‹ Le donné révélé et la théologieChapitre 71 sur 130 · Cf. la note qui se trouve à la fin de cette leçon · texte numérisé non relu

Cf. la note qui se trouve à la fin de cette leçon

Pour éclairer tout ceci, prenons un exemple, l'exemple classique de conclusion théologique qui nous est offert par saint Paul dans la première Epître aux Corinthiens, chapitre xv. Saint Paul raisonne ainsi.

Il y a solidarité, dans un ordre de choses donné, entre le premier et ce qui le suit, entre le premier-né et ses frères. Exemple à l'appui : la solidarité, dans le péché originel, d'Adam et de sa postérité;

Or, c'est comme premier né d'entre les morts que le Christ est ressuscité ;

Donc, il y a solidarité dans l'ordre de la résurrection entre Jésus-Christ et les hommes morts.

Plus simplement : si le Christ est ressuscité, tous ressusciteront.

Donnons que la mineure de l'argument soit de foi. Elle Test, semble-t-il, pour saint Paul. La majeure, sous sa forme universelle, est rationnelle. Et l'exemple, tiré du péché originel, étant particulier, bien qu'appartenant à la révélation, ne la fait pas sortir de sa valeur rationnelle.

Il est clair que la résurrection universelle est quelque chose de nouveau par rapport à la résurrection du Christ, qu'elle n'y est contenue que comme dans sa cause ^ , que tout l'effort de saint Paul consiste grâce à ce moyen terme : solidarité entre le premier dans un ordre donné et ses dérivés^, à actualiser devant son esprit et les nôtres, les virtualités de cette

1. Melius dicendum quod sit locus à causa. Saint Thomas, in I Epist. ad Cor., c. xv, lect. 2».

2. Il est très curieux de voir saint Thomas mettre en évidence le principe, sur lequel repose l'argumentation de saint Paul, dans son article : Ulrum Christi resurrectio sit causa nostrae resurrectionis? Summa theoL, Supplément um, q.LXXVI, a. i, sed contra. Ce principe n'est autre que la maxime aristotélicienne : Illud, quod est primum in quolibet génère^ est causa eorum, quae sunt 2>ost.

cause de résurrection qu'est le Christ se ressuscitant lui-même. Nous avons affaire, il n'y a pas à en douter, à un développement neuf, original. Cela ne fait pas du reste de difficulté dans le cas actuel, puisque tout le raisonnement avec sa conclusion, étant le fait dun apôtre inspiré, et contenu dans un document qui lest également, fait partie du Dépôt révélé. Mais pourrat-on en dire autant des conclusions de même genre que feront des théologiens sans garantie personnelle d'inspiration?

Jai lu tout ce que les théologiens ont dit de meilleur sur ce sujet. Leur principale préoccupation semble être de garder à une partie des conclusions théologiques une valeur de facteur dogmatique, de faire pour ainsi dire la part du feu, et d'abandonner le reste au pur discours théologique, qui ne donnant que de l'inféré, du conclu, n'aboutit jamais de soi à un objet de foi, capable d'être incorporé au dogme. Mais il se trouve que ce « Reste » est en partie constitué par des vérités virtuellement révélées, qui ont été définies de fait par l'Eglise. Qu'on lise les canons si détaillés, si explicites, du Concile de Trente et l'on en aura, à mon avis, la preuve évidente.

Que sauve-t-on, en effet? D'abord les conclusions théologiques qui sont vis-à-vis de certaines vérités de foi comme des parties vis-à-vis d'un tout. Tout pape est infaillible, donc Pie X est infaillible, etc. Ensuite les conclusions qui sont actuellement impliquées, comme des effets dans leurs causes propres, immédiates, en acte de les produire, dans certaines vérités de foi. Exemple : le Christ est mort pour tous les hommes, donc il est mort pour les non-prédestinés,

donc les non-prédestinés ont une grâce suffisante pour se sauver. Enfin, les conclusions théologiques, dérivant de deux vérités de foi, s'emboîtant exactement l'une dans Tautre, comme des prémisses de raisonnement. Pourvu qu'on n'insiste pas sur le côté logique de leur mise en lumière, qu'on regarde aux réalités , il est clair que l'on connaît ces conclusions sans sortir de la révélation, qu'elles font partie de la révélation réellement, bien qu'elles y soient cachées, implicites, avant le rapprochement ^

Et c'est à peu près tout. Sans doute , ces acquisitions sont précieuses, mais l'on est effrayé de toutes les conclusions théologiques, dont la doctrine est cependant définie, qui demeurent en dehors de ces cadres.

