Études, loc. cit., p
2. A l'issue de cette leçon, j'ai reçu de M. Bainvel lui-même l'assurance qu'il en était bien ainsi.
Donné révélé et les principes nécessaires de la philosophie, mais -d'additions subsidiaires, que l'on peut récuser sans se mettre à dos la foi et le sens commun. Cependant, si tous les systèmes théologiques, par le fait qu'ils sont dos systèmes, sont inadéquats à la réalité, je ferai remarquer, avec M. Le Roy, que toutes les hypothèses, et partant tous les systèmes issus d'elles, ne sont pas, sous ce rapport, équivalents. 11 est, par exemple, des hypothèses qui coordonnent un plus grand nombre de faits; d'autres qui, prises qu'elles sont dans le prolongement immédiat du dépôt révélé ou des vérités nécessaires, rattachent plus étroitement les conclusions qu'elles conditionnent aux principes supérieurs qui ont droit à commander en théologie. Et cela existe également déjà dans les sciences physiques. Par exemple, les hypothèses relatives au mode de propagation de la lumière, émission, ondulation, courants électriques périodiques, ne sont pas toutes sur un même plan. Les dernières expliquent ou classent des phénomènes qui arrêtaient les premières, et, sans les condamner absolument, tendent à les éliminer (sous la forme du moins où elles ont vu le jour). 11 y a donc des degrés dans la relativité, depuis la simple conjecture qui résout un doute de détail, jusqu'à l'hypothèse d'ensemble qui ne se dément jamais, que toutes les découvertes trouvent solide au poste, à la fois hospitalière, éclairante et féconde, comme, je le suppose, l'hypothèse de la gravitation universelle; en ce cas, si une antinomie apparente se produit, qu'elle explique moins bien (les phénomènes de capillarité par exemple), — forte de tout son acquis systématisé, elle peut attendre, sans se troubler.
LES SYSTEMES THEOLOGIQUES. 273
De la limitation et de la relativité des systèmes dérive le rôle réducteur qu'ils exercent les uns vis-àvis des autres. Mais évidemment cette action réductrice, si réelle qu'elle soit, devra tenir compte de la valeur inégale des hypothèses. L'existence d'un système, même de peu de surface et de profondeur, manifeste à coup sûr que le système d'ensemble et éprouvé auquel il s'oppose n'est pas une explication nécessaire du donné. S'il en était autrement, en effet, le petit système ne pourrait se produire. C'est en ce sens qu'il y a influence réductrice du système spécial sur le grand. C'est un témoin de son inadéquate valeur. Mais ce n'est pas nécessairement un témoin de sa non-valeur pour l'interprétation de l'aspect particulier, plus topiquement expliqué peut-être par le système antagoniste. Les actions réductrices ne sont pas égales de part et d'autre. Celles du système qui a fait ses preuves par une systématisation d'ensemble sont autrement pressantes et urgentes que celles du système qui ne s'est essayé qu'à systématiser un coin du savoir théologique. Celui-ci s'applique peut-être plus étroitement aux modalités de détail de son donné immédiat : celui-là ne les néglige point, mais c'est de plus haut, d'un point de vue supérieur et qui est déjà éprouvé, qu'il le considère et en tente l'annexion à sa systématisation. Or, si ce point de vue serre de près l'idée qui est la génératrice même de la synthèse théologique, l'idée de Dieu, — si d'autre part, l'idée ou le fait que semble serrer de plus près son antagoniste, est une réalité particulière, de l'ordre naturel surtout, dont la notion, bien loin d'avoir à commander en théologie, doit, pour y avoir droit de cité, être jugée, corrigée, rectifiée en regard des
exigences du Donne, spécialement de l'idée de Dieu son critère universel, il semble bien que la partie n'est plus égalé, et qu'au point de vue de l'établissement d'une (synthèse systématique proprement théologique^ je souligne le mot, d'un système donc réglé par les exigences, sans doute, mais aussi par les convenances, les harmoniques, de l'idée de Dieu. — ceci doive, non pas tuer cela, — les théologiens sont des chrétiens et ne tuent personne, — mais convertir cela, — selon le précepte évangélique : « qu'il se convertisse et qu'il vive ».
