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fie pas nécessairement : c'est le cas des vérités de fait, de sens commun expérimental qui visent les réalités contingentes en elles-mêmes; dans certains cas, enfin, la jonction avec l'absolu est parfaitement réalisée : cas des vérités métaphysiques, des faits et des vérités de sens commun intellectuel, qui le sont effectivement. Le corollaire obligé de ces deux assertions, sera que, dans la mesure où notre effort réussit, nous pouvons parler d'absolu dans nos affirmations et dans la vérité qu'elles développent. D'un bout à l'autre de ces leçons, nous ne ferons que poursuivre l'application de ce corollaire aux différentes formes d'affirmation dans lesquelles s'exprime le Donné révélé.
I. — L'affirmation humaine, en général, suppose et vise un Réel absolu.
La seule signification que l'on puisse donner au fait universel de l'affirmation humaine, c'est que nous nous estimons capables, dans une mesure du moins, de saisir le réel. Devant la conscience humaine, seul juge possible de ce qui se passe en elle, l'affirmation n'est rien, si elle n'est saisie du réel*. Mais, qui osera, sans sourire de la contradiction où il s'engage, soutenir qu'elle n'est rien? Nier toute valeur réaliste à l'affirmation humaine, c'est se condamner à ne pas affirmer, et donc à retirer la négation même que l'on fait de la valeur de l'affirmation; c'est consentir à ne voir prêter aucune attention à ses discours ; et je ne sache pas qu'aucun sceptique, aucun partisan de la vérité libre se soit condamné jusqu'ici au silence. Tout au contraire ; dans les derniers débats, certains
1. Cf. F. Blanche, La Notion de vérité dans le Pragmatisme. Revue de Philosophie, juillet 1909, p. 17 et suiv.
tenants de la vérité libre avaient le verbe si haut, que Ton n'entendait plus qu'eux. Qu'eiit-ce été, grands dieux, s'ils eussent cru à la vérité obligatoire!
Ce que l'on peut discuter, et ce que l'on discute, c'est le sens à donner au mot Réel. Est-il un absolu d'existence? S'identifie-t-il avec la pensée, considérée comme action vitale? Est-il la nécessité idéale qui règle l'accord logique de nos représentations? Suivons, un instant, si vous le voulez bien, ces différentes conceptions.
1. Et d'abord, le réel que nous prétendons saisir par l'affirmation, est-il un absolu d'existence, hétérogène à l'action de penser, une chose en soi, « spatialement » distincte de notre pensée vivante, un au-delà de la pensée? C'est ordinairement, sous les espèces de cette caricature, que certains partisans de la philosophie nouvelle représentent la conception de l'objet de l'intelligence selon les scolastiques. Divertissement innocent, qui a tout juste la portée de ces travestissements que l'on fait subir aux personnages d'un jeu de massacre pour donner plus de cœur aux amateurs désireux de les pourfendre. Si cette naïveté était effectivement le dernier mot de la conception traditionnelle, j'imagine que tant de grands esprits dogmatiques, d'Aristote à Leibniz, en passant par saint Thomas, n'auraient pas laissé de s'en apercevoir. Disons donc que, bien loin d'être étranger et extrinsèque à la pensée, l'être, condition de l'affirmation, lui est intimement présent, que, dès son premier éveil, la pensée affirmante se voit suspendue à lui, comme à la condition même de sa mise en exercice, puisqu'elle ne saurait affirmer, qu'en prononçant un
Oui ou un Non^ — et que son Oui ou son Non n'a de valeur qu'autant qu'il dit Ce qui est. L'Etre n'est donc pas une chose en soi étrangère à notre activité pensante, mais une chose qui a son chez^soi chez nous, et cela primitivement, comme il appert dès notre toute première intuition effective, dont il remplit d'emblée tout l'horizon, c'est une réalité objectiçe qui fait corps, d'une certaine façon, avec l'esprit même.
