‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 111 sur 130 · Cf. Discussion avec M. Turmel, loco cit · texte numérisé non relu

Cf. Discussion avec M. Turmel, loco cit

éclairés de son époque, à savoir, des universités de Paris et de Bologne, de Rome et de la cour pontificale, de Cologne, du Mont-Cassin. On remarquera la dispersion géographique de cette documentation, et tous les intermédiaires qu'il fallait traverser pour aller de l'un à l'autre de ces foyers. Or ces intermédiaires étaient pour le frère prêcheur, marchant détape en étape , autant d'abbayes , d'évêchés , de collégiales , possédant chacun ses trésors bibliographiques.

Le premier plan de cette documentation courante est constitué par la Bible, le Décret et les Décrétales de Grégoire IX, la glose ordinaire et interlinéaire, d'autres gloses et chaînes, nombre d'ouvrages de Pères, saint Grégoire le Grand et saint Augustin presque en entier, les manuels du temps, comme les sentences de Pierre Lombard. Ce sont là les textes entrés dans la science théologique de l'époque, soumis à des discussions publiques et à des confrontations incessantes avec l'Enseignement catholique, dans les écoles épiscopales, les Universités, les abbayes. Évidemment tout est loin d'y être limpide au point de vue textuel. Mais, par contre, le travail d'élaboration publique et sociale, auquel le sens catholique, se développant sous la direction de l'Église, soumettait incessamment ce donné, en fait un donné théologique immédiat de valeur d'autant plus grande qu'il n'est pas l'œuvre de la critique d'un théologien individuel, mais des interactions des institutions scientifiques et des personnalités les plus compétentes de plusieurs siècles. D'ailleurs, la masse de documents ainsi mise en circulation est plus considérable qu'on ne le croit ordinairement.

Derrière ce premier plan, il y a une documenta-

tion non plus courante mais réservée aux savants. La documentation où Abélard puisait les éléments du Sic et non, ce déballage de textes nouveaux, na pu que s'accroître par le travail de plus d'un siècle. De fait la traduction par Jean Burgundio du livre de la foi orthodoxe de saint Jean Damascène, qui résume toute la tradition théologique des Grecs, est entre les mains de saint Thomas. Il utilise trois traductions du Pseudo-Denys, des versions latines de nombreuses homélies de saint Chrysostome et de Théophylacte, un traité de Némésius. Puisqu'il a tout au moins une grande partie de saint Jérôme entre les mains, on se demande s'il naurait pas connu ses traductions d'Origène ou celles de Rufin. De fait, il cite le Ilepi àp/Sv comme un homme qui en connaît des morceaux importants. Des traités de saint Grégoire de Nysse, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Cyrille d'Alexandrie sont traduits depuis longtemps par Denys le Nain (en trois mots), par Eustathe l'africain, par Rufin, par Marins Mercator, et circulent dans le monde latin. N'oublions pas d'ailleurs que saint Thomas lit le grec. M. Turmel a reconnu que la démonstration que j'en ai donné est solide. J'ai depuis accumulé de nombreuses références nouvelles à lappui. Or, à cette époque, il y a des échanges incessants entre Constantinople, la Cour des papes et Paris, et une diffusion des manuscrits grecs analogue à celle qui eut lieu à l'époque de la renaissance ^ . Voilà pour les grecs. — Quant aux Pères latins, puisque nous les avons

1. Cf. Amable JouKDAix, Recherches critiques sur les traductions la- Unes (FAristote, c. ii, -2^- éd., 1843. p. 43-52.

aujourd'hui, il fallait bien qu'ils fussent alors quelque part en Occident. Et où étaient-ils sinon là où on lescitait sans cesse, dans les milieux universitaires, les abbayes, le Mont-Cassin en première ligne, la cour pontificale et la cour de Louis IX, qui ont été comme les habitats successifs de saint Thomas pendant trente ans?

Enfin le milieu immédiat de saint Thomas était exceptionnel pour son époque au point de vue érudition. Rien ne se fait de rien et saint Thomas, malgré son génie, n'aurait pu être saint Thomas, si des hommes supérieurs ne lui avaient supérieurement préparé la matière de ses élaborations. Au couvent d'Études générales de Saint-Jacques, sur cet emplacement banal, qui est aujourd'hui occupé par la rue Soufflot, dans la portion comprise entre le boulevard Saint-Michel et la rue Saint-Jacques, habitaient alors avec saint Thomas, ou du moins venaient fréquemment [exactement tous les deux ans pour le Chapitre général de l'Ordre), des hommes de la taille d'Hugues de Saint-Cher, qui y dirigea trois corrections successives de la Bible . de Raymond de Pennafort le compilateur des Décrétales, cette seconde collection des textes du Droit Canon, de Vincent de Beauvais, le précepteur de saint Louis, l'auteur de cet immense répertoire du Speculum triplex ou sont cités 450 auteurs et 2.000 ouvrages, d'Albert le Grand, le plus génial érudit de son temps. Autour deux, des maîtres moins considérables mais de premier ordre, comme Raymond Martin l'auteur du Pugio fidei et Guillaume de Mœrbeke ; des ateliers de travail, où, sous leur direction, des spécialistes hébraïsants, grécisants, arabisants, formés en Orient ou aux écoles de langues fondées en Espagne.

