‹ Le dossier d'un déporté de 1804: (Hugues Destrem, membre de l'Assemblée Législative et duChapitre 8 sur 33 · IV. — A Toulouse. — An 111. — An VI · texte numérisé non relu

IV. — A Toulouse. — An 111. — An VI

L'opération des subsistances nous a fait, un moment, abandonner Tordre chronologique des événements. Il nous faut maintenant revenir à Tan III. A cette époque, nous trouvons Destrem membre de l'administration du district de Toulouse, et signant, en cette qualité, avec sept de ses collègues, une pétition à la Convention nationale « au nom de plus de cent mille de nos administrés et particulièrement à celui des habitants de cette vaste cité, réduits à la disette... » (Archives du Gapitole, correspondance du procureur syndic et des administrateurs du district. 4 D. liasse 1).

Le 5 e jour complémentaire de la même année « Clauzel, représentant du peuple près l'armée des Pyrénées Orientales et dans les départements de la Haute-Garonne et du Tarn, arrête que la municipalité et le conseil général de la commune de Toulouse sont réorganisés ainsi qu'il suit » :

Pierre Roussillou, négociant, maire ; officiers municipaux : Destrem, négociant, place Saint- Etienne ; Marchand, ancien négociant ; Bellomaire, homme de loi ; Amiel, négociant ; Boubée, rue des Augustins ; Mandement, propriétaire ; Courtois, négociant ; Roques, à Saint- Pierre ; Bordes, le fils ; Dupan, négociant ; Ruotte, propriétaire ; Chavardès aîné, homme de loi ; Causse, négociant ; Campmas, architecte ; Daubert, propriétaire à Saint-Cyprien ; Saint-Raymond-Sacarin, négociant ; Gaussé, chaussetier ; Veirieu, homme de loi, procureur de la commune.

A la séance du i 6r vendémiaire an IV, qui est probablement la séance inaugurale du conseil, Destrem est nommé au bureau de sûreté générale. Il est souvent président de séance.

Le 23 de ce même mois de vendémiaire, il est nommé provisoirement commissaire du Directoire exécutif auprès de la municipalité. Il prête serment en cette qualité.

Cette municipalité du 5 e complémentaire, an III, nommée directement par le représentant du peuple ne pouvait être que provisoire. Dès le 16 brumaire de l'an IV, en effet, une nouvelle administration, élue celle-là, fut installée. Elle comprenait les citoyens Souchon, président, Lafont père, Mazaigues, Marie aîné, Sieurac, Desbarreaux, Aymes et Gouderc, officiers municipaux. Destrem était alors officiellement confirmé dans son poste de commissaire du Directoire exécutif. C'est cependant, non comme commissaire du Directoire, mais comme « commissaire nommé par l'administration municipale » que sa signature figure sur les coupons de l'emprunt forcé de l'an IV (loi du 19 frimaire) auprès de celle de Mony, percepteur de la commune.

Destrem avait d'ailleurs activement participé à ces élections de brumaire dont le résultat était de donner à Toulouse une administration solidement républicaine et nettement opposée à la réaction qui avait suivi le 9 thermidor. Encore quelques décades et Y Anti-terroriste l'organe des rovalistes ai

des thermidoriens, très hostile, par conséquent à la nouvelle municipalité, prendra soin de reproduire un « extrait de la lettre que la municipalité de Toulouse envoya au président des assemblées primaires ». Le hut du journal réactionnaire était, par cette publication, de préparer un dossier permettant de faire annuler les élections de brumaire, an IV, en arguant des violences qui avaient pu être commises. Voici cet extrait :

Toulouse, le 10 brumaire, an 4 e .

(Envoyé le 11, aux assemblées primaires).

Le Maire de la commune de Toulouse aux citoyens présidents des Assemblées primaires.

Citoyens,

Il nous parvient des plaintes graves de plusieurs citoyens, qui réclament contre la violation du droit que la constitution leur donne, d'aller voter dans les Assemblées primaires ; plusieurs ont été expulsés par violence, d'autres ont été même excédés de coups.

La loi, citoyen, vous charge de la police des Assemblées primaires et vous rend responsable personnellement, des excès ou des violations des suffrages que vous n'auriez pas empêché ; la force armée est à votre disposition pour ramener le bon ordre, il n'appartient à aucun individu de se permettre des actes arbitraires. S'il est des justes réclamations à former contre quelques citoyens, c'est à l'Assemblée primaire a prononcer ; mais les violences et les voies de fait, sont surtout punissables ; la municipalité, convaincue de votre zèle et de votre fidélité aux lois, se confie à votre sagesse, à votre fermeté et à votre responsabilité

Salut et fraternité.

Roussillou, Destrem, Causse,

maire. municipal. municipal.

Mais la publication de Y Anti-terroriste manquait son but, puisqu'elle établissait précisément que la municipalité provisoire avait fait toutes les diligences utiles pour que les élections eussent li?u dans le calme, et pour que les électeurs usassent de leur droit sans être molestés. Il nous faudra bientôt revenir sur ces élections de bru* maire an IV, et sur la suite qui fut donnée aux protestations des réactionnaires.

