‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 51 sur 130 · Eph., IV · texte numérisé non relu

Eph., IV

Admettons que cette physique périmée soit engagée par les expressions du Symbole. Est-elle visée pour elle-même ? Toute la question est là. — Or, il n'est pas difficile de dégager le sens visé pour luimême, de toute cette cosmologie. Etant donné que le Symbole des Apôtres, comme l'Evangile, n'a aucune prétention scientifique, mais s'affirme comme l'histoire du salut de 1 homme, l'acte du Christ qui est ici décrit ne peut être quun acte de Sauveur, une démarche sotériologique. Tout le contexte en fait foi. Peu importe que ceux qui ont eu à cet instant un contact spirituel avec le Christ ressuscité habitent ou non un Schéol souterrain. L'important est la signification, clairement insinuée, de l'universalité, même rétrospective, du salut apporté par le Christ ressuscité. La localisation est accidentelle, négligeable, pourrait-on dire. Cela n'a pas toujours été évident. — Soit! Il a fallu, ajoute-t-on. pour le rendre manifeste, le choc de l'Inquisition romaine avec Galilée. — Passe encore. Et qu'importe, si la chute de la catégorie cosmologique n'entraîne pas celle de la vérité sotériologique! D'un commun accord, l'Eglise et le sens commun des fidèles ont laissé dans l'ombre la localisation périmée et ont maintenu la divine réalité qui s'exprimait par cette métaphore. — Autant pourrait-on dire, sauf les réserves nécessaires pour maintenir l'objectivité des circonstances du récit de l'Ascension dans les Actes des apôtres, de la localisation du Christ glorieux dans l'Empyrée. La localisation supra-terrestre du Christ n'est qu'un symbole du même type que celui qui place le Christ à la droite, — notez bien, à la droite — du Père d'où il viendra juger les vivants et les morts. Ces locutions symbo-

liques sont transparentes. La doctrine impliquée est celle que toute la tradition respire : la souveraineté du Christ glorieux. Il suffit d'un peu de bon sens chrétien pour opérer la substitution, établir l'équivalence avec d'autres passages, dans lesquels, selon la pensée de saint Augustin, les faits exprimés symboliquement quelque part, se retrouvent littéralement signifiés. C'est l'application de la règle populaire : l'un de mes sens me représente-t-il un bâton brisé, la fat^ulté qui centralise les impressions de tous les sens îe redresse aussitôt. L'analogie avec les données communes de la foi offre, en effet, un point de repère fixe. C'est sur elle que se guide l'Église dans ses réaffirmations explicatives; et, dès lors, dans le cas présent, le fidèle ne se trompe pas en se guidant à son tour sur son sens commun pour diagnostiquer le sens voulu par l'Église.

Ainsi donc, dans ces deux premiers cas, des données de fait, et des données notionnelles non réductibles à l'être, les affirmations de l'Église font appel au sens commun pour définir la Révélation, et le sens commun suffît au fidèle pour entendre la signification du dogme. Pouvons-nous appliquer ce critère au troisième cas, où l'Église entend utiliser des concepts proprement philosophiques?

Troisième cas. — Si les assertions révélées affirment les réalités divines en notions assez universelles pour être reconnues comme catégories nécessaires de l'être, ou tout au moins réductibles à ces catégories par une analyse métaphysique rigoureuse, les affirmations définissantes de l'Église qui utilisent ces catégories, leurs liaisons, et les inférences nécessaires

quelles fondent, seront irréibrmables, non seulement dans leur teneur matérielle, mais encore dans leur expression conceptuelle. En d'autres termes, les catégories de l'être dans lesquelles s'exprime la définition, et leurs appartenances, seront désormais et pour toujours solidaires de la vérité dogmatique. Pour ne pas rester dans le vague, citons comme exprimant les catégories de ce genre, les termes : per^ sonne, substance, nature; comme exprimant les liaisons de ces catégories, les termes : transubstantiatioriy consubstantialite ; comme exprimant les inférences nécessaires basées sur les catégories, les doctrines des deux volontés du Christ, conséquentes à ses deux natures, — de l'unité de rintelligence divine, du vouloir divin, des opérations de Dieu ad extra, nonobstant la pluralité des personnes.