2. Mais alors, si cette réalité objective de l'être fait corps avec la pensée, ne serait-elle pas l'acte de penser lui-même, ou du moins son produit, sa projection, quelque chose comme un premier décret, établi dans l'origine pour des raisons de simplification, de commodité, passé dans la suite par la force de l'habitude au rang de règle, de norme (toujours relative au fond) des démarches ultérieures de l'esprit? En sorte que la seule réalité absolue demeurante ne soit autre que la pensée-action, désormais affranchie de toute nécessité contraignante, — puisque ses nécessités ne sont que des accoutumances, ses principes directeurs des points de vue facultatifs, — absolument libre donc, et marchant à la vérité, c'està-dire à la réalisation plus plénièrc d'elle-même, à coup d'affirmations créatrices?
Il ne le semble pas, car sans relever l'étrangeté de cet accouplement — s^érité libre, vérité créée de toutes pièces — qui désignent, si je ne me trompe, ce que, bonnement, nous entendions jusqu'ici par mensonge, — une telle explication de la pensée affirmatrice est sa négation même. Lorsque j'affirme, j'entends me prononcer, par Oui ou par Non, sur Ce qui est tout simplement, je n'entends pas décider
de ce qui est, sous condition, et par hypothèse, en vertu d'une convention librement décrétée. Si je soupçonnais la moindre hypothèse dans la constitution de cette règle première de mon affirmation, je devrais dire : peut-être, et non pas : Oui ou Noriy — comme je le dis cependant, comme tous le disent, y compris les sceptiques... qui affirment. Si je soupçonnais que la règle de mes affirmations fût créée de toutes pièces, je me tairais tout à fait, et pour toujours. Eh bien, me dira-t-on, si vous ne soupçonnez rien, tant pis pour vous! Vous vous méprenez sur le sens de votre affirmation, voilà tout! Fort bien, mais comment donc, à votre tour, pouvez-vous affirmer que je me trompe, et que ce n'est pas vous qui vous leurrez, sinon parce que, en dépit de vous-même, pose en soutien de votre affirmation, l'intuition de ce qui est, absolument, obligatoirement et non pas par libre hypothèse? La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusque-là, disait Pascal. Je sais bien que vous avez changé tout cela. Il n'y a plus de natures. Vous les avez remplacées par des créations de vérité; mais, chose singulière, ces créations ne se peuvent affirmer et produire qu'en se repérant sur le vieux système naturiste. Vous avez absorbé la réalité régulatrice de l'être dans les décrets libres de la pensée action. C'est bien fini. L'Absolu est mort... Mais regardez-le donc, agissant sur votre propre esprit, s'exaspérant à la moindre contradiction — ejcigeant, au sein même de votre prétendue immanence — dominant par son influence, de caractère normatif, partant autonome et indépendant, vos soi-disant créations de vérité. Mais, mon ami, votre mort... parle!
3. Une troisième position est possible : entre l'être, absolu d'.existence et l'être, création libre de la pensée-action, il y a l'être idéal, dont toute la réalité comme existence est la réalité même de l'esprit, mais qui s'en distingue, dit-on, comme la norme se distingue de l'activité réglée. Ce qui est n'est plus une réalité objective en soi, mais un principe régulateur : le principe d'identité et ses dérivés. C'est un absolu, mais il est absolu, de l'absolu de l'esprit qui le pose nécessairement, comme la loi immanente à sa structure, et la règle de toutes ses affirmations. La valeur catégorique est conservée à celles-ci, mais elle est cependant conditionnée, non plus par les décrets libres, mais par le déclanchement fatal de l'esprit. Nous n'affirmons, au fond, que nos nécessités intellectuelles. — Fort bien, mais comment savez-vous donc qu'existe cet esprit sur lequel vous vous appuyez? Par la conscience intime? Cogito ei-go sumP Doucement. Cogito, soit! mais, sum? Ce n'est pas la même chose. Vous avez conscience de penser, mais qui vous assure que la pensée est réelle, du fait de la pensée ou de la conscience que vous en avez? ne serait-ce pas que vous vous êtes donné subrepticement l'intuition de l'être? Comment pouvez-vous affirmer que la pensée est, sinon parce que vous savez déjà que quelque chose est, ou peut être ^ ? sinon parce que pose originellement devant votre esprit l'inévitable idée de Ce qui est? Ceci a l'air d'un paradoxe et cependant est d'une logique rigoureuse : Vous pourriez parfaitement penser et ne pas pouvoir
4. Cf. Gaurigoi-Lagrakge. Le sens commun, la philosophie de l'être et les formules dogmatiques, Revue thomiste, juillet 1908, p. 2U1 ; en volume, Paris, Beaucliesne, I901>, p. i02.
