Cf. Leçons HI, V, VU
2. L'Ètre'n'est ni statique ni dynamique, puisque ce sont là des modes dans lesquels il s'explique.
Pour qu'il y ait vie surnaturelle, il faut que Dieu, l'être transcendant, soit, dans ce qu'il a de transcendant, l'objet propre de l'activité vitale, et son moteur déterminant.
Et ici, distinguons bien sous quelle modalité se présente et agit le Transcendant. Tant qu'il ne se propose que sous l'aspect exigé et postulé par le relatif que nous sommes, soit comme fin objective de notre vie, soit comme son moteur premier et le souverain excitateur des activités de pensée, de désir et de réalisation que nous portons en nous, nous n'avons que la religion naturelle, la vie morale religieuse : nous n'avons pas la vie surnaturelle.
La vie surnaturelle sera-t-elle donc quelque chose de totalement étranger à notre nature, quelque chose que l'on ne saurait vivre humainement, une vie qui, pour ainsi parler, se passe en nous sans nous, suivant un mode divin; serait-elle si surhumaine, cette vie, qu'il lui faudrait être inhumaine ?
C'est un reproche que l'on adresse fréquemment à la conception que s'en fait le Catholicisme. Combien d'incrédules, anxieux pourtant, tels Musset ou Sully Prudhomme, se sont buttés à cette redoutable antinomie, adaptant à leur état d'âme le vers fameux de Corneille :
Je rends grâces aux dieux de n'être pas romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain.
C'est prendre la chose trop au tragique. Pour la réduire à ses vraies proportions, laissez-moi vous lire cette page reposante de saint Thomas d'Aquin qui, d'un même coup, nous dévoilera ce qu'est la vie sur-
naturelle et le rôle de la révélation à son endroit :
« Dans tout dynamisme hiérarchisé, deux conditions concourent à la perfection des organes inférieurs : Tune correspond à leur mouvement propre, l'autre correspond aux mouvements des natures supérieures. Ainsi les marées sont la résultante de la pesanteur propre de Teau et de l'action supérieure des astres... Seul, entre tous les êtres, l'être intellectuel est immédiatement ordonné à Dieu, car les autres créatures n'atteignent rien d'universel : c'est dans des particularités qu'elles participent à la divine bonté, soit tout simplement en existant, comme les êtres sans vie, soit en vivant ou en connaissant des choses individuelles et concrètes comme les plantes ou les animaux. La nature rationnelle, au contraire, par la connaissance qu'elle possède de la raison universelle du Bien et de l'Etre, est immédiatement ordonnée au Principe universel de l'être. Et donc, son perfectionnement ne dépend pas seulement des ressources de sa propre nature, mais de celles qui peuvent lui échoir de par une communication surnaturelle de la divine bonté. C'est pourquoi nous avons pu dire que la dernière perfection de l'homme consiste dans une vision surnaturelle de Dieu. Mais à cette vision il ne saurait parvenir que par une sorte d'endoctrinement divin, conforme à ce que dit saint Jean : C'est celui qui entend le Père et est à son école gui vient à moi. Une telle éducation n'est pas instantanée : elle doit se conformer à la nature essentiellement progressive de l'homme. Elle débutera donc par la foi à la parole du Maître; c'est là, selon Aristote, la condition initiale de toute science parfaite. Afin donc de parvenir à la
vision consommée de la béatitude, c'est justement qu'est exigé de l'homme qu'il croie à Dieu, comme le disciple croit à son maître ^ . »
Saint Thomas, pour définir la vie surnaturelle, ne fait pas appel à l'expérience religieuse. Il sait trop bien que le terrain manque de consistance. C'est au Dieu agissant surnaturellement en nous que convient adéquatement le mot de Pascal : Nous ne pouvons savoir ce qu'il est, ni «'//est... Soupçonner, pressentir que Dieu est là, exigeant et secourable, sous une forme vague et dans un sentiment qui ne dépasse pas la valeur d'un désir s'harmonisant avec notre nature -, peut-être : être certain, non! Et c'est forcé puisqu'il est surnaturel.