A première vue cette position parait exagérée et contradictoire.

Exagérée, — car, n'est-ce pas accorder à des catégories s^'stématiques, prises dans leur sens technique, la valeur de consécration divine que communique la Révélation aux seuls énoncés primitifs? Or cest là rendre solidaire d'une invention humaine la révélation, c'est compromettre la parole de Dieu.

Contradictoire, — car c'est abandonner le truchement universel du sens commun qui seul rendait accessible à tous l'intelligence d'un objet fait pour tous, — bien plus, — que tous, sous peine de damnation, sont obligés de croire.

Je maintiens cependant que le sens de certainedéfinitions de l'Église est solidaire de la signification métaphysique de certains termes : mai>s je n'admets pas pour cela qu'elles dépendent d une philo-

Sophie, qu'elles soient conditionnées par un système métaphysique : — pas plus que je ne rejette, pour leur formulation et leur intelligence, le critère du sens commun, non point à vrai dire du sens commun expérimental qui ne connaît que des faits concrets, mais de ce sens commun intellectuel, que les Scolastiques nommaient l'intuition intellectuelle, et Vhabitus des principes premiers, qui n'est autre que le mouvement spontané de l'intelligence humaine identique chez tous, réagissant en présence des aspects les plus fondamentaux du Réel.

Gomment concilier ces assertions opposées?

Rappelons d abord que, quoi qu'il en soit du rapport de pure analogie qui existe entre l'Être divin et l'être, objet naturel de notre intelligence (question que nous traiterons dans la prochaine leçon), c'est sous les espèces de l'être que, fatalement, le Divin est l'objet de l'aiBrmation humaine. L'alTirmation à forme humaine, que constituent les définitions de l'Église, ne peut échapper à cette loi. Or, qui conçoit l'être, souscrit par le fait même aux catégories nécessaires de l'être. Que ce soit de gaîté de cœur ou avec répugnance que l'on accepte l'idée d'une solidarité entre l'expression authentique du Divin dans certaines définitions de l'Eglise et les concepts purs qui explicitent l'être en tant qu'être, la nécessité de le faire ne s'en impose pas moins. Tant que l'intelligence humaine aura pour horizon l'être, que son acte sera de dire ce qui est, l'affirmation des catégories de l'être sera fatalement impliquée, que ce soit consciemment ou inconsciemment, dans l'affirmation humaine du Divin, fût- elle, comme dans la connais-

sance de révélation ^ l'instrument du Saint-Esprit, ou, comme dans la définition dogmatique, appuyée sur son assistance infaillible-. Parfois même les catégories trahiront leur présence, jusqu'à s'incorporer explicitement à la teneur des définitions. Dans ce cas, semble-t-il, la solidarité est définitive : on a atteint le tuf des expressions possibles du mystère divin en fonction de l'être, des ressources de la connaissance humaine comme telle. Et voilà l'argument, imprescriptible, ce me semble, qui me fait affirmer cette solidarité.

Mais alors comment sauver et garder la parole de Dieu de tout conditionnement vis-à-vis de l'analyse de système qui dégage et justifie les catégories de l'être? Comment l'Église peut-elle définir en termes de catégories sans définir cette analyse, sans canoniser une philosophie?

Le voici :

Les catégories de l'Etre , avant d'être réduites , par l'analyse métaphysique, à n'être devant l'esprit, comme elles le sont en soi, que de pures appartenances de l'être, des explicitations de Ce qui est, sont perçues spontanément par l'intelligence intuitive, qui est le lot commun de tout homme venant en ce monde. 11 nous est arrivé à tous de concevoir à l'occasion de la répétition de certains phénomènes, par exemple de la rencontre d'objets qui avaient raison de tout vis-à-vis de certains autres qui avaient raison de partie, la notion indéfiniment applicable

\. Cf. p. 66.

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