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III. — L'idée vraie du donné théologique

Maintenant que nous sommes à Tabri des conceptions défectueuses du Donné théologique immédiat, nous pouvons tenter d'esquisser une vue synthétique et ordonnée de tous les éléments qui concourent à former son intelligence vraie.

Au sommet, la science infinie que Dieu a de luimême, et qu'il communique, son mode compréhensif excepté, aux intelligences des bienheureux, scientia Dei et beatoj-um.

Par la Révélation, cette science divine met son objet à notre portée. Le donné révélé, divinement garanti, représente, au moyen d'énoncés à forme humaine, ce que Dieu sait de lui-même. Et, pour que cet unique trésor de l'humanité ne soit pas exposé aux métamorphoses et aux méconnaissances qui atteignent toute idée tombée dans une intelligence humaine, Dieu lui-

même le confie au magistère vivant de TÉglise, comme un dépôt à garder et à interpréter, soit en définissant ses termes, soit en sanctionnant les développements qui en sortent légitimement.

En face de ce donné révélé, manifesté par la doctrine de l'Église, issue elle-même de la lumière de Dieu, se situe la foi du croyant véritable. Celle-ci dahère à la parole de Dieu, que lui présente l'Église, par l'effet du témoignage divin qui la certifie intérieurement de la vérité de cette parole. Le croyant doit, il est vrai, pour faire un acte humain moral, s'enquérir des titres qui, au point de vue humain, mettent en évidence l'autorité divine de la doctrine de l'Église, jusqu'à ce que le devoir de croire lui apparaisse. Mais ce n'est pas sur cette recherche que son assentiment repose. Une fois que la recherche a abouti, c'est vers Dieu que le croyant se retourne et c'est de lui qu'il doit recevoir, dans l'attitude de la prière et de l'adoration, les certitudes intérieures, divines, de la vérité de l'objet qui entre désormais dans le champ de sa toute surnaturelle conviction.

Le procédé analogique permettra dailleurs à lintelligence humaine de ne pas fausser ou diminuer l'éminente transcendance des vérités que contient la parole de Dieu, de ne pas les ramener à la taille de ses conceptions ; il proportionnera l'esprit de l'homme à la saisie des réalités qui sont la vie intime de Dieu, de telle sorte que nous en soyons vraiment informés, sans cesser de respecter et d'adorer en esprit et en vérité leur mystère profond. La base suffisante de l'analogie est d'ailleurs fournie par la connaissance moyenne du sens commun.

Avec ces trois éléments d'information vraie sur le

divin : la doctrine toujours actuelle de l'Église, le témoignage intérieur de la Vérité première, le procédé analogique, le" croyant a tout ce qu'il faut pour connaître Dieu avec vérité, tel qu'il s'est révélé, pour pouvoir aimer le Dieu véritable, et diriger vers lui infailliblement sa vie. Il possède la science du salut.

Mais là où finit le simple fidèle, le fidèle théologien continue. Il s'agit pour lui, avec son intelligence naturelle, d'interpréter humainement le Donné divin et de développer ses virtualités.. Pour cela, il lui faut entrer en possession de tout le divin dépôt. Comment procédera- t-il?

D'abord, il se gardera d'abstraire de la foi qui le relie à la connaissance divine elle-même par l'enseignement actuel de l'Église. C'est ici, en effet, le plusclair de ses renseignements, et, pour être acquis par une voie transcendante, son contenu n'en est pas moins positif.

Prenant donc la doctrine oflicielle de l'Église, contemporaine de la foi de tous les temps, comme axe de ses recherches, le Théologien positif fera rayonner son regard intellectuel vers les monuments où se trouvent déposés, tout au long de l'histoire, les oracles divins. Dans cette sorte de chasse à la divine vérité, la science sera sa pourvoyeuse attitrée. Elle agira selon ses méthodes propres, loyalement ; car il n'y a pas de critique historique de croyant, en tant que critique historique. Mais, à l'issue de ses recherches, les résultats obtenus feront retour à l'objet du magistère contemporain de l'Église. En vue de cet objet, et selon des règles critériologiques inspirées de ses exigences, le théologien les jugera, les refusera ou les

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incorporera. De là, un développement de la doctrine actuelle de l'Eglise, ratifié par la science critique, et ■qui, cependant, inspiré, conduit et finalement critiqué par la foi du Théologien positif, éclairée elle-même par le magistère ecclésiastique, ne laisse pas d'être homogène avec l'objet de ce magistère et avec le Donné révélé dont il est l'authentique expression.

