Jac, I
humaine. L'analogie de la lumière créée est déficiente : lorsqu'une lumière plus intense renforce l'éclat d'un flambeau, il y a fusion, mélange, il n'y a pas, semble-t-il, surélévation. Pour se donner une représentation approchée de ce qui se passe, c'est dans d'autres ordres de choses qu'il faut chercher une analogie. La meilleure est celle de l'instrument. Ces cordes, ces lames de métal, rendent un son au moindre attouchement : ce son peut être de soi franc, plein, s'harmonisant avec l'oreille qui jouit de sa belle qualité : c'est le pendant de notre lumière naturelle : survienne un artiste, et tout aussitôt la sonorité simple et fruste de l'instrument s'élève à des effets d'harmonie musicale, qu'elle ne se connaissait pas, elle déverse des trésors de sensation qui^ au delà de l'ouïe, vont atteindre en nous des réceptivités non soupçonnées et provoquent des réactions affirmatives d'une réalité supérieure. Ce n'est que du son, dites-vous. Soit! mais tout à l'heure ce n'était que le résonnement d'un métal grossier : maintenant c'est le son d'une âme, d'un génie qui ouvre devant ma conscience des plans d'harmonies supérieures, et pourtant bien réalisées, que les vulgaires sonorités du métal ne me laissaient pas entrevoir. Tel est le pouvoir de la motion instrumentale. Achevons, et disons que Dieu, ce souverain Esprit, joue de notre lumière intellectuelle comme l'artiste de son instrument : sous la pression de sa lumière, les richesses évidentielles de notre lumière intellectuelle sont portées à l'infini. Ce n'est plus le triste flambeau qui fait surgir du sein de notre nuit les réalités grises, atones, des vérités de fait, dont un voile éternel nous dérobe le pourquoi profond; les réels évi-
dés, flasques, qui correspondent à nos idées abstraites; les morcelages étriqués de nos principes premiers, où le Réel, si précieux qu'il soit pour nous, semble distribué d'une main si avare. C'est l'aurore d'une terre et d'un ciel nouveau. C'est Dieu lui-même, qui transparaît sous le regard du prophète dans ces pauvres images éclairées par notre lumière intellectuelle devenue l'instrument de la lumière divine, et rendue capable, tout à coup, d'une puissance d'évocation que l'esprit humain ne lui connaissait pas.
Aux prises avec cette révélation, devant laquelle Dieu tient son intelligence en arrêt, de laquelle il ne lui permet pas de se détourner, car il y va de la réussite des intentions majeures de notre Dieu sur le salut de l'humanité, que fera le prophète?
Tout d'abord il affirmera ce qu'il voit. Il ne saurait faire autrement, puisque son objet est dans une lumière évidentielle irrésistible, et que c'est notre loi de déclarer réel ce qui se manifeste à nous dans de telles évidences. Cette conviction mentale, il se l'affirmera, intérieurement d'abord, selon les lois humaines de notre esprit, qui s'exprime les choses, même les faits simples, sous forme d'énoncés ; et il se formera ainsi, en lui, sous la pression de la lumière, en vue des objets, des assertions mentales qui seront comme un discours suivi portant sur le réel divin. Aucune violence n'apparaît dans les actes intellectuels qui réalisent cette transcription : elle s'opère tout entière par l'efficace de la lumière intellectuelle. Tout au plus
les théologiens attentifs à toutes les modalités du dynamisme intellectuel qu'ils décrivent, demanderontils, corrélativement à Faction objective de la lumière divine, une surélévation subjective, proportionnelle, de la force intellectuelle, qui mette et maintienne celleci au niveau des clartés divines et lui donne de prononcer ses jugements, selon leur mode accoutumé, sans se laisser troubler par la surabondance anormale de la lumière. Ainsi donc, premièrement, jugement ferme, ayant la valeur du jugement de Dieu même sur la réalité divine.
Est-ce tout ? Non pas ! — S'il ne s'agissait que d'une grâce d'illumination personnelle, nous pourrions en rester là. Mais, nous l'avons établi longuement, la connaissance prophétique de révélation est un charisme social. Il faut que les renseignements sur le divin dont bénéficie le prophète deviennent une norme pour l'humanité que Dieu entend instruire et édifier par cette voie. Pour que la révélation soit effectivement ce que Dieu veut qu'elle soit, il faut donc que le prophète exprime au dehors ce que dans son intérieur il juge Vérité révélée par Dieu, et cela d'une manière telle qu'elle puisse être transmise aux autres hommes, et devenir indéfiniment entre les hommes un objet d'échanges sociaux. — Autrement, l'intention salutaire du Dieu tout-puissant serait frustrée et toute la doctrine que nous avons jusqu'ici si laborieusement mise en évidence, n'aurait plus sa raison d'être.
