Revue du Clergé français, 1" mars
faut dire qu'elle étudie la parole de Dieu dans Veiisei' gnement vivant de V Eglise, l'Ecriture et les monuments de la Tradition, d'après l'interprétation qu'en donne l'Eglise elle-même. Il n'est pas difficile d'apercevoir que cet objet est surnaturel et que la théologie positive ne peut prendre contact avec lui que dans une lumière surnaturelle. Aux sources de cette science il y a la foi. »
Le P. Schwalm a développé cette pensée dans une page lumineuse, qui restera comme son testament doctrinal de théologien. On me pardonnera de la citer presque entière en considération de ce que, pendant de longues années, nous avons mûri ensemble ces idées, et que j'y reconnais l'expression adéquate de ma pensée actuelle.
« Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. — Ce vieux mot d'Isaïe, appliqué par saint Anselme à la pénétration des choses divines, reste aussi vrai dans la science des phases doctrinales que devant les profondeurs métaphysiques du dogme. Pour nous, qui possédons la foi, nous considérons les documents épars et fragmentaires des époques doctrinales dans une lumière directement émanée de l'Intelligence Suprême qui en gouverna le développement. Intérieure à notre âme, cette lumière tombe sur des objets que nous garantit au dehors le magistère contemporain de l'Eglise ; cet enseignement nous donne l'expression actualisée des virtualités natives de la donnée révélée; et alors, sans prétendre voir les Pères apostoliques, par exemple, professer nos explicites formules sur l'union hypostatique, ce qui serait de la démence historique, nous retrouvons, dans tel passage fameux de saint Ignace d'An-
tioclie, notre foi même sur Jésus-Christ, « l'unique médecin, corporel et spirituel, engendré et inengendré, venu de Dieu et venu de Marie* ». Notre foi actuelle se reconnaît bien là ; mais non encore précisée dans sa formule métaphysique par les notions de nature et de personne. Il y faudra quatre cents ans.
« Ce n'est pas simplement le contenu du dogme ancien que nous connaissons Lien par son actuation contemporaine ; nous découvrons aussi par quelles voies de conséquence logique ou d'assimilation normale, les notions philosophiques de nature et de personne se sont incorporées au dogme ecclésiastique. Nous les voyons élaborées par saint Cyrille d'Alexandrie et par Léonce de Byzance; estampillées par les Conciles^. Alors, dans une vue de foi intelligente, nous retraçons la courbe rationnelle de ce long développement. Elle enveloppe et dépasse les fragments de vie et d'époques, manifestés par les documents. Ce que ceux-ci nous donnent à observer par les dehors matériels et empiriques ; par des signes sensibles et naturels, toujours inadéquats à l'intelligible et au surnaturel ; avec des intervalles de ténèbres et des périodes allongées de silence, notre foi à la croissance dogmatique nous le donne à considérer dans une synthèse suivie, où les minutieux problèmes textuels, littéraires, historiques prennent une ampleur nouvelle et une vie supérieure. Ils réap-
1. Ignatius. Epist. ad Ephesios, vu. 2; Funk, Patres aposiolici,!, 178, 179. — Cf. A. Gardeil. La Réforme de la Théologie catholique. Revue thomiste, septembre-octobre 1903, 44o, 446. — Xewman, Histoire du développement de la doctrine chrétienne, Paris, 1848, p. 161.
-2. Tixeront, Des concepts de nature et de personne dans les Pères et les écrivains ecclésiastiques des V^ et VI'' siècles; —Revue d'Hist. et de Litt. religieuses, nov. 1903.
paraissent là comme les monuments partiels et distancés, les colonnes milliaires de la grande Voie Sacrée, toujours suivie par TÉglise, commentant l'Évangile. Autrement dit : nous ramenons là nos incomplètes données d'érudition et de critique à une vue coordonnée des étapes qui marquent le progrès doctrinal dans l'Eglise catholique. Aux critiques documentaires, à la critique purement historique, une plus haute critique s'ajoute ainsi, pénétrant le sens divin des phases doctrinales, marquant leur unité continue, dans la diversité des langues et des temps ' . a Ce sera encore bien de la critique positive : non seulement elle enregistrera les documents qui constituent sa matière propre et immédiate ; mais surtout, elle observera les signes qu'ils renferment d'une continuité logique, vivante et infrangible de la doctrine catholique, à partir du témoignage révélateur de Jésus et de ses Apôtres. Ces signes, perpétués d'âge en âge et de question en question, lui donneront à retrouver expérimentalement la substance pure des données révélées, tantôt dans leurs explications et conséquences directes, tantôt dans les assimilations de termes savants ou populaires, les uns fournis par les théologiens, les autres adoptés par les foules, et sanctionnés ici et là par les Évêques, les Conciles, les Papes, en des écrits qui font foi. Ce ne sera pas sortir du positif, c'est-à-dire de ce qui se manifeste sensiblement dans le temps et dans l'espace, que de relier ces développements successifs de la doctrine sacrée aux textes qui en contiennent les premiers principes ou qui en jalonnent les pha-
1. A. Lemosnyep., Comment s'organise la Théolofjie catholique, Fievue du Clergé français, 1 -"^ octobre 1903, 241.
LE DONNÉ THÉOLOGTQUE. 215
ses. Mais ce sera du positif surnaturel : l'observation et la critique du théologien considèrent les monuments de la révélation et du dogme sous la lumière de la foi. Au lieu de s'en tenir à des analyses, à des rapprochements de simple raison, ainsi que le botaniste ou le sociologue, le théologien positif compulsera ses documents com^me l'expression directe ou le commentaire autorisé de témoignages divins. De même que la notion de loi ou d'ordre naturel parmi les phénomènes préside à toute recherche de laboratoire ou d'observation, de même la notion de témoignage divin, continué et socialisé, gouvernera la méthode positive du théologien...
« S"il fallait proposer une devise scripturaire pour la théologie positive, on se souviendrait que, dans le tous les jours familier et variable, par le détail individuel de chaque phase doctrinale, se vérifie la continuité de la donnée révélée émise par Jésus avec les commentaires dont il laissa le soin à ses envoyés. La devise cherchée serait donc : « A\>ec vous, tous les jours, jusqu'^à la fin des âges ». Il n'est peutêtre aucune parole évangélique où se résume plus fortement cette collaboration du Christ révélateur et des Autorités ses interprètes, dont résulte à nos yeux le point de vue social de la théologie positive ^ »
A rissue de ce labeur de la vraie Théologie positive, le donné théologique se trouve constitué dans toute son intégralité. Il ne reste plus qu'à opérer un classement de ses documents en vue de l'usage dialectique qu'en fera le Théologien scolastique. C'est