copiaient, traduisaient, annotaient, corrigeaient les documents. C'était sans doute la science du temps, mais cette science se renouvelant tout autour de saint Thomas. L'Ordre de saint Dominique payait alors à rUniversité de Paris la dette qu'il avait contractée de 1220 à 1230 en lui prenant quelques-uns de ses meilleurs maîtres et des centaines de ses étudiants.

Mettez en présence d'une pareille provende celui quAlbert le Grand, ratifiant le surnom imposé par ses condisciples, appelait le grand bœuf muet, cet incomparable ruminant intellectuel qu'a été saint Thomas, cette intelligence positive, objective, nette, aiguillonnée encore par un amour absolu, naïf de la Vérité, par cette foi intense que nous révèle VAdoro te et le Lauda Sion, par le culte du Magistère de l'Eglise et le sentiment profond de la grandeur de la charge doctorale que l'Eglise lui avait confiée. — et vous comprendrez pourquoi et comment l'information théologique de saint Thomas a été regardée de tous temps et peut être regardée, aujourd'hui encore, comme renfermant substantiellement tout ce que le Théologien catholique demande aux monuments de la Tradition touchant les doctrines essentielles de la foi, Dieu, Trinité, Incarnation, Rédemption, Grâce, Vertus surnaturelles, nature et efficacité des sacrements, fins dernières. Evidemment le revêtement flotte parfois et les bordures sont échancrées. Il y a une part à faire à la révision des textes, une autre à leur réinterprétation, une troisième à des suppléments additionnels, que sais-je? C'est la part de contingence que renferme nécessairement une doctrine qui utilise des matériaux humains. Mais cette relativité limitée n'entame pas la substance de la doctrine chrétienne et de foi, et je

crois pouvoir maintenir la conclusion que j'avançais il y a déjà plusieurs années :

« Il appert que saint Thomas a eu une juste idée de la relation qui unit entre eux ces deux éléments de la Théologie, Tautorilé et la spéculation métaphysique, que c'est sur la première et non sur la seconde qu'il a fondé sa théologie, que la documentation a été sa préoccupation habituelle comme elle était celle de son entourage immédiat, qu'il a été à même de se procurer les moyens de satisfaire sa passion des textes, que, de fait, sa lecture est considérable, que, sous les yeux de cet émule du « Liseur » de l'École de Platon, a sans cesse passé et repassé toute la littérature théologique dans ses monuments essentiels, qu'avant de s'en servir pour l'usage spéculatif, il a disséqué par l'analyse, et commenté par une confrontation perpétuelle quelques-uns des ouvrages les plus importants pour le dogme, que, dans ses œuvres spéculatives, c'est sur la documentation qu'il ne cesse de se référer, avec un discernement et une aisance qui montrent jusqu'à quel point il la possédait.

a Que l'on dise ce que l'on voudra à la louange de la critique de détail, la possession des ensembles n'en garde pas moins une valeur décisive. Elle oriente les masses ; elle permet de corriger par le sens des synthéscs les défaillances des détails. Lorsqu'elle se rencontre chez un esprit puissant, capable d'embrasser d'une seule vue un grand nombre de documents, de les équilibrer dans son ferme jugement, de donner à chacun la place relative qu'il doit occuper, il y a bien des chances pour que son œuvre, sans aspirer à une infaillibilité inattaquable sur tous les points, ait, prise dans sa totalité, une grande valeur. Que le ca-

tholique se souvienne d'ailleurs qu'au temps de saint Thomas tous les points d'attache essentiels de la structure du dogme sont déjà déterminés par l'Église et n'ont pas changé et que saint Thomas a mis en première ligne de ses critères la doctrine officielle de l'Église. »

De cette double authenticité, l'authenticité documentaire fruit d'un travail exceptionnel, et l'authenticité divine dont l'enseignement de l'Eglise est la garantie, résulte, pour qui sait voir, la mise en évidence du sérieux et du bien-fondé du donné théologique du saint Docteur.

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