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Revue thomiste, novembre 1900, janvier et juillet

III. Quelques preui>es du réalisme de nos affirmations. — Il nous sera facile d'insister et, après avoir manifesté la possibilité de la jonction de l'activité intuitive avec un réel en soi, d'en faire valoir l'efîectivité en envisageant la question non plus du côté de l'objet, mais du côté du sujet.

Qui vous assure, demande-t-on, que l'objet de l'intuition est un véritable réel en soi? — Mais d'abord, c'est cet instinct d'affirmer, naturel à l'homme, et qui ne se repose que lorsqu'il atteint ce gui est, y compris, je le répète, chez les sceptiques de tout calibre. Cet instinct qui met en branle l'activité d'intuition, chez tous les hommes, est coordonné à un résultat, je suppose! Or, seuls les objets d'intuition peuvent l'assouvir. Si la faim prouve l'aliment, et telle faim tel aliment, c'est donc que les objets de l'intuition sensible ont quelque chose pour l'appétit de Têtre. Si j'ai l'inquiétude, le tourment de connaître Ce qui est, si je vois tous les hommes dans la même inquiétude, si c'est là le sens de cet irrésistible besoin d'affirmer qui est le ressort profond. Taxe rigide de toute vie humaine, puis-je admettre, un seul instant, que ce besoin soit éternellement frustré?

Que signifierait alors cette consigne sévère donnée à l'intuition, par l'esprit, en quête de l'être, de percevoir, de ne pas fabriquer? Vous me dites : L'intuition est-elle capable d'y obtempérer? Il le semble, car, remarquez-le bien, ne perçoit pas qui veut! Ceci est d'autant plus significatif que l'on imagine à plaisir. C'est donc que l'intuition n'a pas d'avance en soi, comme l'imagination, la fourniture de ce qu'elle voit, c'est que percevoir, c'est avant tout recevoir. Lorsque Leverrier sentait sa planète au bout de son télescope,

il eût bien voulu la projeter sur l'horizon : ce fut un autre qui la vit apparaître. L'intuition ne s'actualise qu'en devenant passive. Mais de qui peut-elle pâtir, située comme elle est, au seuil de la conscience, sinon du Réel qu'elle n'est pas, et pourtant, il le faut bien, qui est? Quest-il? — Peut-il être autre chose qu'une détermination de ce Réel visé originellement par l'esprit, de l'être que nous avons vu s'expliciter dès le début de notre vie de pensée, sous une forme confuse, comme la totalisation du réel ?

Un troisième signe, c'est l'existence du sens commun, c'est-à-dire d'une affirmation spontanée et sensiblement identique chez tous les hommes, touchant les objets de l'intuition, leur définition nominale, leur existence, leurs principales propriétés. Que l'on nie la lumière, l'existence des autres hommes, de la matière, etc. ; aussitôt nous avons contre nous le genre humain. Ce que vous dites, nous crie-t-on, n'a pas le sens commun. Qu'est-ce à dire ? que nous avons offensé une donnée universellement commode? Non pas, mais que nous n'éprouvons pas la même réaction que tout le monde en présence des objets d'intuition. Mais d'où vient ce consensus de tous dans la même réaction intuitive sinon d'une identité dans l'action qu'exercent sur nous ces objets? et d'où peut venir l'identité d'action, sinon de la permanente identité de l'être qui la diffuse? Le fait de l'existence d'un sens commun proteste donc en faveur du réalisme de nos intuitions de détail et, comme il en totalise les impressions dans une image unique, il est du coup le garant de la loyauté des services que rendent au désir de connaître et d'affirmer Ce qui est, les intuitions immédiates qui touchent de plus près le réel.

