Leçon II
ratifié par l'Infini. Dieu a parlé; c'est là une métaphore anthropômorphique. La révélation n'est ni une dictée, ni une conversation. Qu'est-elle donc? Une expérience du Divin, individuelle, vitale, intime, issue d'un sens spécial. Le sens religieux s'éveille en nous instinctivement, sous la forme d'une émotion sensible, d'un sentiment de piété à l'endroit du Dieu qui, par cette touche, nous révèle confusément sa présence. La conscience réagit sous l'impression de ce donné vital, le seul donné originel et authentique que comporte la révélation; elle s'en saisit selon son mode ordinaire de perception et de jugement; elle exprime spontanément, comme elle le peut, avec ses conceptions usuelles, cette attitude vis-à-vis de l'autre monde qui s'est imposée à elle. Les explications, les justifications postulées par ce qui n'est dans son fond qu'une manière de vivre, constituent une sorte de traduction aléatoire, personnelle, relative, tout apocalyptique du mouvement d'âme, qui en est l'origine : c'est l'histoire du Royaume de Dieu, la Bonne nouvelle. C'est, si l'on veut, la Vérité révélée. Dieu en est l'auteur en ce sens qu'il est tout à la fois l'objet mystérieux éprouvé et la cause profonde de l'ébranlement religieux. Mais il n'est pas l'auteur de la formule primitive. Celle-ci est notre œuvre propre. Sa signification très approximative ne concerne que les phénomènes de vie qui ont orienté, d'une manière toute générale, l'âme religieuse vers le Divin. Elle ne comporte dans son expression rien d'absolu.
Cette manière d'expliquer la genèse du donné révélé, cache, sous les dehors d'un langage empreint d'une religiosité profonde, une tactique habile.
11 nest pas difficile de s'apercevoir que cette théorie est construite parallèlement à la conception traditionnelle de la révélation et pour battre celle-ci en brèche. Or, Ihabileté consiste en ceci que Ton pose l'alternative entre une conception grossière de la révélation que l'on prétend être la conception traditionnelle, et une conception, par ailleurs plausible, construite qu'elle est avec les éléments de phénomènes parfaitement réels, les phénomènes mystiques, reconnus et avoués de la théologie traditionnelle, non pas, il est vrai, comme éléments constitutifs de la révélation, mais comme des phénomènes analogues qui, d'ailleurs, peuvent accompagner la révélation proprement dite. On prétend nous rejeter d'un extrême à l'autre, alors qu'il y a un milieu, comme nous nous proposons de l'établir.
Du fait de la mise en position de cette alternative, notre plan se trouve tout tracé :
1^ Nous repousserons l'idée anthropomorphique que l'on nous prête. Elle pèche par excès.
2° Nous repousserons l'idée individualiste et mystique à laquelle on veut nous acculer. Elle pèche par défaut.
3'^ Nous intercalerons, entre ces deux conceptions, l'idée d'une Révélation conçue comme une action divine à'ordre social, mettant en branle et dirigeant intérieurement la puissance d'affirmer des prophètes en regard du Réel divin, de telle manière que ses affirmations soient communicables à toute la société chrétienne.
La Théorie anthropomorphique de la Révélation.
Voici d'abord quelques textes destinés à mettre en lumière la conception de la révélation attribuée à la théologie catholique par le Modernisme.
« La théologie savante, nous dit-on, retient (de la révélation) une idée extrêmement anthropomorphique, tout à fait déconcertante pour la science et la philosophie contemporaines. Comme on n'a pas généralement cessé de prendre à la lettre les premiers chapitres de la Genèse, on ne trouve pas la moindre difficulté à ce que Dieu lui-même au Paradis terrestre, dans les conversations intimes qui précédèrent la première faute, ait expliqué au premier homme et à la première femme tous les dogmes fondamentaux du christianisme ^.. » « ... J'avoue que je ne crois pas du tout aux causeries d'Eden, ni aux conversations analogues de TÉternel avec Abraham ou avec Moïse-.
« Concevoir la révélation, nous dit-on ailleurs, comme s'étant inévitablement fait entendre du haut des nuages, c'est se laisser illusionner par le naïf symbolisme de l'art chrétien 3. » Un troisième texte : « Le mot parler, au sens propre, signifie une relation établie d'homme à homme, la manifestation d'une pensée humaine à une autre pensée humaine par l'intermédiaire de signes sonores... Dieu a parlé, dit-on, c'est une métaphore... C'est pourquoi il est vain de