III. — Le rationalisme des synthèses théologiques
Une troisième objection demeure, celle qui vient du caractère systématique de la Théologie. La Théologie, telle qu'elle se présente à nous, ne consiste pas dans une collection de raisonnements séparés les uns des autres, chacun d'entre eux prolongeant une ou plusieurs vérités révélées vers des conclusions qui y sont virtuellement contenues, et répondent à une question particulière. La théologie est un ensemble fortement organisé, dont les questions sont coordonnées entre elles, dont les solutions se soutiennent mutuellement. Or, tout ensemble ordonné postule un principe premier qui assure son unité.
Ce principe, dans les sciences modernes, reçoit le nom dhypothèse, de supposition fondamentale, et, selon les hypothèses diverses, se forment les systèmes scientifiques. L'hypothèse n'est, dans ces sciences, ni le donné primitif brut, ni, à plus forte raison, le développement de ce donné; sans cela, comment pourrait-elle coordonner les différentes parties du donné et classer ses développements? C'est nécessairement quelque chose d'extérieur, dans la mesure du moins où cela est nécessaire pour régir les phénomènes, car il est bien entendu que la règle doit pouvoir s'adapter aux choses réglées. Mais cette adaptation n'est pas telle qu'elle exclue toute autre hypothèse, que d'autres arrangements systématiques ne « sauvent les phénomènes^ », ce qui marque bien
1. cf. p. Dlhem, Hoileiv Ta :a:vo;ir<a, Essaï suv la iiotion de théorie physique, de Platon à Galilée, Paris, 1W8.
son caractère d'inadéquation, d'extériorité, d'hétérogénéité avec lé donné.
Ce qui se passe dans les théories scientifiques n'at-il pas son analogue dans la théologie telle qu'elle est, c'est-à-dire systématisée ? A voir les systématisations différentes et opposées qui se disputent l'adhésion du Théologien, cela semble plus que vraisemblable. Et dès lors, la science théologique ne comportet-elle pas, sous la forme organisée qui est fatalement la sienne, un élément hétérogène à son donné, dont l'intluence pénètre son développement et enlève à ses solutions ce caractère d'homogénéité avec la vérité révélée que nous revendiquons pour elle?
Je me refuse à tenir compte de cette objection, lorsqu'il s'agit non pas des systèmes, mais de la science théologique proprement dite. Celle-ci n'est pas organisée à l'aide d'une hypothèse particulière extrinsèque à son donné, mais au moyen d'un élément du donné révélé lui-même, élément qui, de soi, est doué d'un pouvoir organisateur et d'unification vis-à-vis de toute assertion dordre théologique. Cet élément c'est ridée, le dogme de Dieu.
Toutes choses, dit saint Thomas, sont considérées dans cette doctrine sous leur aspect divin, sub ratione Dei. Cela va de soi pour tout ce qui regarde l'être divin lui-même et ses perfections ; mais c'est également applicable à l'être créé, en raison de sa relation essentielle à Dieu, son principe et sa fin. Dieu est le sujet profond et unique dont s'occupe cette science... Certains théologiens donnant le pas aux choses qui sont considérées en théologie sur la raison formelle (c'est-à-dire le point de vue, l'angle spécial) sous laquelle elles y sont envisagées, ont
admis d'autres principes de coordination. Ils ont avancé que le sujet dont s'occupe la théologie se divisait en signes et réalités, que c'étaient les œuvres de la rédemption, ou encore : le Christ intégral, tête et membres. Tout cela est vrai à différents points de vue; mais le point de vue spécifique en théologie, c'est que Ton traite de toutes ces choses en regard de la notion de Dieu \
Et ailleurs, d'une manière plus saisissante : Pour le philosophe, le feu n'est que du feu; la doctrine de la foi y trouve une représentation de la divine majesté, un être qui va à Dieu... C'est pourquoi tant de détails matériels échappent à la théologie : ce n'est pas son affaire-.
Ce n'est pas son affaire, en effet. Son affaire, cest de suivre la notion de Dieu, telle que la révélation nous la livre, principe et fin de toutes choses, rayonnant sur l'ensemble du savoir humain. Dans la théologie véritable il n'est, au fond, question que de Dieu ^. Son idée est latente sous toutes les assertions et conclusions théologiques. Et c'est cela même qui les rend, dans toute la force du terme, théologiques.
Il ne suffit donc pas pour constituer la notion complète de la Théologie, que la lumière de la révélation pénètre d'un bout à l'autre la trame de l'argumentation, comme nous l'avons avancé dans la réponse que nous avons faite aux deux premières difficultés soulevées : il faut dire que le contenu même de toutes ses conclusions est quelque chose de di\in,
1. Su.mma theoL, I*. q. I. a. 7 ; cf. In Sententias, inoJog.^ q. I, a. iv.