affirmer la réalité de votre pensée, et donc ne pas être, pour vous du moins, si vous ne jugiez d'avance impossible que le même, à la fois, soit et ne soit pas, ce qui suppose que Fêtre est, indépendamment de votre pensée.
Mais alors, il n'est plus besoin de l'existence du Cogito pour affirmer les principes régulateurs de l'entendement, puisqu'ils découlent eux-mêmes de la réalité conceptuelle de l'être, saisie dès notre toute première affirmation. La place est prise.
Ainsi, l'analyse de laffirmation humaine, par le simple jeu d'une régression, qui élimine successivement les conceptions fautives de l'objet inévitable de notre pensée, à savoir, d'abord celle d'un absolu d'existence hétérogène à la pensée, puis celle d'une création libre et sans norme, dégage, du sein même de notre dynamisme intellectuel, la réalité de l'être régulatrice de l'activité affirmante. Celle-ci n'est rien moins qu'un régulateur logique, sorte de pensée subjective changée d'aspect; c'est un régulateur objectif, autonome, qui ne relève que de soi dans sa valeur directive essentielle, encore qu'il n'exerce son empire qu'en se réalisant en nous, par le concept ou l'idée que nous rencontrons dès l'éveil premier de notre activité affirmante. L'être n'est ni une chose extrinsèquement subsistante, ni l'activité pensante, ni l'idée de l'être qui s'éveille contemporainement à notre première affirmation, c'est le Réel que laisse transparaître cette inévitable idée de l'Être, Ensy Ce qui est. C'est, pour le nommer par ce qui le contient, la réalité conceptuelle de l'être, simple réalisation objective de son idée, mais antérieure ontologiquement à cette
idée telle qu'elle est en nous. Singulière découverte, en vérité, que. celle de cette réalité d'un nouveau genre; mais TafTirmation humaine, dûment analysée, la manifeste énorgiquement; elle dénonce sa présence réelle comme celle de son réactif spécifique, si je puis me servir d'une aussi grossière comparaison. On dirait l'attraction d'un aimant commandant le mouvement naturel et foncier de l'esprit, sans lequel ce mouvement serait à jamais inexpliqué, voire même impossible. En sorte que la véritable expression de Fenthymème génératrice des premières certitudes n'est pas : Je pense donc je suis; mais, prenant les choses de l'autre bout : je pense donc l'être est.
Il serait facile, ici, si on le voulait, de localiser cette réalité à part, ni pensée subjective, ni chose située en dehors du sujet, mais limite et point d'intersection et de rencontre, semble-t-il, de ces deux mondes. Nous la rendrions ainsi plus immédiatement saisissable aux esprits non encore habitués à tenir fermement au bout de leur pensée les réalités purement objectives du conceptualisme thomiste. Nous n'aurions, pour cela, qu'à avouer que l'être dont il s'agit est en définitive immanent à ce monde réel avec lequel notre expérience sensible surtout , nous met en contact, que c'est dans des choses, finalement, qu'il se réalise; est fundamentaliter in rébus, comme disent les manuels. Nous pourrions aussi le localiser dans la pensée divine ^ et ce serait une réponse to-
l. C'est ainsi que le localisait Rosmini, comme le rappelait récemment M. Palhoriés, Revue de métaphysique et de morale, supplément de mars 1909, p. 32 b. Cf. du même auteur. La philosophie de Rosmini, PariS: 1908, p. 80 sv.
pique, suffisante pour débouter ceux qui nous reprochent de poser lêtre comme une chose en soi, indépendante de toute connaissance. Avant notre acte de penser, l'être ne peut-il être conçu comme lobjei de l'éternelle pensée du Dieu infiniment parfait?