Si j'insiste sur cette différence, c'est que je ne l'ai pas rencontrée dans le séduisant exposé du rôle de limitation réciproque des systèmes théologiques que j'avais l'avantage de recueillir tout à l'heure; je ne voudrais pas d'ailleurs que la remarque que j'en fais fût prise pour une querelle tendancieuse, inspirée par le secret désir de faire valoir le système thomiste. Non! Je parle dans l'intérêt commun.
Accordons, si l'on veut, que Molina tienne le haut bout parmi les systèmes théologiques et que cet infiniment petit des systèmes théologiques, le thomisme, puisqu'on a l'amabilité de lui conserver son nom — (entre nous, il s'appelle le bannézianisme), — accordons, dis-je, que le thomisme en tienne le petit bout, la queue,... eh bien! je n'admettrai jamais que le Molinisme qui, d'un bout à l'autre des questions théologiques, a fait ses preuves, qui, comme chacun sait, ne doit pas sa célébrité à une cause occasionnelle comme le serait par exemple la Concorde du Libre Arbitre avec le secours divin, qui ne doit pas son origine à l'intuition mal dégrossie d'une notion
philosophique d'ordre naturel, comme serait la notion de la liberté que fournit le fait brut de conscience psychologique, je ne puis, dis-je, souffrir un instant la pensée que le Molinisme n'exercera sur le Thomisme qu'une pression égale à celle que le petit Thomisme exerce sur lui. La valeur expressive de la Réalité divine, étudiée uniquement pour elle-même, sans aucun anthropomorphisme que possède l'hj'pothèse de fond du Molinisme, l'étendue bien connue de ses réussites sur tous les domaines qui relèvent de la systématisation théologique requièrent pour lui une situation privilégiée. La poussée qu'il exerce sur son rival est telle que c'en serait fait de celuici, s'il ne devait survivre pour permettre à son antagonisme victorieux... — ce n'est pas moi qui le lui prête. — '( de se distinguer du Pélagianisme ».
Je ne nie pas, remarquez-le bien, que la vérité catholique ne soit d'ordinaire intermédiaire entre deux erreurs : saint Thomas l'a établi, avec sa largeur d'esprit habituelle. Il y voit un cas particulier, réductible par analogie, de sa théorie du juste milieu des vertus. Le juste milieu, dit-il, c'est de dire ce qui est; on pèche par excès en affirmant que ce qui n'est pas. est; on pèche par défaut en affirmant que ce qui est, n'est pas. — Et la vérité de foi participe à cette loi, non du côté de son objet qui est le Dieu auquel on ne peut trop croire, mais du côté des opinions qui peuvent se former autour d'elle ^ . Mais ce qui ne me semble pas établi, c'est que les systèmes théologiques trouvent dans cet état de choses leur origine, qu'ils se proposent principalement de concilier dans une
i. Summa theoL, 1» IF, q. LXIV, a. 3, 4 ad à"*".
276 LA THEOLOaiE.
synthèse deux aspects opposés du dogme ayant donnt" lieu à deux erreurs contraires. Je remarque d'ailleurs que le docte et avisé théologien qui a «^noncé celte opinion, l'a énoncée avec cette réserve : souvent, d'ordinaire. Je ne le contredirai donc point, mais je le compléterai plutôt, en distinguant. Oui, ce qu'il dit est exact de systèmes occasionnels, nés d'une controverse ou d'une querelle doctrinale sur un point particulier. Ces systèmes n'ayant qu'un horizon borné n'ont pas d'ordinaire à remonter très haut pour trouver l'hypothèse synthétique qui résout lantinomie apparente. Et il arrivera que faute d'être ultérieurement résolue en des hypothèses plus générales et plus compréhensives, les systèmes opposés seront à peu près sur le même plan, le plan où ils ont pris naissance, flanqués à chacune de leurs extrémités de Terreur dont ils ont emprunté l'âme de vérité et s'appuyant d'un même bras, l'intention robuste de leur foi catholique, apostolique et romaine, sur l'axe des dogmes obligatoires pour tous. Comment expliquer, par exemple, ces inextricables disputes sur l'usage légitime de la probabilité en morale, sinon parce que les adversaires sont à peu près de niveau, qu'ils campent sur le terrain où ils sont nés, laxisme d'un côté, rigorisme janséniste de l'autre, Veritas in medio? A la lettre, ceux-là ont pris position, chacun dans sa tour, et en tirant sur leurs adversaires, se tirent parfois dessus mutuellement. Il y aurait cependant un moyen d'échapper à la dure nécessité de se mettre dans une tour de rempart où Ton risque d'être battu du dehors et du dedans, ce serait de se rapprocher du réduit central de la défense, du poste de commandement qui domine toute la forte-
resse. Sans doute on y serait encore exposé à des projectiles, mais ce ne serait plus de la part des ennemis.
