M»' MiGNOT, La méthode de la Théologie, op. cit., p
2. Il leur suffirait pour cela de lire et de comprendre la première question de la Somme, De sacra Doctrina. avec les commentaires de Cajetan. Mais n'est-ce pas trop demander à des gens dont le siège est fait?
vérités humaines, en un mol, et non des vérités d'une époque, d'un pays, d'une mentalilé. C'est ce qui explique ce manque de malléabilité qu'on lui reproche. Si elle ne se prête pas volontiers à faire entrer dans ses constructions les vérités du jour, si elle ne procède qu'avec circonspection, ce n'est pas attachement au passé pour le passé, c'est méfiance au contraire du probabilisme de l'instant présent, c'est respect pour ce qu'il ne peut manquer d'y avoir d'éternel, d'immuable, dans des faits et principes consacrés par l'expérience collective de l'humanité, par la persistance des mêmes évidences intellectuelles devant un dispositif mental resté toujours le même dans son fond.
C. Mais l'exclusion du scolasticisme et du probabiHsme ne justifie pas définitivement la théologie scientifique. Si certain et si nécessaire qu'il soit, un énoncé de sens commun ou philosophique, est pour la révélation un élément nouveau, étranger, qui ne peut exiger pour ses conséquences le respect souverain qu'impose le témoignage même de Dieu.
Il ne faut pas que les apparences logiques, sous lesquelles se présente d'ordinaire cette question de l'introduction des propositions rationnelles dans le syllogisme théologique, nous fassent illusion. Le fond du débat est très grave. Si le raisonnement ramène au niveau des certitudes rationnelles la révélation, si les conclusions théologiques sont conditionnées par la valeur rationnelle des principes philosophiques qu'elles emploient, c'est la théologie subalternée à la philosophie, c'est, selon le mot de Briicker' la laï-
1. Traduit ainsi par De Groot, Saint Thomas d'Aquin philosophe, Revue thom., janvier 189j, p. TO-2.
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cisation de la théologie. Et, n'est-ce pas le reproche que l'on fait sans cesse à la théologie scolastique, lorsqu'on lui oppose la théologie positive ou même simplement les assertions moins compliquées, mais combien plus pleines pour Tâme religieuse, du dépôt révélé? Nous cherchons une religion, nous dit-on, et vous nous donnez des conclusions de valeur toute humaine et qui ne concernent que très indirectement la révélation, si toutefois elles la touchent.
Il rentre dans le but de ces leçons de dire leur fait à ces mystiques sentimentaux qui revent de distinguer dans la théologie deux régions : lune purement intellectualiste et scolastique, hérissée de formules que la vie religieuse peut parfaitement ignorer; l'autre positive et mystique où les besoins surnaturels, travaillant sur les données révélées authentiquement reconnues grâce à la théologie positive, construiraient un dogmatisme enfin religieux, une sorte de théologie mystique qui n'aurait à tenir compte en aucune façon de la théologie scolastique.
Or, cette séparation n'existe pas. A aucun moment le théologien scolastique ne saurait abstraire de sa foi, se dispenser de faire œuvre surnaturelle.
Pourquoi, je vous le demande, utilise-t-il des énoncés empruntés à la Philosophie? Est-ce pour cette vanité de créer un produit scientifique original? est-ce pour satisfaire sa curiosité? En vérité, cela n'en vaudrait pas la peine. Jamais une science où se combinent, et l'obscurité de l'objet de foi, et la pauvreté d'expression du dépôt révélé, et la simplicité rudimentaire de la philosophia perennis, jamais, dis-je, une telle science ne sera curieuse et intéressante au point de vue scientifique humain. On nous méprise.