Ainsi donc, a) nécessité impérieuse d'approvisionner de réalité diversifiée notre légitime besoin d'affirmer; — b] caractère, à première vue, récepteur du réel, de l'activité intuitive employée à satisfaire ce besoin foncier de l'homme; — c) témoignage de la constance des données de sens commun en faveur de l'objectivité régulatrice des renseignements fournis par rintuition au besoin d'afTirmer, — telles sont les données psychologiques obvies qui attestent l'eiîectivité de la saisie, par l'intuition, du réel en soi des choses, et autorisent, par suite, l'incorporation des objets d'intuition à l'absolu de l'être que prétendent effectuer nos affirmations quotidiennes.

Essayons de synthétiser tous ces éléments de preuve convergents dans une vue d'ensemble.

On peut concevoir l'organisme affirmateur de l'homme comme réalisé par la superposition de deux vies dynamiquement liées et ordonnées, de telle sorte que l'une soit employée à satisfaire l'autre, celle-ci utilisant à ses fins la première.

« D'une part, sous l'influence de l'appétit de l'être, nos sens externes, notre sens central, notre imagination, notre expérience, se tendent vers le réel, comme les muscles d'un lutteur s'arc-boutent vers l'antagoniste qu'il étreint. Leur but, c'est, se détachant du sein de l'expérience, une image vibrante, constante, pleine de vitalité affirmatrice ? Que voyons-nous dans cette image ? Cela même que nous voyons par notre sens central. Et que voyons-nous par notre sens central? Cela même que, nous encore, nous palpons par le toucher, nous sentons, goûtons, voyons, entendons par nos autres sens extérieurs. Mais, que pouvons-

nous ainsi toucher, sentir, goûter, voir, entendre par cet effort de tension réceptrice, à ce moment où nous ne pouvons plus être, à aucun titre, le terme à éprouver, sinon le Réel dans la mesure où il répond à la qualité caractéristique, que, d'une façon constante, il dépose en nous? Ce sont donc comme autant de regards intérieurs les uns aux autres, dardés sur un unique objet, immobilisés dans leur tension vitale d'affirmation de la présence de cet objet. Voilà ce que synthétise pour la conscience l'image arrêtée dans l'expérience. Et voilà ce que nous-mêmes, en tant qu'êtres capables d'expérience, nous nous offrons à nous-mêmes en tant qu'êtres doués d'intelligence.

« D'autre part, veille cette faim et cette soif de Ce qui est, qui a nom l'intelligence. C'est un nouveau regard, mais plus puissant, plus lucide, parce que l'être des choses que les activités sensibles ne pouvaient que circonscrire par des notes plus ou moins caractéristiques, il le vise en lui-même, parce qu'il dépasse donc d'emblée, par sa destination, les sens et l'expérience qui le lui amènent, et, seul, rejoignant les deux extrémités de la trajectoire dynamique qu'ils décrivent entre l'esprit et les choses, peut faire l'unité de tout le processus et assurer, en soudant ses articulations, la continuité de l'ensemble des mouvements qui intègrent la connaissance.

« Or, ce regard, cette intuition intellectuelle, c'est encore nous : mais c'est nous à la recherche, à la poursuite, de l'affirmation explicite de l'être des choses, de l'existant ou du capable d'exister, en définitive de l'o^.

« Ainsi, dans l'immanence du sujet, deux forces dintuition sont en présence : la sensibilité en acte d'affir-

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mation d'un Réel, Tintelligence en état de tension affirmatrice vis-à-vis de tout le réel. C'est nous, dans l'unité indivisible de notre immanence, que la conscience surprend simultanément dans ce double état \ Que va-t-il advenir? Ne serait-il pas contradictoire à priori que l'intelligence ne se mît pas au niveau de la sensibilité, que, dans un sujet conscient et indivisible, la réserve coexistât à l'afiîrmation, que, tandis que d'un côté nous sommes dans la plénitude de l'affirmation vitale de Têtre, de l'autre nous nous récusions ^? » Oui, assurément, ce serait contradictoire. Et c'en est assez pour assurer la valeur ontologique de nos affirmations de détail. Nous ne pouvons admettre un seul instant qu'une contradiction soit installée, comme à poste fixe, au sein de « l'Action-Pensée ». Il faut donc confesser la légitimité de la synthèse que celle-ci opère entre les objets de l'intuition et l'être absolu, il faut dire que nos affirmations quotidiennes renferment de l'absolu, que l'effort pour restituer à l'absolu nos objets d'intuition n'est pas nécessairement inefficace, que, dans certains cas tout au moins, il doit être couronné de succès.