Le 9 pluviôse an IV, Destrem prononçait un discours sur une pétition présentée par plusieurs membres du comité de surveillance de la ci-devant société populaire.

Au surplus, il serait bien facile de suivre jour par jour le travail de Destrem à la municipalité puisque v Anti-terroriste prend sjoin, chaque matin, de l'attaquer sur ses actes de la veille. Mais nous devons nous borner aux incidents qui présentent, par quelque côté un caractère politique. Voici, pour donner une idée des polémiques du temps, ce que le journal royaliste raconte à la date du 16 prairial :

La citoyenne Zoé, artiste du théâtre, jouait, il y a quelque temps, le rôle de Perrette dans les Chasseurs et la Laitière, et s'entretenant avec un des chasseurs qui lui disait qu'il allait vendre la peau de Tours, dont il lui reviendrait cinquante francs, Perrette, au lieu de lui répondre, comme dans la pièce : Cinquante francs... voilà grand 1 chose, ~lui répondit, par inadvertance, peut-être : Cinquante francs en assignats ... voilà grand' chose.

C'était sans doute, un délit grave ; aussi la citoyenne Zoé fut-elle citée devant le tribunal de police. Quel vaste champ pour les hurlements de Destrem ? Héritier de l'adresse de Fouquier-Tin ville, dans l'investigation des crimes, il soutint que cela tenait à de vastes conspirations, et que la citoyenne Zoé était une ennemie mortelle du peuple et du crédit public. En conséquence, il voulait la faire emprisonner pour trois jours, mais elle ne fut condamnée qu'à l'amende et aux dépens.

Le plus beau de l'affaire, c'est que lorsqu'il a fallu payer les dépens, on a prouvé à la citoyenne Zoé qu'elle avait eu raison, car on n'a pas voulu du papier, et on l'a forcée à donner nuit livres en numéraire, c'est-à-dire l'équivalent de cent louis au moins en assignats.

Pauvre Destrem ! qu'est-ce donc qui prédomine en toi, de l'atrocité ou de la folie ?

Voilà" bien des affaires pour un procès en simple police ; mais V Anti-terroriste a l'ha-

I bitude de prendre tout au tragique.

; Un des gros reproches faits à Destrem par le journal royaliste, c'est de s'intéresser à l'ex-conventionnel Vadier et au fils de celui-ci, alors détenus à Toulouse :

On dit que le municipal Couderc et le commissaire Destrem, ne pouvant vivre sans voir leur ami Vadier, se sont transportés au cidevant sénéchal, pour rendre hommage aux malheurs et à l'infortune de l'homme qui s'est illustré par la pratique de toutes les vertus, Le bruit "public leur ayant appris, ou s'étant Informés par leurs propres yeux, que la garde du prisonnier était nombreuse, ils ont prudemment mis leur écharpe dans le tablier ou dans leur poche. Ils se sont présentés. La sentinelle leur répond : « Cela ne" se peut point. » Alors nos deux empoulés tirent leur écharpe et la

mettent en sautoir. « Bon, dit la sentinelle, votre métamorphose me fait voir deux principaux de la commune, mais je vous répète ma consigne : cela ne se peut pas. » Nos deux magistrats s'en retournent en murmurant, et disent que les soldats de la troupe de la ligne peuvent être fort bien élevés pour aller au-devant du fer et du feu, mais ils ne savent point la politesse. (Anti-Terroriste, 20 prairial, an IV.)

On peut juger de l'audace de nos terroristes, de l'impudence des chefs, par le jugement que vient de rendre contre nous le tribunal de police judiciaire qui nous condamne à trois jours de prison, pour avoir dit des vérités que nous ne cesserons de répéter, quand nous devrions être condamnés par de pareils juges à un an de prison, à moins qu'une loi expresse ne nous défende de caractériser les monstres couverts de sang et de rapine. Quel est le délit que nous impute le tribunal de police judiciaire composé de Lorier, Double et de Maximum-Destrem ?

Nous avons dit que Vadier fils était un assassin, un conspirateur au moins aussi coupable que son digne père, c'est vrai ; qu'Hubert était un scélérat, couvert du sang des malheureux fédéralistes, que sa rage féroce a poursuivis et traînés à l'échafaud, cela est vrai ; que l'ambassadeur des Jacobins, le conducteur de Vadier père, Arthaud aîné était un bandit, cela est vrai; il l'a prouvé par sa conduite en 93, par ses in tri* gués avec les principaux scélérats de cette commune.

Victimes innocentes de ces infâmes coquins, acharnés à votre perte, montrez-vous à ces juges complaisants en faveur du crime amnistié ; venez confondre par votre présence, ces hommes cruels qui profitent de votre faiblesse et prétendent enchaîner jusqu'aux expressions de la plus juste indignation. Nous ferons con- ; naître l'incompétence du tribunal qui nous a condamnés, lorsque nous aurons sous nos yeux cet étrange jugement qui peut faire connaître)

aux hommes les plus aveuglés sur notre malheureuse situation, quel est le degré de perversité de ceux qui dominent cette ville. ( Anti- Terroriste, 5 e jour complémentaire, an IV.)