C'est ici qu'entre en scène le dialecticien de la Théologie. A. la vérité, les règles des Lieux théologiques, inspirées qu'elles sont uniquement par les exigences du Donné révélé tel qu'il est actuellement dans la foi officielle de l'Église, coïncident en partie avec celles utilisées par le Théologien positif pour rendre son jugement définitif touchant l'annexion des résultats de l'élaboration scientifique ' . Mais leur portée va plus loin. Elles aspirent à classer toutes les assertions du dépôt révélé, du dogme, de l'enseignement actuel de l'Église, tels qu'ils sont réunis, au terme de la Théologie positive, en vue de leur usage par la Théologie proprement dite, celle qui vise à extraire du Donné révélé ce qu'il contient de virtuel. Par exemple, l'exégèse critique maniée par le Théo-

1. Aussi, le traité des Lieux théologiques, en tant qu'édictant les exigences du Donné révélé, secundum intelUgentiam Ecclesiœ intelligentis sariè, comme s'exprime saint Thomas, est-il légitimement antérieur à la Théologie positive. Celle-ci n'est, à un certain point de vue, que la fonction de la Théologie scolasiique qui s'occupe de la première des trois questions théologiques, u/jt principium theologise in quœstionem vertitur, comme dit Cano {Loci theoL, 1. XU, c. xu;. Cependant, le traité des Lieux ihéologiques ne possède la plénitude de son efficacité régulatrice qu'après le travail de la théologie positive, qui lui donne les éléments matériels d'un classement intégral des principes de solution des deux dernières questions théologiques, Cano, Ibidem, c. xin, xiv. Ce sont d'ailleurs les Questions qui définissent la théologie et la caractérisent comme science spéciale. La première question ne lui appartient qu'au titre universel de métaphysique surnaturelle; cf. Summa theoL, V, q. I, a. 8.

logien positif a établi la littéralité de tel sens d'un texte scripturarire, le caractère de définition de foi dun canon de Concile. Le dialecticien, d'après les règles des Lieux théologiques, apostille ainsi : Sens littéral, donc textuellement révélé et parole de Dieu, donc valeur apodictique : bon pour une conclusion tliéologiquc rigoureuse. Il en sera de même pour le canon identifié.

Le Donné tliéologique a reçu à ce moment l'ultime élaboration dont il est capable. Il est, lui aussi, bon pour la dialectique théologique. Celle-ci trouve en lui une base absolument sûre et un instrument de méthode scientifique d'une sensibilité parfaite.

C'est ce qui justifie l'aisance et la dextérité, souvent mal comprises et interprétées, du vrai théologien scolastique, je veux dire de celui qui unit à l'habileté logique, à des convictions philosophiques longuement mûries et arrêtées, la connaissance acquise, dans de longues années d'initiation, des principaux documents de la Théologie positive, leur classement en Lieux théologiques, soigneusement gradués en propositions toutes prêtes à entrer dans l'argumentation, loci immediati, parati, expediti^ .

Et c'est aussi ce qui autorise son assurance, que d'aucuns considèrent comme leffet d'un sommeil dogmatique dont ils se croient mission de le réveiller. Bien loin de dormir, le vrai scolastique voit plus loin qu'eux et de plus haut. Le Donné théologique, à son sentiment, s'origine en plein Donné révélé et par lui

4. Caxo, De locis Iheologicis; cf. A. Gakdkil, La notion chi Lieu théologique, p. 71 suiv., Paris, Gabaîda, 1908.

se continue avec l'objet de la vision du Ciel. Cet enchaînement des deux objets, dont il a vérifié maintes fois tous les anneaux, ne lui laisse aucun doute sur la bonté de son travail de fond. Le recours aux contributions d'ordre scientifique exerce sans doute sur lui comme sur tous les savants un attrait très humain. Il sait cependant que ce n'est là, en définitive, qu'une question d'entretien de matériel, de perfectionnement dans le procédé d'exposition. La cause de la certitude de ses conclusions, ce bien principal de la science, est ailleurs : elle est dans la science divine, où la Théologie scolastique, par l'intermédiaire du Donné théologique immédiat sainement compris, plonge ses racines. Sa science est une science sacrée, doctrina sacra, et non pas une curiosité profane. Elle n'a pas rompu ses attaches avec le Donné révélé, et comme lui, mais à son rang, elle est science du salut, scientia salutis.

Voilà la conviction intime du Théologien scolastique, conviction ferme, car elle procède de sa foi; mais aussi conviction éclairée, car il est prêt à rendre compte omni poscenti de tout l'enchaînement qui la fonde.

11 y a là, n'est-il pas vrai, de quoi le consoler du mépris du dehors et des inintelligentes incompréhensions de ceux du dedans.

LA SCIENCE TIIÉOLOGIQUE^

Si vous ne croyez pas, cous ne comprendrez pas, telle est l'idée mère de toute théologie véritable. A la théologie positive donc il appartient de comprendre en foi, à la lumière des documents sacrés scientifiquement établis et contrôlés, le Donné révélé luimême tel qu'il ressort de l'Enseignement officiel de l'Église. Pareillement, il appartiendra à la Théologie spéculative ou scolastique de comprendre en foi, à l'aide de la philosophie rationnelle, ce même Donné révélé, non plus en lui-même, mais dans ses virtualités, non plus dans ce qu'il a de formellement révélé mais dans ce qu'il contient de « révélable », pour employer le vocable énergique de saint Thomas, trop énergique peut-être pour nos oreilles modernisées, habituées à entendre amoindrir sans cesse la portée de la Scolastique lorsqu'il s'agit de vérité révélée^.

La science du « théologiquement révélable » ou Théologie scolastique, est aussi indispensable que la science théologique du « formellement révélé » ou Théologie positive. Au sortir de la Théologie positive, en effet, de nombreuses questions de la plus haute importance se posent. C'est le sort de tout donné

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