I Joami., m, 2. — Summa theoL, I» II^*^, q. m, a
d'une psychologie aussi robuste que fine, inconnue de nos psychologues et moralistes contemporains, dont elle dépasse cependant de fort haut les timides et parfois informes essais. Puis, ce sont, mis à nus, tous les rouages de la conscience morale, avec leurs diverses répercussions, de l'intention sur la volonté des moyens, de celle-ci sur l'intention, de l'erreur ou de lignorance tant volontaires qu'involontaires sur la moralité, etc. C'est ce chef-d'œuvre unique, car il n'a pas eu d'imitateurs, et Bossuet n"a fait que l'affaiblir en le vulgarisant, qui s'appelle le traité des passions et de leur moralisation. L'acte humain total, dans ce qu'il a de spécifiquement humain et dans ce qu'il doit à la partie animalisée de notre être, est, par ces trois traités de l'acte humain, de la conscience et des passions, reconnu dans son intégralité. Saint Thomas examine, dès lors, avec la même analyse minutieuse et réaliste, les causes immanentes ou extérieures de sa moralité. Causes immanentes, les habitudes, bonnes ou mauvaises, vertus ou vices. Comment rendre l'impression que produit ce merveilleux traité des habitudes, de leur nature, de leurs espèces, de leurs causes et de leurs progrès, qui sert de préface à cette partie, et ce traité des vertus en général, aussi remarquable par la vérité du détail que par la souple et solide structure de son organisation, par l'ampleur encore de sa conception qui lui permet de s'adapter au surnaturel? On hésite entre tant de traités d'un fini et d'une vérité psychologique incomparables. Faut-il donner la palme au traité des vertus morales organisées et commandées par la prudence, ou au traité des vertus infuses ? Mais ne serait-ce pas plutôt à celui des Dons du Saint-Esprit, création uni-
que et ravissante, qui marque dans l'histoire de la Théologie? Moins attrayant, certes, le traité des vices et des péchés, mais combien fouillé, et, lui aussi, combien vrai! L'étude du mal moral s'impose au moraliste : la vigueur de la moralité chrétienne, en particulier, ressort de l'étude approfondie de son contraire. Après les vertus infuses et les dons du Saint-Esprit, les vices apparaissent, dans la Somme de saint Thomas, comme ces creux d'ombre des vallées qui repoussent l'éclat des cimes, et font valoir le chaton de porphyre tout ensoleillé, qui couronne la montagne et s'accroche par les griffes lumineuses de ses arêtes à la monture d'émeraude des forêts.
Mais nous passons aux influences du dehors sur la moralité. Le dehors, si Ton peut ainsi l'appeler, c'est Dieu, qui vient à notre secours par la lumière de ses commandements et les énergies de sa grâce. Suit donc le traité de la Loi, avec ses divers aspects, la loi naturelle, la loi divine, la loi positive tant humaine que divine, — traité qui, à lui seul, j en ai fait lexpérience sur une génération de mes étudiants, suffît pour conquérir des intelligences et les attacher indissolublement à la doctrine morale de saint Thomas. Enfin voici le traité par excellence, Deus, ecce Deus, le traité de la grâce sanctifiante, où le sentiment des infirmités et des nécessités humaines le dispute aux avances irrésistibles de la Bonté de Dieu, où le Dieu miséricordieux apparaît dans toute sa force sccourable pour fonder efficacement la moralité surnaturelle , cet autre nom du Royaume des deux.
Telle est, en quel raccourci, hélas! cette admirable P IP qui déploie tout l'organisme de la Somme
théologique, caria IP IP, si remplie, si divine par ailleurs, ne fera que reprendre le détail du Traité des vertus et noter les nuances que comporte Tapplication des lois générales de la moralité aux différents états de vie que peuvent embrasser les hommes. Toutes les pièces de cet immense organisme sont ainsi passées en revue et comme limées par ce patient génie, puis soudées les unes aux autres de manière à former des organes, et ces organes eux-mêmes sont reliés entre eux dans un ordre hiérarchique soigneusement étudié, où Ton ne sait lequel est le plus étonnant de Feffroyable complexité des matériaux ou de l'aisance avec laquelle elle est domptée par la simplicité robuste de l'idée génératrice de l'ensemble. Tout est prêt pour la mise en marche, tout ce qui a rang de moyens est à sa place, arc-bouté en vue de la fin suprême, du Dieu qui nous appelle à sa ressemblance, et dont ridée n'a pas cessé de présider à tous ces agencements. Limage de Dieu, dressée toute en pied, n'attend plus que la motion qui l'ébranlé.
