Henri Lasserre, p. in
et que mangea l'enfant, n'était autre que « cette herbe, de la famille des saxifragées , que l'on nomme la Dorine ». Imprudent narrateur, que ne consultait-il un naturaliste avant d'écrire ! Ce naturaliste lui eût appris que la Dorine, autrement cresson doré, cresson de rocher, et dans la langue savante : chrysosplenium, est une plante exclusive aux terrains humides.
M. Lasserre peut s'en convaincre en ouvrant toutes nos flores françaises, et notamment celles des Pyrénées. Philippe donne pour habitat de la Dorine :
« Lieux humides de toutes les basses vallées *. »
Et Picot de La Peyrousse : ,
« Près des sources sous-Alpines -. »
Près des sources, il me semble que cela est significatif3.
Pour le coup, le curé, qui a le droit d'ignorer s'il existait préalablement quelque écoulement d'eau dans la grotte, ne doute plus de l'apparition. Songez donc ! On demande de sa part une chose à la Vierge et il en arrive une autre. Comment ne serait-il pas convaincu! 11 aurait d'autant moins de raisons de ne pas l'être que la Dame répète à plusieurs reprises qu'elle veut
i. Flore des Pyrénées, par Philippe. Bagnères-de-Bigorre, i85g, in-8", t. I, p. 36o.
2. Histoire abrégée des plantes des Pyrénées, par Picot de La Peyrousse. Toulouse, i8i3, in-8°, p. 223.
3. Dans le cas où M. Lasserre ne se tiendrait pas encore pour convaincu, il pourra consulter comme nous le tres-consciencieux chef de l'Kcole de botanique au Jardin des Plantes, M. Verlot, qui lui affirmera par expérience que, privée d'humidité, la Dorine périt infailliblement.
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là une église. Et pour que l'aventure soit ridicule jusqu'au bout, la Dame, tenant à ce qu'on ne se trompe pas sur sa personnalité, termine sa dernière entrevue avec Bernadette, par un aveu aussi bizarre que malséant. « Je suis l'Immaculée - Conception, » lui dit-elle. L'enfant a déclaré qu'elle n'avait pas compris cette locution barbare : c'est fort heureux. J'espère qu'on aura respecté assez sa candeur pour ne pas la lui expliquer.
Apprenons à ceux qui s'étonneraient de voir baptiser une personne du nom d'un fait, que la consécration divine du dogme de l'Immaculée-Conception, promulgé depuis peu, était impatiemment attendue par le parti catholique :
« On attendait, dit le comte Lafond, qu'un miracle répondît ù la voix de Pie IX. » La Vierge n'aura pas pensé pouvoir faire mieux pour son vicaire que de s'affubler du sobriquet de Conception immaculée. Pie IX lui a répondu depuis par une couronne. Juste échange de bons procédés.
M. Lasserre, qui connaît la maxime Is fecit cui prodest, s'efforce de montrer que le clergé a été tout à fait en dehors de cette aventure. Je le crois d'autant plus volontiers, en ce qui concerne les personnages en vue, qu'ils ont coutume d'attendre, avant de recommander une dévotion, qu'elle ait déjà fait son chemin toute seule. C'est ce qu'on nomme « leur excessive prudence. »
« L'évéque, Mgr Laurence, homme de Dieu, avance
en âge, dit M. Louis Veuillot, attendait, étudiait et ne disait pas sa pensée. »
Pour tous les lecteurs impartiaux des dix-huit entrevues de Bernadette avec la Dame invisible, l'état cérébral de l'enfant ne peut faire aucun doute. Il faudrait se fermer volontairement les yeux pour ne pas reconnaître dans cette fillette maladive, qui voit ce que personne ne voit, qui entend ce que personne n'entend, une véritable hallucinée. Tous les spécialistes vous diront que les deux illusions de l'ouïe et de la vue sont les plus fréquemment accouplées. Un fait donné comme merveilleux vient en quelque sorte transformer en certitude ce qui pouvait n'être jusque-là qu'une supposition. Dans une de ses extases devant la grotte, Bernadette laissa, sans s'en apercevoir, ses mains jointes s'arrêter quelque temps sur la flamme d'un cierge. On cria : « Au miracle! » Et les hommes de science s'écrieront : « Réalité, tu m'apparais ! » car aucun d'eux n'ignore l'effet d'insensibilité, autrement dit d'anesthésie dont l'extase est le plus souvent accompagnée. Il n'est personne qui n'ait été plus ou moins à même d'en faire l'expérience sur les somnambules, qu'on peut impunément flamber ou larder d'épingles.
Faut-il, pour convaincre le lecteur qui douterait encore, insister sur l'état de santé de Bernadette, asthmatique dans sa jeunesse \ aujourd'hui malade en
i. Même quand l'asthme n'est pas de sa nature essentiellement nerveux, il s'accompagne encore d'accidents nerveux et en occasionne.
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permanence au couvent des Ursulines de Nevers, où on l'a fait entrer. Il est malheureusement constant que cette pauvre fille — à qui l'on doit l'eau de Lourdes qui guérit les autres — est presque perpétuellement en proie à d'effrayantes crises de nerfs. Le bruit de sa mort ayant couru l'an dernier, la Semaine religieuse de Grenoble démentit la nouvelle dans un article où l'on peut lire :
« Depuis une année bientôt, Bernadette, en religion sœur Marie-Bernard, est dans un état de santé déplorable. Les organes de la digestion ne fonctionnent que par intermittence. Pendant des mois entiers, elle est en proie à des crises douloureuses qui se succèdent presque sans relâche, suivies fréquemment de vomissements de sang. Malgré sa résignation chrétienne et son courage, il lui est impossible de maîtriser les cris que la douleur lui arrache. En temps normal, des hoquets stridents, continuels, s'entendant à plus de cinquante pas du lieu où elle est couchée, s'échappent de sa frêle poitrine \ »
Sur ces renseignements, que la Semaine religieuse de Grenoble tient assurément de bonne source, il est impossible qu'un seul médecin hésite à reconnaître les signes les plus manifestes de l'hystérie, dont l'hallucination est une des compagnes ordinaires.
Confier cette malade aux soins des médecins était