Or, précisément, c'est là ce que tentent d'opérer les systèmes d'ensemble. Ils ne naissent pas du besoin de répondre à telle difficulté particulière, mais du dessein supérieur de synthétiser toutes les questions et solutions théologiques. Sans doute, ils sappliqueront à solutionner les difficultés spéciales, quand ils en seront rendus là. Peut-être les solutions qu'ils donneront alors sembleront-elles faire prédominer un des aspects en litige, et ce sera pour les simples une occasion de s'imaginer que ces systèmes de race sont du même terroir que les leurs, parce qu'ils sont descendus sur leur terrain. Une systématisation d'ensemble n'a pas à tenir compte de ces méprises, pas plus qu'un Français, qui pense et agit en bon Français, ne s'inquiète des traductions que fait de sa manière d'agir le point de vue particulariste du Provençal ou du Breton. La solution qu'elle donne est pour elle la conséquence logique de son hypothèse antérieure, des parties premières et centrales déjà acquises de sa systématisation. Ce sera parfois un pis aller. La distinction thomiste du sens composé et du sens divisé, par exemple, n'a rien de ce qui caractérise une hypothèse choisie. C'est simplement la constatation de la non-contradiction du système qui poursuit la logique des exigences de l'Etre absolument premier en tout ordre de choses , y compris la causalité, dans son application au terrain spécial de la liberté. C'est l'énergique refus de lâcher une doctrine éprouvée dans toutes les parties du savoir théologique pour une difficulté de détail. C'est l'affir-
mation d un mystère qui est bien à sa place et que l'on retrouve chaque l'ois qu'il s'agit de la Conciliation de rinfini et du fini, aussi bien dans la ligne de l'existence que dans celle de l'opération. Ce qui serait étrange, c'est que la solution lut aussi simple que Ta prétendu naïvement Molina ', et que l'accord du libre arbitre et de la toute-puissance divine fût définitivement dirimc par une explication nette qui relève davantage de la conception du Dieu des bonnes gens que de la Philosophie d'un Aristote, d'un Platon, d'un saint xiugustin, et d'un saint Thomas que Molina prétend gloser.
Comprenons donc qu'il n'est pas universellement nécessaire pour susciter cet organe d'unification qu'est l'hypothèse de système, qu'il y ait contrariété dans les données primitives. 11 suffît qu'il y ait inadéquation entre la réalité que l'on veut rendre et son expression possible en termes humains. La conciliation entre contraires n'est qu'une tâche «éventuelle, qui trouvera place si ces contrariétés se manifestent en cours de route. La tâche essentielle, c'est la coordination des réalités situées à divers étages do l'existence, de manière à ce que les premières expliquent ou du moins classent les dernières et que toutes se prêtent un mutuel appui.
En résumé, je concède que des systèmes partiels, nés tous deux des besoins d'une cause, d'une conciliation à opérer entre des antinomies apparentes, peuvent paraître équivalents. Ils sont comme les tiges d'un balancier compensateur, dont les dilatations
\. Concordia, in I P., q. XXUI, a. -'i elo, disp.J, membrum ult. (édit. Lethielleux).
s'exerçant en sens contraire, assurent la constance des oscillations du pendule, et se rendent mutuellement le service de se préserver des affolements de l'erreur voisine. Ils s'équilibrent.
Mais la situation n'est plus la même lorsque l'on compare un système d'ensemble à un système partiel. Presque toujours le système partiel s'arrête à une vue anthropomorphique. Au fond, ce n'est pas un système : c'est une opinion qui se donne de lampleur. Seuls les systèmes qui se sont d'abord assimilé, autant qu'il est possible, la notion révélée de Dieu, et qui font de cette conception, mûrie pour elle-même, la génératrice de leurs classifications, sont des systèmes théologiques. Mais alors ils ne peuvent plus permettre à un petit système occasionnel de les traiter sur le pied d'égalité.
