‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 114 sur 130 · III. — L'organisme de la Théologie de saint Thomas · texte numérisé non relu

III. — L'organisme de la Théologie de saint Thomas

Ce qui assure Texcellence d'une Théologie, ce n'est pas seulement la qualité du donné qu'elle met à sa base, la valeur des principes rationnels qui servent à élaborer ce donné, c'est aussi l'harmonieuse unité de toutes ses solutions et leur universelle réduction, par des intermédiaires gradués , à un principe premier, absolu. Telle la clé de voûte d'un immense

édifice, qui supporte toute la poussée des contreforts multiples s'appuyant sur elle et leur rend en solidité ce qu'ils lui donnent en mise en évidence, en splendeur rayonnante.

L'absolu qui domine toute synthèse théologique c'est, nous l'avons dit, l'Absolu de l'Être divin. Au fond, une théologie ne nous parle que de Dieu. Mais il y a différentes manières de synthétiser toutes choses autour de Dieu. Augustin, par exemple, voit surtout en Dieu la fin de tous nos désirs. Ce que saint Thomas voit en Dieu, c'est Dieu lui-même. Or, qu'estce que Dieu pour un esprit humain sinon, comme dit Bossuet, le seul être vrai, — l'Etre qui est par essence, tandis que les autres manifestations de l'être, sans aucune exception, ne sont que par participation de ce premier être? Telle une file de zéros, dont il ne sert à rien d'accroître indéfiniment le nombre, car on ne sort pas du néant. Mettez à leur gauche une simple unité, et tout aussitôt les voilà tous en valeur !

C'est cette évidence, si première, si simple, qu'elle s'impose presque à l'égal d'un fait, d'un fait éblouissant d'objectivité, que saint Thomas prend pour principe générateur de tout l'organisme de sa Théologie. Et comme ce rapport de l'Être qui n'est pas par soi, à l'Être qui est par soi, — de l'être en qui l'existence est un fait, à l'être pour qui elle est un droit, — de l'être dont l'existence est réellement distincte de l'essence, à l'être dans l'essence duquel est impliquée l'existence, comme ce rapport fondamental, dis-je, est la plus haute expression de la loi de causalité, c'est l'universelle causalité de Dieu qui devient l'armature de la Somme. C'est sur elle dans l'ordre

d'invention, en remontant des effets à la cause, que tablera saint Thomas pour déterminer la modalité infinie des attributs de Dieu, tant de ceux qui Lui conviennent absolument que de ceux qui Lui conviennent de par la relation qu'ont les créatures avec Lui. — C'est sur elle dans l'ordre de la déduction que se réglera son regard pour juger, classer et résoudre toutes et chacune des questions théologiques qui se posent au sujet des êtres créés, naturels et surnaturels, de leurs relations et de leurs interactions. Pas une ligne de la Somme qui ait été écrite indépendamment de cette vérité fondamentale : En Dieu l'essence et l'existence sont un : dans l'être créé l'essence et l'existence ne s'impliquent pas.

C'est cette idée de l'identité de l'existence et de l'essence en Dieu, qui permet à saint Thomas de porter un dernier coup au Trithéisme trinitaire en proclamant pour les Trois personnes divines une seule existence, qui est l'existence infinie de Dieu, — c'est elle qui pousse jusqu'au bout la réfutation de l'Arianisme en manifestant la participation de la nature humaine de Notre-Seigneur Jésus-Christ à l'Existence même de Dieu, et en proclamant du même coup la transcendance absolue de l'Homme-Dieu.

C'est cette idée de la dualité de l'existence et de l'essence en toute créature qui établit la dépendance foncière de la créature, fût-elle libre, et de toutes ses déterminations, qui sont de l'être même dans ce qu'elles ont de plus nôtre, vis-à-vis de la cause unique de l'être, la divine volonté, laquelle se résout dans l'être divin; c'est elle encore qui justifie ces réponses, dont l'absolu déconcerte notre anthropomorphisme, touchant lefficacité de la prescience, de

la prédestination, de la grâce de Dieu^ A chaque instant elle apparaît dans l'œuvre du saint Docteur et solutionne définitivement les problèmes les plus ardus. Pourquoi l'obligation de croire l'obscur et le surnaturel? Parce que Dieu est la Vérité première, et que tu n'es, ô homme, qu'une intelligence dont tout l'être et le mouvement viennent de Dieu. Pourquoi rinfaillibilité du Chef de l'Église? Parce qu'en tout ordre de choses, surtout dans l'ordre surnaturel, la vérité divine est première et doit primer, et que dans une école de vérité directement instituée par Dieu comme est TEglise, une telle loi doit naturellement régner-. Pourquoi suis -je tenu à embrasser la foi chrétienne? pourquoi la société civile n'est-elle pas entièrement libre chez elle? Parce que Dieu est Celui qui est, et que la liberté de penser, comme la liberté politique, pour réelles qu'elles soient, ne sont, si tu rejettes le lien à l'existence divine qui les fait être, que de pures non-valeurs. Si elles valent c'est par Dieu, dont l'Être les fonde. En rejetant Dieu, ces libertés anéantissent, autant qu'elles le peuvent, leur droit à être, et ce ne sont plus, au point de vue total du théologien, que des survivances cfui n'ont plus de sens : tels ces organes rudimentaires des animaux, qui ont eu vraisemblablement leur raison d'être autrefois, durant la marche progressive de l'évolution, mais sont devenus sans emploi, en attendant qu'ils disparaissent, parce qu'ils ont rompu un jour le lien qui les unissait au principe premier de la synergie organique à laquelle ils appartiennent, parce qu'ils ne

1. cf. Sertill ANGES, La Providence, Revue des sciences philos, et théoL, janvier 1900.