Cette question de l'incompétence du tribunal de police en matière d'injures par la voie de la presse, alors que l'éditeur de Y Anti-terroriste ..soutenait que les injures , verbales seules étaient du ressort des juges municipaux fut depuis, je crois, tranchée en faveur du journaliste, car le jugement fut annulé par le tribunal de Cassation. Les ; juges toulousains pouvaient, du reste, présenter cette excuse que Destrem, qui avait à prendre la parole comme représentant le ministère public, avait, sur cette question de compétence, consulté préalablement Merlin de Douai, ministre de la justice ; et i Merlin lui avait répondu par cette consultation :

; Il ne peut, citoyen, y avoir de doute que la : 7 e disposition de l'article 606 du code des délits ; et des peines ne soit applicable aux injures j publiées par la voie de l'impression. Le fait n'est, en quelque sorte, que plus grave, puisque l'on rend fixes et que l'on perpétue par l'impression, des injures dont le souvenir s'effacerait facilement si elles n'étaient que verbales, et le tribunal de cassation a reconnu formellement, par un jugement du 2 prairial, que l'un et l'autre délits devraient être punis de la môme peine.

Salut et fraternité. Merlin.

Les archives du Capito T e possèdent deux des discours que Destrem avait à prononcer

en qualité de commissaire du Directoire, soit aux cérémonies décadaires, soit aux fêtes commémoratives des grandes journées de la Révolution.

Le 10 prairial an IV (fête de la Victoire et de la Reconnaissance), il disait :

... Il faut que la génération future sache que si elle est libre elle le doit à la valeur de nos guerriers et aux vertus civiques des vrais républicains. Que chacun de vous mette souvent sous les yeux de ses enfants les journées mémorables de notre Révolution ; ne craignez pas de les leur montrer telles qu'elles se sont cassées, car il est bon qu'ils connaissent les risques qu'a courus la liberté, pour qu'ils se prémunissent et sachent la conserver ; parlez-leur toujours avec horreur de la royauté et de l'esclavage ; ditesleur ce qu'il vous en a coûté pour vous en affranchir... Ne vous le dissimulez pas : la Révolution ne peut être définitivement terminée et le triomphe de la liberté bien assuré que par la génération qui nous suit. Il faut donc instruire nos enfants ; nos fautes et nos erreurs leur seront d'une utile et grande leçon...

Le 23 thermidor suivant (fête du 10 août), il s'exprimait ainsi :

... Un roi fanatique et parjure, une cour corrompue, des ministres pervers, les places-fortes sans garnisons, les finances épuisées à tel point qu'elles suffisaient à peine pour fournir à une liste civile qui ne servait qu*à salarier les traîtres, une coalition presque générale de tous les rois de l'Europe, ne nous auraient pas laissé longtemps jouir de la Constitution de 1791 quoiqu'elle fut aussi aristocratique que la royale

revision l'avait voulu. Les journées des 14 juillet, 6 octobre et suivantes étaient perdues pour la liberté. Le 21 juin qui aurait dû nous délivrer de Tautorité du tyran couronné était perdu aussi. Grâces vous soient rendues, phalanges républicaines I Vivent à jamais les braves fédérés qui, réunis aux sections de Paris, prouvèrent, le 10 août, à l'homme-roi et à ses partisants que lorsque le peuple revendique les droits imprescriptibles de la nature, nulle puissance ne peut lui résister... Oublions pour toujours les torts respectifs que l'esprit de parti peut avoir fait commettre ; ne rappelons les événements sinistres qui se sont passés à certaines époques de notre Révolution que pour nous pénétrer d'une plus grande horreur de toute espèce de tyrannie ; restons bien convaincus que rien ne peut être plus préjudiciable à la cause commune que nos divisions intestines... Préparons-nous à recevoir nos frères d'armes, ou plutôt nos héros... Qu'ils ignorent, s'il est possible, le peu d'accord qui a régné entre nous, lorsqu'ils n'avaient qu'un môme esprit «t qu'un môme désir, et, s'ils ne peuvent l'ignorer, gue, du moins ils nous retrouvent dignes de la liberté qu'ils ont glorieusement conquise. Ne faisons plus qu'une famille de frères et d'amis, qu'aucune dénomination outrageante ne sorte de notre bouche, pardonnons a l'erreur et ne nous distinguons plus que par bons ou mauvais citoyens...

Il arriva, à Tune de ces cérémonies comïmémoratives — celle du 1 er pluviôse (21 ianvier), anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français — que le Commissaire du Directoire remplaça le discours attendu par une chanson qu'il avait écrite pour la circonstance. J. B. A. d'AIdeguier, dans son Histoire de la ville de Toulouse

nous a conservé ce curieux document, dont voici le début :

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