Pour celles-ci, certains théologiens ont en conséquence, recours à une autre distinction. Il y a, disentils, deux sortes de virtuel, le virtuel implicite et le virtuel proprement dit 2. Dans le premier cas, le raisonnement n'est qu'un procédé de mise en évidence : en réalité, il n'est donné par le raisonnement que des explications du Donné révélé, et ces explications fournies, tout s'éclaire de soi. Dans le deuxième cas, au contraire, la conclusion ne vaut qu'en vertu du raisonnement, et donc n'atteint jamais à la valeur d'un principe de foi, ne sera jamais que de la théologie.

Donne-t-on des exemples du premier ordre de vérités? Tous ceux que j'ai rencontrés m'ont paru retomber dans le compartiment déjà mentionné des conclu-

1. On trouvera un l)on résumé des applications de cette notion du développement dans le dernier article de M. de Grandmaison sur ce sujet, Rev. prat. d'ApoL, 15 sept. 1908, p. 890 suiv.

2. Ibidem, p. 896, cf. Jean de Saint-Thomas, Cursus theoL, q. I, a. iv, n. 10, § unde colliges.

sions comprises dans les énoncés révélés, comme des parties dans un tout, comme des cas particuliers dans la loi universelle qui les régit, comme des effets dans la cause qui est en train de les produire ; — ou encore appartenir aux développements par voie d'expression en termes techniques et abstraits, d'assertions conçues d'abord en termes concrets, ce qui ne rentre même pas dans le compartiment du développement par voie de conclusion théologique proprement dite.

Il est vrai que l'on donne parfois pour les reconnaître un signe a posteriori très commode. Ce sont celles, dit-on, qui ont été consacrées de fait par une définition dogmatique. Comme l'Eglise, en définissant, ne fait pas de logique, qu'elle déclare simplement appartenir au Dépôt de la Révélation ce qu'elle définit, il est clair que, sous son apparence dialectique, le raisonnement qui aboutit à une conclusion théologique définie, cachait une inclusion ; que le syllogisme n'avait qu'une valeur explicative et non déductive.

Cette manière de distinguer après coup les raisonnements capables de concourir au développement dogmatique de ceux qui ne le peuvent pas coupe court à toutes les difficultés; mais elle n'éclaire guère la question, car ce qui serait intéressant c'est de savoir comment il se fait que, de deux inférences également caractérisées, celle-ci peut donner lieu à un dogme, celle-là, non. On voudrait un critère interne qui expliquât a priori la continuité des deux états. Or, on ne nous donne qu'une affirmation. Et ce qui est plus grave, cette affirmation semble en contradiction avec ce qui est le génie propre d'une conclusion proprement dite, qui est d'offrir du nouveau, sinon au point de vue de la vérité en soi (qui est ce qu'elle est, indé-

pendamment de nos raisonnements), du moins à celui de la vérité pour Tesprit qui, sans cela, ne se donnerait pas la peine de discourir et de raisonner.

Voilà ma difïiculté. Et elle suffit pour me porter à concéder, salvo meliori judicio, que, si Ton maintient la conclusion théologique sur le terrain du raisonnement intellectuel qui est le sien, il n'y a pas lieu de distinguer entre inférences à partir d'un virtuel implicite et inférences à partir d'un virtuel tout court.

