il ne le voulut pas ; il prit sans doute la résolution de le confier au premier consul : c'était le but de ses instances pour avoir avec lui une entrevue. D'un autre côté , il ne voulait pas rétracter les paroles qu'il avait dites et qui s'accordaient avec la vérité et la dignité de sa personne; il répondit donc au président :

— Je ne puis, monsieur, que vous répéter ce que je vous ai déjà dit. Apprenant que la guerre était déclarée contre la France, j'avais fait demander à l'Angleterre du service dans ses armées ; le gouvernement anglais m'avait fait répondre qu'il ne pouyait m'en donner, mais que j'eusse à rester sur le Rhin, où incessamment j'aurais un rôle à jouer, et j'attendais. Voilà , monsieur, tout ce que je puis dire. Je ne me dissimule pas le danger que je cours ; je désire seulement avoir une entrevue avec le premier consul.

La séance finit là : on fit retirer le pribce, et le conseil resta seul pour délibérer. Nous ne nous recounaissous pas le droit de sonder la conscience des juges. L'aveu du prince, qu'il était à la solde de l'Angleterre, qu'il attendait sur les bords du Rhin las ordres pour le rôle qu'il avait à jouer dans la nouvelle

guerre; qu'il ayait déjà porté, et qu'il était prêt è porter encore, les armes contre la France; sa situation à quatre lieues de la frontière, au milieu d'un rassemblement d'émigrés, dont la conspiration était flagrante ; l'union de ce complot à celui de Georges et de Pichegru, parurent au conseil, malgré les dénégations énergiques du duc d'Engbien sur ce dernier poiot, des cbarges suffisantes pour le trouver coupable. Ils le condamne» rent donc à l'unanimité à la peine de mort, portée par la loi.

c< Ce jugement rendu, dit H. Nougarède de Fayet dans son excellent ouvrage, le président Hullin en .fit aussitôt donner avis au général Savary et au capitaine rapporteur, afin qu'ils eussent à prendre les dispositions nécessaires pour son eiécution, et lui-même s'occupa de le rédiger.

» Pendant qu'il remplissait cette formalité, le général Sayary et le capitaine rapporteur s'étaient concertés avec le commandant Harel pour l'exécution. La cour et l'esplanade étant encombrées de troupes, on résolut de conduire le prince dans les fossés du cbàleau, et Harel reçut l'ordre de donner à cet effet toutes les clefs elles indications nécessaires, ainsi que de faire chercher un ouvrier qui pût creuser la fosse destinée au condamné. Un jardinier, nommé Bontemps, qui demeurait dans le chàleau, fut appelé. Bontemps étant descendu dans le fossé avec sa pelle et sa pioche, imagina, pour aller plus vite, de se servir d'un trou qui avait été creusé la veille an pied du pavillon de la Reine, dans l'encoignure d'un petit mur, pour y déposer des décombres (25) ; et ayant placé sur le mur, pour s'éclairer, une lanterne garnie de plusieurs chandelles, il acheva de creuser la fosse à la dimension convenable. En même temps le général Savary donna l'ordre de commander un pi-

quet pour rexécution, ainsi que de disposer et de faire descendre dans le fossé les différents détachements des corps de la garnison qui devaient y assister, m

Pendant ce temps le prince, reconduit à sa prison parle lieutenant Noirot, avait retrouvé en lui un ancien officier du régiment Royal-Navarre, qui lui avait rappelé qu'il avait eu occasion de le voir quelquefois chez M. de Crussol, colonel de son régiment. Il éprouva un mouvement de joie en voyant que soa gardien ne lui était pas entièrement inconnu; il se mit à lui parler de tous ses souvenirs, et s'informa ensuite s'il était content de sa situation. Le prince avait conservé une parfaite liberté d'esprit et ne paraissait nullement préoccupé de la délibération de ses juges sur son sort. Mais à l'autre bout du château, une femme était en proie au plus horrible désespoir. C'était madame Harei. Par une de ces circonstances cruelles ^que la douleur semble avoir semées sur la route de la vie humaine, madame Harel était la sœur de lait du duc d'Enghien. Elle avait su qu'un prisonnier important était attendu à Yincennes, et elle avait questionné son mari, qui n'avait pu lui rien répondre d'abord. Plus tard, quand il eut appris quel était le prisonnier, il s'était fait un devoir de n'en rien dire à sa femme, connaissant lui-même cette circonstance. Mais madame Harel, prévenue qu'on allait ramener le prisonnier de la chambre du conseil au pavillon du Roi, avait soulevé les rideaux de son appartement, et, cachée derrière, avait reconnu le prince, qui traversait la cour à la lueur des torches. À cet aspect elle recule épouvantée, doute d'abord de ce qu'elle a vu, revient à la fenêtre, et ne voit dans les cours que les soldats qui stationnaient silencieusement* Alors, pour se tirer de ce doute affreux, elle

appelle son mari, le fait chercher, le fait yenir; celui-ci parait: elle a à peine la force de le questionner. Harel courbe la tète sans répondre ; sa femme veut voir absolument celui qu'elle a appelé son frère; mais au moment où Harel s'approche pour lui répondre, il est forcé de sortir pour obéir à des ordres qui Tattendent. Madame Harel reste seule, roulant dans sa tète mille projets qui doivent adoucir la captivité du prince, qui doivent le sauver, puis, dans une vague inquiétude, elle court à la chambre de ses filles, les réveille, les embrasse, les serre contre son coeur. Dans ce moment, une détonation se fait entendre près du château ; madame Harel pousse un cri et tombe sans connaissance aux pieds de ses enfants.

