Leçon VI, suite
2. M^'' Mignot, Lettres sur les Études ecclésiastiques, '^ VI, La méthode de la Théologie, Paris, Gabalda, 1908, p. 305 sv.
lastique. la nécessité de ne pas se contenter du Donné général de toute théologie, qui se résume dans l'enseignement de l'Église tel que peut le concevoir le sens commun du simple fidèle. Ce donné a besoin d'être parfaitement compris, avec exactitude et précision, pour pouvoir donner lieu à des conclusions précises et exactes. A une doctrine qui se présente comme une science humainement déduite doit présider, semble-t-il, un donné scientifiquement constitué. Et c'est ici la deuxième acception du Donné théologique, le Donné théologique immédiat. C'est lui que nous étudierons dans cet article.
En quoi consiste cette valeur de science humaine que nous accordons au Donné théologique immédiat?
D'ordinaire, nous venons de le constater dans V Avant-propos de ce deuxième livre, on la fait consister dans un conditionnement qu'exerceraient, \àsà-vis des principes delà théologie scolastique, tant les démonstrations apologétiques que l'appareil scientifique qui sert à établir le bien-fondé des documents utilisés comme prémisses des raisonnements. De là ces deux conceptions courantes du Donné théologique : le donné théologique naturel, issu des étabhssements apologétiques, et le donné théologique scientifique, issu des élaborations de Ihistoire critique. Ces deux conceptions ne s'excluent pas d'ailleurs. On peut très bien les considérer comme superposées, la seconde reprenant 1' œuvre de la première au point où elle l'a laissée.
Cette leçon a pour but de réagir contre ces conceptions défectueuses du Donné théologique immédiat et de leur substituer la notion authentique de ce donné : celle qui assurera l'homogénéité des conclusions théo-
logiques avec Tobjet de notre foi, tout en accordant les garanties de rigueur que peut légitimement exiger la science d'une doctrine qui, dans son intention première, n'est pas une science de pure curiosité, mais une promotion de la « Science du Salut' ».
I. — Le donné théologique fondé sur la foi naturellement acquise.
Les théologiens de profession connaissent cette manière d'organiser « les études ecclésiastiques » essentielles qui les partage en trois cycles.
D'abord la Philosophie scolastique, de la logique formelle à la Théologie naturelle. Cest la base.
Ensuite, l'Apologétique ou théologie fondamentale avec ses deux traités : De la vraie religion, De la véritable Église du Christ. Cest le « pont^ » jeté entre la philosophie et la théologie.
Enfin, la théologie proprement dite, la dogmatique spéciale, qui traite des mystères de la foi, des analogies qui les éclairent et de leurs conséquences ou conclusions.
Je ne conteste, en aucune manière, la nécessité de l'étude de la philosophie scolastique, ni en ellemême, ni comme introduction à l'étude de la Théo-
1. Il faut que la preuve en théologie reflète la lumière divine, dit Cajetan : {Est) médium divino liimine fulgens quod scibile theologicum constituit.
û. « In coordinatione scientiarum, praîsertim in ordine ad sacram theologiara, aut omnino supponenda est existentia ordinis supernaluralis, quin neque philosophice demonstrelur, aut specialis tractatus de eodem ordine est inslituendus : qui rêvera sît médius inter philosophiam et theologiam, quasi pons oppositas ripas conjungens, per quem de una ad aliam commode ûat transitus. » Zigliara, Propœdeutiea ad S. Theologiam, Proœmium, n. III.
logie scolastique. Celle-ci trouve dans celle-là, non seulement l'intelligence de son vocabulaire, mais encore et surtout son instrument de méthode, la justification des propositions rationnelles qu'elle utilise, la clef de ses systématisations. A ce titre, la philosophie scolastique peut être considérée comme une base, la base, au sens pédagogique du mot, de l'étude de la théologie ^ .
Mais il est une autre manière de concevoir le lien qui rattache la philosophie scolastique à la théologie. Elle consiste à ne considérer dans la philosophie scolastique que la théologie naturelle qui est son aboutissant suprême, de prendre ses résultats comme le point de départ d'une science apologétique purement rationnelle et de fonder la théologie sur cette double base rationnelle.
