‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 61 sur 130 · Isaie. L · texte numérisé non relu

Isaie. L

l'objet de la révélation en dehors de nos prises, se retournent en faveur de la connaissance analogique. Dieu est mystérieux dans son fond. N'est-ce pas le premier dogme de l'Analogie? Les affirmations qu'il émet sur lui-même contredisent ce que nous disions de plus épuré à son sujet. N'est-ce pas ce que nous devions pressentir, puisque, ce que nous disions à son sujet, nous le posions dans l'éminence divine où tout le morcelage de nos affirmations se fond dans une unité supérieure absolue? — Nous n'avons plus, pour correspondre avec ce nouveau domaine du révélé, la hausse de la causalité. Je le veux bien, en ce sens que nous ne pourrions jamais nous élever des créatures à la connaissance, même analogique, de l'essence intime de Dieu; mais, si Dieu lui-même fait descendre, pour ainsi parler, ces divins et inaccessibles secrets au niveau de nos pauvres mots, s'il exprime sa vérité incréée dans nos catégories, — la correspondance n'est-elle pas plus certaine et plus effective, que si elle était établie par cette loi de la causalité, lumineuse, à la vérité, du côté où pose l'échelle, du côté de l'insuffiisance du créé, mais qui se perd, à l'autre extrémité, dans les perspectives du mystère divin, — en sorte qu'assurés que nous sommes que l'autre bout repose, nous ne saurions dire exactement ni où, ni comment? Ici, tout au contraire, c'est « l'autre bout », c'est Dieu, qui, se connaissant lui-même en pleine lumière, nous affirme que ce mystère divin est rendu avec vérité, dans la mesure où il a jugé bon de nous le trahir, par les énoncés révélés et les formules du dogme. Mais, pour être rendu avec vérité, il ne faut pas qu'il soit rendu en symboles qui souffriraient autant d'interprétations qu'il y aurait d'interprètes,

puisque le symbole est arbitraire. Il ne faut pas non plus qu'il soit rendu uniquement en métaphores, la métaphore n'étant éclairante, que si l'on a par ailleurs, pour l'interpréter, une connaissance positive de ce qu'elle revêt. Il ne faut pas, d'autre part, aller jusqu'à l'univoque, tailler les mystères divins à la mesure de nos propres conceptions, matérialiser l'Esprit. Que reste-t-il, sinon le procédé analogique, qui fait sa loi du Mystère, et cependant cherche à le viser indirectement, en prenant son point d'appui dans les perfections créées que l'analogie de l'être, prolongée et enrichie par les affirmations révélées, nous oblige à concevoir en Dieu?

Nous sommes donc amenés à utiliser le procédé analogique dans l'interprétation des Dogmes révélés. Le temps dont je dispose ne me permettra de développer qu'un seul exemple de cette application. J'essayerai ensuite de faire rayonner la méthode qu'il aura rendue sensible sur l'ensemble du dogme.

Prenons donc comme exemple le dogme d'un seul Dieu en trois personnes, et spécialement, dans ce dogme, car il peut être considéré à bien des points de vue, l'aspect qui nous est présenté par ce mot Trinité. Nous allons chercher à dégager par la méthode d'analogie l'élément d'information sur le Divin que contient cette formule : Dieu est trine.

Et d'abord, en bon analogiste, saisissons bien dans sa valeur de signification humaine le terme qui est donné par le dogme comme la base de l'interprétation analogique. Trinité, qu'est-ce à dire? On peut

l-e définir en l'opposant à « triplicité ». Des deux côtés nous trouvons l'idée de trois choses — mais Trinité implique l'idée d'une unité permanente, assurée, foncière et intime entre ces trois choses. « Ah, voilà la Trinité », disons-nous lorsque nous voyons passer trois personnes si intimement unies, qu'elles semblent inséparables. Nous n'en dirons pas autant d'une certaine « Triplice », à laquelle vous m'excuserez défaire allusion ici, en raison de la topicité de l'exemple quelle fournit. Nous sentons trop bien que de telles « triplices » ne représentent qu'un groupement momentané, comme tout ce qui unifie les intérêts politiques essentiellement mobiles. Triple signifie, en effet, à parler exactement, la simple juxtaposition de trois termes sans unité foncière, naturelle. Trine implique cette unité foncière^. Voilà la perfection, car c'en est une, que nous sommes invités par la formule dogmatique, par le Dieu révélateur qui s'exprime par elle, à concevoir en Dieu. Voilà notre base d'analogie.