Harel s'était rendu à la prison du prince, qu'il avait interrompu dans sa conversation avecNoirot. D'une voix émue, quoique sans lui annoncer le lieu où il le conduisait, il le pria de le suivre et le précéda, une lanterne à la main, dans la cour et dans les divers passages qu'il fallait traverser. Le prince le suivit, escorté de M. Noirot, des gendarmes et du brigadier Âufbrt, qu'Harel avait amené avec lui. Us arrivèrent près de la tour dite du Diablcy qui, à cette époque comme aujourd'hui, contenait le seul escalier qui aboutit aux fossés. En apercevant cet escalier tortueux et sombre, qu'éclairait la lueur incertaine de la lanterne, le prince recula, et s'adressant à Harel, lui dit :

— Où me conduisez-vous? Si c'est pour m'enterrer vivant dans on cachot, j'aime encore mieux mourir sur-le-champ.

—Monsieur, répondit Harel, veuillez me suivre et rappela tout votre courage.

Le prince descendit. Arrivé au bas de l'escalier, ils suivirent quelque temps les fossés jusqu'au pied du pavillon de la Reine;

292 HISTOffiE

ils en tournèrent l'encoignure et se trouvèrent en face des roupes, dont un peloton s'était détaché pour rexécolion. Le emps était encore pluvieux et sombre. Quelques rares lanternes éclairaient cette scène. Un silence de mort régnait dans ce fossé, et les voix confuses d'officiers réunis sur le pont-levis en ayant de la .porte du bois, se faisaient seules entendre comme on bourdonnement lointain.

. L'Adjudant Pelé commandait le détachement. H s'avança m tç prince et lui donna lecture du jugement de. la commissiofi militaire. A cette lecture, le prince garda un momenit le silence, pourtant aucune ^motion ne, tfahit l'agitation de son âme. Peo de temps après, d'une voixierme niais non irritée « il demanda s'il y avait quelqu'un parmi le^assistants qui voulût loi rendre un dernier service. Le. lieutenant Noirot s'avança vers lui. h f'éeajrtèredit; Le prince lui dit quelqi<es mots à vqix basse, et eeluÎMH, s'étant retourné, dit tout haut : « Getidartnea, \^ d'entre vous a-t-il une paire de ciseanx? » Alors on fit passer de main en main une paire de ciseaux que H. Noirot remit ai prince. Celui-ci cpupa à Tinslanl une boucle de ses cheyeai, l'enveloppa dans du papier ayec un anneatji d'or qu'il tirade son doigt, et pne lettre qu'il avait déjà écrite» et dit à M. Noirot, e^lui remettant le paquet,, ces seuls mots qui ré^omalait sa^e^^sadestinéfsqui allait ^laccomplir: a Pour la princesse de HohAn RocbefOFt!... »

Il demanda ensuite un prêtre p<yur se confesser ; on lui répondit qu'il n'y en avait'ni daos le (Sb&teauiû 4^^i^ le village, et qu'il était impossible d'en faire venir un. A cette réponse, le prince croisa les bras sur sa poitrine, abaissa la tête, se recueillit et pria quelques minutes, puis marcha en avant d'an

Si.

\^m(n wmwans lin Ihc b^^m\\\a\.

pas ferme pour recevoir la mort. Le peloton se plaça h une distance conTenable. L'adjudant Pélé commanda le feu, et le prince tomba, percé dé plusieurs balles.

Immédiatement on mit son corps tout habiUé dans la fosse, après avoir retiré de sa poche son journal, et on recouvrit la fosse de terre à la hauteur d un pied. Le chef d'escadron Brunet partit le premier et alla rendre compte à Murât de l'issue de cette triste affaire. Hurat l'écouta avec émotion, admirant le courage du prince et devenant de plus en plus rêveur à ce récit. Sa femme versa d'abondantes larmes. Tous deux étaient loin de prévoir ce qui les attendait dans la suite. Hurat, ce roi de Naples, éprouva le même sort que le duc d'Enghien ; comme lui , écrivit une dernière lettre à sa femme , comme lui coupa une boucle de ses cheveux, les envoya en souvenir, et comme lui, mourut avec courage. Sa femme versa cette fois des larmes plus amères que n'avaient pu lui éviter celles qu'elle avait données au dernier des Condé.

Bientôt les troupes se dirigèrent vers Paris. Le château de Yincennes reprit sa monotone et silencieuse tranquillité, et au jour naissant, rien, excepté ce petit tertre de terre fraîchement remuée, n'accusait les traces du drame sanglant qui s'y était passé durant la nuit.

Vers le matin, on vit pourtant deux dames et deux jeunes filles s'avancer, tristes et baignées de larmes, sur le ponl-levis de la porte du bois. L'une d'elles désigna, d'une main mal assurée, le tertre de terre, et dit d'une voix étouffée : « C'est làl » Puis ces quatre personnes se jetèrent à genoux et firent au ciel une prière pour le repos de l'âme du prince. C'étaient madame Bon, madame Harel et ses deux filles.

79à HKTOmE

Voilà ce qui s'était passé à Yincennes lorsque le général S^k Tary et le conseiller Réal se rencontrèrent sur la roate.

Sayary se rendit aussitôt à la Halmaison. Il était à peine six heures et demie lorsqu'il y arriva. H trouva le premier consul dans son cabinet, avec M. Henneval, et s'empressa de lui rendre compte de ce qui venait de se passer. Quand il en arriva à l'endroit où le duc dTngbien avait demandé à parler au premier consul, celui-ci l'interrompit et lui demanda à son tour avec vivacité quel motif avait pu Tempécher de l'avertir, et si le duc d'Engbien n'avait pas témoigné le même désir à H. Réal. Savary lui dit alors la rencontre qu'il venait de faire de M. Réal, rt acheva le récit de la catastrophe. Au même instant M. Réal se présenta. « £h bien 1 Réal, dit le premier consul, qu'est-il arrivé? et comment avez-vous attendu si tard à exécuter mes ordres? » Réal lui raconta ce que nous venons d'écrire. Le premier omsal écouta attentivement tous les détails qui lui furent donnés à ce sujet, se promena quelque temps en silence dans son cabinet. Les trois personnes s'attendaient à chaque instant à le voir éclater ; mais il n'en fit rien. Renfermant tout en lai-même, Q sortit brusquement en disant ces seuls mots : « C'est bien I » H. de Menneval, présent à cette scènOt la raconte ainsi dans ses mémoires.

