Ibidem
Ainsi, d'une part, la nature justifie le sens commun; l'Eglise, d'autre part, s'adresse dans ses définitions à ce mode de connaissance naturel à Tiiomme. Non seulement la réponse qui table sur un tel accord est topique, c'est-à-dire résout l'objection, mais elle est vraiment fondée.
B. Critique. — Cependant, lorsque Ton considère l'intégralité des définitions de l'filglise, il semble bien difficile de faire rentrer certains cas sous la règle d'interprétation qui prend pour critère le sens commun.
1° Et d'abord, quoi qu'on dise, il y a dans certaines définitions de l'Église des termes techniques visés pour eux-mêmes. La preuve en est, d'abord, dans la précision philosophique des erreurs qu'ils tendaient à réfuter. Si l'on avait pris les expressions qu'on leur oppose dans leur signification de sens commun, les hérétiques auraient-ils été atteints? Héfélé raconte comment, à Nicée, lorsqu'ils virent poindre r^ixoouaioç, les évêques Eusébiens cherchèrent d'abord à faire définir la doctrine dans des termes de sens commun empruntés à la sainte Ecriture ; — puis, lorsqu'ils se virent seuls en face de la majorité du Concile, moralement contraints de souscrire, s'ils voulaient éviter une défaite, ils essayèrent de pallier le coup qu'ils allaient contribuer à se donner à eux-mêmes, et Eusèbe de Césarée proposa une explication atténuée, dont les termes élastiques semblent précisément rendre la signification du dogme défini tributaire du sens commun ^ . — Autre exemple : croit-on pouvoir établir
1 Histoire des Conciles, édit. Paris, 1907, t. I. p. 432-440.
que la décision du concile de Vienne sur l'ame rationnelle per se forma corporis [sans viser les controverses entre Scotistes et Thomistes sur la forme de corporéité et Tintelligence de la doctrine d'Aristote), n'a pas été rendue en fonction de la thèse aristotélicienne admise d'un commun accord? Ce serait, semble-t-il, lui ôter tout nerf.
D'ailleurs à voir la forme serrée d'un grand nombre de discussions conciliaires préparatoires aux définitions, la netteté des concepts en présence, disons plus, l'intention manifeste qu'ont les Pères, formant la majorité, de combattre le concept précis, qui leur est opposé, n'est-il pas clair que c'est le sens technique qui est en cause? que c'est son indivisible précision qui fait la portée de la définition, et qu'en lui substituant une interprétation floue on écacherait la pointe qui doit marquer la séparation du vrai et du faux. Je veux bien que les considérants préliminaires ne soient pas sanctionnés par le Saint-Esprit. Mais il y aurait, à tout le moins, une anomalie, à ce que. les Pères d'un concile ayant délibéré avec soin, comme il appert, du choix de tel terme, représentant telle idée précise, ce ne soit pas ce terme, tel qu'il résulte des considérants, qui soit visé par la définition et couvert par le Saint-Esprit ! Ce serait, au sein même de l'aiiirmation définissante des Pères du concile, une étrange scission, une équivoque inadmissible, les instruments ayant conscience et volonté de définir une chose, et le Saint-Esprit passant outre à leur intention, pour en définir une autre. Il semble donc que, sans prétendre sanctionner toute la systématisation à laquelle appartient un vocable technique, bien que ce vocable ne justifie son sens plénier que dans cette
systématisation, certaines définitions sont rendues en regard du sens technique; et que leur vérité ne peut, en conséquence, être saisie avec exactitude que si l'on connaît avec précision ce sens, — que toute traduction approchée manque le point visé par la définition. — que le sens commun n'y puisse atteindre ^
On donne des exemples fort nombreux où l'interprétation du sens commun est de mise : soit! mais, pour établir qu'il est la règle unique, il faudrait une énumération exhaustive, établissant partout et toujours la possibilité de l'appliquer. La méthode empirique ne prouve qu'au prorata de ses vérifications sur le terrain.
Voilà une première critique. Il en est une autre prise, non plus de certaines définitions de l'Eglise, mais du sens commun lui-même.
2° Que le sens commun soit l'arbitre du vrai et du faux, sur le terrain de la vie journalière, c'est ce que personne ne contestera sérieusement; qu'il nous mette en possession de notions courantes, de jugements spéculatifs mêmes, très avérés, que l'ensemble de ses vues sur le monde et la vie ait une cohérence suflisante, pour que tout le monde s'accorde sur le fonds de choses nécessaires à l'humanité, je l'accorde. C'est là son domaine. Mais au delà, quelle peut être sa valeur?
A première vue, les critiques qui lui ont été adressées ne manquent pas d'être plausibles. Le sens commun, dit-on, ne se distingue pas facilement de la connaissance vulgaire, et celle-ci est bien vacillante