Mais, s'il en est ainsi, le Charisme de la révélation doit couvrir la formulation elle-même des vérités révélées, dans le langage dont se sert le prophète, parlé ou écrit. Je n'ignore pas les résistances que cette conséquence, pourtant inéluctable, du caractère
social de la révélation, soulève chez nombre d'esprits contemporains. Après tant de détours savants pour spiritualiser et traduire psychologiquement la connaissance prophétique, n'est-ce pas un retour pur et simple à cette conception de la dictée, de la leçon dont le mot à mot est imposé, que nous avions feint d'écarter?
Peut-être certaine théologie de manuels, forcément élémentaire, n'est-elle pas à l'abri de ce reproche? En se proposant de garantir l'irréformabilité de la proposition du donné révélé qu'exige la notion de Dépôt, on ne se préoccupe pas toujours assez des voies psychologiques par lesquelles cette irréformabilité est assurée, et Ton donne l'impression d'un placage de formules dans l'esprit, ce qui n'est cependant, en aucune façon, la traduction des réalités.
Pour saisir sur le fait comment le prophète peut passer du jugement mental qu'il s'est formé dans la lumière divine à la formulation extérieure de ce jugement sous le couvert de la garantie divine, sans qu'il soit fait violence aux lois de sa psychologie, posons d'abord qu'il est naturel à l'homme, rempli de la conviction d'une vérité, de l'exprimer à ses semblables. De même que les concepts sont faits pour exprimer les réalités, les mots, entendus dans leur acception usuelle, sont faits pour traduire au dehors nos conceptions. Il y a là une suite toute naturelle, à laquelle suffit la spontanéité de l'esprit, agissant sous l'empire de la volonté, également spontanée, qui nous porte à formuler extérieurement ce que nous jugeons être la vérité.
Une fois la vérité révélée conçue dans la lumière divine, il n'y a donc pas de raison pour que le pro-
phète, conscient d'ailleurs de sa mission, ne cherche pas à la traduire au dehors. Que faut-il pour que cette traduction soit" divinement garantie? Il suffit, semblet-il, que ce travail de transcription s'opère sous l'irradiation continuée de cette lumière divine dans laquelle s'est opérée tout à l'heure la communication intime de la vérité révélée. De même qu'elle a dirigé le jugement du prophète dans la formation de ses énoncés mentaux, cette lumière dirige maintenant le même jugement dans le choix des expressions verbales ou littéraires qui conviennent pour traduire ce qu'il a conçu et affirmé. Il y a continuité, sous l'empire régulateur de la lumière divine, entre les efforts de l'esprit pour saisir et s'assimiler ce que Dieu révèle, et pour le traduire en énoncés. La garantie spécifique du passage infaillible de l'énoncé mental à la formule verbale réside tout entière dans l'évidence surnaturelle communiquée par Dieu. Rien n'est violent, tout est un, simple, harmonisé dans cette psychologie du prophétisme, qu'un seul mot résume : l'empire sur l'esprit humain de la lumière dans laquelle Dieu vit et se voit.
Évidemment, tout autour de cet axe essentiel de la connaissance de Révélation, nous retrouvons l'action divine en éveil. Sans doute, comme nous le disions, il est naturel au prophète comme à tout homme de communiquer sa pensée; mais ici, Dieu ne saurait se contenter de cette bonne volonté, fragile comme tout ce qui est humain. 11 faut que ses intentions sociales soient réalisées. Il pourvoira donc efficacement à ce que le prophète veuille effectivement traduire au dehors la vérité révélée. — Sans doute encore, la lumière opère par elle-même, mais il faut
que l'esprit juge sous son empire : Dieu bloquera, pour ainsi parler, Tesprit de son prophète, en face des signes expressifs de la réalité divine, Il le soutiendra de son influence active jusqu'à ce que sa lumière ait produit son effet, jusqu a ce que son voyant ait dénoncé, comme II l'entend, ce qu'il lui a communiqué. Mais, en tout cela, rien ne blesse le mode d'agir, qui fait de l'aflirmation humaine, tant intérieure qu'extérieure, un acte spontané et vital, puisque toutes ces pressions intérieures ne tendent qu'à assurer l'influence normale de la lumière intellectuelle sur l'esprit humain, fait pour elle.
Le cas que nous venons de développer est un cas typique. Qu'il y ait des cas exceptionnels, miraculeux, le cas du ravissement par exemple, où la volonté et lintelligence de l'homme voient leur exercice naturel suspendu, nous n'entendons pas le nier : nous reconnaissons aussi avec saint Thomas ' dans l'inspiration prophétique, des modalités diverses, des diminutifs, des succédanés incomplets, comme l'inspiration scripturaire par exemple. Nous ne pouvons, dans cette leçon, nous arrêter à ces détails. Aussi bien il est temps de conclure.
Nous nous étions proposé d'établir que le Donné révèle utilise le caractère de vérité absolue que nous avons revendiqué dans notre première leçon pour l'affirmation humaine.
C'était là le point de départ, jugé par nous indis-