Dirons-nous donc que les conclusions théologiques, du moins celles qui sont en matière nécessaire, offrent de soi une matière apte à la définition dogmatique, qu'elles sont des facteurs dogmatiques efficaces? Dirons-nous qu'il faut universellement tenir, comme Cano et Vasquez, — conscients sans doute, la remarque est de M. de Grandmaison. des exigences et de la portée des définitions émanées en fait du Magistère ecclésiastique, — que les conclusions théologiques représentent de soi une matière définissable? Ne serait-ce pas retomber dans l'excès contraire, admettre que ce qui n'est pas immédiatement révélé, ce qui est formellement scientifique, peut être objet de foi? Ne serait-ce pas, cette fois, du « théologisme » ?

11 y a peut-être mieux à faire. Si, sur le terrain purement dialectique, une conclusion théologique ne sera jamais qu'une conclusion théologique, il ne semble pas impossible de transporter le travail théologique sur un autre terrain où il peut déployer une valeur d'un autre ordre que la valeur purement logique, où il possédera une portée explicative du fait, près-

que indéniable, de la définition des vérités obtenues par voie de conclusion théologique.

Ce terrain c'est celui de la foi vivante et socialisée de l'Église catholique, j'entends TÉglise entière, enseignante et enseignée. C'est cette foi qui a reçu le dépôt révélé, et le garde à travers les siècles; c'est elle qui, pour en découvrir les virtualités cachées, utilise présentement le raisonnement théologique. N'isolons pas de la foi le raisonnement théologique. Considéré sous son empire, le voilà qui ajoute à son caractère de valeur abstraite toute logique, le rôle dynamique d'instrument d'une recherche en commun, d'un facteur collectif de vérité '. Evidemment pour coopérer ainsi au développement du dogme, les arguments devront avoir une valeur intrinsèque ; mais cette valeur intrinsèque d'évidence scientifique sera moins appréciée, en l'espèce, pour elle-même, que pour l'unanimité d'assentiment, pour la tendance collective vers une formule nouvelle, qu'un bon raisonnement théologique est apte à provoquer chez les chefs de l'Église, les théologiens, les pasteurs d'âmes, les simples fidèles. Ce qui est efficace, quand il s'agit d'aboutir à un dogme qui doit être reçu de tous, c'est moins une systématisation théologique rigoureuse, que de la théologie communément reçue. Je mets en fait qu'un raisonnement théologique isolé, quelque solide que soit la vérité de sa prémisse surnaturelle et de sa mineure rationnelle, ne donnera jamais lieu à im développement dogmatique tant que vous ne verrez pas la théologie commune s'orienter vers sa conclusion par une tendance de plus en plus générale,

1. Cf. la description donnée par Vacant, op. cit., n. 8:o-8o9.

constante, ferme, quelles que soient, tout à l'entour, les divisions des théologiens et des systèmes. Il va de soi, d'ailleurs, qu'un raisonnement rigoureux, partant de prémisses de foi, est l'instrument par excellence de la formation de cette théologie reçue, mais il ne semble pas absolument indispensable ' .

Prenez par exemple le dogme de l'Immaculée Conception avant et après Duns Scot. Avant Scot il n'a pas sa théologie. Sans doute la foi primitive en la pureté immaculée de Marie avait soulevé la question et cherchait à s'éclairer sur ce point, mais le dogme de l'universelle rédemption semblait exiger l'universel péché, et l'on s'arrêtait, pour la Sainte Vierge, comme pour saint Jean-Baptiste, à une sanctification avant la naissance. Scot avance l'idée d'une rédemption parfaite qui, à sa limite infinie, ne serait plus le rachat d'une faute contractée, mais l'acquisition d'une préservation. La Vierge Marie sera préservée en vertu des mérites de Jésus-Christ, car une rédemption, ditil, qui ne pourrait que racheter, qui n'irait pas jusqu'à préserver, n'aurait pas une efficacité infinie, ne serait pas parfaite, ni digne d'un parfait Rédempteur comme est le nôtre ^. Ce raisonnement n'est évidemment qu'un argument probable. Les choses qui dépendent de la volonté divine, comme l'étendue de la rédemption, ne comportent de soi aucune nécessité; d'ailleurs rien ne nous assure dans les sources révé-

1. M. L. de Grandmaison qui, finalement, pense ne pouvoir admettre qu« le développement par explicitation, art. cit., p. 894, reconnaît comme nous le manque de proportion exacte entre les définitions dogmatiques et les reclierches qui les précèd<int. Il est des cas, dit-il, où « le dogme n'apparaît que comme une interprétation probable, ou moralement certaine, des données explicites de la foi ». Ibid., p. 900.