Essayons, à sa lumière, de nous donner une idée du Divin. Nous n'y arriverons qu'en dégageant de l'idée de trinité créée, un concept qui transcende le créé, le contingent, le fini, qu'en Tanalogisant si l'on peut ainsi parler. La chose n'est pas impossible, car l'unité est précisément Tune de ces propriétés réductibles à l'être, la donnée analogue par excellence.

Pour y arriver, remarquons d'abord que nous ne devons pas douter que la perfection rendue par ce mot : trinité soit formellement en Dieu. La foi nous dit, en effet, que Dieu est trine. Et cette attribution

\. Cf. Summa theoL, I*, q. XXXI, a. 1. Utrum sit trinitas in divinis?

a tous les caractères d'une attribution de propriété caractéristique, et donc formelle. Pour rendre analogue notre idée de la trinité, nous avons donc le droit de fairo fonds sur les exigences antérieurement connues par la philosophie de l'être divin en matière d'attributs divins. Or, ces exigences sont assurément qu'une unité de trois personnes ne peut être conçue en Dieu, si le principe de cette unité est accidentel ou extérieur à Dieu. C'est ce mode accidentel d'union qui a lieu dans nos « trinités » terrestres, si foncièrement unies qu'on les suppose. Mais en Dieu, tout est substantiellement un. Il nous faut donc concevoir la notion de trinité comme pouvant s'interpréter soit d'une unité accidentelle de trois personnes, soit d'une unité substantielle, et comme indifférente à l'une et l'autre réalisation. Rendue à ce degré d'élaboration, la notion de trinité est une notion analogue, elle désigne une perfection que n'épuise pas la nature créée, qui est en puissance de réalisation dans le monde absolu, dans l'ordre divin. Nous pouvons donc l'affirmer de Dieu. Mais comment? 11 nous reste à en faire l'aveu.

Que peut bien être la distinction des trois personnes dans l'unité d'une même substance? Ici-bas, autant de personnes, autant de substances individuelles. C'est précisément en cela que s'affirme la valeur éminente du groupement trinitaire divin. Il nous présente trois êtres subsistants qui sont, si l'on peut dire, un seul individu substantiel. Ici, notre regard qui se trouvait jusqu'alors conduit et guidé par notre base analogique, se trouble, et confie au mystère l'enchaînement des termes que le dogme l'a amené à concevoir. La « voie d'éminence » achève ce

que « la voie de négation » et la « voie d'affirmation » avaient commencé.

Prétendra-t-on qu'à suivre cette marche ascendante nous n'avons rien appris? Nous avons d'abord appris à faire des différences. Avec ce que nous avons saisi, je possède un moyen d'échapper au Trithéisme et au Modalisme.

De plus, nous avons appris à percevoir la vérité de la formule dogmatique en question, je ne dirai pas absolument en connaissance de cause, car la divine réalité, qui fonde la rectitude de mes démarches intellectuelles, m'échappe toujours, mais cependant, dune certaine façon, en connaissance de cause, si l'on peut appeler causes les exigences d'un concept humain, autorisé par la révélation à prétendre à sa réalisation en Dieu. Tel est le concept de trinité, puisque c'est un dogme que Dieu est trine. Nous n'avons fait autre chose quanalyser ce concept, que de le dépouiller de ce qui le rendait solidaire de sa réalisation contingente, que de le rendre transcendant à Tordre du créé, pour le transposer ainsi, selon les procédés analogiques justifiés dans la première partie de cette leçon, dans l'absolu divin.

Je vais essayer maintenant de manifester le rayonnement universel de l'analogie en matière dogmatique, point de vue capital dans la connaissance du surnaturel, quoique souvent plus ou moins méconnu des théologiens comme des fidèles.

Messieurs, quand nous avons à entendre, dans leur juste sens, des dogmes de l'Église, quels qu'ils soient,

sous-entendons toujours la proportion analogique.

S'il s'agit des réalités divines en elles-mêmes, la nécessité en éclate, vous venez de vous en rendre compte. Si épurés, si clairs, si compréhensibles que paraissent les termes, si justifiées que soient leurs liaisons, si solides que soient leurs synthèses, ne prétendons jamais en avoir une connaissance à niveau — de piano. Sans doute, servons -nous de notre sens commun spontané, ou encore analysé par une philosophie humaine qui n'ait pas rompu avec lui. Mais une fois en possession humaine du sens dans lequel l'Église définit son dogme, ne croyons pas en avoir Tintelligence définitivement vraie, si nous ne plaçons pas dans le mystère la réalité divine qui le fonde.