Mais cette « matérialisation » prématurée de l'objet premier et nécessaire de toute affirmation, ferait perdre à notre méthode la rigueur d'analyse que nous entendons lui conserver. Cette rigueur tient, en effet : 1° à ce que nous ne supposons rien d'autre que l'affirmation. Nous nous la donnons, c'est vrai, mais tout le monde se la donne, et pour cause; 2° à ce que, l'affirmation étant donnée comme un acte non libre, en ce sens qu'elle est évidemment conditionnée par ce qui est, nous confessons avec ingénuité ce qui est comme l'objet nécessaire, fondamental, de toute affirmation; 3° à ce que cet objet, pour justifier une affirmation, fût-ce celle qui, selon l'estime commune, est le plus à notre portée, l'affirmation du Cogito, doit être absolument autonome et indépendant vis-à-vis de la pensée, et donc constituer un absolu, idéal sans doute mais très réel. En un mot nous voulons nous en tenir à l'enthymème déjà cité : l'affirmation est donnée, donc la réalité objective de l'être comme tel est donnée.
Avant de nous retourner vers nos affirmations de détail pour vérifier si elles font rejoindre effectivement cet absolu aux objets d'intuitions fragmentaires qui leur servent de sujet, il nous faut préparer le terrain en déterminant de plus près la signification
propre de l'être en tant qu'être. Pour savoir en effet si on Ta rejoint, pour le reconnaître donc dans nos intuitions multiples, il faut bien que nous sachions déjà ce qu'il est, que nous le connaissions en luimême.
Or, pour déterminer la signification de Têtre en tant qu'être, il ne suffit pas de dire et de répéter qu'il est ce qui est, ens. Sans doute, si nous étions des intelligences angéliques, nous verrions, sans plus de discours, tout l'être, sinon toutes ses possibilités, dans rintuition simple de ce que signifie ce « tout petit mot : EST », comme disait J.-J. Rousseau. Hommes, nous avons besoin d'explications discursives pour nous rendre compte des vérités les plus simples et en faire, pour ainsi dire, le tour. Disons donc que la marque propre de ce qui est, c'est l'identité avec soi. — Ce qui est, est ce qu'il est, — rien de plus banal, et cependant rien de plus important, puisque y consentir, c'est accepter de bannir la contradiction de l'objet constitutif de l'affirmation humaine. Dire que ce qui est est ce qu'il est. c'est, en effet, affiirmer qu'un même être ne peut à la fois et sous le même rapport, être et n'être pas. Cela va loin.
D'où peut venir à l'être cette propriété simple, absolue, universelle d'amplitude et pourtant si caractéristique, si bien Lui. Sans aucun doute, de ce qu'aucune détermination de l'être, ne peut, comme telle, être absolument opposée à l'être. Qui dit détermination d'une chose, dit partie de cette chose, et l'opposition de la partie au tout est le signe de sa relativité. Absolument parlant, l'être est donc la plénitude de ses déterminations possibles. Sous l'aspect ramassé de l'être j'embrasse dans mon affirmation la totalité
unifiée de tous les êtres possibles dans ce qu'ils ont de positif, c'est-à-dire d'être. L'être en tant qu'être ne doit donc pas se concevoir comme un genre, qui doit sa généralité à son indétermination, sorte de lieu géométrique de toutes les oppositions différencielles, qui, en le déchirant, constitueront des espèces. L'être en tant qu'être, to ov, ens, V étant, selon la force de ces vocables, est la compréhension absolue de toutes les modalités possibles de l'être, car tout est de l'être jusque dans son fond, jusque dans ses ultimes différenciations.
