‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 35 sur 130 · I. — Procès du ( Théologisme · texte numérisé non relu

I. — Procès du ( Théologisme

1. L'acte d'accusation. — Formuler en termes précis, définir^ le donné révélé, n'est-ce pas, dit-on, supposer que ce donné est un ensemble de propositions théoriques, miraculeusement révélées, destinées à être développées par une dialectique rigoureuse jusqu'à la fm des siècles ? Et, comme des propositions ne s'enchaînent rigoureusement que si l'on prête une valeur systématique aux termes, aux catégories, quelles contiennent, n'est-ce pas transformer la révélation et la religion en philosophie et en théologie révélées, n'est-ce pas du « théologisme »V

Le sens chrétien et le sens des réalités historiques s'entendaient cependant pour distinguer entre la valeur surnaturelle des énoncés, qui est révélée, et la \q\q\iv propre qui échoit aux énoncés du fait du sens technique de leurs termes.

Valeur surnaturelle et valeur propre des énoncés^ qu'est-ce à dire ?

La valeur surnaturelle d'un énoncé dogmatique consiste premièrement dans une équation ineffable avec l'ordre de la vérité surnaturelle. Cette équation est donnée dans l'expérience que nous avons du divin ; elle se retrouve dans les vues prophétiques par lesquelles cette expérience s'exprime spontanément. Elle consiste ensuite, et conséquemment, dans la valeur de ces vues pour diriger la vie spirituelle en l'harmonisant avec la réalité surnaturelle.

La valeur propre des termes est la valeur des idées et des jugements qui se rencontrent dans l'esprit de tel peuple, juif, grec, etc., à telle époque, en relation avec tel degré de culture, scolastique, humaniste, etc. ; c'est aussi la valeur des systèmes d'école, auxquels les termes abstraits sont empruntés^ — ou encore la valeur d'idées cosmologiques périmées, etc.

Le « théologisme » confond ces deux ordres de valeurs dans un seul système, et les dogmes, ainsi interprétés, représentent cette double monstruosité, d'un oracle prophétique qui a l'exactitude d'un théorème, — d'une science, dominée par un critère non scientifique.

Dans ces derniers temps, temps mauvais pour le Théologisme, depuis Galilée surtout, on a cédé sur les catégories cosmologiques. — Le terra in aeternum stat, la descente du Christ aux enfers, son ascension au ciel, n'ont plus été interprétés avec la même rigueur cosmologiqae. Mais on a maintenu les catégories philosophiques, plus difficiles à contredire, ou du moins pour lesquelles la contradiction est moins choquante. En réalité, il n'y a pas à distin-

guer 1 L'hybridité est identique, et les conséquences se valent.

Le « théologisme )>, consacrant divinement des termes scientifiques, est plein de danger tant pour la religion que pour la science; pour la religion, qu il fait passer de l'état d'expérience intime de Dieu, qui est son âme, à létat de connaissance intellectualiste et savante : c'est la mort de toute inspiration; — pour la science, qu'il domine, dans les esprits qui lui sont soumis, par les catégories consacrées, et dont il contrarie le libre progrès; — pour les deux, par le conflit fatal et sans issue qu'engendre leur rencontre sur un même terrain.

Tel est l'acte d'accusation dirigé contre le « théologisme ». Quels sont maintenant, selon le Modernisme, les moyens d'échapper à ces désastreuses conséquences?

2° Le remède serait de rendre à chacun ce qui lui appartient et d'abandonner la valeur propre des termes dogmatiques pour leur valeur collective de signification.

Valeur collective, qu'est-ce à dire?

Voici comment l'interprète notre truchement :

Dans une définition dogmatique, comme, du reste, dans les vues prophétiques primitives, ce qui est directement signifié, c'estl'aspect surnaturel du monde ; c'est aussi la conduite que provoque et dirige cette manière surnaturelle de le considérer. Et cela vaut pour tous les temps.

Les termes dogmatiques ne sont que le véhicule de cette valeur foncière; ils ne la représentent pas, mais l'enveloppent par des symboles. L'esprit du fi-

LE DOGME. 8t

dèle se sert de ces expressions symboliques comme d'instruments, qui réveillent en lui le souvenir des expériences primitives et typiques de la religion.

En suivant la logique de cette conception, on devient capable de restituer la véritable intelligence des définitions de TEglise.

L'Église n'a qu'un rôle, garder le dépôt. Elle le garde, en n'admettant comme expression de la foi que les formules primitives, en s'en tenant àl'apostolicité littérale. — Elle le garde, en repoussant toutes les altérations et conceptions du donné révélé que suscite sans cesse l'intellectualisme. C'est à ce titre, purement défensif, que les termes techniques et les discours dialectiques ont leurs légitimes entrées dans la définition dogmatique. Ils forment une enveloppe protectrice pour le noyau primitif. — Elle le garde, lorsqu'elle l'interprète, en se servant pour cela d'expressions nouvelles, l'accommodant ainsi aux mentalités successives qui aspirent à son intelligence. Le laisser en l'état serait l'exposer à être incompris ou faussement saisi, Il faut un commentaire. Mais ce commentaire n'a pas de valeur comme tel. Sa valeur est celle de l'affirmation primitive, qu'il protège à sa manière.

En définitive, le rapport du dogme à la Révélation est le rapport du contenant au contenu, de l'enveloppe au noyau. Il n'y a ni continuité ni homogénéité de structure entre l'enveloppe et le noyau, mais il y a une relation, somme toute, légitime et bienfaisante. Ainsi comprise, la définition de l'Église retrouve, dans l'économie de l'histoire de la révélation, la place et le rôle que la tradition primitive lui avait dévolus et reconnus et que les prétentions de l'Intellectualisme

théologique avaient compromis : Nihil innovetur nisi quod traditum est.

Page 1