Faut-il donc, pour savoir avec certitude ce qu'est la vie surnaturelle, recourir à la foi? Assurément! Et, ne vous laissez pas tromper par les allures philosophiques du tableau que saint Thomas vient de vous en présenter, nous sommes ici. avec lui, en pleine Somme théologique, et c'est la foi qui dirige tout l'enchaînement de son raisonnement. Mais, tout de même, c'est la foi cherchant l'intelligence et, pour la produire, faisant appel à une donnée philosophique, j'entends cette grande loi naturelle, qui subordonne la vie des êtres inférieurs à la vie des êtres supérieurs dans un but de perfectionnement de la première par la seconde. Cette subordination hiérarchique est bien le cas de la nature, à tous ses degrés, vis-à-vis de Dieu son auteur. La vie humaine, en particulier, ne nous apparaît-elle pas, selon la comparaison de saint Tho-
1. Summa theoL, II* II*, q. II, a. 3; cf. Quaest. disp. de Veritate, XIV, a. 10.
•2. Desideriiim naturae, dit saint Tiioraas, I P., q. XII, a. 1. Cf. P IP, q. II, a. 8.
mas, comme un océan qui s'agite et renouvelle sans cesse ses efforts? Or, essayez d'aller au fond de cette agitation; elle nest pas chose simple. De soi le flot tend en bas; mais l'astre qui le domine l'attire vers lui et le redresse. La vie du flot est la résultante de ces deux influences contraires.
Dans l'Univers créé, l'être impressionnable par excellence, c'est l'Esprit de l'homme, ce mobile océan de pensées, de désirs, de résolutions, de joies, de douleurs... Hélas, lui aussi, s'il reflète l'Eternel qui Fa fait, il tend cependant en bas, par l'effet d'une pesanteur incurable, et s'il était isolé, il finirait par s'équilibrer dans un repos voisin de la mort, — j'entends de la mort spirituelle, car l'esprit terrestre qui Tattire bénéficie de ses abaissements. Mais quelque chose se remue en lui qui ne lui permet pas de se reposer dans sa bassesse. Dans tous les biens qu'il essaie de vivre, il éprouve un sentiment d'insatisfaction profonde : Ce n'est que cela! Science, amour, volupté, jouissances esthétiques, sports, relations mondaines, gloire, politique, humanitarisme, il épuise tout, sans pouvoir étancher son désir.
a L'herbe des champs, c'est le bonheur du troupeau ; si le lion rugit, c'est la faim qui le fait rugir : rassasié, il se couche, et il est content.
« L'homme seul, bien qu'il satisfasse tous ses sens et poursuive le plaisir, entend une voix qui crie dans son cœur : tes jours sont tristes !
« Toujours il veut des pensées nouvelles; toujours il souffre d'un besoin effréné de science et de force ; toujours une épine le déchire ^ . »
4. SiLvio Pellico, L'Homme. — Cf. A. Gardeil, Les exigences objectives de VAction, deuxième article, Revue thomiste, juillet 1898.
Et ne disons pas. Messieurs, comme on la dit, que c'est là un mal de romantiques , d'une génération — selon le mot de je ne sais quel pesant médecin — affaiblie par la pratique de la saignée. Non! c'est un mal humain, et je n'en veux pour preuve que l'impressioii toute décontenancée qu'éprouvent nos prôneurs d'idéals terrestres, — qu'ils les placent dans un humanitarisme sans lendemain, ou dans la déification de leur moi humain, — lorsqu'ils se trouvent sur la tombe de l'un d'entre eux, et que le néant ds leurs buts leur apparaît pour un instant. Ils n'avaient pas pensé à cela, prévu cela. Et tandis qu'un sinistre phraseur entonne le couplet fatidique c[ui célèbre l'entrée du grand disparu dans cette immortalité idéale qu'est censé constituer « le souvenir des générations », ils écoutent en eux-mêmes ce que l'Écriture appelle la réponse de la mort, î^esponsum mortis^ , — ce témoignage de l'âme naturellement infinie dans ses aspirations et qui pleure silencieusement le vide et l'effondrement de tout ce qui fait ici-bas la vie terrestre de l'humanité-.
L'infini ! Je viens de prononcer le mot d'infini. Serait-ce déjà Dieu? Pas encore, répond saint Thomas : c'est seulement l'indéfini, l'illimité. Car, par une nécessité de notre structure mentale, nous sommes inclinés à concevoir l'être et les êtres sous l'angle de l'universel : quoi que nous connaissions, nous voyons toujours par derrière, plus loin, au delà! c'est notre loi, que nous transportons inévitablement dans