II. — La théorie du donné théologique scientifique
Sous sa forme, que j'appellerai catholique, cette théorie admet la notion surnaturelle du Donné théologique que nous venons d'indiquer. C'est donc comme vérités crues de foi divine que les dogmes commandent le développement théologique.
Mais aussitôt elle se pose une question : quels sont exactement les dogmes révélés? Or, les vérités révélées se rencontrent dans une foule de documents distribués le long de l'histoire, de valeurs diverses et de contenu plus ou moins explicite, plus ou moins garanti. Le moyen de se procurer le bon document, de déterminer son autorité propre, de connaître le sens précis qui aura droit d'entrer en composition avec les formules précises de la théologie? Pour ce qui est des doctrines définies, l'Église répond d'une manière qui suffit à la foi. Mais encore faut-il entendre exactement ce qu'elle dit. D'ailleurs, parallèlement aux doctrines définies, il y a toute l'Écriture Sainte, il y a toute la Tradition, avec ses organes divers. l'Église et les églises, les Saints Pères, les Théologiens eux-mêmes. L'exactitude et la précision dans l'information théologique ne sauraient être acquises qu'à la condition d'une étude scientifique, historique, critique, littéraire, philologique, du donné révélé primitif et dérivé ^ Le donné théologique, pour être identique au
i. Le Père Scuwalm, Les Deux Théologies, § V, a donné une excellente description de cette étude. Rev. des Sciences ijhil. et ThéoL, cet. 1908, p. 6W sv.
donné révélé et pouvoir en son nom commander les développements théologiques, doit se soumettre aux lois des sciences réglant la recherche de tout donné du même genre : il est conditionné par elles : c'est un donné scientifique.
Il semble, au premier abord, que l'on assure ainsi l'homogénéité du donné primitif et de la théologie. Les sciences positives mises en œuvre ne mettentelles pas le théologien en contact, autant que faire se peut, avec l'intégralité de ce qui est vraiment révélé? — Et cependant, si le donné théologique n'est obtenu qu'en se soumettant aux lois qui résultent de l'avancement des sciences, s'il dépend du progrès général des méthodologies, s'il n'est valable que dans la mesure où il reçoit le laissez-passcr, tout au moins, de l'histoire et de la critique, si, en un mot, il est conditionné par la science, n'y a-t-il pas à craindre pour la plupart des conclusions théologiques de la théologie traditionnelle qui ont été élaborées avant l'époque actuelle? ensuite, et surtout, pour la valeur de la théologie elle-même , qui ne saurait jamais atteindre qu'une certitude conditionnée et, dans son fond, purement humaine?
Voilà les éléments de la question. Comment la résoudre?
Par une distinction capitale. Il y a, en effet, pour lesprit du théologien, trois manières de s'aboucher avec le donné primitif.
La première consiste à tenter cette jonction par un procédé purement scientifique. La seconde consiste à diriger et à rectifier le travail scientifique par les exigences de l'enseignement officiel du magistère contemporain de l'Église. La troisième consiste à
prendre pour objet direct cet enseignement contemporain de l'Église, considéré comme acquis et divinement garanti, à lui faire l'aire régression, par le moyen des sciences du document, sur ses sources et sur les différentes expressions qu'elles ont prises pour arriver jusqu'à l'expression actuellement consacrée, et^ au terme de ce labeur, à le ressaisir à nouveau, enrichi de son passé, dans une compréhension plus profonde.
Si l'on embrasse le premier parti, si l'on admet que la théologie est conditionnée absolument par les travaux scientifiques qui opèrent la jonction entre l'esprit du théologien et les sources originelles de la théologie, je ne vois pas que Ton puisse éviter l'hétérogénéité de la révélation et de la théologie. C'est ce parti que prennent aujourd'hui, très logiquement d'ailleurs, la plupart des protestants ; c'était la pensée de M. TyrrelP, et c'était la pensée de jNI. Loisy avant qu'il n'eût rompu avec l'Eglise.
On peut éviter cet inconvénient en prenant comme guide et comme règle de ses travaux l'enseignement de l'Église. On ajoute ainsi au critère scientifique, qui est leur critère intrinsèque et propre, le critère commun et extrinsèque de l'approbation de l'Église, ou, tout au moins, de sa non-désapprobation. Assurément, c'est là un critère supplémentaire de vérité qui n'est pas à négliger. Mon cher et vénéré profes-
4. Si notre âge, par ignorance de l'iiistoire des idées, était incapable de comprendre la mentalité pliilosophique, scientifique, historique de l'âge ai)ustolique; si nous devions lire le Nouveau Testament en nous plaçant au point de vue de notre esprit moderne, il nous arriverait certainement d'en méconnaitre le sens sur beaucoup de points ■essentiels. Mais, grâce à la critique, nous surmontons ces difficultés. Through Scylla and Charybdis, c. xii, p. 3-33, cf. p. 335: traduction de la Revue pratique d'apoK, l.'i juillet 1907, p. 513.
seur d'Histoire Ecclésiastique avait coutume de dire que seuls des catholiques peuvent traiter « avec impartialité » de l'Histoire de l'Eglise; et cet apparent paradoxe ne manque pas de fondement, s'il est vrai que les rationalistes excluent de l'Histoire de l'Eglise ce qui, dans la réalité, peut seul expliquer cette histoire, l'institution divine et le gouvernement de lEglise par le Saint-Esprit. Autant pouvons-nous en dire proportionnellement des autres dogmes ^ Mais un tel critère, que le pape Pie IX nommait l'étoile polaire, Stella rectrix'^, des sciences humaines, n'est pas, qu'on le remarque bien, pour des sciences historiques et critiques, un principe générateur : c'est un point de vue directeur, agissant sur le critique et l'historien par manière de finalité extrinsèque : c'est une hypothèse, dirait-on aujourd'hui, dans le sens scientifique et nullement préjoratif du mot; et, bien que dans la réalité, telle qu'elle est, cette hypothèse s'impose absolument, elle n'a pas le pouvoir de se substituer aux réactions normales du sujet connaissant vis-à-vis d'un objet de science apparaissant en bonne lumière scientifique, critique, exégétique, historique. Elle stimule les investigations mais ne les remplace pas ; elle met le holà ! à ce qui va contre ses données supérieures, elle ne fait pas sortir une science de son caractère inévitable de science humaine en soi et de soi ; elle ne le doit pas.
1. • C'est pourquui, sous la plume d'un incroyant, écrivait le P. Schwalm, l'iiistoire de nos doctrines devient si lacilemenl insulfisante et conjecturale. Elle ressemble à une histoire de la musique écrite par un auteur qui manquerait tout à lait d'oreille, mais qui se serait documenté chez les artistes : que de thèses fragiles, que de lacunes et d'incompréhensions: « Revue des Sciences pfiil. et théoL, oct. 1908, p. mu.