Le premier consul monta dans sa chambre, où il resta longtemps seul. Joseph et Gambacérès vinrent le voir. Us le trouvèrent sensiblement affligé de ce qui s'était passé, de ce qu'il avait ignoré que le prince eût demandé à lui parler; au milieu de son agitation, il eut d'abord la pensée que IL Réal, cédant à ses principes de jacobinisme, n'élait parti eiprès deParfe pomr interroger le prince que lorsqu'il n'était plus temps. Hais pios

tard il refiot de ces soupçons qui n'étaient nallement fondés. Le lendemain, M. de Talleyrand lai ayant apporté le procès- T^bal d'ouyerture des papiers à Strasbourg, le premier consul y lut la note écrite de la main du prince que nous avons mentionnée, et cette lecture redoubla ses regrets et sa douleur.

Cependant le bruit de la mort du duc dEngbien circulait dans Paris. Le premier consul se vit contraint de ne plus garder le silence. Il se fit mettre sous les yeux toute la procédure et le jugement, et s'aperçut que tout cela était entaché de nullité et qu'on avait négligé plusieurs formes légales. La plupart des pièces n'étaient pas signées par le greffier, le prince n'avait pas eu de défenseur, enfin le jugement en vertu duquel on l'avait exécuté ne mentionnait pas même les articles de lois qui lui étaient appliqués. Ce fut un nouveau désappointement pour le premier consul. Mais que faire dans cette circonstance? punir des juges de bonne foi, des gens dévoués à sa personne, qui avaient cru le bien servir? il ne le pouvait pas. Dévoiler les circonstances fatales qui avaient empêché Real d'arriver à Vincennes? il le pouvait moins encore. Dans une affaire aussi grave, cette cause, bien que réelle, eût paru un futile prétexte. Son gouvernement, encore chancelant et attaqué de tous côtés, pouvait en souffrir; il résolut d'assumer sur sa tête la responsabilité de cette affaire et de la revêtir des formes légales aux yeux de tous. Il fit donc rédiger un jugement dans les formes et le publia dans le Moniteur : ce fut la seule connaissance qu'il crut devoir donner de cette affaire.

Mais la résolution qu'il avait été forcé de prendre n'était pas faite pour pallier les effets de l'opinion publique. La nouvelle de la mort du duc d'Enghien se répandit le même jour

dans Paris. Elle affecta douloureusement tout le inonde et toutes les opinions. Pourtant on doutait encore, lorsque le jugement parut dans le Moniteur; alors on apprit à la fois etlenlèyement du prince sur un territoire étranger, qu'on ne connaissait pas, et sa condamnation et sa mort. On s'indigna d'abord contre cet enlèvement qui parut brutal, arbitraire, sans motifs, car on ignorait toutes les circonstances qui Tavaient amené et que nous venons de dérouler. Ensuite le secret que le premier consul avait ordonné dans un si noble but, qui avait été si fidèlement observé, tourna tout entier contre lui. Si l'on dépouille en effet Bonaparte du motif qui lavait fait agir et de la croyance où il était que Real arriverait à temps, on ne voit dans cette sentence, et dans cette exécution d'une si effrayante rapidité, manquant de plusieurs formes légales, faite au milieu de la nuit, dans un fossé, qu'un acte sanguinaire, lâche, barbare, inouï. C'était pourtant h ces accusations que s'exposait le premier consul en gardant le silence, et ce sont ces accusations auxquelles il fut en butte à cette époque. Mais, ferme dans la résolution qu'il avait prise, et qui ne manquait ni de noblesse ni de dignité, Bonaparte refusa constamment de rompre ce silence qu'il s'était imposé et ne voulut compromettre personne. Les soirées furent tristes pendant quelque temps à la MalmaisoD ; la préoccupation du premier consul et les yeux rouges de Joséphine furent remarqués. Ce furent les seules manifestations de l'opinion de l'homme privé sur cet événement. Quant a l'homme public, au chef de la nation, il continua sans dévier un seul instant le rôle qu'il avait adopté. Il le joua jusqu'à sa mort, et ses conversations à Sainte-Hélène, de même que l'^articie de son lestamentquenousciteronsplustard^en sontla preuve évidente.

Cependant le vent de gloire qui avait soufflé sur la France pendant le règne du premier consul, devenu empereur, avait balayé la terre du tertre qui s'élevait dans le fossé de Yincenned, et le souvenir de cette catastrophe était effacé de la mémoire des Français comme la trace en était effacée du sol, lorsque la famille du duc d'Enghien revint s'asseoir sur le trône de France, à l'aide des baïonnettes étrangères. Ces rois, ces empereurs qui avaient fléchi devant le colosse, se vengèrent de ces humiliations en l'envoyant mourir sur un rocher; ce fut leur tâche, les Bourbons en avaient une autre à accomplir. C'était celle de faire oublier l'homme qui avait rempli le monde de son nom. Ils n'y purent parvenir; alors ils cherchèrent à souiller sa vie ; ils inventèrent des crimes qu'ils rejetèrent sur sa mémoire, car du jour oii il avait mis le pied à Sainte-Hélène l'empereur était mort. L'affaire du. duc d'Enghien leur était personnelle et prétait surtout, comme nous l'avons vu, aux accusations les plus graves; ils l'exhumèrent en exhumant son corps. Au devoir pieux d'élever une tombe à un membre de leur famille, ils ajoutèrent la calomnie envers l'illustre captif, et au mépris de ces mots solennellement prononcés. Pardon et oubli, la disgrâce envers ceux qui étaient soupçonnés d'avoir pris part à cette catastrophe.

