‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 113 sur 130 · Leçon VU, p. 2-23 et suiv · texte numérisé non relu

Leçon VU, p. 2-23 et suiv

sonneîle du philosophe. Oui, s'il s'agit de la mentalité humaine elle-même, pour autant qu'elle est présente dans la mentalité aristotélicienne par les données du sens commun. Et, dans ce dernier cas, il n'y a pas de péril, car l'identité de signification du m^oyen terme exigée pour que les deux prémisses, la révélée et l'aristotélicienne, communiquent ensemble, est garantie par ce fait que Dieu, pour révéler, s'est servi dun esprit humain, agissant selon ses lois et en vue des réalités objectives qui le commandent, et que c'est précisément ce même esprit humain qui fournit, par le truchement d'Aristote, les éternelles données de la raison humaine.

J'assistais l'autre jour à un cours de M. Bergson, et ce qui me frappait chez ce maître destructeur de la philosophia perennis, c'était la « tricherie » perpétuelle, pour employer un mot de Berthelot % à laquelle il se livrait à l'égard de son propre système. Toutes les données, toutes les formes de penser de la philosophie de l'être qui, si elles signifient quelque chose, si elles ont quelque portée, n'ont cette signification et cette valeur que dans et par la vertu de l'éternelle philosophie humaine, défilaient sans interruption. Nécessité imposée par le discours, dira-t-on. Non, mais illogisme et contradiction tout simplement. Saint Thomas se serait cru déshonoré s'il eût commis un tel illogisme. Il eût rougi de faire semblant de rompre avec la loi mentale qui oblige l'homme à penser en homme, pour redevenir ensuite, par la force des choses, son dévot serviteur. Il a accepté l'esprit

\. « La nature triche îascience », à propos du réel non exprimé dans les théories scientifiques et qui se venge.

humain tel qu'il est. Son labeur propre a été, en conséquence, dé rechercher, de distinguer, de préciser les principes objectifs, régulateurs-nés de la pensée humaine, pour les faire se rencontrer dans la théologie avec les formes humaines de penser dont la révélation divine, tombant dans des esprits humains, est nécessairement débitrice. Ce qu'il a demandé à Aristote, c'est une expression exceptionnellement réussie des catégories nécessaires et des nécessités premières que développe l'objet fatal de l'Entendement humain. Et certes, Aristote. dont le système philosophique est situé, à jamais, au point d'intersection des deux grandes lignes des systèmes possibles à l'intelligence humaine, à savoir ceux qui estiment avoir l'intuition de la réalité intelligible et ceux qui partent de l'expérience de la réaUté sensible, Aristote, dis-je, était qualifié mieux que personne pour fournir l'instrument que saint Thomas demandait.

Parcourez les questions de la Somme théologique et vous vous apercevrez bientôt quel puissant instrument danalyse et de synthèse constitue cette métaphysique d' Aristote^ en même temps que vous constaterez combien ces principes larges comme l'océan, je veux dire, comme l'Etre, risquent peu de fausser la note qualitative de chacun des énoncés révélés dont on leur demande d'expliciter les virtualités.

Qu'il y ait des points de vue mieux harmonisés avec certaines tendances de la nature humaine, qu'un organisme dogmatique se fonde sur le désir du bien ou encore sur le sentiment esthétique, comme celui dont M. l'abbé Broussolle^ vous fera bientôt apprécier les

i. L'Art, la, Religion et la Renaissance, Paris, Téqui, 1010.

perspectives attrayantes et les révélations apologétiques, cela n'a rien d'impossible. Saint Thomas s'est placé au point de vue de la faculté maîtresse, de celle qui, quoi qu'on dise, guide et doit guider les autres, qui fixe le sens moral et le sens esthétique eux-mêmes sur les vraies valeurs dogmatiques, qu'ils peuvent bien pressentir et dénoncer à leur manière, mais non point affirmer en connaissance de cause. La cause du bien et du beau, c'est l'être; c'est à la philosophie de l'être de trancher la question de l'être réel et de ses modalités distinctes, génératrices de toutes les nuances de bonté et de beauté, et c'est enfin à la théologie de l'Être de dire le dernier mot, le mot qui tranche et fait autorité, sur l'état et la valeur de toutes et chacune des ressources et des richesses mises à la portée de l'Esprit humain, — raison, volonté et sens de l'idéal — par le Dieu révélateur. Ça été l'œuvre théologique propre de saint Thomas. Sa théologie, c'est la théologie de l'Être divin.