± ScuAEZLER, Divus Thonias contra liberalismum.

vivent plus en accord dynamique avec l'unité foncière qui assure la permanence de tout Être vivant.

La voilà, Messieurs, la grande leçon de Théologie que nous donne saint Thomas ! Voilà ce qui fait l'indestructible vigueur de l'organisme de la Souime. C'est simple sans doute, cette valeur unique de l'Être de Dieu, c'est ce qui éclate aux yeux de quiconque, s'arrachant à l'ensorcellement du visible, du matériel et aux séductions de la divinisation de notre moi, réfléchit un instant sur le monde, et s'écrie avec Pascal : Combien de mondes nous ignorent ! ou encore : Qu'estce que l'homme dans l'infini? ou encore : Je sens que je puis n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée; donc moi qui pense je n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé; donc je ne suis pas un être nécessaire; ou encore, avec Bossuet : Dieu est le seul être vrai. Oui, c'est simple... comme la découverte de l'Amérique. Mais encore fallait-il en avoir l'idée ; mais encore fallait-il le coup d'œil génial qui découvrit dans cette idée le centre d'un système qui embrasserait tout le réel, Univers et Dieu, nature et surnaturel; mais encore fallait-il un don de nature exceptionnel et une grâce surnaturelle unique dans son genre, — car tout don parfait vient directement du ciel, — pour réaliser dans toutes ses parties et dune manière qui parut définitive une synthèse d'une homogénéité aussi parfaite.

Je viens de prononcer le mot qui donne le secret de cette homogénéité qu'offrent toutes les parties de l'œuvre de saint Thomas avec l'idée maîtresse de toute théologie, de cette transparence du Divin à travers toute la membrure de ce puissant organisme : c'est le don d'En- Haut, c'est la lumière divine inter-

venant d'une manière ordinaire dans la contemplation du saint Docteur, c'est l'Esprit divin ne formant pour ainsi dire qu'un même esprit avec le sien et lui suggérant directement et, certes, en connaissance de cause, ce qu'est, en soi-même et en toutes choses, l'Etre de Dieu.

« Il y a pour ce théologien rempli de la grâce divine et du Dieu même dont il- parle, ressemblance de nature, intime contact, communauté d'aspirations entre son âme et son Dieu qui vit en elle. Et voici les échanges quotidiens de cette divine amitié. Du côté de Dieu qui l'a commencée, façonnant cette âme à son image par des grâces de choix, il y a cette largeur à s'ouvrir qui le dilate si vite en face de quiconque vibre à l'unisson de ses prévenances. Du côté de Thomas d'Aquin, il y a cette divination sympathique que nous avons tous de quiconque pense comme nous, aime comme nous, vit comme nous, est comme nous. Il y a ces profondes divinations par affinité de nature, comme il a osé les nommer, — per quamdam connaturalitatem; des, divinations judicieuses du don de Sagesse qui font, selon saint Paul, de l'esprit d'un homme, un esprit un avec l'Esprit de Dieu : qui ad~ hœi^et Deo uniis spiritus estK »

Et maintenant, nous pouvons conclure et répondre à la question posée au début de cette leçon.

Ce que doit être pour nous saint Thomas, les trois facteurs d'homogénéité d'une doctrine théologique

1. M. B. ScHWAiM, L'inspiration du sens chrétien dans la Théologie de saint Thomas, p. 11.

avec la vérité révélée, dont nous avons constaté dans sa théologie l'incomparable relief, nous le disent assez. Son œuvre, avec la Somme qui la synthétise, mérite d'être regardée dans son ensemble comme une des formes d'affirmation les plus objectives et les plus durables de la vérité révélée. C'est ce qui explique le culte que lui a rendu l'Église au concile de Trente, — comme l'affirmait encore il y a peu d'années le pape Léon XIII, — en mettant la Somme sur l'autel qui présidait à ses délibérations avec la Bible et les monuments de la Doctrine canonique de l'Eglise; c'est ce qui justifie l'insistance, j'allais dire l'importunité, avec laquelle Léon XIII et Pie X nous présentent cette œuvre comme le code même de la Théologie catholique.

Dans les traditions de l'Ordre de saint Dominique nous lisons une gracieuse légende. Le bienheureux patriarche eut un jour la vision du Ciel. Or, à mesure qu'il parcourait des yeux les phalanges des saints, son cœur se prenait d'une grande douleur. Il n'y voyait aucun de ses enfants. Mais tout à coup la Vierge Marie entr'ouvrit en souriant son manteau : Tes enfants, les voici, lui dit-elle; et le bienheureux patriarche aperçut là, blottis et joyeux, sous la protection de la reine du Ciel, toute une troupe revêtue de ses blanches livrées. — Je pense quelquefois que si saint Thomas revenait parmi nous, et s'il lui était donné de connaître les systèmes qui se disputent aujourd'hui la pensée chrétienne, hors de l'Église et, hélas, aussi dans l'Église, il éprouverait lui aussi un serrement de cœur. Où sont donc ces vérités si pleines de lumière dont il avait enrichi avec tant d'amour le trésor de la Doctrine Sacrée? — Je m'i-

magine voir alore TÉglise catholique elle-même, souriant au chagrin de l'Angélique, ouvrir le livre de ses décisions authentiques, les chapitres et les canons du concile de Trente, les chapitres et les canons du concile du Vatican, ces séries de décisions doctrinales qui s'étagent depuis le concile de Vienne jusqu'à la condamnation du Modernisme, — et dire à notre Docteur : Rassure-toi, tes doctrines sont en sûreté. Regarde, elles sont désormais inséparables de ma propre doctrine, de cette doctrine qui est Técho authentique et direct de Celui qui a dit : Le ciel et la terre passeront; mes paroles ne passeront pas.

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