‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 59 sur 130 · Cajet.vn, op. cit., q. U, p · texte numérisé non relu

Cajet.vn, op. cit., q. U, p

également. Quand je dirai : Dieu est parfait, je ne me débattrai donc pas dans l'équivoque. Ma proposition sera vraie et exclusive de sa contradictoire. J'en aurai la certitude de par le droit qu'a l'être de se réaliser dans l'absolu, de par le droit qu'a l'être contingent d'exiger cette réalisation de fait, sous peine de demeurer un scandale intellectuel.

Évidemment la présence au bout de notre regard intellectuel de ces réalités conceptuelles, l'être, la perfection, l'unité, etc., qui appartiennent à deux mondes, suppose que notre nature intellectuelle est très spéciale, elle aussi située aux confins de deux mondes. Et c'est bien ainsi qu'il nous faut la concevoir avec saint Thomas. Sous l'intelligence qui se sert des sens et qui utilise les objets sensibles il y a dans l'homme l'intelligence pure et simple, intellectus ut intellectus, faculté propre de cette réalité conceptuelle de l'être, que nous disons analogue au fini et à l'infini, capable d'être réalisée dans l'un et dans l'autre, proportionnellement, jamais univoquement ^ . Cette intelligence n'est pas une abstraction ; elle est sans doute enveloppée chez nous par toutes ces conditions d'exercice qu'exige notre nature semi-corporelle. Mais c'est elle, la vraie faculté intellectuelle incapable ici-bas d'avoir une opération qui ne soit pas mélangée d'imaginations sensibles, et cependant ca-

1. Je n'admets pas que l'intelligence en soi se définisse d'emblée, la faculté du divin, comme le prête à saint Thomas M. Rousselot, dans sa thèse V Intellectualisme de saint Thomas. C'est la faculté de l'être, de l'être distribuable par analogie dans les deux ordres de réalités, la divine et la contingente. Et c'est là la vraie pensée de saint Thomas, comme l'explique à souhait Cajetan dans son Commentaire De Ente et Essentiâ. L'auteur de la thèse en question ne pouvait s'en apercevoir, parce que sa notion de l'analogie de proportionnalité ne se prête pas à cette conception.

pable, à travers tous ces nuages, de dégager et de fixer une représentation spirituelle, en puissance de réalisation dans l'infini, le concept de l'être comme tel.

Une conséquence de cette correspondance sera l'assurance des scolastiques, lorsqu'ils formeront des propositions sur l'essence divine. Il semble qu'ils manient, dans leurs formules, l'être de Dieu, sa nature, ses attributs, comme s'ils en avaient l'intuition ou la démonstration directe. C'est leur droit, dès lors qu'ils n'usent que de concepts universels comme l'être, et respectent les lois du procédé analogique. Au point de vue Véritéy tout se passe dans leurs énonciations, comme s'il s'agissait d'un réel ordinaire. Ce qu'ils disent, ce qu'ils déduisent et concluent, est vrai, car c'est fondé sur l'Etre divin. On ne saurait donc les blâmer : mais on estimera davantage ceux qui, à la rigueur de la méthode, joindront son intelligence profonde : l'assurance dialectique de certains scolastiques fait peur, comme la dextérité de prestidigitateurs qui manieraient, sans en connaître le prix, des objets d'art précieux et fragiles. Seul le vrai philosophe et le vrai théologien rassurent, parce que l'on sent, qu'à travers les échanges dialectiques, transperce sans cesse, devant leur regard intellectuel, l'altitude inaccessible de l'Etre divin.

Telle est la méthode d'analogie qui intercale entre le symbolisme et l'anthropomorphisme une connaissance vraie, disons rigoureuse, car elle l'est dans son genre, du Réel divin.

Nous ne prétendons pas d'ailleurs que cette con-

naissance rigoureuse soit la seule que nous puissions avoir du Divin. Une fois mis en place ces énoncés analogiques, qui sont comme l'armature fixe de notre connaissance de Dieu, il est possible de faire sa part au symbolisme et à l'anthropomorphisme, de s'en servir pour revêtir les lignes de fond de l'édifice, l'étoffer, et lui donner une consistance devant le regard de l'être Imaginatif que nous sommes.

