Affaire de la Salette, p
d'une auréole, et je ne serais pas étonné que ce fût un des saints de l'avenir. Les pèlerins, venus à Corps en 1876, ont tenu à visiter sa tombe et, sur la proposition du père Bailly, leur conducteur, ils lui ont souscrit, d'enthousiasme, une croix de pierre. Avant qu'ils tressent à sa mémoire d'autres couronnes, je me permettrai de leur rappeler, avec un écrivain religieux, M. Jean Darche, l'opinion de Mgr Dupanloup sur le confident de la Vierge :
a D'après des données certaines et la juste appréciation de Mgr Dupanloup, Maximin n'avait rien en son extérieur qui pût porter à faire croire que la Vierge Immaculée lui était apparue, tout en lui repoussait : manières dures, impolies, légèreté, finesse, étourderie, méchanceté même, tels sont quelques-uns des défauts de Maximin qui ont donné lieu au très savant évêque d'Orléans de déclarer que, de tous les enfants qu'il avait vus en sa vie, il en avait vu peu ou point qui lui aient laissé une aussi triste impression '. »
Le portrait n'est pas long, mais il est suffisant.
L'héroïne de Lourdes, Bernadette, est encore une enfant. On nous la peint de même comme assez bornée, mais de plus comme faible de constitution, maladive, n et peut-être un peu plus portée à la dévotion que les enfants de son âge. »
1. Vie nouvelle du cure d'Ars et de sainte Pliilomène, par Jean Darche. Paris, Palme, iSG5, gr. in-18, p. 2o3.
des Pèlerinages 2 1
Elle avait quatorze ans lorsqu'un jour, le jeudi gras de l'année i858, ayant été ramasser du bois mort sur les bords du Gave, avec deux autres fillettes, elle entrevit tout à coup ou crut entrevoir, dans le creux d'une roche, une Dame vêtue de blanc et la taille ceinte d'une écharpe bleue. Que Bernadette eût été le jouet d'une illusion ou qu'elle eût vu réellement la Dame en chair et en os de certaines chroniques, il importe peu. Toujours est-il que l'enfant rentre chez elle l'esprit frappé et ne pense plus qu'à la Dame mystérieuse qui a échappé aux regards de ses compagnes. Elle veut la revoir à toute force; elle le veut tant, que, lors d'une seconde visite aux roches Massabielles, elle la revoit en effet, tandis que les enfants qui l'ont suivie ouvrent inutilement de grands yeux.
Quel prestige y a-t-il là-dessous? Bernadette a lancé de l'eau bénite contre la roche pour faire fuir l'apparition, si elle était l'œuvre du Malin, et l'apparition n'a point fui. Une troisième fois, elle se rend à la roche avec une dame et une demoiselle qui, précaution charmante ! ont emporté du papier, de l'encre et des plumes pour prier l'apparition de se faire connaître ; mais la Dame, que Bernadette continue seule à voir, refuse l'autographe demandé. C'est fâcheux pour les collectionneurs; cet autographe eût fait prime à la salle des Bons-Enfants. La Dame aime mieux faire prendre à Bernadette l'engagement de revenir la trouver dans ce lieu écarté pendant quinze jours, non pas seule, mais en compagnie, car elle désire « y voir du monde. » Et, dans le même temps, l'enfant remarque
que le regard de l'inconnue se repose avec complaisance sur celle de ses deux compagnes « qui n'était pas mariée *. »
A dater de ce moment, la petite ville de Lourdes assiste tous les jours au spectacle le plus bizarre et le plus affolant. Chaque matin, la fillette se rend à la grotte, et, devant un cercle de plus en plus considérable d'hébétés et de curieux, elle se livre à des colloques qu'on n'entend pas avec une personne qu'on doit se borner à deviner. Tantôt immobile, l'œil fixe, elle semble ravie dans une contemplation mystérieuse, tantôt se traînant à terre, baisant le sol, se suspendant aux roches, elle étonne par les exercices les plus inattendus; et le Gave, peu familier jusque-là avec les badauderies humaines, peut contempler ceci : des gens qui viennent voir une enfant qui croit voir quelque chose.
Dans ses entretiens avec la Dame, Bernadette en reçoit bientôt trois secrets, deux de plus à elle seule que les bergers de la Salette ensemble! Et la dame, heureusement pour les hôteliers de Lourdes, ne se borne pas à ces confidences que personne ne doit connaître : « Allez dire aux prêtres que je veux que Ton m'élève ici une chapelle. » Voilà le grand mot lâché. Bernadette va transmettre les ordres de la Vierge à M. le curé. M. le curé hoche la tête comme un homme
i. « — Elle te regarde en ce moment, dit la Voyante à Antoinette.
» Celle ci fut toute saisie de cette parole, et depuis cette époque elle vit de ce souvenir, b Notre-Dame de Lourdes, par Henri Lasserre. 90e édit. Paris, Palmé. 1877, gr. in-18, p. 43.
des Pèlerinages 2 3
qui ne voudrait pas s'engager à la le'gère dans une affaire délicate. « Si c'est vraiment la Vierge qui te parle, prie-la donc, en témoignage de son pouvoir, de faire fleurir le rosier fané qui se trouve au pied du rocher. » L'enfant transmet la demande de son curé et le rosier reste fané comme devant. Un autre que l'abbé Peyramale en eût été démonté; mais l'enfant rapporte que la Dame a souri.
« Ce sourire est en ma faveur, dit l'abbé Peyramale, la sainte Vierge n'est pas moqueuse. Si j'avais mal parlé, elle n'aurait pas souri ; elle se serait apitoyée sur mes raisons. Elle a s'ouri; donc elle approuve1. »
On n'a pas plus de philosophie que ce bon curé!
A quelque temps de là, l'enfant, dans le cours d'une de ses extases, va, au fond de la grotte, gratter le sol, d'où s'échappe, nous dit-on, une eau bourbeuse. Elle boit cette eau mêlée de terre, se lave (?) avec, et mange un peu de l'herbe qui- pousse auprès, le tout sur l'invitation de la Dame, qui ménage, paraît-il, à ses élus d'étranges récréations. Vous voyez poindre la fameuse source. Les curieux se précipitent; ils fouillent le trou, l'élargissent, et s'étonnent que l'eau arrive plus abondante. Le merveilleux , si j'en crois le narrateur officiel, c'est que cette eau surgisse dans « un coin desséché. » Or, si l'on se reporte au propre récit de M. Lasserre (p. 121), on y voit que l'herbe qui tapissait cette partie desséchée de la grotte