II. — L'argumentation théologique de saint Thomas
J'ai rappelé, dans une des leçons précédentes, que Ihistorien de la philosophie, Briicker, reprochait à saint Thomas d'avoir laïcisé la théologie. Il voulait signifier par cette expression que la philosophie d'Aristote, ce laïque avant la lettre, imprégnait si profondément la mentalité du Docteur angélique que les éléments spécifiquement chrétiens auxquels elle s'y amalgamait ne pouvaient désormais plus être pensés par ceux qui acceptaient sa doctrine qu'en fonction de la philosophie d'Aristote.
On appuie ce sentiment sur les remarques d'ordre général qui suivent.
Pour entrer en relation avec des énoncés philosophiques, les assertions révélées doivent être conçues dans un autre style que ne pouvait les concevoir l'auteur inspiré, lequel, sans doute, n'était rien moins
qu'un péripatéticien ^ En effet, le moyen terme d'un syllogisme, appartenant à la fois à la proposition philosophique et à la proposition révélée, doit être pris dans un sens unique, si Ton veut éviter qu'il y ait quatre termes dans le raisonnement. La signification propre des catégories aristotéliciennes, rejaillissant sur le terme révélé solidaire, aristotélise, laïcise, totalement la révélai ion.
A cette première observation s'ajoute encore celleci. Très souvent les propositions philosophiques qui entrent dans l'argumentation théologique de saint Thomas sont des propositions universelles et nécessaires, en relation avec tout le déterminisme rationnel du système aristotélicien. Naturellement, étant universelles, elles peuvent occuper la place de la majeure et l'occupent en fait presque toujours. Dès lors, la mineure de foi, moins universelle ou particulière, ne fait que subsumer, sous cette nécessité rationnelle qui tient par elle-même . la présence d'un cas nouveau ; son rôle se borne à postuler pour lui le bénéfice de la participation à la grande et solide systématisation d'Aristote.
Au reproche de laïcisme théologique, le pape Léon XIII répond par cette magnifique dénégation : « Distinguant avec soin la raison de la foi. car on le doit, et les associant cependant amicalement, saint Thomas a maintenu les droits de l'une et de l'autre ; il a veillé sur leur honneur au point que la raison
1. Il n'y a parmi nous que peu de gens qui comptent dans la société, que peu de savants, disait awc raison saint Paul.
parvenue à son faîte, par le coup d'aile de saint Thomas, ne semble plus pouvoir s'élever plus haut; que la foi ne saurait recevoir de la raison une plus ample et plus solide assistance, que celle qu'elle lui a prêtée par l'entremise du saint Docteur. »
Saint Thomas, d'ailleurs, est bon pour se défendre lui-même. Voyons ce quil pense des emprunts que sa théologie fait à Aristote : « La science théologique, déclare-t-il, s'ouvre aux contributions que lui apportent les sciences philosophiques. Ce n'est pas indigence : c'est simplement désir d'assurer une plusvalue de connaissance distincte du donné de cette science. Ce n'est pas des sciences, en effet, que la théologie reçoit ses principes : c'est de Dieu immédiatement et par révélation. Ce qu'elle emprunte aux autres sciences ne la met pas dans leur dépendance; bien plutôt, elle fait servir celles-ci à ses desseiris, en qualité de disciplines auxiliaires, comme L'architecte utilise les spécialités qui relèvent de son art supérieur, comme l'autorité civile réquisitionne l'autorité militaire. Je vais plus loin, ce recours aux services de la philosophie, ne vient pas de ce que la théologie serait prise au dépourvu : elle possède au contraire de soi son donné scientifique total. L'intervention de la raison provient uniquement de notre manque de proportion intellectuelle aux choses qui nous sont communiquées par Dieu dans cette science. Ce qui est du ressort de la raison aie pouvoir de nous acheminer, — sans plus, — à ce qui est au-dessus de la raison K »... Et ailleurs - : « La grâce ne détruit pas la nature mais
i. Summa theol. I P.. q. I, a. o, ad 2"". 2. Summa theol. I P., q. I, a. 8, ad â™.
la perfectionne : il est ainsi dans l'ordre que la raison serve la foi, comme l'inclination naturelle au bien rationnel de la volonté seconde la charité. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre : Réduisons en captivité toute intelligence sous l'obéissance du Christ ^ Et voilà pourquoi la doctrine sacrée requiert le témoignage des philosophes, sur les points où ils ont pu connaître quelque vérité par leur raison, à la suite de saint Paul qui, dans son discours du chapitre xvii® des Actes des Apôtres, cite un mot d'Aratus en disant : C'est ce que dit l'un de vos poètes : car aussi nous sommes de la race de Dieu-. »
Vous reconnaissez dans cette profession de foi très complète les idées que j'ai moi-même défendues dans notre leçon sur la science théologique ^. La science théologique est tout entière dans son donné : la théologie' scolastique ne répond qu'à la question de sa manifestation distincte, de la mise à jour de ses virtualités. La foi cherche l'intelligence plénière de son objet et de ses ressources; et comme l'intelligence ne conçoit bien que ce qui est analysé, divisé en énoncés s'impliquant les uns les autres, la théologie lui rend ce service en utilisant comme un organe d'analyse et de transmission les notions déjà élaborées et classées que lui offre la philosophie.
Faut-il, pour que ce travail s'accomplisse, que les concepts simples de la révélation épousent les modalités de la philosophie aristotélicienne? Oui et non. Non, s'il s'agit de la mentalité systématique et per-
\. n Cor., X, o.
•1. Ipsius enim et genus sumvs, Actes, xvii, 28.