Par une lettre au garde des sceaux, en date du 15 mars 1816, Louis XVIII ordonna l'exhumation du duc d'Enghien après une enquête préalable, et l'érection d'un tombeau à ce prince dans le château de Yincennes. Cette enquête raviva entièrement cette triste affaire. Des témoins furent entendus pour constater la place où le corps reposait; ils ne bornèrent pas là leurs dépositions. Ils parlèrent du jugement du prince, de ses derniers

moments, de son exécution. Ces dépositions furent rendues publiques; les journaux y ajoutèrent leurs réflexions ; mille écrits parurent alors, et des faits, plus étranges les uns que les autres, furent dits, répétés, imprimés. Hélas! la catastrophe était assez sinistre sans y ajouter ; mais lesprit de parti et les haines des réactions devaient se faire entendre. On prétendit que Murât avait présidé à l'exécution, que Caulaincourt y assistait aussi après avoir coopéré à Tenlèvement du prince, que Savary lui avait fait attacher une lanterne sur la poitrine et lui avait enlevé sa montre, que les juges étaient gagnés, que la fosse était creusée de la veille, enfin que tous les actes de barbarie et de cruauté avaient été exercés sur la victime.Talleyrandn était pas oublié dans ces accusations. Au plus fort de ce véritable tumulte parut un écrit qui produisit la plus vive sensation : il avait pour titre : Diseussian des actes de la commission militaire instituée en ïan XII, par le gouvernement consulaire, pour juger le duc d'En^ ghien. Il traitait de Tillégalité de l'arrestation du duc, de l'incompétence de la commission militaire, de l'irrégularité dans l'instruclion, des vices du jugement, et de l'exécution. Cet écrit était du célèbre avocat Dupin, aujourd'hui non moins célèbre procureur général à la Cour de cassation. C'était la seule attaque sérieuse, mais non pas la seule à craindre. Caulaincourt, Rovigo, Ordener, Hullin et d'autres encore prirent la plume et répondirent; quant à Talleyrand il écrivit au roi une lettre qui n'a jamais été connue. Mais il est probable qu'elle convainquit le monarque ou qu'il feignit de l'être, car le Journal des Débats pOTte à la date des 17 et 18 novembre 1823, les deux nouvelles suivantes.

tïU DONJON DE VÎNCENNES,

€ Le roi a iTilerdit l'eatrée du château des Tuileries à M. le duc de ftovigo(26)*

» Uier dimanche, M, le prince de Talleyrand s'est présenté suivant l'usage pour faire sa cour au roi, avec tous les grands officiers de la couronne et du royaume. Sa majesté a saisi cette occasion d'adresser à M. de Talieyrand ces paroles bienveillantes : n Prince de Talieyrand, vous et les vôtres pourrez venir ici sans crainte de mauvaises rencontres, n

Tous les écrits publiés à cette époque, toutes les dépositions pour renquête, nous les avons lues allentivement. Cest guidé par ces documents et par les reaseignemanls de perso ûaes vivant encore et témoins de la plupart dts faits que nous avons fait notre récit; nous avons eu la soin de ne mentionner que les personnes des actes desquelles nous avions la preuve, et de ne pas parler de celles qui n y étaient pas, qui n'y ont pas joué de rôle, bien qu'elles en aient été accusées. Cette mapière de procéder nous dispense denlrer dans de plus grands détails et de reproduire les accusations et les déinenlis qui ont été donnés tour à tour. Nous ne nous dissimulons pas cependaDt que notre récillaisse plusieurs points dans le vague. Nous lâcherons d'éclaircir ces points avant d'en Gnir; pour le moment notre lâche s'est bornée à disculper le premier consul Bonaparte et à montrer quelle a été sa conduite dans cette affdire; tout k l'heure nous rapporterons ce qu'en a dit lempereur Napoléon- Quant à Técrit de M. Dupin, que tout le monde est à mt%e de connaître, il part d'une autorité tellement imposante que c'est le seul auquel nous nous atlacherons, non dans l'intention d alléuuer le fait, mais pour le présenter, aulant que possible, sous son véritable jour. Nous allons donner pour cela des

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extraits de l'écrit publié par le général HuIUd, écrit dans lequel il avoue parlie des illégalités et relève des erreurs commises par cet avocat sur des pièces qui n*étaieat pas originales, ainsi qu'il l'a cru en basant sur elles la plupart de ses raisonnements. Les pièces du procès avaient élé anéanties en grande partie à l'époque où ces messieurs écrivaient. Le récit de ce qui s'est passé devant le général HuUin, et de ce qu'il a fait lui-même, ses aveux, portent un caractère de franchise et de loyauté qui séduit ceux qui le lisent , et complétera ce que nous avons dit sur la catastrophe de Vincennes.

Et d'abord nous n'entrerons pas dans la discussion de la compétence des juges. Nous avons dit combien le mode de tribunal fut agité dans l'esprit du premier consul et les motifs qui le déterminèrent. M. Dupin peut avoir raison; mais il faut, avant tout, considérer la question selon l'époque à laquelle elle se passait, et où, par un malheur que nous sommes les premiers à déplorer, on appliquait à tout l'élasticité des commissions militaires.

