‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 30 sur 130 · L'expérience religieuse, trad. franc., p · texte numérisé non relu

L'expérience religieuse, trad. franc., p

pour ces derniers, de la connaissance d'un Dieu sauveur, secundum modos sibi placitos ^ . On sait, d'autre part, combien est vague, difficile à préciser, à communiquer surtout, Tcxpérience des mystiques : on dirait que c'est moins un objet vu, qu'un état inexprimable. De cet état ils vivent, et c'est l'essentiel ; comme c'est l'essentiel aussi pour les ignorants d'être orientés en toute vérité vers Dieu par le concept simpliste, mais divinement autorisé, qu'ils ont du surnaturel. Peu importe que les énoncés par lesquels ils expriment ce qu'ils ressentent n'aient pas de valeur en droit pour les autres, puisqu'il ne s'agit que de s'en servir pour leur usage personnel, pour motiver leur obéissance à la parole de Dieu, tout au plus, pour qu'ils puissent, au besoin, grâce à ces notes, réitérer leurs actes religieux antérieurs, et communier ainsi d'une manière suivie au Dieu sauveur.

Mais tout change, si la manifestation de l'Esprit est conçue comme donnée en vue de l'utilité générale. Et d'abord, Fémotion religieuse personnelle n'est plus aussi indispensable que dans le premier cas. Sans doute, — le prophète étant normalement le premier croyant de sa révélation, comme aussi le premier à ressentir les formations divines qui le travaillent et le constituent à l'état d'organe de l'Esprit divin, — l'émotion religieuse, la surexcitation intense de tout l'être, jouent un rôle dans la connaissance prophétique, — et, de fait, l'histoire la mentionne comme l'accompagnement de la plupart des prophéties. Mais ici ce rôle n'est plus premier. L'é-

i. Summa theol., IV IP*, q. ii, a. ", ad a™.

motion donne l'accent, et l'accent religieux est précieux pour activer la communication, mais l'accent sur quoi? Tout est là.

Si, en effet, lutilité générale est le but de la manifestation de l'Esprit, il devient absolument nécessaire que celle-ci nous communique un objet valable pour tous ; exprimé donc avec assez de netteté pour servir de rendez-vous à tous ceux qui cherchent le divin qui a tant fait que de se révéler, pour servir de phare d'orientation vraie et commune. « Si la trompette n'émet qu'un son indistinct, qui se préparera au combat? » Manque de cette valeur fixe et suffisamment nette de l'objet de la connaissance prophétique, nous n'aurons jamais de participation socialisée à la lumière même que Dieu a répandue dans l'esprit de son prophète, nous aurons une contagion fondée sur les nerfs, sur des imaginations, des ébranlements quelconques de la sensibilité, nous aurons quelqu'un de ces phénomènes de propagation qui relèvent de la psychologie des foules, et dont la métamorphose semble la loi, et nous arriverons à ces résultats extravagants, à ces étranges exercices de glossolales, que l'on constate par exemple chez certaines sectes religieuses de nègres, — ceci soit dit pour ne pas offenser les blancs.

Ces remarques nous conduisent tout droit à cette conclusion que ce qui assurera cette communicabilité qui fait de la connaissance prophétique une norme sociale, c'est une valeur constante et fixe d'affirmation intellectuelle.

Je sais que Ton pose la question préalable. Toute notre connaissance est symbolique, dit-on, elle ne

se prête pas à de telles immobilisations. C'est dans la prévision de cette objection, que dans notre première leçon, nous avons nous-même posé la question préalable en établissant l'incontestable valeur d'absolu, sous des conditions que nous avons précisées, de certaines affirmations humaines. Je ne puis que répéter ce que j'ai développé alors. Certains énoncés, très simples, accessibles à tous, comportent un genre de vérité qui crée un lien stable entre tous les hommes. Ce sont les affirmations de sens commun. Quelle que soit la valeur relative des termes employés, leur sens est définitif. Un fait, normalement et universellement perçu par le sens commun, a droit à être indéfiniment réaffirmé comme existence de fait. Une notion, un principe, une inférence de sens commun ont droit à être affirmés comme absolus, toutes les fois qu'ils visent des objets, qu'une analyse philosophique rigoureuse a reconnus concerner l'être en tant qu'être, ses appartenances, ses catégories. Il y a de Timmobile, de l'acquis dans quelques-unes de nos affirmations, même des plus simples ^

Dès lors, notre pouvoir d'affirmer n'est-il pas, pour une révélation divine destinée à la société, un point d'appui tout indiqué? L'expérience religieuse, par l'élément d'émotion individuelle qui prédomine en elle, ne pouvait être qu'une cause perpétuelle d'équivoques, ou même de dissentiments pour une société d'hommes. Mais, que l'action révélatrice de Dieu se fasse jour dans la faculté affirmatrice de Ihomme, voilà l'humanité en possession d'une vérité déterminée, indéfiniment transmissible. Ce qui est immé-

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