Leçon vin
"2. Célèbre érudit du commencemeut du xvii« siècle.
fatras, n'ont rien qui puisse intéresser une raison adulte et une âme vraiment religieuse. C'est la chambre aux jouets que l'on abandonne aux enfants par les jours de pluie, afin d'en être débarrassés dans le reste de la maison. Que les scolastiques s'y installent s'ils le veulent, qu'à l'instar des enfants, ils y fassent régner le plus beau des désordres et la remplissent de leurs disputes, les grandes personnes n'ont qu'à n'y point entrer, ce qui est facile, et elles ne seront point troublées.
Dans la précédente leçon, jai établi le peu de fondement du préjugé qui veut que, là où cesse le dogme, finisse la vérité révélée. Il existe, en effet, une Science théologique dont les conclusions certaines , sans atteindre à la valeur officielle des dogmes qui constituent son donné premier, puisent en eux leur contenu, leur vérité, la raison de leur certitude et doivent être reçues, d'un assentiment qui tient de l'assentiment de la foi divine, l'assentiment théologique. De là vient que certaines de ces vérités, libres, comme l'on dit, pendant un temps, ont pu être ensuite définies et passer de l'état d'appartenances effectives, mais latentes, de la vérité révélée, à l'état de dogmes obligatoires pour tous. De là vient également que les théologiens regardent les plus assurées conclusions théologiques comme des vérités catholiques, certaines dans la foi , qu'ils notent les assertions opposées comme des erreurs dont la profession peut entraîner pour ceux qui les soutiendraient en connaissance de cause, un péché grave de témérité en matière de foi. L'Eglise approuve cette manière de faire et, bien souvent, elle a condamné les erreurs que lui dénonçaient ainsi ses théologiens. Leur con-
damnation constitue, peut-on dire, la plus grande partie des catalogues de propositions réprouvées par l'Eglise et qui sont loin d'être toutes des hérésies au sens strict. C'est une confirmation manifeste et autorisée du fait de l'existence, à côté du dogme, de toute une zone de vérités en soi non libres, délimitée d'avance, la plupart du temps, par la science théologique. Or, et c'est ici que nous voulions en venir, la science théologique ne laisse pas d'être systématisée en regard des exigences de l'idée de Dieu, qui est son donné fondamental et nécessaire, son dogme, en quelque sorte, générateur. Il y a donc tout au moins un système qui échappe à l'option libre du croyant, à savoir le système constitué par la Science théologique , dégagée de toute idée systématique particulière.
Au delà s'étend la région des systèmes proprement dits. Au point de vue de la foi, rien ne contraint l'assentiment à un système de préférence à un autre. S'ensuit-il que les systèmes n'aient pas dans la Révélation leur raison d'être, qu'ils soient des superfétations arbitraires, des excroissances injustifiées et peut-être même nuisibles à la science sacrée? — que tous les systèmes théologiques se calent, leur office étant celui de simples réducteurs, les uns vis-à-vis des autres, et le service principal qu'ils rendent étant celui de se détruire réciproquement, de façon à dégager la vraie révélation qui passerait pour ainsi dire entre les mailles de leurs réseaux? Telles sont les deux questions que je vais essayer de résoudre. De la solution qu'elles auront provoquée ressortira peutêtre cette conclusion que, si certains systèmes sont amenés par la logique de leur développement à méri-
ter les qualificatifs que Ion vient de dire, ou encore à manifester une moindre valeur d'homogénéité avec le donné théologique, d'autres, tout au contraire, se présentent comme des formes d'affirmation qui traduisent avec fidélité certains aspects de la vérité révélée que le Dogme et la Science théologique proprement dite n'avaient pu dégager et mettre en valeur.
Il existe dans la philosophie aristotélicienne une doctrine très curieuse, qui n'a avec la question présente aucun rapport direct, je me hâte de le dire, mais dont un bref, très bref exposé pourra servir cependant d'introduction au chef de preuve que nous allons utiliser, pour manifester le bien-fondé des systèmes théologiques. C'est, — excusez l'inattendu de cette présentation, — c'est tout simplement... la doctrine de la matière première. Rassurez-vous, je n'ai pas l'intention de rompre une lance en l'honneur d'une théorie qui peut sembler à notre époque quelque peu renouvelée des Grecs . c'est une analogie que je lui demande, quelque chose donc comme une échelle pour l'esprit, que vous pourrez rejeter après l'avoir utilisée.