Entre ces systèmes de première grandeur il y a comme un concours ouvert. A qui appartiendra la victoire? Il serait téméraire de trancher la question dans l'abstrait. Essayons, dans un illustre exemple, de montrer comment on peut s'orienter dans les débats de ce genre. Ce sera la morale de cette leçon. '0 gioôo; oTjXoï oTt, eût dit Esope. Soient ces deux énoncés : Dieu est celui qui est — Dieu est le bien parfait. Ils sont également révélés : Ego sum qui sum, dit Dieu dans la Genèse, et Jésus le Dieu de l'Evangile : Nemo bonus nisi unus Deus. Derrière ces textes, sous-entendez toute la Tradition.
Les théologiens qui prendront l'une ou l'autre de ces assertions pour point de vue de leur systémati-
sation sont sûrs de n'y introduire aucun élément hétérogène au donné révélé.
Mais lequel de ces attributs exprime le plus intimement lintime de Dieu, et donc doit être considéré comme premier? Voici qui n'est plus révélé. Platon s'inscrivait pour le primat du bien et ne donnait que la seconde place à l'Essence. Aristote donne le premier rang à l'Etre et fait du Bien l'une de ses propriétés transcendentales. Selon que nous suivrons l'une ou l'autre de ces manières de voir exclusives, nous aurons deux systématisations divergentes de toute la théologie.
Si, avec saint Augustin, nous tenons pour le primat du Bien, comme la propriété propre du bien est de provoquer le désir et l'action pour le rejoindre, Bonum est id quod omnia appetunt^ toutes les questions et les solutions seront orientées dans le sens de l'appétit du Bien. Pierre Lombard, ce prince des théologiens augustiniens, dans la première distinction du premier livre de ses Sententiae^ classe d'après ce critère toutes les réalités qui sont le sujet des questions théologiques. 11 y a, dit-il, des choses dont on ne doit que jouir, d'autres choses dont on peut jouir et qu'on peut utiliser, d'autres enfin dont le propre est de jouir et d'utiliser les autres. Jouir, utiliser, être objet de jouissance, être utilisé, voilà comme ses prédicaments tous relatifs à la possession du bien. La théologie s'ordonne en regard de ces catégories. A laquelle appartient ceci ou cela? voilà le problème théologique premier. Par exemple, on déterminera que le Père, le Fils, l'Esprit-Saint appartiennent aux choses dont on jouit, que l'on n'utilise point. Les choses créées, au contraire, sont faites pour être utilisées, en vue de
l'éternelle jouissance. Les êtres qui utilisent et jouissent sont les anges et les hommes. Ceci est assez clair. Puis viennent les questions plus contestables : les hommes sont-ils objets de jouissance ou d'utilisation? Dieu jouit-il ou se sert-il de nous? se sert-on des vertus ou en jouit-on? etc. Et ce n'est pas là une préface de façade. Sous la multiplicité des questions scolastiques abordées parle Lombard, ce sera toujours le point de vue de l'attrait du bien et par suite du Désir , qui déterminera l'orientation d-e la solution. C'est l'essence du système de saint Augustin, ce cœur humain irrassasié qui, jeté au milieu de l'Univers , oriente tout par rapport à la divine passion que le Dieu qui est le Bien souverain suscite en lui. Nous sommes en présence d'un dynamisme moral et religieux pur, où les questions de la hiérarchie des essences et de l'ordre du monde finissent toujours par se tourner et se résoudre en des solutions qui expriment moins la représentation de Dieu que, si Ton peut dire, son universelle séduction.
Mais si, avec saint Thomas, et à la .suite d'Aristote, nous tenons pour le primat de l'Etre, le Bien lui-même étant de l'être, nanti seulement de l'idée de perfection et de plénitude qu'il comporte ' , cesse, en s'adaptant à l'idée de Dieu pour l'exprimer, d'orienter toutes les questions et solutions de la théologie dans le sens d'une réponse au problème moral. La théologie n'est plus une systématisation purement dynamique, elle n'est pas une science pratique, pour emprunter à Scot son épithète. Elle est une systématisation ontologique et spéculative. L'essence de Dieu et