Or voici le commandement qu'elle en reçoit : Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait, faites votre métier limage, commande saint Thomas. Et. sous cette consigne fondamentale, l'homme moral complet, l'homme surnaturalisé se met en branle; armé de toutes pièces, il va son chemin, droit à la conquête de son Dieu. Et le spectateur qui le suit du regard, embrassant dans une vue synthétique le détail et l'ensemble de ce splendide dynamisme moral et surnaturel, son mouvement simple, à la fois facile et fort, éprouve comme le frisson d'enthousiasme que ion ressent à voir un héros marcher en toute assurance vers un but plus grand que l'humanité, s'en
nr,2 KPILOGUE.
approcher sans coup férir, l'étreindre enfin, et, spectacle sublime, s'en emparer. Telle apparut au poète troubadour cette héroïne de nos Annales, accomplissant sa mission, marchant sur Reims.
... Et des fris.sons sacrés vous prenaient aux entrailles
A voir aller ainsi la Jeanne des batailles
L'épée au poing', l'éclair aux yeux — la France au Cœur '
Tel apparaît l'homme moral chrétien, le Saint, dans la Théologie de saint Thomas.
Cette fois, Messieurs, ce n'est plus la Casuistique : vous avez la Théologie morale!
2. La Théologie dogmatique. — Elle ne prétend pas, nous l'avons dit, régler directement la vie surnaturelle, et pourtant elle l'atteint. Comment cela? En lui offrant, sous des aspects que la simple présentation dogmatique ne développe pas, les vrais biens divins, les réalités divines, objets de contemplation et de jouissance cordiale. Voir d'abord, puis goûter la beauté et la bonté vues , puis sous la pression de ce sentiment affectueux, revoir encore, mais de ce regard changé, cordial, qui s'appelle la contemplation mystique et prend précisément pour devise ce mot d'un psaume : gustate et ç^idete; et, par cette chaîne de visions de plus en plus imprégnées d'amour et de sentiments d'amour de plus en plus exigeants, former en soi un état d'âme nouveau, la vie contemplative, image de la vie divine, tout entière consistante dans la vue béatifiante que Dieu,. Père, Fils et Esprit, possède de lui-même "2. C'est à une telle vie, mais réalisée
i. BûRELLi, Alain Chartier.
2. Hsec est autem vita œterna : ut cognoscant te solv.m Deum verum et quem misisti Jesum Christum, Joan,, xvii, 3.
dans une nature humaine, successive et discursive, que la théologie dogmatique a l'ambition d'apporter un utile concours. Elle réalise ce programme aussi bien dans sa fonction dédactive que dans sa fonction systématique. De brefs exemples vont essayer de le mettre en évidence.