On chercherait vainement dans l'antiquité cette trilogie consacrée. Elle date de cent cinquante ans. La théologie ancienne, jusqu'au xviii^ siècle, l'ignore complètement. Son apparition coïncide avec les attaques du rationalisme déiste, et il semble qu'elle ait été se perfectionnant, se précisant à mesure que le rationalisme multipliait et précisait lui-même ses objections.
Sommes-nous en présence d'un progrès de la méthodologie théologique, que l'antiquité aurait méconnu? A mon avis, dussé-je aller contre le torrent d'habitudes acquises, je réponds qu'il n'en est rien. Cette méthode masque tout simplement la substi-
1. Remarquons une fois de plus que saint Thomas, s'il a placé la démonstration de l'existence de Dieu en tète de sa Somme, n'en fait pas la base de sa théologie. Celte base est le dogme de l'existence de Dieu, rajjpelé dans le sed contra qui commande la démonstration rationnelle. Summa theoL, I* P.. q. II, a. 3.
tution d'un point de vue inférieur au point de vue vraiment théologique de l'antiquité. C'est une concession à un état d'esprit occasionnel. A des adversaires qui n'admettaient que la raison, on a voulu opposer un édifice doctrinal qui, d'un bout à l'autre, offrît une consistance et une continuité rationnelle. C'est si simple et si tentant. La Philosophie nous conduit jusqu'à un Dieu personnel et provident, jusqu'à la religion naturelle. La théologie fondamentale, prenant acte de cet acquis, pousse la démonstration rationnelle jusqu'à la divinité du Christ et la mission divine de l'Eglise catholique.
Dès lors, raisonnablement parlant, les dogmes de l'Église ne peuvent être que vrais et la dogmatique spéciale peut les systématiser et en tirer des conclusions scientifiques.
11 est clair que l'homogénéité des conclusions théologiques avec la vérité révélée n'existe pas dans ce système. M. Le Roy, sur ce point, a parfaitement raison : « Il faut toujours que les preuves soient homogènes aux conclusions : sachons donc reconnaître que les propositions dogmatiques appartiennent au même ordre que les arguments apologétiques qui les introduisent ^ » La vérité révélée ne connaît qu'un seul moyen, propre et adéquat, d'être reçue comme telle par l'homme : la foi surnaturelle. Elle est essentiellement surnaturelle. La théologie fondée directement sur l'apologétique est une spéculation purement rationnelle. On pourrait, à la rigueur, n'avoir « pas plus de foi qu'un chien », selon l'expression de M. Tyrrell-, et avec ce système des
i. Dogme et critique, p. 57.
2. Theologism.AReply,ûaLns Throngh Scylla and Charybdi3,p.3iS,
LE DONiNÉ THÉOLOGIQUE. 201
trois sciences, formant en se superposant un tout rationnel continu, devenir le plus parfait des théologiens.
Je crois quil est très important de dégager la Théologie rationnelle de cette construction qui risque d'en fausser la notion et de l'exposer à être considérée comme un luxe sans intérêt essentiel pour la révélation et la foi.
J'ai exposé nettement ma pensée sur ce point tout au long de mon petit ouvrage sur la Crédibilité et l'apologétique. La théologie naturelle et l'Apologétique, ai -je dit, ont leur place dans l'enseignement de la doctrine sacrée. Je nie seulement qu'elles concernent directement, et, surtout, qu'elles fondent la Théologie. Les vérités qu'elles mettent en évidence sont des préambules à la foi, non des bases scientifiques de la Théologie ^ Et, comme celle de ces disciplines qui est la plus rapprochée de la théologie, l'Apologétique, n'établit pas la vérité intrinsèque du dogme, mais seulement son droit à être cru de foi divine, sa crédibilité-; comme l'acte de foi divine qui, lui, fait entrer le dogme dans l'esprit humain, est libre du côté de l'homme, et l'effet d'une grâce absolument gratuite du côté de Dieu, il suit quïl n'y a pas continuité entre les conclusions de l'apologétique et les dogmes surnaturels qui sont les principes de la théologie et constituent le donné théologique. Il y a un pont, si l'on veut, entre la raison et la foi. Il n'y a pas de pont entre la philo-