Le général HuUin était vieux et frappé de cécité lorsqu'il publia récrit suivant dont nous donnons un extrait :

« Le 29 ventôse an xu, à sept heures du soir, je reçus Tavis de me rendre de suite chez le gouverneur de Paris, le géuér<U Hurat. Ce général m'ordonna de me transporter dans le plus bref délai au château de Vincennes, en qualité de président d'une commission qui devait s'y rassembler, et sur l'observation que j'avais besoin d'un ordre de sa main, il ajouta : « Cet n ordre vous sera envoyé avec l'arrêté du gouvernement, aussitôt » votre arrivée à Vincennes. Parlez promptement : à peine y » serez-vous arrivé, que ces pièces vous parviendront. » Telles furent ses propres expressions.

» J'igDorais entièrement le but de cette commission; longtemps après mon arrivée à Yincennes je l'ignorais encore. Les membres qui devaient la composer avec moi arrivèrent successivement aux heures indiquées par les ordres séparés qu'ils avaient reçus. Interrogé par eux si je savaU pourquoi Von nous rassemblait, je Imr répondis que je n'en étais pas plus instruit queux. Le commandant même du château de Yincennes, M. Harel, me répondit, sur la question que je lui fis à ce sujet, qu'il ne savait rien, et ajouta , voyant ma surprise : Que voulez-vous? Je ne suis plus rien ici ; tout se fait sans mes ordres et sans ma participation. Uest un autre qui commande ici.

>i En effet, la gendarmerie d'élite remplissait le château; elle en avait occupé tous les postes, et les gardait avec tant de sévérité, qu'un des membres de la commission resta plus d'une demi-heure sous le guichet, sans pouvoir se faire reconnaître.

» Un autre ayant reçu l'ordre de se rendre de suite à Yincennes, sans autre explication, s'imagina qu'on l'y envoyait pour tenir prison.

» Ainsi nous allions nous trouver juges dans une cause trop malheureusement célèbre, sans qu'aucun de nous y fût préparé.

» Mous fûmes, vers les dix heures du soir, tirés de l'incertitude oh nous étions, par la communication que je reçus des pièces suivantes, par ordonnance de la part du général Murât. (Ici les pièces sont énumérées. )

» Je dois observer que mes collègues et moi, nous étions entièrement étrangers à la connaissance des lois. Chacun avait gagné ses grades sur le champ de bataille; aucun n'avait la moindre notion en matières de jugement, et, pour comble de

malheur, le rapporteur et le greffier n'ayaient guère plus d'expérience que nous.

» La lecture des pièces donna Heu à un incident. Nous remarquâmes qu'à la fin de l'interrogatoire prêté devant le capitaine rapporteur, le prince, avant de signer, avait tracé de sa propre main quelques lignes où il exprimait le désir d'avoir une explication avec le premier consul. Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au gouvernement. La commission y déféra ; mais au même instant, le général qui élail venu se poster derrière mon fauteuil, nous représenta que celte demande était inopportune. D'ailleurs nous ne trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, après les débats, de satisfaire au vœu du prévenu. ( Ici se trouve le détail des débats et 1^ réponses du prince, qui sont4es mêmes que nous avons donnés. )

» Que pouvaient faire les membres de la conmiission? dit-il en continuant: qu'on se reporte à l'époque où nous vivions.

» Nous étions liés par nos serments au gouvernement d'alors. Nommés juges, il nous a fallu être juges, à peine d'être jugés nous-mêmes. Jugés d'après les lois que nous n'avions pas faites, et dont nous étions malheureusement constitués les organes : pourquoi ces lois, interrogées par nous, ne nous ont-elles jamais répondu que par une peine cruelle qu'elles ne nous offraient aucun moyen d'adoucir? Il fallait, nous disait-on, nous déclarer incompétents : pour cela, il eût fallu que le moyen eût été proposé. Nous n'étions pas jurisconsultes; pour nous, notre compétence semblait résulter du seul fait qu'un arrêté du gouvernement nous ordonnait de juger.

» Il fallait du moins lui donner un défenseur, et tout ce que TOUS dites avoir ignoré aurait été plaidé pour le prince. Cette négligence extrême du capitame rapporteur aérait été réparée par moi; mais le prince n'avait pas demandé de défenseurs, et aucun des membres ne me rappela ce devoir.

» J'en dirai autant des illégalités de l'instruction et des viees que Von reproche à la rédaction du jugement.

» Seulement j'observerai, quant à la double minute, que Ye&^ timable auteur delà DUcussion des actes- de la commission miU* taire, imprimée chez Baudoin frères, a ignoréun fait qui n'était pas écrit dans les pièces.

» Le dossier qui lui a été communiqué, et qui n'a pu l'être que par celui que j'avais rendu, en 1815, dépositaire de mes papiers, était mon dossier particulier et non le dossier officiel du gouvernement, qui devrait se trouver dans les archives de la guerre ou de la police, avec le rapport du conseiller d'ét*t Real et les autres documents, s'ils n'ont pas été soustraits.

» Plusieurs rédactions furent essayées, entre autres celle qui a été publiée comme pièce du procès; mais après qu'elle eut été signée, elle ne nous parut pas régulière, et nous fîmes procéder à une nouvelle rédaction par le greffier, basée principalement sur le rapport du conseiller d'état Real et les réponses du prince.

» Cette seconde rédaction, qui constituait la vraie minute^ aurait dû rester seule; lautre aurait dû être anéantie sur-lechamp; si elle ne l'a pas été, c'est un oubli de ma part. Vmlà l'exacte vérité.