2. scot, in III""' Sentent., dist. ni, q. i; éd. Paris, 1894, t. XIV, p. 160.

lées que la rédemption du Christ ait été parfaite au sens précis où l'entend Scot. De plus, cette majeure est liée chez Scot à toute une systématisation de l'Incarnation qui n'est, et ne sera jamais, que de l'opinable en théologie. Il n'importe ! Une lumière que n'avaient eue ni saint Bernard, ni saint Thomas, a filtré dans la conclusion de cet argument, si aléatoire qu'on puisse lestimer. La piété et la foi en l'Immaculée qui cherchaient une issue l'ont trouvée. Et vous voyez tout aussitôt le dogme de l'avenir, immobilisé pour un temps par les verdicts péremptoires des saint Bernard et des saint Thomas, reprendre sa marche. Le mot de Scot fait son chemin avec une rapidité surprenante; il recueille les suffrages d'universités, de nations entières, de Rome même dont l'attitude sur ce point était un des motifs à l'appui de l'opinion de saint Thomas \ Bien que l'idée de préservation antécédente ne laisse pas de forcer l'idée de rachat, impliquée dans l'idée de rédemption ^, la foi commune latente se reconnaît dans cette idée ; celle-ci devient peu à peu la théologie reçue, recepta. Dès lors, elle est mûre pour coopérer au développement du dogme qui lui devra sa formule.

Prenons un autre exemple, ITnfaillibilité pontificale. L'argument essentiel concluant de la primauté de juridiction à l'Infaillibilité du Pape en tant que chef de l'Église est formulé rigoureusement, dans nombre de théologiens anciens, spécialement chez saint Thomas. Cela n'a pas empêché des Universités

1. cf. Summa theoL, IW P., q. XXVI, a. 2, ad a"""; et surtout Quodlibet VI, a. 8.

2. Aussi Scot, dans son célèbre raisonnement, met-il en évidence le caractère de médiation de la Rédemption de préférence au caractère de rachat ou rédemption au sens strict.

qui, comme la Sorbonne gallicane, tenaient saint Thomas pour l'un de leurs oracles, d'être opposées à sa conclusion ou, du moins, de l'entendre autrement que ne Ta définie le Concile. Ce n'était qu'un raisonnement individuel, rigoureux tant que l'on voudra, mais sa rigueur ne s'imposait pas pour la foi. Mais, depuis quelques siècles, les entreprises menaçantes de l'individualisme religieux, le phénomène général de concentration de l'autorité qui s'opère dans les sociétés modernes et exige de l'Église, pour lui faire contrepoids, une centralisation plus puissante, et bien d'autres événements providentiels du même genre ', ont rendu actuelle, urgente, évidente, pour la foi catholique cette belle inférence de saint Thomas : Il n'y a pas moyen d'observer le précepte de l'apôtre : pas de division, dites tous de même, si les dissentiments sur l'objet de foi ne sont pas dirimés par celui qui commande à l'Église entière, de manière que sa décision fasse loi dans toute l'Église ^. L'infaillibilité du pape est apparue comme l'issue qui s'impose au dogme primitif de l'unité de la foi catholique. La conclusion théologique d'il y a trois siècles, devenue théologie reçue, était dès lors mûre pour coopérer au développement dogmatique ^.

\. Cf. L. DE Grandmaison, ciH . Cit., Rev. prcit. dCApolog., 15 sept. d!)08, p. 887.

Page 1