Et voilà pourquoi, à priori, s'il est des choses données dans l'intuition, elles ont droit à être reconnues participantes de l'être, à le rejoindre, à s'identifier avec lui sous un rapport ou l'autre. Et voilà pourquoi le labeur de nos affirmations courantes, qui consiste précisément à s'efforcer d'exhausser les êtres jusqu'à l'absolu de l'être, à affirmer absolument à propos des sujets multiples, donnés dans l'intuition, ce labeur, dis-je, n'est pas un labeur stérile et d'avance condamné, mais l'exercice naturel, normal, légitime, tout indiqué, de notre activité intellectuelle.
Que nous manque-t-il, en effet? D'une part, les choses, dans leur fond, sont homogènes à l'être en tant qu'être, et nous savons qu'il n'en peut être autrement; d'autre part, l'instrument, dénonciateur de cette homogénéité, le dispositif élévatoire qui doit exhausser sous nos yeux les divers objets d'intuition à la hauteur de l'être, cet instrument existe. C'est notre force intellectuelle, naturellement en possession de l'idée de l'être, elle-même expressive de son objet, l'être en tant qu'être ; capable donc de retrouver cette
réalité de l'être, transparente dans son concept, de la reconnaître partout où elle sera, dans nos intuitions de détail par exemple; capable donc d'affirmer en connaissance de cause la jonction, si elle vient à s'effectuer, des objets d'intuition et de l'être. Qu'attendons-nous pour nous mettre à l'œuvre? Le stade est prêt et les jeux sont ouverts. Sens commun intellectuel, science, métaphysique, que tous ces muscles de rimmaine pensée -action, s'arc- boutent sous l'influence de l'énergie qui est comme leur âme intérieure, de l'appétit de ce réel premier qu'il s'agit de faire rallier à tous les objets contingents de notre intuition journalière! L'enjeu en vaut la peine. Hommes, il s'agit d'établir que, dans vos affirmations quotidiennes, il y a de l'absolu! Catholiques, il s'agit de fournir aux immuables affirmations à forme humaine de vos dogmes l'inébranlable fondement humain qu'elles réclament!
II. — Nos affirmations courantes constituent un effort pour restituer, en connaissance de cause, nos objets d'intuition à l'absolu de l'être, effort parfois inefficace, souvent couronné de succès.
L Position de la Question. — Qu'entendons-nous par nos affirmations courantes? Il en est de plusieurs sortes. Prenons les exemples les plus vulgaires : ce sont les meilleurs. Voici une fleur; cette Heur est blanche; l'homme est un animal raisonnable; l'attraction est en raison inverse du carré des distances ; pas d'effet sans cause. Ce qui les caractérise c'est, d'une part, à leur racine ou à leurs extrémités la présence des objets de l'intuition ou issus de l'intuition qui
forment la matière de l'affirmation, c'est, d'autre part, la présence de ce mot est qui est le nerf de l'affirmation, qu'elle soit une affirmation d'existence ou une affirmation de relation, que la relation affirmée soit une relation de fait ou une relation de droit. Voilà ce qu'offre, à l'œil le moins exercé, chacune de nos affirmations quotidiennes.
Quelle peut être la valeur et la portée de cette activité affirmante qui tient tant de place dans notre vie ?•
Il ne s'agit plus, comme précédemment, de la valeur de l'affirmation comme telle en général, de son réquisit essentiel, indispensable, mais de la portée effective de telle ou telle de nos affirmations. Consacre-t-elle effectivement comme étant, et donc comme un absolu en regard de l'affirmation même, le sujet spécial, ou la liaison déterminée d'objets, signifiés dans son énoncé? Ou bien échoue-t-elle devant l'impossibilité de faire rejoindre l'absolu de l'être à des données contingentes et adventices? Nos affirmations de détail se contentent-elles d'une portée relative, par exemple, d'une valeur de satisfaction pour l'esprit ou de commodité pratique?