Témoin donc des métamorphoses dont la nature physique, le cosmos, nous offre le spectacle, de ces genèses incessantes d'êtres nouveaux qui s'opèrent au détriment et par la destruction d'êtres anciens, vieillis ou plus faibles, Aristole conçut la Nature comme étoffée de deux principes : la matière capable de recevoir n'importe quelle détermination, la forme, cest-à-dire ces déterminations mêmes qui, sincar-
nant dans la matière, constituent avec elle les êtres déterminés que nous voyons autour de nous. A l'entendre, la vie réelle de la nature est comme un champ de bataille, une lutte pour la vie (pour la perfection, eût dit le Philosophe) ; où des êtres diversifiés de forme déploient toute leur activité pour altérer et finalement corrompre, c'est-à-dire détruire, les êtres qui les environnent. Or, dans cette lutte, ils ont, au sein les uns des autres, un complice juré, la matière, qui, quelle que soit sa détermination actuelle, garde toute sa puissance à recevoir toutes les formes possibles, et qui seconde ainsi traîtreusement les entreprises de l'être jeune sur l'être vieilli, de rétre fort sur l'être faible, car elle n'a qu'une tendance, qu'un « appétit », c'est Tappétit de son perfectionnement quel qu'il soit. Et c'est cet appétit, complice sournois de l'instinct qui pousse les êtres forts à s'étendre aux dépens des autres, qui assure la perpétuité du monde physique, sa permanence, sa vie toujours renouvelée, et enfin son progrès à travers toutes ses métamorphoses.
Or, il se passe quelque chose de semblable, — et Aristote n'a pas manqué de le souligner, dans le domaine intellectuel. L'intelligence, d'emblée, est faite pour connaître tout ce qui est, comme la matière, d'emblée, est ordonnée à toutes les déterminations possibles de la nature physique. Donnez à l'intelligence un objet absolu, sa puissance d'assimilation est comblée, son appétit est satisfait : la voilà immobilisée, liée. Mais si vous ne lui donnez qu'un aspect contingent du Réel (quelle que soit pour un instant l'emprise), l'intelligence finira toujours par se libérer, par se donner à un autre aspect de la même
vérité. Les complicités et les traîtrises de la matière première ne sont qu'un jeu de novice en face des ruses de l'intelligence faite pour l'absolu de l'être. « Ah, tu crois, dit celle-ci, ra'enchaîner à ton idée, tu crois me tenir pour toujours ; mais déjà je suis travaillée en dedans par l'idée rivale; c'est vrai, j'adhère encore, et cependant, malgré moi, il me faut comploter : il y a une part de lumière que tu ne me donnes pas. que tu m'empêches de voir, et que ton adversaire me donne. Demain . je le sens , il sera mon maître. » Telle est l'histoire vécue de l'intelligence, toutes les fois qu'elle n'est pas subjuguée par son objet adéquat : l'Être, ou quelqu'une de ses dépendances nécessaires, des notions dont la définition ne s'achève que dans l'Être. En dehors de cette liaison fondamentale de l'esprit et des choses, il ne saurait y avoir, au point de vue de la connaissance naturelle s'entend, que des agrégats; et l'agrégat se désagrège. Et voilà, sans aucun doute, la cause qui fait ressembler à un champ de bataille, aussi bien l'histoire de la plupart des doctrines humaines que l'histoire naturelle du monde physique.
Et voilà la cause première de la naissance, de la multiplicité, de l'opposition et du dépérissement des systèmes.
Considérons, par exemple, les théories physiques. Il y a, c'est ma conviction motivée par des raisons qui sont pour moi des évidences, une métaphysique de la physique, doctrine de masse fort peu considérable (cela tient, comme on l'a dit de la fameuse Loi des XII Tables, dans quelque chose comme un calendrier). Mais c'est du solide, parce que c'est du nécessaire, parce que la nature et son devenir y sont
2r.8 LA THEOLOGIE.