» Au surplus il ne peut, en aucun cas, en résulter aucun reproche contre nous, el nous admettons volontiers à ce sujet

le dilemme proposé par le Journal des Débats. C'est que, de toute manière, il ne pouvait pas êlre procédé de suite à Ijexécution du jugement. On ne pouvait pas y procéder sur la première minute, car elle était incomplète quoique signée de nous: elle contenait des blancs non remplis, et n'était pas signée du greffier. Ainsi le rapporteur et l'officier chargés de l'exécution n'auraient pu, sans prévarication, voir là un véritable jugement. El quant à la seconde rédaction, la seule vraie, comme elle ne portait pas l'ordre d'exécuter de suite, mais seulement de ïire de suite le jugement au condamné, l'exécution de suite ne serait pas le fait de la commission, mais seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre de brusquer, cette fatale exécution.

» Hélas! nous avions bien d'autres pensées I à peine le jugement fut-il signé que je me mis à écrire une lettre dans laquelle, me rendant en cela l'interprète du vœu unanime de la commission, j'écrivais au premier consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le prince d'avoir une enlrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas permis d'éluder.

» C'est à cet instant qu'un homme, qui s'était constamment tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais à Tinstant, si je ne réfléchissais que même en me défendant il ne me convient pas d'accuser... a Que faites- vous là? me dit-il en s'ap- » prochant de moi. — J'écris au premier consul, luirépondis-je, » pour lui exprimer le vœu du conseil et celui du condaomé. — }> Votre affaire est finie, me dit-il en prenant la plume; main* » tenant cela me regarde. i> J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec oioi, qu'il voulait dire : cela me regardai

ff avertir h premier eomul. La réponse, eolendiie en ce sens, nous laissait l'espoir que raverlissement n'en serait pas moins donné. Je me rappelle seulement le sentiment de dépit que j'éprouvai, de me voir ainsi enlever par un autre la plus belle prérogative d*une fonction qui est toujours si pénible,

w Et comment nous serait-il venu à l'idée que qui que ce fût, auprès de nous, avait l'ordre de négliger les formalités voulues par les lais?

j> Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le vcs^ ttbule conîigu à la salle des délibérations; des conversations particulières s'élaient engagées. J'attendais ma voilure, qui» n'ayant pu entrer dans la cour intérieure, non plus que celle des autres membres, retarda mon déport et le leur. Nous étions nous-mêmes enfermés, sans que personne piH communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit entendre 1... Bruit terrible, qui retentit au fond de nos âmes et les g^aça de terreur et d'effroi.

« Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, celle eiécution ne fut point autorisée par nous : notre jugement portait qu'il en serait envoyé une expédilion au ministre de la guerre, au grand juge, ministre delà justice^ et au général en chef, gouverneur de Paris,

» L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce dernier. Les copies n'étaient point encore expédiée ; elles ne pouvaient pas être terminées avant qu'une partie de la journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j'aurais été trouver le gouverneur, le premier consul, que sais-je?.„ et tout à coup un bruit affreux ïient nous révéler que le prince n'eiiste plus.

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S06 mSIOIRB

H Nous igaoroBt si oelui qui a si cniellemettt précipité eette «xécuiion funeste ayaii des ordres. S'il en avait, la eommissioii. étrangère à ces ordres; la commiffiioii, tenue en ebarte privée; la oommissioDu dont le d^Yuier vœu était pour le salut du prince, n'avait pu ni en prévrair ni en empêcher lefTeL On ne peut l'en accuser.

» Je le répète encore» que je suis malheureux! Vingt ans écoulés n*onl point adouci l'anfierlume de mes regrets I Mes aveux sont sans faiblesse ; ils perdraient toute leur valeur s'ils étaient dépourvus de toute dignité, etc. »

Le fait du second jugement, qui devait être communiqué au ministre de la guerre et au gouverneur de Paris, avant d'être exécuté, et qui fut exécuté sur-lencbamp. ce fait est le plus graye de toute l'affaire. Non-seulement le duc d Enghien éiail innocent, tout le démontre et nous l'avons déinonUré nous-mêmes; mais il a éé mis à mort illégalement; mais, d'après ce dire, il a été assassiné.

Certes si l'on avait suivi ce que prescrivait le jugement, copie en eût été envoyée au ministre de la guerre, qui l'eût communiquée au premier consul, et alors ce dernier eût appris parle général Hullin qui le lui écrivait, par Real qui aurait eu le temps de voir le prince, l'ealrevue qu'il lui demandait Celte entrevue, il 1 eût accordée avec joie, il eût fait grâce avec orgueil et bonheur, si nous ocmm rappelons les paroles quil avait dites à son frère Joseph ; et ce jeune prince plein d'avenir, de eourag<^ et d'honneur, anrait %éeu pour la gloire de sa Camille et de la France, et une page saftglante ne tacherait pas notre hisloire.

Mais d'après ce qu'on vient de lire, la fatalité qui avait pré-

DU DONJON DE VINCENKES. m

sidéà cette affaire df? jour en jour, d'instanlspn instâBf^, dëTait être couronnée par tin crime.

L'empereur ne Hgnora pas, et ce qni noQS le proD?e c'est qir*il a érril h Sainte-Hélène les mêmes choses que le généra! Hutlio, à une époque oh aucun des detii ne pouvail avoir comnauDÎciition de ce qu'avait écrit l'autre. C'est un aveu qui loi est écliappé sans doute malgré le secret qu'il s'était imposé durant son exil*

Durant son règne, son sileece à cet égird fut rompu sealement de ui fois : la première fols sur la question suivante du duc Decrès : <* It y a encore uo faî! sur tffqiiel on att^q te souvent voire majesté et avec plus de violence que sur tnus les autres. C'est la mort du duc d'Enghien. Ou^tod on notis eïi parlera que faedra-t il répondre? « A ce mot, dit DerrE^, toute la gaieté de ! empereur Tabandonna. son front se rembr mil» il fil deux ou trois tours dans la chambre, d'un air péaihtenneiït afferlé, et se tournant vers moi : « A cela, rien, » me dit iU et il soriît,