Mais, si la philosophie de l'Être se présente comme un déterminisme nécessaire et lié dans toutes ses parties, n'y a-t-il pas à craindre que les sentences toutes spontanées de la parole révélée qui viennent sinsérer dans le raisonnement théologique à titre de mineures de syllogisme, comme prises entre les mâchoires d'un étau par la nécessité des majeures nécessaires qui les commandent, ne puissent plus communiquer leur vertu surnaturelle aux conclusions, qu'elles doivent viser cependant à développer comme leur appartenant en propre?

Pour répondre à cette deuxième partie de la difficulté soulevée tout à l'heure il suffît d'ouvrir saint Thomas à l'un de ces articles où il utilise les principes universels de sa philosophie. Prenons un exemple au hasard. Saint Thomas veut démontrer que le Christ comme homme a eu la plénitude de la grâce sanctifiante. Dans ce but, il arbore ce grand principe de métaphysique, où passe toute la doctrine de la puissance et de l'acte : Plus un récepteur est proche de la cause qui inilue sur lui, plus il participe à cette influence. Or, remarque-t-il , la cause de la grâce c'est Dieu, et l'âme du Christ, unie à Dieu par l'union hypostatique, est aussi proche de Dieu qu'il est possible. Donc, si une âme humaine doit recevoir la grâce sanctifiante dans sa plénitude, c'est l'âme du Christ. Peut-on dire que la mineure révélée et qui renferme ces deux assertions : la cause propre de la grâce c'est Dieu, l'âme du Christ est unie à Dieu par l'union hypostatique, soit si bien maîtrisée par la doctrine de la puissance et de l'acte, par le déterminisme de la philosophie de l'Etre, que le seul résultat de cet argument théologique soit d'enrichir d'un cas nouveau la loi qui règle les rapports des êtres qui émettent ou subissent une influence? Il est clair que c'est le contraire ; que l'âme du Christ unie hypostatiquement à la divinité se trouve, du fait de ce raisonnement, enrichie d'une nouvelle perfection, la grâce sanctifiante. Voilà ce qu'il y a de nouveau et d'intéressant dans la conclusion. Or c'est là une vérité d'ordre surnaturel, car le fondement réel, la cause vraie de la plénitude de la grâce du Christ ce n'est pas la loi métaphysique énoncée, mais c'est l'union hypostatique; vérité surnaturelle.

Et cette dernière vérité, en révélant son contenu dans une conclusion théologique, n'a rien perdu de sa vigueur surnaturelle. Tout au contraire elle la voit s'épanouir dans une pousse nouvelle et, comme elle, de signification purement religieuse et chrétienne.

C'est par la répétition de semblables ébranlements communiqués par les nécessités rationnelles aux énoncés du dogme, que ceux-ci, telle une graine vigoureuse sous l'influence de la chaleur et de la lumière du soleil, laissent échapper les virtualités qu'ils contenaient. Il y a comme une pression intellectuelle exercée, mais ce qui s'entr'ouvre, c'est le dogme lui-même ; ce qui sort vient de lui et lui appartient en propre. Avec un donné théologique sincère, des principes ontologiques vrais, une forme logique normale, l'œuvre ne peut être qu'homogène, d'un bout à l'autre. Et c'est là ce qui constitue la force de la Théologie de saint Thomas.

Et voilà pourquoi, malgré l'impatience des esprits inquiets et amis du changement, le Pape nous renvoie, encore et toujours, à l'école du Docteur angélique.

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