IV. Degré de valeur de nos différentes affirmations. — Pouvons-nous déterminer ces cas? C'est poser la question non plus de la valeur de nos affirmations courantes en général^ mais de la valeur de

\. Ipse idem homo est qui percipit se intelligere et sentire. Summa theol., I* P., q. Lxxvi, a. 1.

2. Cf. Le domaine rationnel. Revue thomiste, sept. 1901. Dans cet article, dont cette page est extraite, et dans les deux articles qui constituent avec lui une série, encore inachevée, sur ce sujet : Ce qu'il y a de vrai dans le Néo-scotisme , on trouvera de nombreux corapiéments à cette argumentation que je ne puis ici qu'effleurer.

leurs différentes modalités. — C'est le complément naturel de la question de la légitimité du droit d'affirmer que nous venons de soulever. C'est aussi et surtout une question du plus haut intérêt pour la détermination de la valeur des différentes formes d affirmation de la VéîHté réi>élée; avant de clore cette leçon d'introduction philosophique à l'objet principal du Cours, il est nécessaire de savoir ce quil en est.

Les affirmations que nous émettons incessamment sont de trois sortes : 1° affirmations concrètes, de constatation brute, d'expérience, de sens commun positif; 2° affirmations notionnelles, sorte de généralisitions spontanées, instinctives, qui forment le plus clair de la connaissance intellectuelle ordinaire, du sens commun intellectuel ; 3*^ affirmations notionnelles réfléchies, analysées, nécessaires. La suite de cette leçon justifiera les termes et la raison d'être de cette classitication.

A quel titre ces trois degrés d'affirmation peuventils prétendre atteindre la réalité absolue?

Premier Degré : les affirmations concrètes. — Au début de la connaissance sensible, le donné perçu n'a qu'une valeur de fait. Ce qu'il nous permet d'atfirmer, c'est que, — toutes choses égales d'ailleurs, du côté du dispositif de la perception, — à la qualité perçue correspond un réel qualitatif capable de réitérer indéfiniment la note caractéristique sous les espèces de laquelle il s'est présenté. Celle-ci constitue au dedans du sujet un signe dénonciateur de la réalité correspondante. Désormais l'existence de cette réalité est acquise pour l'affirmation. Une donnée de fait a beau être contingente — une fois per-

çue — il est impossible qu elle n'ait pas existé — que le fait ne soit pas en relation définie avec ce que dénonce le si^ne mental acquis à son contact. Il y a, comme dit quelque part Saint Thomas, de l'éternel dans le moindre des faits. Une fois arrivé et enregistré comme tel, il est acquis pour toujours. Et c'est là ce qui fonde l'irréformabilité des jugements da fait, et ultérieurement la nécessité qui fait de l'histoire une science. Il n y a de science que du nécessaire : la science des faits est nécessaire, parce qu'il est impossible que ce qui a été n'ait point été.

Mais si tout fait effectif est pour la perception que nous en avons un absolu, ce n'est pas une raison pour ne pas distinguer entre faits et faits. Il y a des faits d'observation brute, des faits d'expérience, des faits de sens commun positif, des faits dits scientifiques. C'est la nomenclature généralement adoptée. Ces différentes sortes de faits participent-elles toutes, au même degré, à la positivité absolue qui vient de nous apparaître la caractéristique des faits?