La s^onde fois fut tme discussion asseï vive avec Tilleyrand, p»rce que ce dernier, qnî avait conseillé la guerre d'Espagne à Tempereur. prétendait publiquement avoir fait le contraire. <^ N'est-ce pis vous, lui dit4l devant tout le conseil, qui m'avez répété que tant qu'un Bourbon régnerait en Europe, je De serais pas tninquille? N'avez vous pm ûné dire aimi qm mms n'étiez pour rien dans la mort du dued'Enghimi? » (27)

A Sdintr-llélène, Napoléon se vît dans Kobligation de parler de celte affaire dam les mémoires qu'il fil sur son règne. Il suivit dans ces écrits la règle qu'il s'était tracée ett assumaat toute la responsabilité sur lui. Les motifs de cette conduite

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SOS UISTCHRE

étaient plus impérieux que jamais. Souverain déchu et captif, il pouvait moins dénoncer les véritables auteurs de cette catastrophe; c'eût été s'abaisser aux yeux de TEurope et des Bourbons par cet aveu tardif qui eût semblé mendier un pardon et une position meilleure. Un autre motif tout aussi impérieux était de ne pas livrer les coupables, qu'il avait pardonnes, à la vengeance des Bourbons. Hais, entraîné par l'intimité, il dit plusieurs paroles que ceux qui l'entouraient nous ont conser^ vées et dans lesquelles seules il faut chercher la vérité.

« L'empereur traitait souvent ce sujet, dit M. de Las-Cases dans le Métnarid de SaitUe-Hélène, ce qui m'a servi à remarquer dans sa personne des nuances caractéristiques des plus pro* noncées. J'ai pu voir à cette occasion, très-distinctement en lui, et maintes fois l'homme privé se débattant avec l'homme public, et les sentiments naturels de son cœur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa position. Dans l'abandon de l'intimité il ne se montrait pas indifférent au sort du malheureux prince ; mais sitôt qu'il s'agissait du public, c'était tout autre chose. Un jour après avoir parlé avec moi de la jeunesse et du sort de cet infortuné, il termina en disant : « Et j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'était favorable. On m'a assuré qu'il ne parlait de moi qu'avec quelque admiration. Et voilà pourtant la justice distributive d'ici-bas 1... » Et ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les traits de sa figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si celui que Napoléon plaignait eût été en ce moment en son pouvoir, je suis bien sûr que quelles qu'eussent été ses intentions, ou ses actes, il eût pardonné avec ardeur. C'est un sentiment du moment» une situation inopinée que je surprenais là : et je ne pense pas

qalls l'aient été par beaucoup ; Napoléon n'en devait pas être prodigue : ce point délicat touchait de trop près à sa fierté et à la trempe spéciale de son Ame; aussi variait-il tout à fait ses raisonnements et ses expressions à cet égard, et cela à mesure que le cercle s'élargissait autour de lui. On vient de voir ce qu'il témoignait dans Tépanchement du lèle-à-téte; quand nous étions rassemblés entre nous, c'était déjà autre chose; cette affaire avait pu laisser en lui des regrets, disait-il, mais non créer des remords, pas même des scrupules. Y avait-il des étrangers? le prince était coupable.

» Avec les étrangers l'empereur s'attachait presque exclusivement aux droits de la haute politique. On voyait qu'il eût souffert de s'abaisser avec eux à trop faire valoir les droits de la justice ordinaire. »

Après avoir parlé des complots contre sa vie sans cesse renaissants et dans lesquels se trouvaient toujours les princes de la famille des Bourbons, il disait :

« Je n'avais personnellement rien fait à aucun d'eux ; une grande nation m'avait placé à sa tête; la presque totalité de l'Europe avait accédé à ce choix ; mon sang, après tout, n'était pas de boue; il était temps de le mettre à l'égal du leur. Qu'eûtce donc été donc été si j'avais étendu plus loin mes représaillesl Je le pouvais. J'eus plus d'une fois l'offre de leurs destinées; on m'a fait offrir leurs létes, depuis le premier jusqu'au dernier; je Tai repoussé avec horreur. Ce n'est pas que je le crusse injuste dans la position oii ils me réduisaient; mais je me trouvais si puissant, je me croyais si peu en danger, que je l'eusse regardé comme une basse et gratuite lâcheté. Ha grande maxime a toujours été qu'en politique, comme en guerre, tout mal, fùt-il

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dam Tes règles, n'est excusable qu'autant qu'il est absolument nécessaire. Tout ce qui est au delà est crime. On aurait mau- Taise grâce à se rejeter sur le droit des gens, quand on le Tiolait si manifestement soi-même. La yiolalion du territoire de Bade, sur laquelle on s'est récrié, demeura étrangère au fond de la question. L'inviolabilité des territoires n*a pas été imaginée dans rintérét des coupables, mais seulement dans celui de l'indépendance des peuples et de la dignité du prince. Cétait donc au souverain de Bade seul à se plaindre, et il ne le fît pas; qu'il ne ce iât qu'à la violence et à son infériorité politique, nul doute; mais encore que faisait tout cela au mérite intrinsèque des machinations et des attentats dont j'avais h me plaindre et dont je pouvais en tout droit me venger? » Et il concluait alors que les véritables auteurs, les seuls vrais agents responsables de celte sanglante catastrophe, étaient au dehors, précisément les auteurs, les fauteurs, les excitateurs des assassinats tramés contre le premier consul, cr Car, disait-il, ou ils j avaient fait tremper le malheureux prrn^, et par là ils avaient prononcé son sort; ou on ne lui en donnant pas connaissance, il;* l'avaient laissé dormir imprudemment sur le bord du précipice, à deux pas de lu frontière, quand on allait frapper un si grand coup au nom et dans les intérêts de sa famille. »

» Avec nous et dans Tîntimité, l'empereur disait : « Que la fiiute, au dedans, pourrait être attribuée à un excès de zèle autour de lui, ou à des vues privées, ou mûa à des intrigues mystérieuses. H y avait été, disait-il, poussé inopinément ; on avait, pour ainsi dire, mrpris ses idées y en avait précipiU ses mesures, enchatni ses résultats, etc.