a) La foi nous dit que le Christ est tête de TÉglise. C'est là une image très saisissante mais qui déconcerte un peu par le réalisme même avec lequel l'Apôtre saint Paul la développe. Car enfin le Christ est un être, et nous, membres deTÉglise. nous sommes d'autres êtres, des êtres achevés, complets. Qu'est-ce, au juste, que cette mystérieuse relation de tête à membres? Saint Thomas l'explique en développant l'idée de cause finale, de fin. La tête d'une vie c'est, peut-on dire, la fin qui la mène. Le Christ-Dieu est la fin immédiate de l'humanité régénérée, Via, t^eritas, {>ita. Mais cela n'explique pas encore la continuité réelle qu'implique la comparaison d'un organisme. Saint Thomas remarque alors qu'une fin, un but. nous devient réellement intérieur à partir du moment où nous le concevons comme notre fin par la pensée. Et voilà, dit-il, le sens det^e texte : C'est par la foi que le Christ habite dans nos cœurs. La foi fait pénétrer t-n nous cette conviction que le Christ-Dieu est notre lin; elle met ainsi en contact avec nos facultés de volonté et d'amour, quoi donc? l'idée seulement du bien total qu'est pour nous le Christ-Dieu? Non pas; mais le Christ-Dieu, mais notre bien total lui-même. Car l'assertion introduite dans notre conscience par la foi. est une assertion vraie, qui nous fait vraiment communiquer avec la réalité dont elle nous parle. C'en est fait : la représentation a accompli son œuvre ; le cœur
humain a trouvé le Réel divin qui est tout son bien; il s'ébranle de tout son être vers le Christ-Dieu. Le Christ-Dieu, son vrai bien, le commande en maître, réellement; c'est physique! Physiquement donc, par l'intermédiaire de la foi, le Christ est devenu tête de la volonté et de la vie humaine, car là où est ma lin est mon amour; et par mon amour comme par une aimantation intérieure, je suis attiré, poussé, dirigé partout où je vais, amor meus pondus meum^ eoferor quocumque feror . — Vous saisissez dans cet exemple, tout ce que la théologie ajoute, à ses syllogismes rationnels et à ses emprunts philosophiques, de vérité impressionnante, de réalisme humain et cependant toujours divin, et comme elle concourt par là à l'intensité même de la contemplation surnaturelle. N'estil pas prouvé que la doctrine qui est capable de telles réussites, a pour la vie surnaturelle une valeur? p) Passons, — car il faut abréger, — à la fonction suprême de la théologie, l'organisation de toutes les vérités révélées formellement, conclues ou interprétées, dans un ensemble lié dont toutes les parties se tiennent et font valoir les idées maîtresses en les hiérarchisant. C'est ici, semble-t-il, que la valeur de la théologie scolastique pour la vie surnaturelle s'affirme souverainement. Quelle vérité met-elle, en effet, en valeur, sinon celle du Tout qu'est Dieu dans l'univers et dans la vie de l'homme. Chaque question se résout pour le théologien par le dégagement d'un élément dominateur, qui est précisément le rayon divin, descendu de Têtre de Dieu, jusqu'à la plus humble des créatures ou des actions humaines. Chaque traité centralise à son tour ces rayons partiels dans une vérité maîtresse, un dogme d'ordinaire, où l'être di-
vin se manifeste plus pleinement; c'est l'union hypostatique concentrant dans un dogme simple et grand comme Tamour de Dieu, tous les chefs de solution des questions de la science, de la grâce et de la puissance du Christ, de ses infirmités humaines. de sa volonté, de son adoption, de tous les mystères de sa vie ; c'est le sacrement eucharistique érigé en principe et en point de convergence de tous les sacrements de la nouvelle loi, etc. Mais ce n'est pas tout. Les traités eux-mêmes viennent se souder par des idées maîtresses, comme celle de la triple causalité efficiente, finale, exemplaire, à l'être de Dieu lui-même, à cet être qui est le seul être vrai ; et voilà Dieu mis en relief, devant la foi, comme la cause la plus haute et la plus profondément agissante, altis^ sima causa, dans tout ordre de causalité ; voilà tout ce qui se remue dans le monde, de perfection naturelle et de vie surnaturelle, matière première et anges, péché originel et rits sacramentels, vertus humaines et dons du Saint-Esprit, tout enfin, ramassé dans une vue hiérarchisée qui reproduit l'ordre profond de la réalité, ramené par des degrés à l'Être premier, à l'Être de l'essence duquel suit l'existence, au mystère profond de l'insondable vie de Dieu. Eh bien, dans cette manifestation grandiose du Tout de Dieu en tout, il y a, je le proclame, un riche élément de valeur pour la vie surnaturelle; il y a d'abord un bienfait général, celui qui résulte de la vue d'ensemble et qui se résume dans ce mot : Gloire et amour absolu à Dieu, ce premier Etre, cette première Bonté; et puis, il y a la leçon de détail : chaque chose est à sa place dans la synthèse théologique, à la place, dis-je, qu'elle doit occuper dans l'appréciation et
Tamour de celui qui veut vivre de Dieu. Et dès lors,
tout étaat mis on valeur, à son rang, par le rayon du divin qu'il incarne, Fàme sainte peut vaquer en sécurité, — dans ce véritable optimisme que donne la vue de la lumière, — à son œuvre qui est de vivre Dieu en toutes choses. Dans sa vue du monde, tout est à sa place, et il ne lui reste plus qu'à s'insérer à celle qui lui a été départie, à s'en rendre digne par une correspondance exacte à la grâce, à s'y développer en s'efforçant de monter vers le sommet de la perfection qui lui est assignée dans la hiérarchie des êtres, afin de se rapprocher de Dieu, de glorifier son nom, de faire avancer son règne et d'accomplir ainsi son métier d'Image de Dieu.