Je dois ici me défendre plus que jamais contre toute tentation de m'engager à fond dans la discussion des opinions que je rencontre sur ma route. Le simple examen et la critique sommaire des systèmes que je viens de mentionner demanderait plusieurs leçons \
.Je vous demande seulement la permission de vous faire remarquer qu'en substituant l'utile au vrai, le
1. Cf. DE TosQuÉDEC, La notion de Vérité dans la philosophie nouvelle, Etudes, 1907. 20 mars, -20 mai, o juillet, 3 août : en volume, Paris, Beauchesne.
critère du succès au critère de l'être évident, il ne semble pas que l'on ait fait une merveilleuse découverte. Car, dites-moi , votre utile est-il vraiment utile? Si vous dites oui, le vrai est donc autre chose que l'utilité, c'est ce qui est utile; nous voici renvoyés pour sanctionner l'utile au critère de l'être. Si vous dites non!... Il n'y a plus de vrai, mais aussi il n'y a plus d'utile. Si vous me renvoyez au succès. •Qu'est-ce que le succès? Est-ce un vrai succès qui s'impose ou suis-je libre de le contester? Si je suis libre, plus de critère! Si c'est un vrai et effectif succès, tel, par exemple, qu'il permette de prévoir que, toutes mesures étant prises, il se renouvellera à volonté, je vous surprends baptisant comme être, comme absolu, votre critère. Car, avouer qu'une affirmation réussit vraiment, n'est-ce pas, dans la mesure où elle réussit, accorder que cette affirmation est celle d'une utilité en soi et absolument véritable? De tous côtés je me heurte à des contradictions. Il est vrai que la contradiction est avouée par quelques-uns comme le milieu dans lequel se développe le système — que, pour s'en pénétrer, il faudrait, à les entendre, prendre le contre-pied de notre manière habituelle de penser, renoncer à la métaphysique naturelle à l'intelligence humaine, en un mot, selon la devise de Pyrrhon, faite sienne par M. Bergson, exuere homineiriy dépouiller l'homme...
Si vous le voulez bien, nous attendrons pour ce faire, qu'ils commencent!
Ce n'est pas. Messieurs, que l'utile et la satisfaction des besoins de l'action n'aient leur place dans l'explication de la vérité de nos affirmations quotidiennes. Il est très vrai, d'abord, que nombre de ces
affirmations portent explicitement sur le bien et l'utile, sur ce qui doit être fait ou qu'il est expédient de faire, qu'elles se proposent, en un mot, pour fin principale de guider lactivité. Mais ce caractère utilitaire, pratique, n'est pas exclusif de la vérité en soi; bien plus il la suppose, si tant est, comme je disais à l'instant, qu'il n'y ait de bien et d'utile que ce qui est vraiment utile ou bien. — De plus, même lorsque nous cherchons ce qui est pour lui-même, n'obéissons-nous pas à cet appétit du Réel, de l'Être, que nous avons rencontré à la racine de notre activité affirmante? C'est parce qu'il désire savoir ce qui est que l'homme, simple ou savant, met en branle son intuition et toutes ses énergies connaissantes. Il est donc bien, à ce point de vue, l'artisan de sa vérité : il la « fabrique », comme on se plaît à le dire. Mais cette fabrication n'a rien d'une création. Tout au contraire, pour desservir l'intention suprême qui est l'âme de toute affirmation, à savoir la jonction avec ce qui est, il nous faut nous garder à carreau de tout ce qui pourrait troubler la perception exacte du Réel : sans cela atteindrait-on encore ce qui est? L'artisan du morcelage, Vhomo faber, comme on l'appelle, est le manœuvre né de Vhomo sapiens; c'est en vue de la réalité seulement, sous sa poussée, qu'il doit modeler ses intuitions, ouvrer ses concepts, ciseler ses lois et ses principes. C'est seulement au prix d'une consigne réaliste sévère qu'il pourra ambitionner de les incorporer définitivement à ce qui est.