}9 Assurément, disatt-il, si j'eusse été instruit à temps de eer-

taioes partîcttlarilés eoDcernant led opinioM et le naturel do prince, si surtout j'avais yu h lettre ^'il m'écrifit et qu'on ne me remit. Dieu S8it par quels motifs, qu'après qu'il n était plus, bien certaineoient j'eusse pardonné. »

» £i il nous était aisé de voir que le cœu? et la nature seuls dictaient ces paroles de t'empereuar, et seulement pour nous; car il se serait senâ humilié qu'on pût croire un instant qu'Q cherchât à se décharger sur autrui ou descendit k se justifî<r. Sa crainte à cet égard ou sa susceptibilité était telle qu'en parlant à des étrangiers ou dictant sur ce sujet, il se restreignit k dire que s'il eût eu connaissance de la lettre du prince, peut-ôtre lui eùt-il fait grâce, vu les grands avantages politiques qu'il en eût pu recueillir; et traçant de sa main ses dernière pt^nséeSt qu'il suppose devoir èire consacrées parmi les contemporains et devant la postérité» il prononce sur ce sujet, qu'il suppose bien être regardé comme un des plus délicats pour sa mémoire, que si c'étai t à refaire, il le ferait encore K . . {28} » Tel était 1 bonint; la trempe de sou âme, le tour de son caracière. >»

Ce récit de M. de Las Cases corrobore tout ce que nous avons dit. La lettre dont parle l'empereur est évidemment la note que le prince ajouta de sa main au bas du procès-verbal de ses papiers à Strasbourg et qui fut envoyée à Talleyrand. Ce ne peut élre autre chose, car le chevalier de S tint- Jacques a déclaré que le due d'Enghien, qu'il n'a pas quitté pendant sa captivité dans relie ville, n'a pas écrit de lettre particulière an premier consul. Or nous avons vu en effet que ce procès-verbal fut envoyé è Talleyran I, qui ne le montra pas au premier consul. Napoléon est revenu plusieurs fois sur cetle lettre dans ses converbations particulièroi, et a désigné Talleyrand de manière

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à oe pas s'y méprendre. Ainsi il dit à M. 0*Méara, son chirurgien : « Ce scélérat de T ne m'en donna connaissance

que deux jours après que le prince fut mis à mort, m Et plus tard on trouve encore : « Cette lettre fut remise à T.... qui la garda jusques après l'exécution. » Enfin nous voyons dans les mémoires écrits sous la dictée de Napoléon par le général Montholon, tome II, le passage suivant, qui coïncide avec la déclaration du général HuUin.

f( La mort du duc d'Enghien doit être attribuée à ceux qui dirigeaient et commandaient de Londres l'assassinat du premier consul, et qui destinaient le duc de Berri à entrer en France par la falaise de Béville et le duc d'Eoghien par Strasbourg; elle doit être attribuée aussi à ceux qui s'efforcèrent, par des rapports et des conjectures, à le présenter comme chef de la conspiration; elle doit être éternellement reprochée enfin à ceux ftiî, entraînés par un zèle criminel^ n'attendirent pas les ordres de leur souverain pour exécuter le jugement de la commission miUtaire. Le duc d'Enghien périt victime des intrigues d'alors. Sa mort, si injustement reprochée à Napoléon, lui nuisit et ne lui fut d'aucune utilité politique. Si Napoléon avait été capable d'ordonner un crime, Louis XYIII et Ferdinand ne régneraient pas aujourd'hui : leur mort, on l'a déjà dit, lui a élé proposée, conseillée même à plusieurs reprises. »

Nous bornerons là nos citations. Ce dernier fragment, si l'on se rappelle le récit que nous avons fait, si on le met en regard avec la déclaration du général Hullin, nous parait concluant et positif.

Après avoir exhumé les cendres du duc d'Eoghien, en 1816, on éleva une colonne à l'endroit du fossé où il avait élé enterré.

Depuis 1830, cette coloDoe a disparu. Quant au tombeau or* donné par Louis XVItK il existe encore dans la chupelle; il représente le duc d'Eaghien habillé en ofQcier généraU appuyé sur la Religion, qui leconduiL Au bas sont représentés la France et le crime. Ses ossements ont été déposés dans ce cercueil, et non & Saint- Denis comme le prétendent encore ceui qui vous munirent les tombeaux des rois à celle abbaye. Ce monument est fort mal fdîl, sans grandeur, sans majesté, sans aucune espèce de seoliment ou d'idée. Ce sont des pierres taillées à coups de hache.

La race des Condé s'éteignit dans ce jeune prince. Deux yieillards de ce nom, le grand-père et le père du duc d Enghien^ existaient encore dans l'exil Tous deux revirent la France, et tous deux sont morts aussi ; Fun sous le poids des ans; Vautre, père du prince dont nous venons d*écrire T histoire, périt d'une mort qui donna lieu à toutes sortes d'interprétations. Ceux qui écriront rhistoire du père trouveront peut-être la vérité sur la cause de sa mort, comme nous croyons lavoir trouvée sur celle de son fils.

Quatre années s écoulèrent sans qu'aucun prisonnier fût mis à Vincennes- Pendant ce temps ce château fut considéré comme une place de guerre, sous les ordres d un commandant d'armes. Mais à celle époque, comme nous allons le voir, le donjon reprit son ancienne destination et servit de nouveau da prison d'état»

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