Prenez les faits mêmes de la vie du Christ, qui furent accessibles aux premiers témoins dans leur enveloppe phénoménale : naissance, souffrance, passion, mort; prenez le moindre geste du Christ : il y a là un mystère, une effluve sortie de l'intérieur de Dieu, une essence divine que vous n'atteignez pas. Tout cela est acte du Christ-Dieu, tout cela est de l'éminent et du divin dans son essence profonde. C'est en toute rigueur de termes que la piété populaire appelle ces scènes simples des mystères, que nous disons : les mystères du Rosaire.

Pareillement, « l'Église est une société, les sacrements sont des signes, la grâce sanctifiante est une réalité intime à l'homme, la charité est une vertu », tout cela est vrai, mais n'est pas vrai absolument de cette vérité obvie, de sens commun, que l'on croit y voir à première vue. Il faudrait dire par exemple : ce que sont des signaux dans l'ordre de la vie hu-

maine, les sacrements le sont dans îê plan de la vie surnaturelle. Avez-vous vu jamais, en effet, des signaux qui opèrent efficacement et d'eux-mêmes ce qu'ils signifient? Et qu'opèrent-ils? du divin, une participation dans notre vie de la vie divine ellemême. Ce qu'est un sacrement dans son essence intime, est aussi inaccessible à notre intelligence que la Sainte Trinité. Le mystère au fond est le même.

J'ai lu dans un théologien, d'ailleurs célèbre, ce programme qui m'a surpris : « Je hais, déclare-t-il, cette manière de traiter les questions philosophiques et théologiques, qui, à chaque difficulté soulevée dans l'Ecole, répond en invoquant le mystère. N'estce pas rendre les choses de la foi incroyables, inaccessibles à tous, que de chercher ainsi à persuader que ce qu'on expérimente est autre que ce qu'on expérimente ^ ? »

Je ne voudrais pas, à la vérité, répondre, par un appel au mystère, à chaque objection scolastique. Et cependant ce recours à l'expérimentation pour rendre les choses de la foi accessibles à tous, me déplaît profondément : et ma réprobation s'accentue quand je vois de quelle manière on applique aussitôt ce critère : « Un paysan, dit-on, ne perçoit aucune différence dans son adhésion quand son pasteur lui propose une vérité de foi ou une hérésie. Donc il n'y a pas de différence constitutive entre ces deux assentiments 2. » — Eh bien, non ! il y a tout au moins, lorsque l'on croit la vérité révélée, l'influence reçue du témoignage de Dieu! Celui qui croit au Fils de Dieu,

t. J. de Lugo, De fide, disp. I, sect. i, n. 38. :2. Ibidem, n. 39.

(lit saint Jean, a en soi-même le témoignage de Dieu ^ Or ce témoignage intime n'est pas du même ordre que le témoignage humain. Il est plus grand, majus est; qu est-ce à dire? Qu'il porte sa preuve en lui-même, répond le contexte -, que Dieu, par conséquent, dans ce témoignage, opère en Être premier. Or, c'est là une prérogative qui met un tel témoignage dans l'ordre des appartenances divines, du surnaturel, du mystère. Nous ne saurions jauger la rature intrinsèque de la foi surnaturelle d'après les règles qui font accepter le témoignage humain. A proprement parler, on n'expérimente pas Dieu, ni ses influences intimes. Et l'estimable théologien dont je parle l'a expérimenté à ses dépens. C'est parce qu'il avait identifié substantiellement foi naturelle et foi surnaturelle, qu'il a pu concevoir la seconde comme de structure syllogistique. La théorie de la foi discursive est aujourd'hui abandonnée de tous. C'est la revanche de la connaissance analogique méconnue.

Croit-on vraiment rendre incroyables les choses de la foi en les disant mystérieuses? inaccessibles, parce qu'on les dit autres que ce que nous expérimentons à leur sujet? Il est possible que l'on ait pensé cela à une époque et dans des milieux de plat nominalisme scolastique. Mais aujourd'hui, n'est-ce pas le contraire ?

Ecoutez ce qu'écrit à ce sujet un moderniste bien connu :

« La formule ecclésiastique n'est pas vraie absolument, puisqu'elle ne définit pas la pleine réalité de

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