II. Possibilité d affirmations absolues au sujet des réalités d'intuition sensible. — Je n'ignore pas
18 LE DONNE REVEÏ.E.
que Ton pose ici encore la question préalable. Votre entreprise est impossible, nous dit-on. Car, pour diversifier, en toute vérité, par les objets de l'intuition, raflirmation de Ce qui est, que vous prétendez avoir, — en toute vérité, — c'est-à-dire, de telle sorte que, en soi et non dans votre représentation, ces objets soient parties prenantes de l'Etre, il faudrait d'abord que vous fussiez informés authentiquement que les objets d'intuition sont des réels en soi. Or, il est impossible de le savoir. — Comment une chose en soi, être étranger à la connaissance, pénétrerait-elle dans la connaissance? Ne lui est-elle pas à jamais hétérogène et inaccessible?
Vous reconnaissez l'argument. Il a déjà servi à nos agnostiques pour récuser la réalité ontologique de l'être en tant qu'être. Il doit leur sembler bon, car malgré la contradiction pratique qu'il offre avec leur attitude affirmante, ainsi que nous l'avons relevé tout à l'heure, ils le ramassent toujours et le servent avec un accent péremptoire et un dégagé méprisant qui ne peuvent s'expliquer que par la claire vue de Fabsurdité que nous commettons.
Et cependant, comme disait récemment M. Mac Gilvary, l'un des promoteurs du mouvement réaliste américain dans ses Prolégomènes à une tentative de Réalisme, il n'est là rien d'absurde. Ce qui est absurde, c'est qu'un objet étranger à la conscience soit en même temps présent à la conscience. Mais il n'est nullement absurde de supposer qu'un objet, d'abord étranger à la connaissance, entre ensuite dans le champ de la connaissance. En ce cas, l'indépendance de l'objet vis-à-vis de la connaissance signifie seulement qu'il n'est pas nécessaire pour lui d'être dans la
L'AFFI.HMATION HUMAINE. 19
conscience, et que, lorsqu'il est dans un esprit, il peut être aussi dans une autre ^
Il est par trop évident qu'en affirmant un réel, nous ne prétendons pas poser en soi un au-delà quelconque de la pensée. C'est, au contraire, parce que nous avons rencontré ce réel au bout de notre intuition, comme condition objective de notre intuition que nous l'affirmons, comme quelque chose qui nous qualifie. La qualité éprouvée correspond-elle à la qualité réelle? c'est une question à débattre ultérieurement. Ce que nous voulons établir, en ce moment précis, c'est qu'en parlant de connaissance de réalité en soi, on n'entend pas poser un au-delà de la pensée, puisque aussi bien l'on déclare ne connaître cette réalité que lorsqu'on la pense. Il n'y a, d'ailleurs, aucune absurdité, comme disait un autre tenant du Réalisme, M. Montagne, dans son article sur Les fausses conceptions courantes du Réalisme ^ à supposer que l'objet ne change pas de nature en entrant dans le champ de la conscience 2. Et, de fait, les scolastiques ont construit sur cette base de lidentité, au moment psychologique de la connaissance, du connaissant et du connu, une théorie de l'assimilation intellectuelle qui est des plus cohérentes, et qui se résout finalement en faveur du réalisme. Lisez là-dessus l'article que vient d'écrire M. Sertillanges^, qui a entrepris la mise en évidence du réalisme de la connaissance en partant de l'objet. J'ai essayé, moi-même, jadis de l'établir, en partant du sujet '.
1. Journal of Philos. Psych. and scientif. methods, 45 août 1907, p 449 et suiv.
î. Journal of Philos. Psych. and scientif. methods, 14 février 1907.