Regardons ce que nous faisons, en face de tant et de si grandioses "constructions scientifiques : au point de vue de la science humaine, nous le méritons. Mais, ce qui est méprisable au point de la curiosité humaine pure, est souverainement intéressant pour la foi, qui par ce procédé scienlifî(|ue, cherche une intelligence plus approfondie, plus complète de son divin objet. Concevons à la tête du raisonnement théologique une foi bien vivante cherchant à mieux comprendre son objet, et nous en saisirons la véritable nature. Pour résoudre les questions qu'elle se pose au sujet du donné théologique, la voilà qui emprunte à la philosophie ses assertions les plus éprouvées. Avant de les insérer dans ses syllogismes elle 1 les examine encore au point de vue de leur concordance avec la foi et son donné officiel, elle les juge, elle les critique, elle les corrige, elle les approuve. C'est seulement alors que la donnée philosophique est jugée apte à devenir facteur théologique. C'est un instrument dont on emprunte les services, mais il ne commande pas dans la maison. C'est comme un secrétaire qui prête à un homme de lettres ou d'aiïaires son travail intellectuel, sa vigueur de conception, ses facultés de rédaction; tout cela a sa valeur propre, mais n'opère cependant que dans la dépendance des intentions du chef, de ses directions, impulsions, corrections, en sorte que finalement le travail se trouve effectué à son seul bénéfice, que le résultat est bien le sien, que la lettre, la composition littéraire, la doctrine est tout entière l'œuvre non du secrétaire mais de la pensée maîtresse à laquelle il a gagé ses services intellectuels. Voilà l'image très exacte de ce qui se passe dans un raisonnement
théologique. Et cest parfaitement normal et à sa place... en théologie. Il ne s'agit pas, en effet, de promouvoir la science ou la philosophie, pour ellesmêmes, en regard de leur objet propre. 11 s'agit de se servir de la raison pour prendre une connaissance meilleure de l'objet de la foi. Or, le premier principe, quand la foi et la raison, ces deux lumières issues de Dieu, sont en présence, c'est que la foi prime la raison. Je dis qu'elle la prime et non qu'elle la supprime. La raison garde son rôle intégral dans le raisonnement : elle prouve : mais la foi Fapprouve. C'est à "cette condition seulement que la conclusion pourra prétendre à son homogénéité avec la révélation.
Mais aussi, elle le peut en toute assurance. Sans doute, au point de vue de la connaissance distincte des virtualités contenues dans la révélation, la conclusion théologique garde toujours une relation avec le moyen terme, fourni par la raison naturelle, qui lui a permis de s'expliciter. Et c'est ce qui explique que la théologie soit classée par presque tous les théologiens parmi les habitus naturels. Mais la certitude de l'assentiment spécial qui est donné à la conclusion n'est pas fondée sur la vérité naturelle de la prémisse rationnelle. Celle-ci. une fois adoptée par la révélation, a revêtu quelque chose de la certitude supérieure de la parole de Dieu. Désormais coordonnée à la foi vivante du théologien, ne formant avec cette foi qu'un seul et unique principe d'action, la raison nous apparaît comme l'outil d'un artiste habile, sous l'emprise des directions qui lui sont imprimées d'en haut et le rendent un instant comme vivant d'une vie supérieure. Nécessaire pour disposer
la matière, pour lui appliquer l'idée qu'il s'agit d'incarner en elle, pour créer une issue à une pensée supérieure, elle n'a qu'une action transitoire. Le travail une fois accompli, l'outil ne compte plus, on le rejette dans sa trousse pour une autre fois. L'œuvre d'art se tient par elle-même : elle trouve toute sa raison d'être dans l'idéal de l'artiste qui a présidé à sa genèse. C'est de lui et de lui seul qu'elle relève : c'est lui seul qu'elle proclame sa cause. Ainsi en vat-il pour nos conclusions théologiques. La raison de leur vérité propre n'est pas dans la vérité naturelle qui, docile instrument, a conduit l'esprit jusqu'à elles, mais dans la révélation. C'est moins une vérité déduite scientifiquement qu'une vérité religieuse, du même ordre que la vérité révélée, et qui demande sinon l'assentiment immédiat nécessaire de la foi catholique (nous dirons dans un instant pourquoi elle ne le demande pas), du moins un assentiment qui ne laisse pas d'appartenir à l'ordre de la foi. Le principe logique : Pejorem sequitur seinper conclusio parteniy n'a pas son application dans la matière parce que ce n'est pas la raison pure qui entre dans l'argumentation théologique, mais une raison surnaturalisée, la raison théologique, prolongement, promotion de la foi même. 11 n'y a plus dans notre syllogisme théologique de pars pejor. Et il n'y a plus, partant, dans l'intervention de la raison et de la philosophie, d'obstacle irréductible à l'homogénéité des conclusions théologiques et du dogme'.
Remarquez-le bien. Tout ceci n'est pas une création de mon imagination. Je crois connaître les prin-
J. Cf. ScHAEZLER, lïilrod. iu s. Theologiam, c. i, a. 3, n. 14.
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cipaux monuments tout au moins de la Théologie, de celle qui a existé de fait. Eh bien, cette utilisation de la raison, telle que je viens de la décrire, voilà la vie intellectuelle réelle des Pères de l'Eglise et dinnombrables théologiens. Que Ton se fasse de la Théologie des conceptions plus artistiques, plus scientifiques, plus morales, point ne me chaut. Voici celle qui a existé. Pour tous les vrais théologiens, la raison n'a jamais été, en théologie, que l'instrument, K la servante^ ». comme ils disent, de la foi. Devant un tel témoignage, il est évident que ceux qui viendront nous parler encore du rationalisme, du laïcisme, de la théologie scolastique n'entendent pas le premier mot de ce qui se passe dans le labeur théologique.