Quantum potes tantum aude, Quia major omni laude, Nec laudare sufficis.
On rappelait, ces jours derniers, un mot de Tun de nos plus infortunés contemporains, de celui qui peutêtre a le plus profondément vibré en face des mystères de l'Au-delà, sans avoir pu jamais, parmi tant de si grands et si beaux cris, jeter le seul qui béatifie en toute vérité le cœur de ceux qui ont longtemps et péniblement navigué : Italiam, Italiam! Terre, Terre!
Sully Prudhomme disait en feuilletant « avec acharnement » saint Thomas d'Aquin : « Que tout cela est compliqué ! Comment tout cela a-t-il pu sortir de l'Evangile qui est si simple^ ! »
i. B.éception de M. H. Poincaré à l'Académie française. — Discours de M. Poincaré. Édition des Questions actuelles, 6 février 1909, p. 479.
Oui, cela est compliqué, je l'avoue, — compliqué
comme la vie des douze siècles d'humanité, de réflexion ardente autour de l'Évangile, qui ont laissé leur marque sur ce grand œuvre !
Est-ce que le poème du Bonheur n'est pas, lui aussi, compliqué?... Je ne puis m'enlever cette pensée que l'idée de l'Etre premier, cette idée-mère de la Somme thèolo^îquey débrouille autrement que les perspectives d'Z7/'a/2«e l'énigme de nos destinées. Oui, pour faire la lumière, puisque, somme toute, c'est ce dont il s'agit ici-bas [j'en appelle à Gœthe expirant), l'humaine et inconsistante Stella pâlit devant la Béatrice de Dante, l'amour le plus idéalisé devant la divine Théologie. C'est qu'il y a complication et complication.
La lumière est simple, et pourtant voyez-la tombant sur un vaste paysage : Comme ses dégradations de nuances sont infinies! C'est compliqué, dites-vous. Non. C'est simple! Il y a un angle d'incidence à trouver, un point de l'espace à occuper. Trouver le point^ voilà l'important, dit, dans l'un de ses admirables Sermons, le grand Bossuet. Tout s'éclaire alors, tout prend un sens, tout s'harmonise sous le grand soleil, le magicien de cette féerie.
Ainsi opère Tidée de Dieu, cette âme de l'Evangile, dans le Dogme et dans la théologie, telle du moins que saint Thomas l'a comprise. Cest elle qui est le point.
Que n'a-t-il cédé à l'inspiration qui le pressait, dans sa jeunesse, de prendre le froc du Maître angélique * . le chantre d'Uranie et de Stella! A sa dernière heure,
i. Ibidem, p. i69.
on ne l'eût pas vu retourner entre ses mains la Somme théologique d'un geste chercheur et découragé. Aussi bien, puisque la mort devait le surprendre à fixer sur ce texte, trop scolastique à son gré, Toeil avide d'un Faust contemplant dans le livre de Nostradamus le signe du Macrocosme \ — aussi bien, comme disait Coppée, — « c'eût été plus simple ! - »
Ces leçons sur V Homogénéité de la ç>érité révélée dans ses différentes formes d'affirmation auront atteint leur but si elles ont pu contribuer à vous découvrir ce qui faisait l'une des dernières préoccupations du poète philosophe mourant : Comment, en dépit de leur complexité, le Dogme et la Théologie peuvent sortir de l'Évangile qui est si simple,
\. Goethe, Faust, première partie, scène i, la Nuit. 2. Réception de M, Poincaré. — Réponse de M. Fr. Masson, édit. cit., 13 févT. 1909, p. 212.
Avertissement, p. vu.
Introduction. — I. Objet et But de l'ouvrage, p. ix. — II. Plan d'ensemble, p. xiii. — III. Esprit et Méthode,
p. XXV.