Mais ce ne sera ni du symbolisme ni de l'anthropomorphisme arbitraires. Le symbole qui a ses entrées dans la Philosophie de Dieu, c'est la métaphore. Elle diffère du symbole pur en ce qu'elle est primitivement suggérée par la réalité, tandis que le symbole est quelconque. Prenons l'exemple classique : Vous me dites : Ce lion s'élance. Je ne comprends pas ou je risque de comprendre de travers. Mais vous me montrez dans un récit d'Homère Achille s'élançant avec furie. Je comprends maintenant ce que vous vouliez dire. La métaphore a son point de départ dans la réalité. Quand il s'agit de Dieu, le point d'attache réel des expressions métaphoriques, par lesquelles nous essayons de le représenter, est formé par les énoncés analogiquement vrais qui le concernent.

C'est ce fond solide, mais nu, que l'intelligence entreprend de revêtir, en appelant à son secours les ressources humaines du sens et de l'imagination. Pourvoyeurs attitrés de notre connaissance de Dieu, les sens chercheront dans la nature les images les plus nobles, les teintes les plus harmonisées, les saveurs, les odeurs les plus délicieuses, et de tout cela, sous la direction de l'intelligence, ils tisseront un vêtement splendide à la Divinité. Comme des ma-

nœuvres, qui pressentent la beauté du travail d'art auquel les aiguillonne un architecte sublime, vous les voyez s'empresser avec un zèle joyeux : ils se hâtent, ils semblent craindre de ne pas fournir assez ; ils entassent les matériaux, ils fouillent la pierre, ils la polissent, ils la mettent à la place fixée par le maître, cherchant déjà du regard une autre pierre qu'ils feront plus belle, qu'ils ciselleront mieux, qui fera mieux resplendir l'idéal entrevu. Voyez-les plutôt au travail sous la direction d'un Augustin.

« Qu'est-ce donc que je sens? Quel feu brûle mon ■cœur? Quelle lumière irradie dans mon cœur? O feu qui toujours brûle et jamais ne s'éteint, enflammemoi! 0 lumière qui toujours brille et jamais n'a de défaillance, illumine-moi! Puissé-je être consumé par toi, sainte flamme ! comme tu brûles doucement, comme discrètement tu brilles, comme il est bon d'être consumé par toi! Malheureux ceux que tu ne consumes pas! .Malheureux ceux que tu n'éclaires point! O lumière véridique qui éclaire l'Univers et dont l'Univers est plein... 0 béatifiante lumière, qui ne peut être vue que par des yeux très purs. Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Purifiemoi, force purificatrice, guéris mes yeux... Arrache de mes yeux les écailles de mon antique aveuglement par le rayonnement de ta lumière , splendeur inaccessible, afin que je puisse voir sans éblouissement, que je voie la lumière dans ta lumière. Ah merci, ma lumière, voilà que je vois! Qu'elle se dilate, ma vue, ô Seigneur, par ton secours. Ecarte bien mes paupières pour que je voie les merveilles de ta loi, toi qui es admirable dans tes saints. Merci à toi, ma lumière, voilà que je vois, mais... avec un

miroir, dans une image ! Quand donc face à face ^ ? » Sont-ils assez heureux les sens qui doivent fournir des images pour un semblable usage! Et quelles ressources inconnues dans ces braves serviteurs! Quelle richesse d'information pour l'âme en quête du divin! quels trésors de jouissances pour Tâme d'un saint qui contemple, d'un théologien qui met à la racine de son travail le désir du Bien souverain, qui ne pense et n'écrit que pour serrer de plus près, avec les images venues des sens, la sainte réalité qu'il a l'ambition de posséder!

II. — Application de la méthode d'analogie à l'interprétation des formules dogmatiques.

Est-il possible de transporter dans l'interprétation du donné révélé et des formules dogmatiques, la rigueur du procédé analogique? — D'une part, en effet, le Surnaturel, visé principalement ici, exclut, par définition même, toute mainmise sur lui par la nature. C'est la vie de Dieu, dans tout ce qu'elle a de plus intime, qui nous est révélée. C'est l'objet propre de la connaissance infinie ! Comment serait-il atteint par la connaissance de l'homme? — Suivez l'idée d'un seul Dieu en trois personnes. La connaissance naturelle arrivait, sur ses sommets, à l'affirmation de la personnalité divine. Et voilà que la révélation renverse l'échafaudage péniblement dressé jusqu'à cette hauteur, contredit, semble-t-il, le résultat le plus ferme du procédé analogique, ouvre et brise ce que nous devions regarder, d'après les lois de notre pensée, comme l'indivisible absolu, et nous montre ce que nous nom-

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