A. Le fait scientifique, — Mettons hors de cause le fait scientifique. Nous étudions, en effet, l'affirmation humaine dans les limites où elle est utilisée par les affirmations de la Révélation et du Dogme. Il nous importe donc fort peu que Ton dise qu'un fait n'est donné pour « la Science » (entendue au sens que ce mot éveille chez les savants contemporains) qu'autant qu'il s'harmonise avec dis théories; qu'en définitive, tout fait scientifique, loin d'être un absolu, n'est qu'un compromis. D'ailleurs les plus avertis parmi les savants ont déterminé les limites de ce compromis, en notant, avec M. Duhem, par exemple, que l'influence des hypothèses scientifiques ne fai-

sait pas régression jusqu'aux données brutes de l'expérience et du sens commun; — que celles-ci demeuraient inentamées ; — que , bien loin de ne valoir que par les théories, elles forment le fonds solide que l'instrument mathématique peut bien transformer, mais non créer, la mise première à laquelle, en définitive, les théories scientifiques doivent ce qu'elles contiennent de bonne substance réelle ^ Sans cette base, ces lois scientifiques n'auraient pas plus de réalité que les règles du Cricket ou du Jau de l'Oie, ce que des savants comme H. Poincaré ne peuvent encore souffrir -. L'examen des faits scientifiques, si indifférents soient-ils à notre sujet, ne laisse donc pas de mettre en relief la valeur des faits d'expérience brute et de sens commun positif qui vont nous arrêter davantage, étant la matière de l'affirmation humaine tout court, de celle que Dieu utilise pour nous parler.

B. Faits d'observation, — faits d'expérience. — Pour la 0 Philosophie nouvelle » le fait brut, le donné immédiat dans lequel primitivement l'intuition se trouve comme immergée, a seul le pouvoir de nous faire communiquer avec la Réalité. Le Réalisme de la connaissance est confiné dans ses soussols. C'est une position extrêmement logique. Si, en effet, ce qui inspire et dirige l'activité de la pensée, n'est autre que le besoin de trouver des utilités pour l'action, toute élaboration des données premières est suspectée d'intentions utilitaires, modifiant en ce sens le donné. Je ne vois même pas très bien pour-

1. Dlhf.m, La théorie physique, II, c. iv et v, p. 233 et suiv.

2. De la valeur objective de la science, Revue de métaph. et de morale, mai 1fK)2, p. 26.-i; en volume, Paris, Flammarion, p. 9; 214 et suiv.

n LE DONNÉ RÉVÈLE.

quoi le premier contact échappe à cette invasion du commode et de l'utile. C'est sans doute un privilège accordé au Rêve, en faveur de son désintéressement pratique. A la lettre, dans le nouveau système, la fortune nous viendrait en dormant : Texpérience et le sens commun ont le tort de travailler : ils n'auront que du réel factice et truqué.

Pour nous qui ne regardons l'intuition immédiate que comme une des fonctions du dynamisme organique de la connaissance, dominé tout entier par le besoin de savoir Ce qui est, — nous rejetons cet a priori restrictif qui mutile TafTirmation humaine, la rend stérile et contradictoire en soi. Les élaborations ultérieures du donné, en effet, ont, elles aussi, force d'intuition : elles ne créent pas du nouveau, c'est vrai; mais elles approfondissent le réel déjà perçu. La plus vraisemblable observation de cette élaboration est encore celle que nous a livrée Aristote, dans ces brefs apophtegmes qui portent toujours leur preuve en soi pour tout esprit objectif et réaliste : « De la sensation déterminée naît le souvenir; de souvenirs répétés résulte une expérience : car une expérience est l'équivalent de nombreux souvenirs; de l'expérience enfin, ou de toute donnée générale s'arrêtant dans la conscience, et là considérée comme en dehors des réels individuels, bien qu'en réalité, ell3 soit identiquement dans tous les individus dont elle procède, naissent les principes de la science et de l'art... C'est comme lorsqu'on bat en retraite... un des fuyards s'arrête, un autre Timite , puis un troisième, c'est le commencement d'un autre combat'. »

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