considérés au point de vue de l'Etre'. Cela ne va pas bien loin,- c'est vrai. Molière prétendrait, sans doute, que l'on y peut tout juste apprendre pourquoi l'opium l'ait dormir! Ce sont ici propos d'incorrigibles gaulois, dont il faut sourire à la Comédie (pour employer le mot du xyii*^ siècle), mais autant que possible, à la Comédie seulement y de peur d'en être dupe. Quoi qu'il en soit, la métaphysique de l'être physique n'a pas la prétention d'épuisor la connaissance de l'objet des sciences naturelles : elle n'en prend que ce qui est réductible nécessairement à l'Etre comme tel. Au delà, se situe l'océan des phénomènes, et c'est un labeur légitime que de s'en occuper, que de chercher à les constater dans leurs manifestations propres, d'expérimenter leurs liaisons et leur déterminisme de fait, de les classer d'après des hypothèses dont eux-mêmes suggèrent souvent ridée, d'obtenir ainsi des lois naturelles. Tout ce travail et tous ces résultats ont-ils le pouvoir d'annexer définitivement un objet à l'esprit, de confisquer à son profit, sans retour possible, son adhésion? Personne ne l'accorde plus maintenant en dehors de nos bons « primaires ». Si l'on met à part les faits bruts de sens commun, — je ne dis pas les faits scientifiques, — qui sont à la base des théories, et peuvent prétendre à l'incorporation en fait définitive, aucune de ces élaborations ne produit sur l'esprit cette évidence décisive, cette sorte de confiscation intellectuelle que produisent au contraire un principe analytique, ou un raisonnement où n'entrent que des
i. C'est ce code de métaphysique de la physique qu'Aristote a dé* veloppé avec ampleur dans ses Auditions physiques, les Traités du Ciel et du monde, de l'Ame, de la Destruction et de fa Genèse.
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principes absolument nécessaires et des faits de sens commun. C'est que, pour nos esprits humains du moins, jamais le phénomène individuel ne rejoindra nécessairement l'être comme tel; c'est que les lois expérimentales les plus avérées, ne sont, par suite, que des systèmes a posteriori, dont la vérité dépend toujours soit de la découverte d'un aspect nouveau, d'une liaison nouvelle des phénomènes, soit de la germination dans l'esprit des savants d'une hypothèse plus compréhensive, — encore que de l'ordre phénoménal, — sous l'influence de la suggestion du donné brut ou des classifications antérieurement acquises. C'est parce que le phénomène n'égalera jamais l'être absolu, dont cependant il est à coup sûr une appartenance réelle, c'est parce qu'il ne s'en déduira jamais, que les théories physiques ne seront jamais que des systématisations approchées de la réalité. L'origine des systèmes est dans l'incapacité de certaines réalités, bien connues cependant de nous, à exprimer l'objet propre de l'entendement. Leur caractère d' u opinion », pour reprendre le mot hardi, mais de plus en plus vérifié, de Pascal jaugeant Copernic, est sans appel. Et nous avons dit pourquoi.
Or, quelque chose de semblable se passe en théologie, et c'est là l'origine profonde des systèmes théologiques. C'en sera, aussi, je ne veux pas davantage tarder à le faire prévoir, la justification apologétique ; car, si l'on accorde une si grande attention aux systèmes scientifiques, que ne raccorderait-on aux systèmes théologiques, qui, sur un objet autrement intéressant, s'inspirent des mêmes préoccupations ? Mais je n'insiste pas sur cette considération qui trouvera
son développement tout à l'heure. Il s'agit actuellement de reconnaître si, dans la doctrine théologique, nous rencontrerons cette inadéquation de Tesprit à son objet, génératrice des systèmes.
L'objet nécessaire du Théologien, nous le savons, est constitué d'abord par le dogme, ensuite, et subsidiairement, par les vérités de sens commun intellectuel, les énoncés de la métaphysique de l'être et les données de sens commun expérimental. Cet ensemble de valeurs rationnelles a, nous Pavons dit, deux fonctions à remplir à l'égard de la révélation : 1° celle de fournir au dogme, grâce à la validité du procédé analogique, des transpositions équivalentes, mais en style plus précis , plus spéculatif, de la pensée divine révélée ; 2° celle de fournir au théologien des propositions rationnelles certaines qu'il fera entrer dans les arguments théologiques. C'est avec ces ressources de première main que se constitue ce que nous avons appelé de son nom propre la Science théologique.
Mais il faut avouer, pour reprendre mon expression de tout à l'heure, que cela « ne va pas très loin » ; que les conclusions certaines en théologie , celles qui intéressent la foi elle-même, ne forment qu'une infime minorité en regard de celles qui ne possèdent pas cette autorité. Or il n'est pas douteux, et je vais l'établir, que cela vient de ce qu'il n'y a pas adéquation parfaite, entre les éléments de connaissance mis à contribution par les théologiens et l'objet nécessaire du Théologien, et cela au double point de vue du donné théologique et des propositions de raison utilisées.